‹ Récits de campagne, publiés par ses fils le comte de Paris et le duc de ChartresChapitre 42 sur 67 · Allusion au ministère du H octobre · texte numérisé non relu

Allusion au ministère du H octobre

leur soumission aux Français et dont quelques-uns même ne reconnaissaient guère le bey. Les populations se portent sur ma route et me donnent des moutons, des poules, du couscouss, des pastèques, du miel et autres balivernes qui me coûtent fort cher et qui me forceront, avec l'aide de Bordeaux et de Toulouse, à faire de Sainte-Pélagie ma dernière étape. Du reste, mon voyage fait un effet immense, et, contrairement aux tournées du dey et des beys, qui étaient une source de vexations, il est une occasion

TODIIIEI

de grâces, de faveurs cl d'actes de bienfaisance ou de justice pour ces populations douces et qui ont été bien prises dès le commencement. J'enlève autant que possible le maréchal, qui, du reste, est bien maintenant. Il paraît disposé à faire ce qu'il pourra pour utiliser mon passage ici et j'espère que nous nous entendrons. J'assiste à des scènes curieuses et bien caractéristiques des mœurs de ce peuple, qui m'intéressent beaucoup.

Notre première halte est au camp de Toumiel — en arabe les deux mamelles, — du nom de deux montagnes jumelles qui sont à l'entrée du col de l'Atlas. Le camp est occupé par les zéphirs, troupe que, malgré sa composition, j'aime beaucoup et qui a bien

l'esprit français. Ils vont seuls dans les tribus, ;i quinze lieues à la ronde ; les indigènes les appellent des Kabyles français et les traitent comme des frères. Nous levons le camp pour avoir quelques-funs de ces braves gens avec nous dans les opérations de construction de route que nous ferons après Constantine. Nous

gravissons ensuite par une voie

LES ZÉPHIRS (rAFFET).

très bien tracée, moi ture,le col de Kantour où nous passons le petit Atlas : on voit de là la mer et une masse confuse de collines arrondies et pelées.

Nous laissons ensuite de côté la voie pour redescendre à Smendou. Le pays change alors d'as-

pect. C'est un immense tapis jaune sillonné par de petites lignes vertes indiquant les rivières, et saupoudré de taches noires qui marquent les douars des Arabes nomades et leurs nombreux troupeaux, lesquels, par parenthèse, ne donnent pas de lait. La douceur des habitants rend tout facile ici et la province est réellement conquise.

Toute l'administration des Turcs a été conservée, moins les pillages, les émeutes, les violences. Quant aux exactions des chefs, elles existent toujours bien un peu, mais on les empêche

autant que possible et le peuple trouve une différence énorme entre les deux régimes.

Sa prospérité croît rapidement avecradministralion française. On se sent ici tout à fait en pays ami (je parle des Arabes, car les Kabyles sont beaucoup moins soumis), et les populations ne fuient plus les routes, comme du temps des Turcs, dont le passage était une affreuse calamité. Les troupes observent la discipline la plus stricte et il n'y a presque pas d'exemples d'une plainte.

CAMl' Iji; L OL LU-EL-llAL'JAl; .HALZATb,.

Nous traversons le camp fort triste de Smendou; ces camps sont une rude épreuve pour le moral, et le maréchal, peu soucieux de la santé des hommes, y fait faire des travaux immenses dans les grandes chaleurs et sans ombre. C'est certainement une des causes des nombreuses maladies, et aujourd'hui il se trouve qu'il est puni de son imprévoyance, car ce sont les bras et non pas les fonds qui lui manquent.

.Vprès avoir marché longtemps encore par un temps lourd et chaud, nous arrivons auprès d'un grand douar avec de beaux arbres sur les bords de l'Oued-el-IIadjar, et nous y établissons notre bivouac. Le 2° léger n'a pas laissé un seul homme en arrière, et cependant il a fait chaud; les soldats sont bien chargés et le chemin est long. Quel bon régiment ! Le soir, notre diner se passe gaiement et nous commençons à écouler les puces dont nous

étions lilléralement couverts. J'ai une conversation avec le maréchal dont je suis plus content.

Samedi 12 octobre.

Je me fais beau, dès le matin, pour l'entrée à Constanline, et, bien reposé par une excellente nuit, je monte mon plus beau coursier, puis je me mets en route à sept heures, au bruit de la

TROMPETTES DE CHASSEURS A CHEVAL (rAFFET).

fanfare, très militaire, des chasseurs à cheval. Nous longeons presque tout le temps la voie romaine jalonnée de postes assez bien conservés, et nous arrivons, par un tracé de route que je ne comprends pas bien dans la vallée d'un affluent du Rummol'.

^. Cette voie, dont le tracé diffère ici assez sensiblement de la roule nouvelle, passe à l'est du Hamma.

Celte vallée, remplie de la plus belle verdure, de bois de palmiers, de cyprès, d'orangers, d'oliviers, avec des douars nombreux et de grandes sources d'eaux chaudes, renferme les ruines d'une ancienne station romaine appelée ad Palmam.

Après s'être reposé les yeux sur cette délicieuse oasis, de près d'une lieue, on tourne brusquement à gauche dans la vallée du Rummel. La casbade Conslantine avec ses escarpements effrayants et la coupure de Sidi-Mecid apparaissent tout à coup. Quelque préparé qu'on soit par des vues et des descriptions à l'aspect de Conslantine, cette situation extraordinaire frappe toujours fortement, et il n'y eut qu'un cri d'admiration dans la colonne autant pour la beauté du site que pour la bravoure de ceux de nos camarades, qui, plus heureux que nous, ont conquis à la France ce boulevard presque inexpugnable. Tu devines combien j'ai songé à Nemours et à toute la gloire qu'il s'y est acquise. Je suis la vallée du Hummel, fertile et bien verte, puis je passe la rivière h gué pour monter la belle rampe qui mène à Conslantine. Selon moi, la route est mal tracée; elle aurait dû arriver par le Mansoura, pour éviter ce passage du Rummel. Je persuade à ce sujet Valée qui, dépassant mes idées, entre dans une fureur effroyable contre les officiers du génie auxquels il dit toutes les choses les plus violentes. C'est égal, c'est autant de bile de déchargée.

Je monte à Conslantine après avoir passé la maison d'Engles- Bey *, ne pouvant détacher mes yeux du beau spectacle qu'éclaire un soleil lumineux. A mi-côte, je trouve la grande députation de toutes les tribus de la province depuis Guelma jusqu'à Sélif et au désert. Là commence la réception vraiment extraordinaire qui

). Auprès du pont d'Aumale.

m'a été faite ici, et qui dépasse tout ce que je puis en dire. Les deux côtés de la route, tous les accidents de terrain et toutes les rues jusqu'au palais du bey étaient couverts par une foule compacte que nous avons unanimement évaluée à vingt mille âmes, tous indigènes. — Il n'y a pas deux cents Européens ici. — Les hommes saluaient de la main et de la tête, les femmes faisaient entendre leurs gloussements, les chefs me complimentaient. Tout cela, — accompagné du bruit du canon, du salut de la

LE CIIEIK-U L-ISL*M (dAUZAÏs).

musique française et des troupes, des sons si caractéristiques de la musique du bey qui marche devant moi, — produit une scène que la beauté du lieu, son aspect sauvage et les grands souvenirs qu'ils réveillent, rendent imposante.

J'en reviens au récit méthodique. Après la grande députalion de la province, je reçois tous les muftis, ulémas et gens de loi, conduits par le vénérable Cheik-ul-Islam, vieillard de quatrevingt-quinze ans, qui marche soutenu par deux ulémas, et qui ressemble à un patriarche. Sa maison est un hospice ouvert à tous les pauvres, sa rue était, du temps même d'Achmed, qui n'osait attaquer le chef héréditaire de la religion, un asile sacré, et son

LE DUC DE NEMOURS (baFFEt).

nom est respecté jusqu'au delà du désert. Le mufti, qui est auprès de lui, porte un drapeau tricolore. Au delà se tient le corps municipal de la ville de Constantine, présenté par le hakcm bien connu, fds du Clieik-ul-Islam ; puis les corporations de tous les métiers, au nombre d'environ deux mille, bordent la route des deux côtés, chaque amyn tenant le drapeau tricolore. Les derniers sont les juifs groupés à l'endroit où la rampe cesse de monter, à une portée de fusil du minaret. Tous les discours qui me sont adressés par la grande députation de la province, par le Cheikul-Islam, par le hakem, par le chef du commerce au nom de toutes les corporations, par le chef des juifs, sont empreints de la reconnaissance la plus réelle pour la France, et d'un attachement sincère au régime français. C'était beau de voir des vaincus bénir leurs vainqueurs et ce devait être pour le maréchal la plus belle récompense de ses travaux. Il n'y avait rien de factice dans ces démonstrations, et l'on n'eût pu réunir artificiellement vingt mille musulmans avec tous leurs chefs et leurs prêtres pour me faire une entrée triomphale.

Au haut de la rampe était un grand carré formé par les troupes en très belle tenue, mais peu nombreuses (trois bataillons des 1 7°, 22' et 23' léger, un escadron de chasseurs, de l'artillerie et du génie) et par les Arabes auxiliaires venus de dix lieues à la ronde. La foule est si grande que c'est à peine si je peux entrer dans ce carré, au centre duquel se trouve le minaret avec cette inscription :

AUX BRAVES DE l'aRMÉE KRANÇAISE MORTS DEVANT CONSTANTINE EN 18.'J(?ET EN 1837.

Jo cours à la brèche, témoin de tant d'héroïsme et de la mort de tant de vaillants soldats, puis j'entre dans la ville par la porte

Valée (Bab-el-Djedid) en suivant ce bazar où un combat sanglant fut livré et en passant sous les deux arches romaines '. Toutes les boutiques sont rebâties el les rues pleines de monde à s'écraser, malgré les efforts des chaouchs que Nemours connaît bien.

J'arrive ainsi au palais du bey, abasourdi d'un accueil qui me prouve que la conquête est réellement faite, et qu'ici nous n'avons

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