‹ Récits de campagne, publiés par ses fils le comte de Paris et le duc de ChartresChapitre 44 sur 67 · Changarnier · texte numérisé non relu

Changarnier

qui esl un peu un chapitre des Victoires et Conquêtes, donne dans ce genre, cl j'ai été obligé de lui renvoyer d'autorité les couvertures à Mila. C'est là que nous nous organiserons, et j'espère que ma division marchera bien; je m'y donnerai au moins beaucoup de peine.

J'ai fait aujourd'hui la plus belle promenade qu'il soit possible

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BAS-RELIEF DU PONT D'EL-K4NTAnt (dAGZATS).

bien vivement que pendant que mes frères étaient à Constanline ils n'aient pu l'entreprendre . Nemours la comprendra bien. Je suis descendu à cheval jusqu'au moulin du Rummel, j'y ai mis pied à lerre pour voir la belle cascade digne du plus beau site de la Suisse ; de là je suis remonté avec les pieds et les mains par les restes de ce magnifique escalier romain taillé dans le roc depuis le torrent jusqu'à la casba; puis je suis redescendu sous la première grande arcade, et, en me mouillant les pieds, je suis parvenu à la seconde qui est admirable. Quand j'y arrive^ six vautours se détachent de la grande bande. Faisant ensuite le tour de la ville, en passant par les bains romains et par la fontaine chaude qui est à l'entrée de l'engouffrement du Rummel, je vais au pont. Je descends dessous pour voir les curieux basreliefs qui s'y trouvent. De là, je me coule à travers les rochers et les caclus, non sans peine, jusqu'à une fontaine d'eau vive

entourée d'arbres de niveau avec le lit de la rivière, à peu près aux trois quarts de la gorge qui mène d'El-Kantara à l'entrée du Hummel vers Coudial-Aty. Je n'ai rien vu de plus beau. Ce pont, dont la base élait à deux cents pieds au-dessus de nos têtes, suspendu sur un gouffre sans fond où planaient des bandes do vautours, un pignon de rocher surmonté d'aloès en tleur à cinq cents pieds à pic sur le torrent, ce mélange de cactus et de rochers d'une couleur admirable, les maisons et quelques palmiers éclairés par le soleil couchant au-dessus de cet abîme sombre : tout cela formait le spectacle naturel le plus imposant.

11 nous fallut beaucoup de peine pour ressortir de là, mais nous étions payés de nos efforts.

Je vais ensuite voir l'hospice, qui promet beaucoup. Le corps municipal de Constantine a célébré ma visite en accordant aux sœurs trois mille francs au lieu de deux mille qu'elles demandaient par an. J'assiste à la visite des malades qui est un spectacle fort vilain, mais fort curieux. Je m'occupe enfin un peu de l'administration

G0B6E DU RUHMEL (dAVZATSJ.

de la province où je crains que les chefs indigènes ne commetlenl des exactions et ne fassent beaucoup d'argent. Le bon Galbois, zélé et probe, est peu clairvoyant et, malgré la répugnance du maréchal pour les civils, je lui persuade d'envoyer ici un bon agent des finances qu'on nommera membre du conseil d'administration, afin qu'il surveille la rentrée des contributions.

Il est indispensable d'obtenir du maréchal de porter à neut ans les concessions pour un an qui ont été faites aux Européens, de manière qu'ils puissent entreprendre quelques constructions; il est sage aussi qu'il renouvelle sa défense de faire aucune vente de terrains ou de maisons. 11 me promet enfin de laisser arriver quelques Européens de plus pour relever une partie des ruines de la ville, que les Arabes ne rebâtiront guère. Celleci s'enrichit du reste; les revenus de l'octroi qui, il y a deux ans, étaient de dix-huit mille francs, se sont affermés cette année soixante-quatre mille.

J'espère ainsi avoir fait quelque bien, et je partirai bien satisfait de mon voyage à Constantine.

Mercredi 16 octobre {Indt heures du matin).

Nous allons partir pour Mila où nous n'arriverons que demain, devant coucher aux trois quarts du chemin. Le temps est magnifique : ainsi soit-il toujours! Le colonel Levasseur, qui est furieux de rester ici, vient me parler de ses inquiétudes, il craint qu'Achmed ne vienne lui demander les clefs de la ville : a Achmed vous demander les clefs de la ville? lui dis-je, mais le

ARC DU nUUMEL (DAOZATS).

pauvre diable ne vous demandera que l'aumône! » — Le maréchal, que ces craintes ridicules et ma réplique ont mis en belle humeur, me parle de nouveau de tous ses plans : puis il finit par me dire qu'il ne pourra pas rester ici. « Bah! lui répliquai-je, vous resterez au moins un an: car si vous partiez avant ce terme, il n'est personne en France qui ne croie que vous avez été rappelé sur le rapport que j'aurais fait, et vous avez trop d'amourpropre pour ne pas mourir à la peine plutôt que d'autoriser une telle opinion. » Il me prend alors convulsivement les mains, en me disant : « Monseigneur a raison, mille fois raisons; j'aimerais mieux crever ici comme un chien, que de paraître deslilué sur son rapport. » Je cite cela parce que je regarde, malgré ses défauts, comme de la dernière et de la plus haute importance de le conserver ici, et que j'espère avoir fait impression sur lui.

Adieu, je n'enverrai plus de journal que de Bougie ou de Djidjelli, selon le temps. J'espère arriver le 21 au matin à Sétif. Sur toule la route on me prépare une réception triomphale. De Sétif à Bougie, il y a vingt-cinq lieues; nous marcherons doucement, en arrangeant les mauvais passages, et nous établirons deux postes à l'entrée de la vallée des deux côtes de Bougie et de Sétif. Cela me mènera vers le 27 ou le 28.

Je me porle admirablement bien et tous mes compagnons aussi. Quelques-uns ont trop mangé et s'en sont repentis, mais c'est fini maintenant. Pour moi je n'ai pas eu l'ombre d'une souffrance, si ce n'est un peu de fatigue <\ Alger.

Mercredi 16 octobre (soir).

Parti à neuf heures et demie de Conslanline : temps magnifique, grande foule au départ. Première halte aux jardins de Sala-lîey : délicieux endroit avec d'anciens bains romains, et le plus gros palmier que j'aie encore vu. Le caïd des jardins me

donne des fruits superbes que je fais dévorer par tout l'étatmajor. De là jusqu'à rOued-el-Koltom, quatre heures et demie sans voir un sAn-BEï (DAuzATs). arfarc. Ensuite des

collines entre deux chaînes de montagnes ardues; l'une à droite, l'autre à gauche. Nous avons les plus beaux effets de lumière possibles. Ces montagnes paraissent être d'or, de lapis ou de corail; l'aspect du paysage est vraiment étrange.

Nous passons au pied du Chettaba, montagne à pic, au haut de laquelle se trouve un collège de lalebs; nous laissons à droite une nouvelle perte du Ruramel au pied de ruines romaines et, après avoir été fort mal conduits par les directeurs de la colonne, qui ont abandonné la grande roule pour faire prendre à un convoi immense et très lourd des chemins affreux, nous arrivons à rOued-el-Kottom, qui est au fond d'un entonnoir de montagnes toutes couvertes d'herbes jaunes. Cela doit être vert au printemps; on le dit du moins. Los Arabes, dans les douars, nous entourent,

laissant avec confiance paître leurs troupeaux au milieu de nous. C'est mieux que du temps des Turcs el c'est une preuve de la pacification de la province. Le soir, joyeux bivouac avec tous les incidents de ce genre de vie.

Jeudi 17 octobre.

Après une nuit belle, mais froide, nous sommes réveillés par la marche du 17° léger accompagnant la diane. Notre troupeau se met en route, conduit par une bande de nègres superbes dont le chef vient de Tombouctou, le reste du convoi suit en bon ordre : j'en fais mes compliments à Despinoy qui me répond par des plaintes affreuses contre la valetaille, les laquais, et la canaille d'antichambre qu'il ne peut discipliner. Je pense au Roi et au plaisir que lui causerait ce choix d'expressions.

Nous traversons de beaux douars. La roule est bordée de meules de paille et de troupeaux. En approchant de Mila, grande députalion des chefs de tous les pays, conduite par Ben-llamelaoui, khalifa de Ferdjioua; soumission de Ben-Assedyn, chef kabyle de Zouagha, qui ne s'était jamais présenté aux Français el qui vient saluer le fils du Roi. On le dit important et il a une belle suite.

Enfin, la ville de Mila apparaît tout à coup au fond d'un joli

vallon. De loin c'est charmant : un joli minaret au milieu d'une

belle verdure; mais il en est comme des bâtons Hottants : de

près ce n'est rien. Derrière une enceinte romaine assez bien

conservée, on entre dans le bouge infect el dégoûtant où

trois mille misérables vivent rongés de vermine. Quoique le

jardinage leur fasse gagner assez d'argent, ils sont si sales qu'on les sent en plein air à plus de quinze pas et que, lorsque la population s'est portée à ma rencontre, avec un empressement fort louable du reste, je me suis cru sous le vent de Pantin.

Comment en serait-il autrement? les rues ne sont que des rivières d'ordures, les maisons sont remplies d'un pied de fumier et sans fenêtres. L'hôpital militaire se ressent de ce fâcheux

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TnOCPEAL' CONDllT PAU DES SÈOIIES l^r.AFlETj.

voisinage : il est bien mal tenu, elle maréchal, de lui-même cette fois, a donné des ordres pour qu'on l'améliorât, ce qui n'est pas très difficile.

Nous avons marché mieux qu'hier, quoique Galbois — qui ne rêve que cheiks et cadis, et qui pense plus à jouer aux Arabes qu'à mener ses troupes, — n'ait pas l'esprit d'ordre qui est absolument nécessaire pour conduire une colonne dans ce difficile pays. C'est ce dont je m'aperçois quand il s'agit de débrouiller les troupes et de former les deux petites divisions qui vont opérer dans l'ouest. — Quoique j'aie eu le soin de

choisir ce qu'il y avait de mieux, il s'en faut que tout soit régulier, et, comme les corps sont loin de leur point de dépari, les fautes commises pour l'équipement et dans l'organisation sont malheureusement irrémédiables. Je réunis ma division en avant de la ville sur la route de Mahalla, et je tâche de faire servir et obéir tout le monde. Le 2' léger est parfait, et c'est ce qu'il y a de mieux dans l'armée d'Afrique ; pas un malade ni un éclopé

HILA (DAtlZtT»).

depuis Philippeville. Le 23*" est plein de zèle, mais a été habitué

à en faire un peu à sa tête et a eu beaucoup de maladies. Il n'csl

pas non plus équipé convenablement, selon moi, pour faire

campagne.

Mon détachement du génie a été énormément réduit par

ce qu'il a fallu laisser <à Philippeville , Constantine et Mila

pour faire les travaux d'urgence absolument nécessaires. Le

3" chasseurs a eu tant de malades dans les camps, qu'il a laissé

des chevaux en trop dans tous les postes. Les spahis ont été

aussi fort diminués, parce que je n'ai pas voulu qu'on retranchât

aucun des hommes employés à la correspondance dans toute la

province, et que j'ai demandé, au contraire, qu'on doublât les

détachements sur la route de l'armée jusqu'à ÏMiilippeville pour

avoir toujours des nouvelles de France le plus vile possible. J'y pense bien souvent dans ces sauvages contrées. Puis, ensuite, je réduis moi-même ces effectifs déjà si maigres, en faisant laisser ici tous les hommes qui ont été précédemment malades, de manière à ne garder que des soldats robustes et solides. Aussi ce que j'ai est-il excellent, grâce à cette opération que je fais subir, bon gré mal gré, à la division Galbois. — Il me reste après cela treize cent quatre-vingts hommes du 2° léger, huit cents du 23°, cent soixante-dix du 3'' chasseurs (cent du 1" non encore arrivés et qui rejoindront à Sélif), quatre-vingt-dix des spahis, quatre-vingt-dix du génie et soixante-dix de l'artilleiie; en tout avec le train, etc., deux mille huit cents hommes. A Galbois deux mille cinq cents hommes, savoir : onze cents hommes du iT léger, cent soixante-quinze du bataillon d'Afrique, trois cents du 23°, cinq cents du bataillon turc, cent cinquante du 3° chasseurs ; deux cents des spahis auxiliaires; cinquante de l'artillerie, cinquante du génie; en tout cinq mille trois cents hommes environ. Mais c'est de la quintessence de troupes et des soldais de choix. Nous emportons force outils.

Je règle l'ordre de marche de demain et tâche de donner à tout mon monde l'impulsion dès le début. Je veux que cela aille très bien dans ma colonne. Il y a beaucoup de zèle et de désir de bien faire; mais le maréchal, auquel du reste l'armée rend assez justice^ n'est pas aimé. « C'est un vilain b..., dit-on, et qui n'aime pas le soldat; mais le b... sait bien s'en servir et fait drôlement travailler. » Voilà les propos qu'on entend, derrière lui, s'enlend; car, en face, on n'ose bouger. La discipline est rigide, et peut-être le strict et rigoureux respect des propriétés qu'il est parve m à établir dans l'armée, n'est-il pas étranger à ce

langage sur lui. On passe partout à côté des jardins, sans y toucher un fruit, on travaille comme des chevaux, et on ne se bat pas. L'armée se rappelle un temps où on se battait souvent, où on pillait quelquefois, et où on ne travaillait jamais. Le chefBen- Assedyn, cheik de Zouagha, dont j'ai déjà parlé, vient m'amener

BEJI-ASSEDÏN ^llAKKtTy.

un troupeau de moulons, de la paille, de l'orge pour tout le monde, plus des chevaux pour moi. C'est un homme énorme, très musclé et très basané; il n'avait jamais fait sa soumission aux Turcs et était fort ému en se trouvant pour la première fois au milieu des chrétiens. Il m'a tenu un exellent langage, et je crois que c'est un premier pas fait vers la soumission des Kabyles, Toutes les tribus arrivent par files de Ironie à quarante hommes, apportant le couscouss pour toute ma division. Je le fais distribuer

au milieu des éclals de rire des troupiers, qui vident leslement les pots. C'est une scène assez curieuse. Il brouillasse un peu, mais ce ne sera rien.

Vendredi 18 octobre.

DE MiLA A mahalla'. — La pluic commence à tomber vers quatre heures du matin, et dans l'état-major on hésite à faire partir la colonne; mais le maréchal tranche la quesfion, et avec beaucoup de raison, selon moi. A six heures et demie ma division

LES TRicis aitoutent le codscouss (iiaffet).

se forme. Au moment de partir, toutes les tribus voisines, les caïds à cheval à leur tête, m'apportentprocessionnellemont quatrevingt-dix plais de couscouss pesant chacun une dizaine de livres. Ce cortège élait assez curieux. Je fais poser les sacs et, quoiqu'il y

i. Le vrai nom de cet endroit est Aïn-Kecheba, sur le territoire des Beni-Kecha, à. rexlrémilô oricnlalc du Djebel-Bou-Clierf. La carte d'état-major de 1844 et celle de 1847 ont placé h tort Mahalla sur les bords de l'Oiied-Redjaz. Il était à deux lieues plus à, l'ouest. (Voir Re.nou, Exploration scientifique de l'Algérie, Géologie, p. 42, note 2.) Le nom de Mahalla désigne d'une manière générale les endroits où les troupes turques, dans leurs tournées annuelles, venaient s'établir pour appuyer le recouvrement de l'impôt.

eût à manger pour deux mille hommes, en dix minutes tout est nettoyé.

Nous commençons notre marche par une pluie fine que le vent nous fouette à la figure; mais grâce à mes houziaux et aux fournitures de cet excellent M. Ralier, pas une goutte d'eau ne me touche. A la première halte les tribus apportent encore de J'orge

HIRCBE DES TBOL'PES PENDANT LA PLOIE (bAFFET).

dont nous ne savons que faire, et que l'on éparpille avec cette profusion et ce gaspillage innés chez le soldat. Et peut-être dans quelques jours en manquerons-nous! Plus loin, le courrier de France me rejoint avec la bonne lettre de la Heine du 9, et la dépêche télégraphique du 12. — Pas de nouvelles de toi : c'est pourtant provocant!

Le temps se lève et ma colonne marche bien, à travers un pays qui ressemble aux environs de Conslantine. L'Atlas est le même h peu près partout, et il n'y a pas de chaîne de montagnes plus difficile à caractériser que celle dont les anfractuosilés tour-

menlées couvrent assez également deux cent cinquante lieues de long sur quarante de large. Mes spahis, commandés par quatre bons officiers que Nemours connaît — MM. de Prémonville, d'Huart, de Vernon et de La Rochefoucauld, — font leur service à merveille; les troupes marchent serrées et lestement, et le convoi énorme que nous traînons avec nous se tient en ordre. La grande halle a lieu à l'Oued-Redjaz', auprès de ruines romaines assez bien conservées, et d'un établissement militaire qu'on nous dit être un des castra stativa^ qui occupaient le pays. Nous reparlons roulant toujours sur un tapis de velours gris et jaune, parsemé çà et là d'oasis de verdure nous marquant les douars ou les ruines romaines. A qualre pas des sources douces, on trouve de l'eau salée et môme des morceaux d'un sel gemme blanc, rose ou violet, qui paraît exploité par les habitanls. Le pays, assez peuplé, est entièrement soumis, et le passage de la colonne à travers les douars ne change rien aux habitudes de la population dont il est assez amusant d'étudier les mœurs et la manière de vivre.

La pluie nous reprend vers trois heures et dure jusqu'à cinq, sans interruption, avec une violence désespérante. Le sol détrempé fait glisser les hommes, malgré la précaulion qu'ont eue tous les vieux Africains de se munir d'un bon bâton à Mila. Mais la gaieté du soldat supplée à tout : la pluie et le venl n'excitent que des plaisanteries dans la colonne, et ces troupes vraiment éprouvées et excellentes redoublent d'ardeur au moment de la souffrance et de la fatigue. Au milieu des lazzis sur la distribution extraordinaire d'eau, elc.^ nous faisons trois lieues à

1. Affluent de l'Oued-Endja qui forme plus loin l'Oued-el-Kebir.

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