Camps permanents
travers un pays où tout me paraît gris : ciel, terre, eau, horizon, et jusqu'à la colonne enveloppée dans les manteaux et les capotes. Avant de passer le défilé qui mène à Mahalla, le temps se lève, un beau soleil couchant sèche le soldat et lui fait attendre paliemment son bivouac. Le chef Bou-Agaz, cheik de Fedjioua,
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homme très influent, et qui, jusqu'à présent, n'a été que médiocrement soumis aux Français, vient au-devant de moi avec cent cinquante cavaliers ; le maréchal dit que c'est assez important. Pendant la réception solennelle que nous lui faisons, je m'occupe plus du petit manteau de Scapin de mon général en chef que de toute la scenery arabe qui m'entoure. Je reçois ensuite la députation des Abd-el-Nour, dont le chef s'est élevé au pouvoir par des crimes atroces. Tout cela me couvre de présents que je rends à force, et je fais manger par mes troupiers toute la nourriture dont on m'accable. Nous regorgeons de mangeaillc.
(Plaise à Dieu que cela dure! mais je me rappelle le proverbe italien : Satito Durante, padrone de niente.) Je garde pour moi une peau de panthère tuée dans la belle montagne rouge et verte de Mahalla et un assez bon cheval. Je visite l'ouvrage absurdement établi au midi contre un marais, et en espalier sans ombre, au pied d'une grande montagne qui lui masque le nord. Toute la garnison française est entrée à l'hôpital et le poste est gardé maintenant par des Turcs assez bonnes gens et qui ont le mérite d'être fort dévoués.
La nuit tombe, de grands feux s'allument et la gaieté redouble. Le 2° léger, qui est un crâne régiment et composé, comme toute l'armée d'Afrique, presque exclusivement de Méridionaux, fait un feu monstre autour duquel tous les effets sèchent pendant que les chansons patoises et grivoises des fusquins sont entremêlées de bouffonneries et de ces bons mots qui révèlent l'esprit naturel du Gascon et du Languedocien. Tout à coup une voix entonne la Marseillaise de F Afrique :
Allons, soldats de l'Algérie, Le jour de gloire est arrivé, Contre nous, de l'Arabie, L'étendard sanglant, etc.
et deux mille voix reprennent en choeur ce chant national répété par les échos de l'Atlas, et terminé par le bruit des tambours battant la retraite.
Ainsi s'achève une journée qui eût été bien dure, si la bonté et la vigueur du soldat n'eussent tout surmonté. En vivant dans un pays de sauvages, entouré de ces braves gens, en voyant leurs figures bronzées, et leur attitude fière dans des vêtements râpés jusqu'à la corde, en causant avec ces hommes énergiques et rési-
gnés, on rel rouve la pairie ; on sait et on devine le peuple français ; car un tel camp c'est la France, et ces hommes c'est la véritable élite de la nation.
Samedi 19 octobre.
DE MAHALLA A DjEMiLA — H y a aujourd'hui un mois que je t'ai quittée à Port-Vendres. La journée a été bien dure pour les troupes, mais nous avons gagné du pays, et ce que nous avons de soldais est excellent. La nuit fut belle, mais très froide et le
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son mat des tambours ballant la dianc m'annonça que la rosée était forte. En mettant la tête hors de ma tente (dont, soit dit en passant, l'organisation comme celle de tout mon bagage est excellente et parfaitement conduite par le pauvre Munster, pour qui c'est une fameuse corvée), en mettant, dis-je, la tète
dehors, je vois la belle monlagne du Bou-Cherf éclairée par le soleil levant, et je suis salué par la musique de Bou-Agaz. Celle musique a pour moi un charme parliculier qui lient, je crois, à ce que le rythme, le nombre des notes, tout est différent de la nôtre et combiné avec une science réelle par les Arabes au temps de leur grandeur et de leur instruction. Je fais à Bou-Agaz la cérémonie de l'investiture du burnous, que l'air de résignation joyeuse du patient, qui passe son cou à travers le burnous, rend à peu près aussi divertissante que la réception des chevahers du Saint-Espril. Malheureusement Dauzats fait peu de croquis, La?Jora poco emangia assai, en sorte que ma moisson de souvenirs dessinés sera maigre; les sujets ne manquent pas pourtant.
En visitant Mahalla, où les Romains avaient un établissement thermal d'eaux ferrugineuses chaudes, sous le nom de Fo?is camerata^ je reçois un refresco de ces pauvres Turcs qui valent bien mieux que les Arabes et qui ne leur ressemblent en rien, même de figure. Au moment du départ, je fais sortir de la colonne quelques éclopés de la veille que je veux laisser au camp pour ne pas m'encombrer d'hommes inutiles; mais quoique je les fasse conduire au fort sous l'escorte d'un officier, ils s'échappent pardessus les parapets et, une lieue plus loin, je les retrouve à leur compagnie. Le zèle et l'envie de bien faire sont pour beaucoup dans cette ardeur, mais l'horreur des hôpitaux, qui sont d'effroyables bouges, y contribue bien aussi.
Partis à sept heures sonnantes du matin et ayant marché ferme toute la journée par un temps très chaud, mais beau, nous ne sommes arrivés au bivouac qu'à sept heures du soir, après avoir passé le col de Sidi-Aïssa et avoir monté presque toute la journée. Nemours, qui a l'expérience de l'Afrique, comprendra quel mal
j'ai eu, étant chargé de la garde du grand parc où se trouvent huit cents mulets, et trois cents hœufs. Grâce à Dieu, tout cela a bien marché; je n'ai laissé personne en arrière. J'ai même gagné une heure sur Galbois, qui passe toute la journée à faire ce que le maréchal appelle « jouer à la chapelle arabe », et qui se nourrit de la fantasia depuis le matin jusqu'au soir. Le pays est très peuplé; on voit partout des douars, mais les indigènes, excepté à Djemila, se tiennent assis ou accroupis sur des rochers, et nous regardent passer en *»*''' ■^' '<l chantant sans venir au-devant de nous.
Nous suivons presque partout la voie romaine tracée militairement en dominant les crêtes ; tous les postes sont parfaitement marqués, leur enceinte existe encore et pas une pierre ne manque. La domination romaine est morte ici, mais son squelette est entier et, en l'étudiant, on voit ce que fut pendant sa vie ce colosse que rien n'a pu faire oublier depuis le temps oiî il a disparu du monde et que nous tentons vainement de parodier ici. El cependant l'étude de leur système d'occupation nous serait bien utile; car ce n'est qu'en marchant sur leurs traces que nous tirerons parti de l'Algérie et surtout de la province de Constantine.
Le pays, complètement déboisé, sauf les oasis entourant les douars et les vallées qui sont arrosées avec cet art admir.able que les Maures possédèrent de tout temps, ne produit que du blé.
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mais en produit énormément, à en juger parla quantité de chaume que l'on trouve sur la route. Cependant, dans la vallée de l'Oued- Bou-Sala, — que nous suivons pendant quelque temps, et oîi l'on est guidé par la vue du marabout de Sidi-Osman construit avec des pierres énormes au haut d'une montagne à pic, — dans cetic vallée, dis-jo, on rencontre des plantations, des moulins, des cul-
lE PATRE (BAFFET).
turcs do toute espèce. Tout cela est différent de l'Europe et intéressant à voir. Le sujet d'un joli tableau de genre m'a paru être un paire arabe que j'ai vu jouant de la cornemuse couché sur des ruines romaines au pied d'une fontaine où paissait son troupeau : on voit que je deviens pastoral dans l'Allas, et que, commandant une division de pionniers, j'ai laissé là les idées belliqueuses.
La montée de la voie romaine, au col de Sidi-Aïssa, est très raide, et la colonne vue de la tête semble un long serpent se roulant péniblement à travers des rochers nus. Malgré la grande
chaleur le soldai est gai, et les récils vonl grand train ; des Gascons faisant depuis quatre ans la guerre n'ont jamais leur blague vide. Valée écoute cela Iranqnilloment : aujourd'hui il est tout sucre et tout miel. Meleh^l — A moitié du col on trouve les ruines du Prœsidium Budelli^, forteresse assez importante dont les Romains se servaient comme point de dépôt et de halte pour les convois et qui était reliée avec les divers castra stativa par des petits postes de grandeurs diverses selon les localités.
En débouchant sur le col, à cinq heures du soir, un spectacle majestueux frappe même les soldats. Un vaste horizon, fermé par plusieurs chaînes de montagnes, — parmi lesquelles le Babor, le Si-Nacer et le Seha-Hekoub à la tête découpée, se font particulièrement remarquer, — est éclairé par les rayons du soleil couchant, et les divers plans de ce beau tableau passent successivement par toutes les teintes du violet au noir foncé. — Dans la halte qu'y fait la colonne, une discussion s'engage sur les véritables idées patriotiques, sur la manière de comprendre l'indépendance et la défense de la France, et, certes, les paroles prononcées au haut de l'Atlas par des hommes servant avec dévouement une patrie souvent ingrate et toujours aimée, valaient bien les discours tenus par d'autres hommes à une autre tribune. Dans une sorte de cuvette, au milieu d'un plateau tourmenté comme toute l'Algérie, nous découvrons Djcmila, et la lune qui éclaire notre arrivée épargne au soldat, que la fraîcheur de la nuit repose, l'inévitable confusion d'un bivouac pris de nuit. Le Saradj nous fournit mulets, bœufs, tout ce que nous voulons, sans que nous ayons besoin de toucher à nos provisions. La