‹ Récits de campagne, publiés par ses fils le comte de Paris et le duc de ChartresChapitre 46 sur 67 · Au pied du Djebel Sidi-Marouf · texte numérisé non relu

Au pied du Djebel Sidi-Marouf

partie de la mangeaille est admirable dans celle campagne, et c'est beaucoup en Afrique, car, comme le dit le Roi, en Afrique plus que partout ailleurs, man rnuss mit dem Dauch anfangen\

Je passe en revue ce qu'il y a de troupes ici. En levant les yeux, je compare Djemila à un fond d'arlicbaut dont toutes les couches de montagnes paraissent être les feuilles.

Dimanche 20 octobre.

DE DJEMILA A l'oued-d ahab'. — Pctilc jouméc jusqu'ou pied du col de Mons ou de Kasbait, et qui repose la troupe. Le pays parcouru est toujours le même : d'immenses cultures de blé, qui supposent, ainsi que l'indique le nombre des douars, une population nombreuse, mais pas un arbre et l'aspect de la désolation. On gravit pour arriver ici encore un autre col, qui conduit à une sorte de terrasse immense au bout de laquelle on voit le Bou-Taleb et la chaîne des montagnes de l'Aurès qui est la seconde tête de l'Allas et qui se trouve au milieu du Beled-el-Djerid. On suit tout le temps la voie romaine. — La troupe bien reposée prend gaiement son bivouac, et les industrieux soldats qui ont fourni quatre campagnes en Afrique déploient la plus ingénieuse activité pour s'organiser avec tout le confort dont ce pays est susceptible.

Nous ne sommes partis qu'à midi et nous sommes arrivés à trois heures et demie après avoir vigoureusement marché, car mes hommes ont cinq jours de vivres sur le dos. Galbois est resté à Djemila pour organiser différents services et faire de l'admi-

i. On doit commencer par s'occuper du ventre.

2. Oued-Dheb, d'après les cartes modernes; mais Deheb est plus correct.

nisiralion arabe. On voulait nous mener faire une razzia sur une tribu qui est en retard pour l'impôt. Je l'ai empêché : cela eût gâté une sage et utile opération par du brigandage ; mais cela eût beaucoup amusé les soldats, surtout la cavalerie qui s'entend assez à ces sortes d'expéditions.

Dans la matinée j'ai passé une revue sévère de tous les corps pour me débarrasser des éclopés et des malades, qui, malgré les chefs, suivent les colonnes, ne veulent pas entrer à l'hôpital, achètent clandestinement de la quinine et s'en bourrent plutôt que de ne pas marcher avec le corps. L'horreur d'hôpitaux infects et le désir de faire campagne retiennent tous ces hommes, que je suis obligé d'enfermer avec une garde dans le fort, et encore y en a-t-il deux ou trois qui s'échappent et qui rentrent dans le rang, me disant, les larmes aux yeux, qu'ils ne veulent pas quitter le drapeau qui est ici leur clocher de village. Je tolère celte infraction pour deux ou trois jolis sous-officiers, mais je ne veux pas m'embarrasser d'hommes que je ne pourrai bientôt plus déposer nulle part et qui encombreront inutilement mes cacolets. Galbois fait la même opération que moi et nous nous réduisons à ceci : lui à deux mille trois cents hommes, moi à deux mille sept cents. De la sorte nous n'arrivons à Sétif qu'avec cinq mille et nous ne pourrons guère en partir avec plus de quatre mille combattants. Mais ce sera la distillation de bien du monde et une troupe admirable propre à tout.

J'ai visité aussi longuement l'établissement de Djemila et les magnifiques ruines de la ville romaine de Cuiculum'. Notre établissement est honteux et affligeant, et la comparaison des cons-

I . Ou plus exactement Cuicul, d'après des inscriptions découvertes depuis 1839.

truclions romaines est là pour faire encore ressortir la déplorable situation de nos soldats. Il n'y a ni casernes ni hôpital. Des hommes entassés sous des tentes malsaines, trop froides et trop chaudes, exécutant dans les chaleurs les plus fortes, comme pendant les pluies, d'immenses travaux de terrassement, ont élé décimés par la maladie. Les deux bataillons du 23'' et du i 7" léger qui forment la garnison de Djemila sont réduils, de cinq cents hommes chacun, à quatre-vingts en état de faire le service, et, sur mille, cinquante à peine ont été exempis des fièvres pernicieuses qui ont coûté la vie à Irois ofTiciers et à quatre-vingis soldais. Bien entendu que je fais évacuer dès demain sur Constanline les hommes que je laisse dans ce déplorable établissement, où tout est à créer et où rien ne se fait, non pas faule d'argent mais faule de bras. 11 y a en ce moment à Djemila cent vingt malades entassés sous des tentes, sans matelas, avec un seul sousaide pour tout personnel de santé et cinq bidons pour tout ustensile. Je porte, autant qu'il est en moi, remède à cet état : 1° par des évacuations; 2" par l'aide d'ustensiles et de tentes, par le transport de planches destinées à couvrir une maison en pierre qui fera un hôpital passable et par le renouvellement de toute la garnison qui rentrera à Constantine et l'emetlra le poste aux zéphirs. Je donne de justes éloges au zèle d'un fourrier, ancien élève en médecine, qui, au fort de l'épidémie, est venu volontairement de Constantine pour soigner ses camarades malades et, quoique atteint lui-même de la fièvre, n'a jamais quitté son service. 11 y a en général ici beaucoup de dévouement de tout genre et trop d'occasions malheureusement d'en donner des preuves. L'absence de tout casernement est la principale cause des maladies. Il y a des régiments entiers qui, depuis trois ans, n'ont pas vu de

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J'arrive aux ruines de Cuiculum. Elles valent le voyage, et, à en juger par leur étendue, la ville devait être fort importante. Ces ruines sont les plus curieuses de toute la Barbarie, parce que c'est presque la seule ville considérable qui n'ait pas été reprise

par les Byzantins lorsqu'ils chassèrent les Vandales ; aussi n'y

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a-t-il point de mélange de constructions du Bas-Empire comme à Guelma et dans toutes les autres ruines de ce pays-ci. La ville fut ravagée par les Vandales et l'on voit encore, sous les pierres, des cendres et du charbon. Aucune population ne s'y était établie depuis et, les musulmans ne touchant jamais à rien, cet endroit est resté une sorte d'Herculanum non exploité qui offrirait des mines inépuisables à la science. Il y a un espace immense couvert de fûts de colonnes de pierre ou de granit d'Europe, de chapiteaux, de sculptures, de mosaïques, etc., qu'on n'a que la peine de ramasser. Je choisis deux chapiteaux, deux médailles qu'un soldat vient de déterrer et une colonne dont le bout seul sort, pour qu'on me les envoie à Paris. J'indique l'endroit où je veux que l'on gratte la terre pour m'y trouver encore quelques objets et, avec le talon de ma botte, je découvre une mosaïque qui n'avait pas encore été remarquée. Quant aux inscriptions, qui sont très nombreuses, elles me paraissent appartenir en partie au paganisme, en partie au christianisme, mais malheureusement les

officiers archéologues de notre colonne, MM. Boblaye, de Saint- Sauveur, de Mesnil et de Biarre, ne sont pas là pour me les expliquer. D'ailleurs l'histoire de toutes ces villes manque complètement; les documents militaires et civils sont détruits, et ce n'est que dans les Pères de l'Église d'Afrique que l'on pourrait retrouver quelques renseignements.

Les ruines principales consistent en un amphithéâtre, une série de tombeaux, deux temples — dont un immense et l'autre assez bien conservé, — deux mosaïques admirables que l'on vient de découvrir à un pied sous terre, et enfin le bel arc de triomphe qui est entièrement debout et dont les pierres supérieures, tombées à terre, sont dans un état de conservation parfait. Les pierres, d'un beau Ion jaune doré, donnent à ce gracieux monument une couleur riche que fait encore ressortir la sombre verdure des caroubiers et des trembles qui l'entourent. Je compte demander qu'on numérote toutes les pierres de l'arc de triomphe et qu'on le transporte à Paris, comme souvenir de la conquête de l'Afrique par l'armée, en inscrivant dessus :

l'armée d'aKRIQUE a la FRANCE.

Ce serait certes le plus beau trophée que nous puissions rapporter de l'immense pays que la fortune des armes nous a soumis, et, en voyant sur une des places de la capitale ce chef-d'œuvre du peuple que nous devons ici prendre comme modèle, ceux qui ont dépensé, dans ce difficile pays, leur sang, leur sueur ou leur santé, passeraient avec orgueil.

Cela ne serait pas aussi difficile qu'on peut le croire et beau- , coup plus facile que pour l'obélisque de Louqsor. Par la plaine

des Abd-el-Nour des mulels apporteraienl les pierres à Coiislaiitine, et, de là à Philippeville, la grande route pour les voitures est excellente. Cent mille Français qui, depuis neuf ans, ont porté les armes en Afrique, conquis un royaume entier, construit deux cents lieues de routes, bâti d'immenses établissements, supporté des fatigues et des privations inouïes, et servi toujours

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