Hélas! c'est la difficulté
férence se reprend avec le maréchal. — Il me garantit que la guerre avec Abd-el-Kader ne suivra pas le passage des Bibans et la reconnaissance de toute la route de Constanline à Alger par terre. Il voit de grands avantages et une grande opportunité à entreprendre cette expédition et à constater ainsi les droits de la France sur la partie de la province d'Alger qui touche à celle de Conslantine. — Je crois qu'il s'exagère l'imporlance du résultat. « — L'émir, me dit-il, est loin, son lieutenant est battu, sa garnison retirée; mais d'autre part, il nous provoque par l'envoi de son khalifa dans la Medjana et par ses tentatives pour soulever contre nous la province d'Oran. Il faut lui répondre par un gardeà-vous sévère. Non seulement il ne s'ensuivra pas la guerre, ajoute-t-il, mais c'est, selon moi, mainlenant un moyen de la prévenir et de l'éloigner. Quand on tend la main à Abd-el-Kader, il avance ; quand on lui donne une saccade, il file doux. Le traité de Ben-Aralch est là', la France a déclaré qu'elle le regardait comme obligatoire; le ministère du 15 avril me l'a prescrit et m'a même autorisé à faire l'occupation permanente d'Hamza. Le ministère actuel ne m'a rien mandé qui soit contraire à ces instructions; je me regarde donc comme parfaitement autorisé, sauf l'opportunité dont je suis seul juge, et cetle opportunité je la trouve maintenant. Tout le monde nous attend vers Bougie, personne aux Bibans ni à Alger. Si l'on me désapprouve ensuite, je quitterai une place à laquelle je ne tiens pas, avec la conscience d'avoir fait du bien au poste que le Roi m'a confié. — D'ailleurs, monseigneur, pour vous c'est une occasion unique. Aller par
1 . Convention du 4 juillet 1838. Elle ne fut jamais ratifiée par l'émir qui soutint que son représentant, n'ayant aucun pouvoir pour traiter définitivement, n'avait fait qu'apposer un visa ne varictur au bas des propositions du maréchal Valée.
terre de Conslantine à Alger, en passant ces Portes de Fer dont les Romains, les Turcs et les voyageurs ne parlaient qu'avec elfroi , c'est une grande chose ; c'est un grand pas fait pour l'avenir de la colonie; c'est une opération difficile et qui sera appréciée un jour, si, dans le premier moment, elle n'est pas jugée à toute sa valeur. — Cela finit vos caravanes en Afrique. Après cela tout sera petit; tout sera mesquin; l'occupation du Tittery', à dix ou quinze lieues de Blida, si nous avons la guerre avec Abd-el-Kader, ne vaudra pas la peine que vous bougiez, et, quoi qu'il arrive, vous en aurez fini de l'Afrique. — Maintenant cela aura pour vous, en couronnant un beau voyage, plus d'éclat que si vous reveniez au printemps ou à tout autre moment pour le faire. »
Il voulut entrer dans le détail des moyens matériels d'exécution. Je l'arrêtai et lui dis que l'exécution matérielle ne me préoccupait que très secondairement; qu'avec de bonnes troupes et do la hardiesse on passait partout; mais que je n'avais envisagé que les conséquences et que ce qui m'avait toujours arrêté c'était la crainte de la guerre avec Abd-el-Kader, que je croyais funeste pour la colonie; que, du moment où il me garantissait que cette crainte n'était pas fondée, mes scrupules disparaissaient, et que j'étais prêt à le suivre dans une opération qui serait belle sans doute et grande, mais dans le jugement de laquelle on ne nous tiendrait probablement pas compte des difficultés de tout genre qu'il y aurait à vaincre. Quant à ma position personnelle, lui disje, je ne chercherai jamais un piédestal dans un acte inutile <à mon pays; et si je ne croyais pas la chose bonne en elle-même, sauf l'opportunité dont vous êtes seul juge, la séduction qu'exerce
1. Le duc (l'Orléans revint l'année suivante prendre part à la conquête du Tittery.
sur moi cette opération ne m'entraînerait pas. Je lui fis répéter, encore une fois, qu'il était certain que la guerre ne s'ensuivrait pas; qu'il ne la voulait pas plus que moi; mais qu'il fallait savoir se montrer et que le moment était venu vis-à-vis d'Abd-el-Kader.
Il me laissa même entendre qu'il avait eu sur Abd-el-Kader des renseignements qui lui garantissaient que la guerre n'aurait pas lieu; mais il ne voulut pas s'expliquer davantage, ni me montrer aucun papier. Il acheva en me disant que les Kabyles s'allieraient bientôt avec nous, et qu'alors la route de Bougie se ferait ; que la tenter maintenant, ce serait s'exposer à des combats dont le résultat serait d'entretenir peut-être éternellement l'hostilité des tribus qui sont en ce moment opposées à Abd-el-Kader; que retourner faire la route de Djidjelli ou de Nedes, ce serait reculer aux yeux des Arabes s'ils voyaient le Prince Royal et le maréchal revenir par le même chemin, et que cela pourrait compromettre toute la province et détruire les résultats obtenus depuis deux ans. « Enfin, ajoula-t-il, étant venus à Sétif et n'allant pas à Bougie, il faut faire mieux, l'opportunité y est, l'occasion se présente, nous ne devons pas la manquer : je m'arrangerai pour qu'il n'y ait pas la guerre. — Eh bien, lui dis-je, en avant et à fond! Puisque nous nous lançons, je regrette la route de Bougie, parce qu'il me semble qu'elle devait être faite avant la course de Constantine à Alger par terre ; mais vous me garantissez la paix; ma conscience est satisfaite, et je suis votre homme. »
Je lui observai seulement qu'il pouvait être arrêté par la pluie ou avoir trop peu de troupes, ou reconnaître qu'il s'était (rompe en garantissant la paix et qu'il fallait jusqu'au dernier moment se ménager la retraite possible, et je lui proposai le plan que voici : 1° garder pour tout le monde, même pour Galbois, le secret le
plus impénélrable el laisser croire ù la marche sur Bougie; 2° se porter d'abord sur Zamoura, d'où l'on peut également marcher sur Bougie et sur les Bibans; 3° enrôler les Turcs de cette ville pour qu'ils la gardent au nom des Français, ce qu'ils ont déjà offert; 4° se porter de là à travers la Medjana sous préfexte de courir sus au lieutenant d'Abd-el-Kader et de soutenir notre khalifa; 3° une fois arrivés au pied des Bibans, ou tourner à gauche, et dire qu'on se borne à visiter toute l'étendue de la province de Constantine et effectuer là une retraite qui aurait toujours été antérieurement possible de Zamoura ou de Medjana sans que personne pût le trouver extraordinaire ; 6° ou, si les circonstances sont les mêmes, franchir le passage, détruire de gré ou de force le fort d'IIamza, el arriver à Kara-Mustapha sans que les troupes d'Alger aient franchi l'Oued-Kaddara, de manière qu'elles n'engagent pas la question pendant que nous, peut-être, nous renoncerions à notre expédition ; 7° décommander tout mouvement sur Bougie.
Le maréchal adopta, après quelque résistance, ces bases, qui une foisleparti pris, sont, je crois, les meilleures, et nous entrons ensuite dans le détail des moyens d'exécution. Voici l'affaire : la question militaire se réduitaux moyensd'aller d!un pointoccupéà un autre: Sétif et Kara-Musiapha séparés par un intervalle de soixante-cinq lieues. Il est nécessaire, pour franchir cet intervalle, que les obstacles naturels soient surmontables ; que l'on ait des vivres pour le temps nécessaire ; un convoi qui puisse passer partout ; des troupes suffisantes pour escorter ce convoi et vaincre une résistance dont la probabilité augmentera en proportion de la faiblesse de notre colonne. Il faut aussi un temps qui permette d'opérer dans des montagnes inconnues. Enfin, pour que l'opération n'échoue pas
' iv'(--/-;'"vp'
avec déshonneur, il faut pouvoir conserver aussi longtemps que possible la liberté de ne pas la poursuivre sans paraître reculer. Le secret le plus absolu et des échelons sucessifs d'où l'on puisse toujours à volonté prendre une aulre direction, sont donc essentiellement nécessaires.
Le secret sera facile à garder; tout le monde croit aller à Bougie; les échelons successifs de Zamoura, de Medjana, et du pied des Bibans ont été adoptés sur ma proposition. Quant aux moyens d'aller à Kara-Mustapha, nous devons les trouver tous à Sétif, car il n'est plus temps de rien faire venir de Constanline ni de Philippeville, et il ne faut pas que d'Alger on se porte audevant de nous au delà de l'Oued-Kaddara, ce qui serait une extrême imprudence et pourrait avoir des conséquences graves.
Cela posé, je passerai en revue nos ressources. Jusqu'aux Bibans nous aurons à manger tant que nous voudrons : mais comme nous lâcherons d'y aller vite, les convois indigènes venant de loin n'auront pas le temps de nous rejoindre; d'ailleurs, ils n'apportent jamais que la viande et de la paille, et, en aucun cas, ils ne nous suivront dans les Bibans qui sont habiles par les Kabyles et dont ils ont une peur horrible. Il importe donc de ne compter que sur les moyens de transport arabes que nous avons déjà ; et encore jusqu'aux Bibans seulement : au delà nous n'aurons plus que ceux de l'administration française. Or, il y a d'ici aux Bibans quatre journées de marche ; des Bibans à Kara-Muslapha au moins cinq, et si nous rencontrons de la résistance, probablement six autres, ce qui nous oblige à avoir au moins dix jours de vivres quand nous franchirons les Portes de Fer.
Voyons maintenant ce qu'il y a de troupes à nourrir. Après avoir laissé à Sétif une garnison, les éclopés et les malades, il
nous restera en tout : infanterie, deux mille six cents hommes; cavalerie, cinq cents; artillerie, deux cent cinquante; génie, cent; administration, trois cent cinquante; total, trois mille huit cents. Mais, comme du pied des Bibans, on renverra Galbois dans la province de Constantine, pour qu'il continue de la gouverner, et pour qu'elle ne soit pas entièrement dégarnie de troupes, il faut compter qu'il n'y aura à nourrir la totalité de ces trois mille huit cents hommes que pendant quatre jours, et qu'au delà le nombre des rations diminuera. J'estime donc qu'avec des vivres calculés, au départ de Sétif, sur le pied de neuf jours, pour quatre mille hommes, nous pourronsjoindre les deux bouts, et, tout en laissant, au moment de la séparation, quelques provisions à Galbois, continuer la route avec notre subsistance assurée pendant dix jours.
Sans qu'on lui parle des Bibans, et toujours dans la supposition d'une marche sur Bougie, le sous-intendant, M. Haussmann (père du sous-préfet de Nérac), déploie la plus grande activité, secondé par les Arabes, qui ne nous laissent manquer de rien ; il réunit sur le pied de quatre mille hommes, pour neuf jours de denrées et vingt jours de viande, quoique nous ayons mis le soldat à la demi-ration en sus pour le mieux nourrir. — Mais il a un convoi de cinq cent cinquante mulets, y compris l'ambulance et les bagages de l'armée, fort réduits, cependant, par ordre supérieur, et, au moment oii il renverra tous les mulets arabes avec Galbois, il faudra mettre au moins quatre jours de vivres sur le dos du soldat.
Y a-t-il, d'un autre côté, assez de monde pour garder un parc aussi considérable, dans des défilés inconnus, longs, qui ne sont point pratiqués, où il se trouve beaucoup de rivières, et pour forcer une résistance à laquelle les Kabyles seront très portés en voyant l'exiguïté de la colonne ?
Nous ne pouvons faire moins que de renvoyer avec Galbois deux cents chevaux, cinq cents fantassins et deux obusiers, non pour son escorte, car avec quatre cavaliers il s'en irait des Bibans à Constanline, mais pour l'effet politique dans la province et pour les malades et les éclopés dont nous nous purgerons en les lui donnant. (Et je crains qu'il n'y en ail pas mal dans le 2° léger : le colonel, dans un accès de chauvinisme auquel tous les soldats ne l'ont que trop encouragé, ayant commis la coupable, folle et irréparable désobéissance d'emmener ses hommes avec une capote et un sac de toile, et sans vestes ni couvertures que je n'ai pu faire reprendre à temps.)
Somme toute, en évaluant les éclopés à cent (et il y en aura bien cela si nous faisons de fortes marches), il nous restera, aprè's le départ de Galbois, au maximum deux mille neuf cents hommes et tout au plus deux mille baïonnettes. Galbois, lui, trouvera le G2°, envoyé récemment à Philippeville et qui vient joyeusement et tout frais à sa rencontre dans un pays ami, connu et soumis; mais nous nous engageons dans un pays tout à fait inconnu, avec des cartes qui datent des Romains, des guides faux ou intimidés, el, après une marche de soixante-quinze lieues, depuis IMiilippeville, il faudra franchir, avec ces deux mille baïonnettes au plus, les Bibans — dont je t'engage à lire la description, qui me semble du reste exagérée, dans le Voyage de Peysonnel — il faudra escorter un convoi de sept cents bêtes, y compris les bœufs, faire une marche de cinq jours à travers les moniagnes jusqu'à Kara-Mustapha, passer cinq rivières qui grossissent très vile, sans équipage de pont ni passerelle, et avec des cacolels seulement pour quatre-vingts malades ou blessés.
En outre, si, par impossible, on a à s'occuper du fort d'Hamza,
ce qui n'est pas mon avis, quoi qu'en dise le maréchal, qui en a envie, nous ne possédons que quatre obusiers de montagne, avec soixante coups par pièce, et pas de poudre en sachet.
Comme tu le vois par ce long et fastidieux détail que je fais surtout, je te l'avoue, pour Nemours et Aumale, étant donnés nos moyens, la saison actuelle, les difficultés d'un terrain qu'on ne connaît pas plus que la Nouvelle-Galles du Sud, c'est une opération hardie et scabreuse que d'aller par terre de Constantine à Alger. Mais les difficultés militaires ne m'ont jamais touché, les conséquences politiques m'ont seules arrêté ; du moment où le maréchal me les garantit, mes scrupules sont levés. Quoique je sache qu'ensuite, contrairement à la vérité, on dira que c'est moi qui ai forcé la main au maréchal et qu'on m'en mettra la responsabilité sur le corps, tandis qu'on lui en attribuera l'honneur, je m'embarque dans l'affaire avec résolution et confiance, et j'espère la mener avec vigueur et succès. — Nous avons des troupes excellentes^ obéissantes, braves, dévouées, endurcies à la fatigue et aux privations, quelques bons chefs, entre autres, le colonel Gueswiller, qui est un officier de premier ordre, cent mille cartouches, des jambes et des baïonnettes; We' Il pull through\ à moins que la pluie ne nous arrête.
Dieu est grand et je ne dois pas vendre la peau de l'ours, car il est peut-être écrit là-haut que je ne traverserai jamais lesBibans. Je crois, quelque plaisir que j'éprouve à la pensée de brûler de la poudre et quelque envie que l'armée en ait, qu'il serait bien désirable que nous rencontrions le moins d'hostilité possible. Cela ajouterait beaucoup à l'effet d'une opération que le public