Le traité de la Tafiia, 30 mai i
pour le faire. » — Voilà ses propres expressions. Il ajoute que les conséquences politiques étaient son affaire, qu'il connaissait la pensée politique du Roi et qu'il s'y conformerait; mais qu'il atteindrait le but par les moyens qu'il croyait convenables et dont lui seul était juge.
J'ai fait ainsi mon devoir jusqu'au bout, le maréchal qui, depuis deux ans, ne rêve que cette affaire a voulu, dès le commencement, m'en donner l'endosse et y réussira, contrairement à la vérité, aux yeux du public ; mais j'aime mieux l'accepter que de m'en retourner et de lui laisser faire la chose peu après mon départ. Ma conscience satisfaite, j'entretiens l'espoir que, comme il le dit, la guerre ne s'ensuivra pas, et je ne suis pas éloigné de croire qu'avec du savoir-faire il y arrivera; je pense même qu'il a des communications avec Abd-el-Kader sur tout cela.
.Maintenant je ne vois plus que l'exéculion militaire du projet et je m'y mets à fond. Autant j'ai hésité et même résisté pour la résolution, dis-je au maréchal, autant, maintenant que le parti est irrévocablement pris, je crois qu'il faut mener l'affaire avec vigueur et énergie, et laisser désormais toute hésitation de côté. Le temps est beau, la terre sèche, les troupes sont en haleine et bonnes, les chevaux bien portants et les mulets non blessés ; il faut lâcher de gagner une journée : pour le soleil, les vivres, l'imprévu de l'opération, un jour de gagné est immense. Au Heu d'aller en deux jours àBord-MedjanaparZamoura, jevous propose délaisser là la route et de marchera vol d'oiseau d'Aïn-ïurck à Medjanade manière à y arriver en un jour ; Galbois, à son retour, fera l'aiïaire de Zamoura, qui est facile et déjà tout emmanchée.
Le maréchal se récrie sur la distance, — dix lieues de poste au moins à vol d'oiseau, — les bagages, l'absence de guides qui
connaissent la route ; mais enfmj'obliens l'autorisation de l'essayer sous ma responsabilité. De Saint-Sauveur est mis dans le secret; je trouve deux parents du khalifa de la Medjana, un vieux Turc qui faisait partie d'une corporation de guides sous Achmedet un canonnier — qui par parenthèse servait la pièce de canon qu'Achmed faisait tirer de dessus le dos du cheval. — Ces gens connaissent parfaitement le pays. De Salles les enferme dans sa tente, sous la garde de Mustapha Bonnemain, des spahis, pour qu'ils
NOUS ALLONS AU SUd! (rAFFET).
ne bavardent pas. Aussitôt après la diane, j'enlève ma division ; je place de Salles avec son peloton à la tète de la colonne en disant au reste de suivre la direction, et tout le monde s'ébranle sans soupçonner qu'il soit possible d'aller coucher ailleurs qu'à Zamoura. Mais on ne trompe pas longtemps des hommes aussi mahns que les soldats d'Afrique, habitués sans cesse à consulter le ciel, d'où ils attendent la pluie et le beau temps, cette grande affaire de l'armée ici, accoutumés à se méfier de tout, à tout observer. Les chasseurs, qui ont occupé Sétif cet été, s'écrient bientôt : « Mais nous allons au sud, et Zamoura est au nord-ouest! » Les
soldats s'en aperçoivent avant les colonels, et c'est un trompette nommé Courtois qui le remarque le premier. Toutes les boussoles sont en jeu; ni le maréchal ni moi ne faisons semblant de rien entendre; le maréchal dit même qu'il suit une direction qui lui est suggérée par la marche du lieutenant d'Abd-el-Kader ; mais l'éveil est donné et déjà les troupiers murmurent le nom de Bab- Azoun'. Quand on en sera sûr, l'enthousiasme sera extrême dans celte colonne qui ne demande qu'à faire, et qui est dévorée d'ardeur.
La plus grande rivalité d'amour-propre et d'esprit de corps existe entre le 2° et le 17° léger et entre le 1" el le 3' chasseurs. Les officiers sont pleins de feu; le soldat a tant de bonne volonté que j'ai encore été obligé d'employer la force pour en laisser à Sélif. Les plus incroyables marchés ont eu lieu dans le camp, où toutes les denrées, paille, moutons, etc., fiente de chameau, qu'on trouvait dans les silos, se cotaient comme à la Bourse. J'achète, pour quatre cents francs en tout, afin de le donner à l'armée, un troupeau de cent moutons.
Pour en revenir à l'historique de la journée, je suis parvenu, malgré la grande chaleur, à faire faire à ma colonne, sans laisser un homme ni un mulet en arrière, les dix lieues across the country* en dix heures et demie. — La division Galbois, qui marche très bien, arrive aussi en excellent ordre. — En sortant d'Aïn-Turk, l'avant-garde voit une panthère sur laquelle on n'ose pas tirer de peur d'alerte. — Dans tous le pays que nous traversons, les populations inquiètes et effrayées de celte marche en dehors des routes suivies, se sont éloignées en emmenant leurs troupeaux; mais elles ne sont qu'inquiètes et non hostiles, car,