A travers pays
sur la demande du khalifa de la Medjana, elles nous fournissent des vivres et ce dont nous avons besoin. Tout le pays est cultivé en blé, el, si l'on ne savait que ces contrées nourrissent une partie de l'intérieur de l'Afrique, on ne pourrait comprendre ce que devient tout ce grain*. — Nous cheminons de colline en colline sur un plateau tourmenté, en passant quelques ruisseaux dont les plantes aromatiques sentent la pharmacie de fort loin.
Nous voyons (rois arbres dont l'un, arbre sacré , est orné par chaque passant musulman.
Le coup d'œil est curieux. Inutile de dire que le i" bataillon du 2" léger dépèce l'arbre sacré et l'emporte au bivouac où, avec de l'industrie, le troupier tire parti de tout. Les puces y sont en abondance, mais nous ne manquons de rien, du reste, et je vois à la mine confiante des chefs arabes qui nous suivent — Ben-IIamelaoui, le caïd Ali, El-Mokrani, etc., — que nous sommes les maîtres ici. Bordj-Medjana fait un assez joli effet, c'est un château turc, sur un mamelon au milieu d'une fort grande plaine. — H y a, derrière le bordj, une mosquée dont les marabouts viennent nous demander Vaman, que nous accordons. — Voilà une bonne journée, car nos dix lieues à la boussole nous en valent dix-neuf par
\. On fit la halte de onze heures sur la rive gauche de l'Oued-Chair, qui se jette dans l'Oued-Mehadjar, affluent de gauche de l'Oued-Bou-Sellam. Ce dernier est appelé Bousselah par certaines cartes, ce qui est une forme incorrecte. — L'année passa ensuite devant le marabout de Sidi-Embareck.
MDI EUBAKtCK (UAtZATs).
la route et nous font gagner une marche. — Maintenant le maréchal, qui est mis en veino de marcher grand train, veut encore partir demain de grand matin afin d'arriver assez à temps pour couronner les Bibans de jour avant que la résistance, s'il doit y en avoir, puisse s'organiser. Je crois la chose impossible : je lui propose d'aller coucher en deçà du défilé et, pendant la nuit, de faire occuper sans bruit les crêtes par des compagnies qui y seraient installées au point du jour. — Il repousse mon plan. Veremos! Avec les Arabes on ne sait jamais les dislances.
Dimanche 27 octobre.
DE BORDj-MEDJANA A siDi-HASDAN. — J'ai reçu ce malin une lettre de Boismilon, me donnant les nouvelles arrivées de France par le paquebot parti de Toulon le 20. La dépêche télégraphique du 19, — qui, après m'avoir rassuré sur le Roi, la Heine el toute ma famille, m'apprend qu'une folle a jeté une pierre qui a atteint la Heine, — m'a causé le serrement de cœur le plus douloureux'. Je me suis rappelé ce que j'ai éprouvé à Milan en apprenant l'attentat d'Alibaud, et j'ai senti que j'étais encore plus loin. Je n'ai parlé de cette dépèche qu'au maréchal cl nous nous sommes promis le secret le plus profond jusqu'au courrier prochain. Mais qu'il y a loin d'ici et que d'angoisses impossibles à calmer! — Malgré les nouvelles que Boismilon me donne de toi, je crains qu'on ne me cache quelque chose et je suis inquiet.
1. Le 18 octobre 1839, au moment où le Roi et la Reine sortaient des Tuileries, une femme, Stéphanie Girodet, domestique sans place, jeta une pierre qui brisa la vitre de la voiture royale : un éclat de verre blessa légèrement la Reine au front. Arrêtée et interrogée, cette femme fut reconnue folle.
Voici le récit de la journée.
Pendant la nuit, les muletiers arabes, effrayés de noire entreprise, ont voulu déserter, mais le bach Amar qui est excellent, et le caïd Ali plein de zèle, les ontharangués et retenus. Au moment de partir, voyant la roule être ouest-sud-ouest, les troupiers s'écrient : « Nous allons à Alger! » et l'enthousiasme est à son comble. Le 2' léger demande en masse qu'on lui joue cette marche du régiment qui est une espèce Aq Marseillaise pour eux, et les officiers apprécient à toute sa valeur la belle opération d'aller par un pays inconnu et redouté de Pbilippeville à Alger. A six heures et quart, au petit point du jour, ma division était partie ; le brouillard tombait très fort.
Nous avions déjà marché deux heures lorsqu'on vint nous dire que le lieutenant d'Abd-el-Kader levait précipitamment son camp, à une lieue de nous. Le maréchal ordonne d'abord à Galbois de s'y porter avec sa division; mais, ayant observé qu'avec de l'infanterie, il n'y a pas de chance de le surprendre, et que d'ailleurs cela a bien meilleur air de détacher simplement à ses trousses un parti de cavalerie, sans interrompre notre marche pour cela, le colonel Miltgen, guidé par le caïd, part au trot avec deux cents chevaux. Malheureusement le brouillard se dissipe trop tôt, et les gens de Ben-Omar ont le temps de monter à cheval et de jeter leur infanterie dans des ravins où elle échappe aux chasseurs. Mais ceux-ci prennent tout le butin qu'avait fait la colonne ennemie et qu'elle est obligée d'abandonner en se sauvant. Après avoir poussé ces brigands pendant deux lieues et avoir mis à leur poursuite les cavaliers de la Medjana, le colonel Millgen nous rejoint en marche. Nous avons à gauche la voie romaine de Carthage à Césarée, qui laissait en dehors, h. ce qu'il paraît, les Bibans que les Romains n'ont jamais passés^ au dire de M. Boblaye et des savants, et,
après avoir traversé un ruisseau rocailleux entouré de lauriersroses, nous montons à travers des grès ferrugineux rouge brun sur un plateau oti se trouvent quelques petites fontaines. — C'est Dra-el-Amar, la station oui les caravanes s'arrêtent habiluellement avant de passer les Portes de Fer*. Je monte sur le pic voisin de Madgel, et l'on me montre, au milieu d'un immense horizon de montagnes que domine le Djurjura, la tête des rochers des Bibans.
LE PIC DE MADr.EL (daGZITS).
Je redescends au galop dire au maréchal qu'il est impossible d'y arriver aujourd'hui, et qu'il faut ménager les troupes. De Salles soutient le contraire, et son avis l'emporte. Pour faire plaisir au maréchal, je prends avec moi seulement le 2° léger, deux obusiers, cent cinquante chasseurs et le génie, et, laissant le reste de la colonne au colonel Gueswiller, je pointe en avant autant qu'il est possible. Après une marche forcée, la nuit nous prend à un endroit qu'on appelle Sidi-Hasdan*, et que, d'après mon estime, je suppose être à deux heures de marche des Bibans. Cette course n'a eu d'autre résultat que d'éreinter l'armée, car il faut nécessairement que tout le reste de la colonne, et même Galbois, viennent coucher ici, où ils n'arrivent qu'à neuf heures du soir, après trois
1. Ce plateau porte, sur les cartes les plus récentes, le nom de Dra-el-Melouan.