C'est beaucoup
EXPEDITION DES PORTES DE FER. 4ii
qu'aucune description même méditée ne peut faire deviner, je me bornerai à une sorte d'itinéraire.
On monte un petit raidillon, à gauche du torrent, dans des rochers que les sapeurs sont obligés de travailler pour que les mulets chargés à la française puissent passer à travers; puis on redescend en serpentant dans des roches mêlées d'arbres et de débris de toute espèce. — On est dominé de partout par des crêtes que des murailles naturelles séparent les unes des autres. Ces murailles, par une incroyable bizarrerie, sont percées de fenêtres qui peuvent servir de meurtrières. Les stratifications qui vont en deux sens dans cette première partie du défilé, se flanquent mutuellement, et rendent à peu près impossible le couronnement régulier de ces hauteurs séparées les unes des autres par des ravins presque infranchissables.
En descendant à peu près à pic par un sentier qui se présente à la gauche du ruisseau, l'aspect du lieu devient plus sauvage. Les cimes s'élèvent au-dessus de la tête, les arêtes deviennent plus vives, et les arbres abattus par la tempête, que les sapeurs déblayent, complètent cette scène frappante. A mesure que l'on avance, les stratifications du rocher prennent des formes gigantesques; ce sont des murailles perpendiculaires distantes les unes des autres tantôt de quarante pieds, tantôt de cinquante, tantôt de cent, et dont l'élévation varie depuis huit cents à neuf cents pieds au-dessus du fond de la vallée jusqu'à trois cents ou quatre cents qu'ont les moins élevées. Souvent la (erre végétale qui les sépare a été emportée par les pluies, de telle sorte qu'il ne reste que des remparts échelonnés les uns derrière les autres; ils courent tous de l'est 10° nord à l'ouest 10° sud.
Quand on a marché dix bonnes minutes dans une sorte de corridor de rochers dont le surplomb s'exhausse à mesure qu'on descend au niveau du torrent, on tourne à droite, à angle droit, dans le lit de la rivière, de manière que de toutes parts on soit vu par les défenseurs du défilé sans pouvoir leur répondre. Là se trouve la première porte. C'est une ouverture de huit pieds de large entre deux de ces couches de rochers parallèles qui, rouges dans le haut, sont gris de fer dans le bas. La terre végétale ayant été enlevée par les pluies, il y a des ruelles latérales jusqu'à la seconde porte, qui est juste assez large pour qu'un mulet chargé puisse y passer. La troisième est à quinze pas plus loin, en tournant à droite, de manière que nulle part on ne soit défilé des crêtes d'où une pierre seule tuerait infailliblement. La quatrième porte, qui est plus large que les autres, est à cinquante pas plus loin, puis le défilé, toujours étroit, s'élargit un peu et ne se prolonge guère que de trois cents pas. C'est une combinaison de rochers, de montagnes et de phénomènes géologiques impossibles à dessiner, comme à décrire. C'est tout autre chose que les Alpes et que les Pyrénées, et c'est fort grandiose. Dauzats en a croqué quelque chose, et ce sont les premiers dessins qui en aient été faits, les deux seuls voyageurs qui les aient passées, Peysonnel et Shaw, n'ayant pas eu la possibilité d'en prendre des vues.
S'il avait fallu observer les précautions militaires d'usage, nous n'aurions pas eu le temps de passer depuis le lever jusqu'au coucher du soleil; aussi je proposai au maréchal, dès que je vis cette position, — dont il est impossible d'avoir d'idée d'avance et que Peysonnel n'a pas exagérée, — de ne pas essayer de couronner une seule hauteur, mais de lancer aussi
vite que possible l'avant-garde tout au travers du défilé; de faire occuper les crêtes de sortie à droite et à gauche; d'en faire autant à droite et à gauche de l'entrée, d'y laisser l'avant-garde en position et de ne permettre aux cheiks de repartir que lorsque le dernier soldat français serait sorti. Cette disposition fut approuvée et nous passâmes ; mais il fallut trois heures et quart pour être reformés de l'autre côté. Deux maraudeurs nous tirèrent, hors de toute portée, six coups de fusil qu'on entendit à peine; cela ne peut pas compter et nous avons le droit de dire que nous avons passé sans coup férir. C'est notre grande marche depuis Aïn-Turk qui nous a valu ce beau résultat.
Maintenant je suis certain que les Arabes surpris et terrifiés partout ne résisteront nulle part, et que nous arriverons à Alger sans brûler une amorce, ce qui sera, je crois, d'un effet immense et amoindrira Abd-el-Kader plus que toutes les guerres qu'on aurait pu lui faire.
La vue des Bibans, la pensée des difficultés de l'entreprise et l'idée que nous sommes la première armée qui y soit jamais passée, ont excité un enthousiasme extraordinaire dans la colonne. Tous les soldats poussaient des cris de joie. Chaque musique — défilant par un — a joué pendant tout le temps du passage la marche particulière de son régiment, et cet air que je t'ai envoyé et qu'on regarde comme la marche de toute l'armée d'Afrique. C'était d'un grand effet et cela a fait beaucoup d'impression sur tous ceux qui l'ont vu. Ce sillon tracé pour la première fois par la civilisation dans cette terre de Barbarie; ces obstacles naturels ; ces haines religieuses qui tombent tout à coup devant l'idée que nous avons su donner de notre puissance et de notre justice, tout cela est grand et simple à la
fois. J'ai fait graver par les sapeurs enlre la première et la seconde porte : armée française, 1839. Je n'ai pas consenti que mon nom s'y trouvât, comme on le voulait, puisque je n'ai rien fait de plus que le dernier des soldats qui y a passé. Mais, avant l'entrée de la première porte, à droite, j'ai gravé avec une baïonnette un grand F qui est taillé assez profondément dans le roc pour qu'il y survive malheureusement au souvenir d'une vie encore vide de sens pour la postérité.
Les géologues et les botanistes disent qu'il y a ici des trésors de tout genre et se plaignent de n'avoir pas le temps de faire leur récolte ; mais le temps menace ; un orage peut nous faire perdre tous nos bagages dans ce défilé unique dans son genre, et qui ne pourra jamais être une route militaire, comme les Romains l'avaient bien jugé. Il faut marcher et nous estimer bien heureux de nous être tirés de là avec un beau soleil, sans que les Kabyles hostiles ou les lieutenants d'Abd-el-Kader aient eu le temps de venir nous disputer un passage, qu'au dire de tous les militaires, il nous aurait fallu plusieurs jours pour emporter.
La grande halte à la sortie du Biban est une des plus joyeuses que j'aie vues : tout le monde est en train; les officiers demandent un peu vaniteusement qu'on frappe une médaille ; les soldats font mille plaisanteries sur les portes d'Enfer, où l'on veut être portier- consigne; d'autres se plaignent qu'on ne se batte plus en Afrique et demandent que la décision ministérielle qui a supprimé les coups de fusil supprime aussi les bivouacs et la pluie. Au départ, les cheiks des Beni-Abbès nous quittent et m'engagent à revenir souvent. Mille grazie, hasla cosi\