‹ Récits de campagne, publiés par ses fils le comte de Paris et le duc de ChartresChapitre 61 sur 67 · Mille remerciements, cela suffit ainsi · texte numérisé non relu

Mille remerciements, cela suffit ainsi

On longe pendant quelque temps encore des couches de ces stratifications dont les blocs sont reliés entre eux par des liions de marbre, où l'on remarque quelques veines ferrugineuses. Nous passons ensuite devant de grandes falaises de schistes noirs en décomposition, puis la vallée de l'Oued-Biban ' s'aplanit et s'élargit. Malheureusement, un orage violent nous prend, nous ne pouvons arriver à Beni-Mansour. Force nous est, à la nuit noire, de bivouaquer sur les bords dfe cette rivière dont l'eau, chargée de magnésie, est impossible à boire, et où les soldats, déjà mouillés par la pluie, arrivent encore plus trempés par le torrent qui grossit à vue d'oeil, et qu'ils sont obligés de passer à gué. — Faute d'eau on ne peut faire ni soupe ni café; il faut se borner à faire rôtir la viande, mais il y a du bois et cela fait tout oublier aux troupes de Constantine qui passent des mois entiers à la pluie, n'ayant que de rares chardons pour se chauffer. — Bella vila miiilare. — Mais la journée est bonne et belle, l'orage dissipé; chacun est content de ce qu'il a vu et de ce qu'il a fait et l'on s'endort gaiement.

Mardi 29 octobre.

DE l'oued-bibax A KEF-REDJALA (le lombeau des hommcs). — Le maréchal qui, avec grande raison,"est pressé de surprendre les Arabes, encore tout abasourdis de nous voir arriver par Constantine et qui ne peuvent pas croire que nous ayons passé

i. L'Oued-Biban n'est autre que l'Oued-Bou-Kton qui change de nom après les Portes de Fer, et s'étant réuni avec l'Oued-Meklou va se jeter dans l'Oued-Sahel. On l'appelle aussi Oued-Amahrir.

les Bibans, surtout sans coup férir, le maréchal, dis-je, que cette pensée préoccupe sans cesse et qui espère arriver à ôter même la possibilité d'une résistance partielle, me dit qu'il faut tàcherd'arriver, au moins avecl'avant-garde, à Hamza et l'occuper le soir môme avant que le bey de Sebaou ait le temps d'y enfermer du monde ou d'en retirer ses magasins. Mais, ainsi que je l'avais prévu depuis que j'ai observé que les itinéraires turcs sont trop longs pour notre colonne, et que les Bibans sont plus près de Constantine et plus loin d'Alger que les cartes ne4es portent, il

LRS DEM-MiNSOUR ET LE DJUBJCRA (DAUÎATS).

nous a été nécessaire de nous arrêter au moins à trois heures de marche en deçà d'Hamza, au bord de la dernière rivière d'eau douce, pour que hommes et chevaux puissent enfin boire sur cette route que les Arabes eux-mêmes appellent le chemin de la soif. Avant six heures, ma colonne était en mouvement, le 17° léger faisant l'avant-garde. Ce bon régiment, qui a une jalousie extrême du 2% est râpé au point que capotes, collets, coiffes, épaulettes, tout est de différentes nuances du gris : la troupe, depuis trois ans, n'a couché que trois semaines sur des matelas. Toutes les figures et toutes les barbes sont d'une teinte brun

roux uniforme, qui atteste de longues épreuves supportées avec résolution. Le corps d'officiers est excellent. La route passe dans une forêt de pins de haute futaie, exploités pour en tirer la résine ; petit à petit, au milieu de quelques traces des stratifications des Bibans, la terre devient noire comme du charbon;

CnEIKS DES BENI-MINSOVK (OAUIATS).

celte belle forêt, la seule digne de ce nom que j'aie vue en Afrique, cesse, et l'œil s'étend sur la jonction de deux grandes vallées admirablement belles, bien boisées, bien cultivées et remplies de villages disposés avec des toiles en tuile et des jardins autour des maisons. Ces villages, presque tous construits sur des mamelons isolés, sont d'un efîet charmant et les contreforts du Djurjura qu'éclaire un beau soleil levant rappellent beaucoup le Canigou, mais sont plus rouges et plus élevés. Notre route passe à travers un groupe de quatre de ces bour-

gades qu'on appelle Beni-Mansour. Les habitants — surpris et comme pétritiés de voir arriver par le chemin des Bibans des chrétiens auxquels ils ne songeaient guère, et dont la pluie de la veille et la jalousie des Beni-Abbès leur ont complètement dérobé la marche — s'apprêtent à fuir ; mais un mouvement au trot de ma cavalerie leur fait craindre d'être atteints et sabrés dans la plaine. Les cheiks, qui sont, dit-on, dévoués à Abdel-Kader, viennent à moi, et me font les plus belles protestations. Je leur dis de nous vendre tout ce dont nous avons besoin, et que cela leur sera bien payé ; que s'ils se tiennent tranquilles, pas un soldat n'entrera dans leur village, mais que si un seul coup de fusil est tiré sur les Français, il ne restera pas une maison debout; que j'arracherai tous les oliviers, et tuerai tout ce qui me tombera sous la main. Ce langage sévère élait nécessaire pour éviter qu'ils ne suivent notre arrière-garde à coups de fusil, car ils sont très fanatiques, et si nous étions venus par Alger nous aurions eu à nous battre ici. C'est encore un beau résultat obtenu; je dois dire que le maréchal a parfaitement combiné cette affaire, et qu'il la conduit bien et habilement. Quant aux conséquences qu'elle peut avoir, il se dit toujours sûr d'empêcher la guerre avec Abd-el-Kader, malgré un incident que je raconterai en son lieu.

Au delà de Beni-Mansour, toute la vallée, large de plusieurs lieues, est un verger d'oliviers , les villages deviennent moins nombreux ; le dernier de tous, que l'on aperçoit à deux lieues à droite, a deux grands minarets. Nous trouvons enfin de l'eau douce et nous faisons boire les chevaux et les mulets qui n'en peuvent plus. La troupe va bien ; nous n'avons ni malades ni éclopés; cependant le soldat a passé aujourd'hui deux rivières à

gué, avec de l'eau jusqu'au genou ; les officiers el la cavalerie font ce qu'ils peuvent pour les aider. Nemours connaît ce que c'est que le passage des rivières en Afrique. Le génie essaye des ponts de pierres et d'arbres dont la construction prend beaucoup de temps, éreinte les sapeurs et finit par échouer complètement; c'est ominous^ pour l'Isser si nous avons des pluies. Ncver mind, go on *. — Nous avons vent en poupe et maintenant il ne peut plus rien nous arriver de grave.

T4 EL ROUUtA.' (riPFET).

Nous cheminions dans la belle plaine qui mène à Hamza au milieu des maïs el des bois de lentisques boules qui ressemblent à des charmilles, lorsque de Salles, qui menait l'avant-garde, tomba sur cinq hommes armés qui s'écriaient avec effroi : Ya ei lioumia ! « Voilà les chrétiens ! » Nous les interrogeâmes autant qu'il fût possible, et nous apprîmes d'eux qu'ils venaient du camp du bey de Sebaou, qui ignorait que nous eussions passé les Bibans. Le camp du bey était, disaient-ils, tout près.

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