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Cependant les tirailleurs embusqués derrière le chemin couvert de la lunette étaient si attentifs, qu'il suffisait qu'un seul homme passât dans le créneau pour qu'aussitôt quelques balles vinssent lui siffler aux oreilles. Je continuai plus loin ma tournée, et partout je trouvai les troupes pleines d'ardeur et de zèle. Néanmoins les officiers étaient étonnés que les Hollandais eussent eu le courage de réarmer leur front, sous le feu de notre artillerie. Bien plus, ils servaient leurs pièces avec tant d'activité qu'un seul canon, que nous observions parce qu'il était un de ceux qui nous gênaient le plus, tira près de trente coups en une heure. Je résolus de le faire démonter à tout prix.
Après avoir placé les deux bataillons du 58' qui formaient sous mes ordres la garde de tranchée, je me rendis dans toutes les batteries de la droite où je recommandai do pointer tous les canons sur la pièce du bastion de Tolède. Plus de quatre-vingts coups furent dirigés sur cette bouche à feu, qui était protégée par un fort blindage. Tous les coups portaient ou dans le blindage ou dans l'embrasure; mais aucun ne put démonter la pièce, et, au milieu des éclats de bois et des masses de terre que faisait voler notre artillerie, on voyait toujours reparaître la lumière du canon que les canonniers hollandais ont servi avec beaucoup de courage. Quant à leur adresse, vous en jugerez quand vous saurez qu'impatienté de voir toujours ce même canon nous travailler .sans relâche, j'étais avec les généraux Baudrand et Jamin sur des chaises dans la batterie numéro 3, lorsque le boulet vint frapper le gabion contre lequel je m'appuyais et me couvrit la tète et le chapeau de terre. Je n'en fus que plus animé à faire tirer toutes les pièces sur ce point ; mais tout ce que nous pûmes faire fut de démolir la crête de blindage et
d'élargir l'embrasure. Au coucher du soleil, la pièce faisait encore feu régulièrement et nous incommodait beaucoup.
Au surplus, ce canon dont je vous ai beaucoup trop parlé était loin d'être le seul, et le feu, de part et d'autre, était tellement nourri que la terre paraissait trembler et qu'il y avait à peine de l'intervalle entre les différents coups. Les officiers d'artillerie évaluaient à plus de deux mille le nombre de coups tirés de part et d'autre ; mais heureusement pour l'espèce humaine que tous ne portaient pas, en sorte que dans la journée nous n'avons perdu, par le canon, que six hommes tués ou blessés dans la batterie numéro 10, trois soldats tués ou blessés dans la tranchée, trois sapeurs du génie tués et quatre blessés en tète de sape.
C'est, je crois, au milieu de tout ce tapage que j'ai eu le plus vif accès d'amour pour la destruction que j'aie jamais éprouvé. Ma joie de voir nos boulets sillonner les parapets de la citadelle et faire voler en éclats les blindages qui abritaient les canopniers hollandais était bien vive, et je suivais tous les coups, ma lunette à la main, avec un plaisir indicible. Ce sentiment était partagé par tous nos canonniers, qui se désespéraient quand leurs coups portaient à plus de deux ou trois pieds du point où ils visaient. Mais leurs officiers les calmaient et les commandaient avec un aplomb et un sang-froid admirables.
Après avoir visité tous nos ouvrages et tous nos postes, j'étais retourné à mon quartier lorsque j'entendis s'engager une assez vive fusillade. J'organisai sur-le-champ ma réserve forte de trois cents hommes et je me rendis avec les généraux Haxo et Baudrand vers la lunette Saint-Laurent, où le feu se faisait entendre. Je rencontrai en route plusieurs blessés qu'il fallait presque
emmener de force parce que, disaient-ils, les camarades pouvaient avoir besoin d'eux et qu'ils avaient bien encore la force de lâcher un coup de fusil. Lorsque j'arrivai à l'angle de la deuxième parallèle et du boyau qui conduisait au chemin couvert de la place, je vis les soldats du 58* qui, grimpés sur la banquette et sur le parapet, faisaient feu sur les Hollandais avec une ardeur qu'on
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lisait sur leur ligure. Les ofliciers étaient derrière, maintenant le plus grand silence et commandant les troupes comme à l'exercice.
Il est impossible de mieux faire son devoir que ne l'ont fait en cette occasion les militaires du 58'. Chacun était à sa place, oflicier et soldat, et chacun faisait ce qu'il avait à faire. De leur côté, les Hollandais, placés seulement à soixante pas de nous et embusqués derrière le chemin couvert, faisaient un feu si vif, qu'il semblait
que ce fût un roulement de tambours; aussi les balles sifflaient de tous côtés et, en un instant, à ma droite et à ma gauche, cinq hommes furent atteints. L'un d'eux, qui reçut une balle à la tête, tomba à la renverse raide mort ; ses camarades se disputèrent ses cartouches pour les envoyer aux Hollandais. Un autre, également tué un peu plus loin de moi, eut son fusil arraché par un camarade qui ne pouvait faire partir le sien. Quant aux blessés, il fallait que les officiers les renvoyassent de force; on ne voyait que ces grosses faces presque imberbes de conscrits qui riaient de bonheur et n'étaient nullement intimidés par le sort de leurs camarades frappés à leur côté. Seulement, ils se pressaient trop de tirer, et la seule recommandation que j'eusse à leur faire était de moins se presser et de mieux ajuster. Mais tout le monde voulait tirer, et les travailleurs eux-mêmes avaient pris les armes et faisaient le coup de feu. Je fus obligé de les prendre moi-même au collet pour leur faire quitter le fusil et pour leur remettre la pioche à la main. Au même instant, une soixantaine de Hollandais sortirent du chemin couvert de la lunette Saint-Laurent et se lancèrent en avant. Aussitôt les voltigeurs qui étaient à notre gauche franchirent le parapet et leur coururent sus à toutes jambes. Les Hollandais firent alors un demi-tour et les derniers furent piqués de coups de baïonnette par nos voltigeurs. Pendant ce temps, j'avais fait cesser notre feu et je lis rentrer tout le monde dans la tranchée, excepté une soixantaine de bons tireurs que je laissai sur le parapet pour tirer sur tous les Hollandais qui viendraient se montrer.
La fusillade dura encore une heure ainsi; mais au bout de ce temps l'ennemi, qui souffrait de cette tiraillerie continuelle, fit rentrer son monde et commença à lancer sur nous de petites
bombes un peu plus grosses que le poing, qui tombaient dans la tranchée et nous incommodaient beaucoup. Aussi toute ma peine était-elle de retenir nos soldats qui voulaient répondre aux bombes à coups de fusil et qui comprenaient difficilement qu'en engageant une nouvelle fusillade ils servaient les desseins de l'ennemi et retardaient nos progrès. x\u surplus, leur docilité égalait
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leur bonne volonté et il suffisait de quelques mots que je leur adressais pour les faire tenir tranquilles.
Dans la parallèle, les obus et les bombes ne nous firent pas beaucoup de mal, parce que les soldats avaient le temps de se jeter à plat ventre avant que les projectiles éclata.ssent; mais les précautions continuelles qu'on était obligé de prendre, retardèrent beaucoup le progrès de nos cheminements. Dans le chemin couvert de la contre-garde de Montebcllo, les gabions étaient enlevés par les bombes, et, après avoir perdu quatre ou cinq
hommes et avoir eu tous les parapets détruits, les officiers du
génie se déterminèrent à renoncer à ce travail jusqu'à la nuit. Un d'eux m'a dit avoir compté plus de six cents de ces petites bombes depuis trois heures de l'après-midi jusqu'à minuit. Aussi tout offrait à la ronde l'image de la désolation; les maisons de campagne, les petits kiosques, les cabanes, tout était ravagé par le boulet ou détruit par la bombe. Les arbres un peu grands avaient été coupés par nos canonniers, parce qu'ils servaient de
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point de mire à l'ennemi ; les autres avaient servi ou à faire des fascines ou à d'autres usages; tous les légumes avaient été arrachés par le soldai pour mettre dans sa soupe; en un mot, il ne restait plus que des décombres et des abalis partout.
Pendant que j'étais à examiner ce spectacle vraiment original, la nuit vint et la décoration changea. Nous aperçûmes un grand bâtiment tout en feu dans la citadelle et, en avant, deux maisons du village de Kiel auxquelles les Hollandais avaient mis le feu et qui flamboyaient. Ces deux incendies ressemblaient à des palais de feu. On voyait l'intérieur des bâtiments éclairés de toutes les
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couleurs, et, entre les deux masses de flammes, le rempart de la citadelle noir foncé, sur la crête duquel se dessinaient, comme des ombres, des petites figures courant en tous sens. Le feu de nos batteries ajoutait encore à la beauté du coup d'oeil. Du moment où l'on avait aperçu le feu dans la citadelle, on avait fait tirer tous les mortiers et obusiers; aussi voyait-on dans l'obscurité les obus passer sur nos tètes comme de gracieux oiseaux de feu et aller se poser légèrement au milieu de l'incendie, auquel ils donnaient une nouvelle activité. Nous admirions aussi les bombes qui, plus lentes que les obus, suivaient aussi leur course pour venir tomber de tout leur poids dans les poutres enflammées qu'elles projetaient de tous côtés. Aussi, grâce à notre artillerie, l'incendie, qui s'était allumé avec une extrême violence à six heures, durait encore à neuf, et ne put guère être éteint qu'à dix, quoiqu'il parût que les Hollandais eussent employé tout leur monde à s'en rendre maîtres, car ils avaient entièrement cessé le feu de leur artillerie vers quatre heures.
Mais ils le reprirent avec vivacité et inquiétèrent surtout la seconde batterie de mortiers, dans laquelle une vingtaine de bombes hollandaises étaient venues tomber. Ils eurent aussi l'attention d'en envoyer quatre sur la baraque où je m'étais retiré pour passer une partie de la nuit. Deux éclatèrent dans une crapaudière qui, suivant l'usage du pays, était située dans le jardin de la maison. L'ne autre enleva un pan de muraille, et la quatrième, un morceau de toit à vingt pas de nous. A ce moment, la lune se montra si claire qu'on pouvait lire aisément. Aussitôt la fusillade recommença, mais elle ne nous coula, pendant la nuit, que quatre hommes tués ou blessés.
Vers la même heure il commença à geler très fort, et nous ne
nous Iroiivàmes guère à l'aise, étant mouillés jusqu'au ventre, lorsque nous sentîmes les pantalons se couvrir de frimas et que nous fûmes étendus sur la paille dans une espèce de couche à melons, sans autre feu que deux petits brins de bois que nous avions bien soin de cacher pour que la vue de la flamme ne nous attirât pas quelque salut de la citadelle. Heureusement que Holder', qui avait été notre providence pendant celte nuit, avait songé à nous donner force vin de Madère, pâtés, jambons, cigares, en sorte qu'en buvant, mangeant et fumant nous vîmes arriver le petit jour. Mais Flahault se donnait à tous les diables, disant qu'il n'avait jamais tant souffert de sa vie. Marbot avait perdu toute sensation dans le genou gauche; Scheffer" ne pouvait se tenir sur ses jambes, tant il avait froid aux pieds. D'Elchingen était tout engourdi et stupéfait, et le pauvre de Bassano, en courant dans tous les sens pour tâcher de se réchauffer, a été salué par un coup de mitraille qui a manqué l'envoyer «(/y;a//-e.y. Quant à Baudrand, il trouvait admirable le génie de Messieurs de la conférence, qui avaient fixé au mois de novembre l'époque du siège d'Anvers, et il aurait voulu voir les plénipotentiaires en tête de sape. Pour moi, je supportais mon mal en patience, et, quoique j'eusse bien préféré ma bonne chambre chaude, comme en me lamentant je n'y pouvais rien changer, je prenais le parti de rire du désespoir de mes compagnons.
Vers sept heures le jour commença à paraître, et j'allai visiter mes postes, en admirant le bel effet des flocons de fumée qui s'élevaient en ligne droite vers le ciel sans qu'aucun souffle de