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CHAPITRE VIII

Le retour de l'île d'Elbe. — Attitude d'Oudinot. — Il reste fidèle à Louis XVIII, mais ses soldats se donnent à l'Empereur. — Il reçoit l'ordre de rester dans ses terres, puis il est rappelé à Paris. — Échange de lettres avec le maréchal Davout. — Oudinot refuse de servir pendant les Cent-jours. — Après Waterloo il est nommé commandant en chef de la garde nationale. — Retour de Louis XVIII. — Efforts d'Oudinot pour protéger l'armée contre la réaction royaliste. — Sa tentative pour sauver le maréchal Ney. — Sa douleur en apprenant l'exécution. — La duchesse de Reggio dame d'honneur de la duchesse de Berry. — Son départ pour aller au-devant de la princesse. — Passage à Avignon. — Souvenir sur le maréchal Brune. — Portrait de la duchesse de Berry. — La présentation. — Le retour. — Entrevue du duc et.de la duchesse de Berry dans la forêt de Fontainebleau. — Cérémonie à Notre-Dame.

L'on était au plus fort de l'hiver (1814), lorsque le maréchal Soult, duc de Dalmatie , alors ministre de la guerre, ordonna à tous les gouverneurs d'aller résider au centre de leurs commandements respectifs. Celui de votre père, qui avait Metz pour siège, était un des plus préoccupants tant par sa situation géographique que par la présence de Pex-garde impériale, qui se partageait les garnisons de Metz et de Nancy. L'on nous donna à peine le temps de faire nos paquets à Paris et nos dispositions à Metz.

Nous descendîmes à Metz, à ce grand hôtel de la Princerie, destiné, nous dit-on, aux commandants en chef, et où ne se trouvait pas une chaise avant les dispositions prises en toute hâte par M. Gouy. Le maréchal voulait recevoir de suite les habitants, la garnison, la province

enfin, et je ne saurais vous dire à quel point il fallut précipiter l'emménagement, qui fut incomplet et ruineux. Enfin, en achetant beaucoup et en louant d'autre part, nous fûmes en état de tenir table ouverte presque aussitôt notre installation.

Indépendamment des uniformes, qui,' naturellement, fourmillaient chez nous, les autorités et les notabilités du pays y abondaient de tous côtés. J'étais rentrée en relation avec le préfet, M. de Vaublanc, et avec sa femme. Mon intimité avec M. et Mme Gouy se resserrait; ils m'étaient fort utiles pour m 'initier aux détails des localités et surtout du personnel de la ville de Metz. Je ne savais si nous étions là pour peu ou pour beaucoup de temps, et mes réceptions continuelles dans cet état provisoire étaient vraiment étourdissantes. Le reste de février et les premiers jours de mars se passèrent ainsi. Le maréchal s'était décidé à donner un grand bal, qui avait redoublé mes occupations de maîtresse de maison.

Ce jour étant arrivé, je fus donner un dernier coup d'œil aux apprêts, et j'allais m'habiller, lorsqu'on m'annonça une nouvelle inouïe. L'Empereur, disait-on, venait de débarquer à Cannes et marchait sur Paris, au milieu du noyau de sa garde de l'île d'Elbe, laquelle avait fait la boule de neige et offrait déjà une force positive. Je doutais encore, lorsque le maréchal monta chez moi et vint me confirmer toutes ces nouvelles, qu'il recevait à l'instant par un courrier du ministre de la guerre. Un courrier! quand le télégraphe aurait pu l'instruire vingtquatre heures plus tôt ! Un courrier, qui avait marché moins vite que les émissaires de l'Empereur, car son ex-garde avait connu la nouvelle avant mon mari ! A qui la faute? C'est ce que nous demandons encore aujourd'hui. Toujours est-il que les résolutions s'arrêtèrent,

que les plans d'une révolte calme et méthodique se dressèrent avant que votre père eût eu le temps de se reconnaître.

Cependant, l'heure du bal avait sonné. « Vous danserez cette fois,» ma chère, me dit le maréchal, vous ferez bonne contenance, vous ne saurez rien et vous ne devrez permettre à personne devant vous de rien savoir; j'ai besoin d'un bal animé, car, pendant sa durée, j'aurai dans mon cabinet un conseil extraordinaire, composé des généraux et colonels de la garnison et des notables de la contrée. »

Au nombre des colonels était Victor, votre frère, qui faisait partie de la garnison, avec son beau régiment du premier de hussards.

L'on arrivait en foule, la musique et les danses s'arrêtaient peu ou pas. Des rafraîchissements de toutes sortes et particulièrement des tonnes de punch circulaient sans relâche. Le vœu du maréchal était accompli, le bal était animé; il ne finit que vers le milieu de la nuit.

Remplie d'émotion de ce que le maréchal n'avait point reparu, fatiguée, moulue de corps, d'âme et d'esprit, je me retirai sans savoir ce qui s'était passé en bas ; mais le temps manqua à votre père pour me donner de longs détails, car il venait de recevoir des ordres bien tardifs, mais qui ne lui laissaient aucune incertitude sur la marche qu'il avait à suivre. Il lui fallait porter, sur Lan grès, partie des grenadiers et des chasseurs royaux , à l'effet de s'opposer, lui disait-on, à la marche de l'Empereur, qui, de Grenoble, où il était arrivé triomphant, marchait à grands pas dans la direction de Paris.

Je ne me charge pas de vous faire ici l'histoire de cette fameuse période, appelée les Cent-jours; je ne vous parlerai que du point sur lequel je me trouvais.

Le maréchal ne s'illusionnait guère sur les sentiments et les projets des troupes ; toutefois il prit immédiatement ses mesures, tant pour ce qu'il devait laisser dans Metz, la plus importante de nos places frontières, que pour sa marche du lendemain.

Si le premier avis du débarquement de l'Empereur avait été en retard, les nouvelles de sa marche triomphale se succédaient rapidement. Le trouble et l'épouvante, chez les ministres, avaient succédé à l'espèce de sécurité présomptueuse qui avait accueilli l'annonce de ce retour; les ordres se ressentaient de ces agitations.

Ce fut, je crois, dans cette journée que mon mari reçut du maréchal Ney une lettre qu'il fut heureux d'avoir à produire plus tard, à la décharge de l'illustre accusé, dans son désolant procès. Sans la savoir par cœur, il me semble encore lire ces paroles : a Unissons nos efforts, écrivait-il au maréchal Oudinot, contre les entreprises de l'ennemi commun. » Si ce n'est pas textuel, c'est au moins le sens de ce message, qui était daté de la Franche- Comté, à la veille du jour où Ney tourna, à la tête de ses troupes, du Roi à l'Empereur.

Cependant, un tumulte incroyable régnait à la Princerie. Tandis que le maréchal venait d'expédier sur Toul une colonne de ses grenadiers (qu'il devait y rejoindre le même soir) , tandis qu'il multipliait ses dispositions pour ce qu'il laissait à faire et à empêcher dans la ville de Metz, je donnai en toute hâte mes clefs à Mme Gouy, en lui abandonnant sans réserve les soins de ma maison, et me préparai à accompagner le maréchal, qui devait me déposer à Bar en passant.

Au moment où nous étions sur le marchepied de notre voiture, un courrier du Roi remit à mon mari un message pressé, dont il était porteur. Cette lettre était tout

36o LE MARÉCHAL OUDINOT.

entière de la main de Mgr le duc de Berry, qui autorisait le maréchal, au nom de Sa Majesté, à proclamer les grenadiers et chasseurs royaux garde du Roi, dès ce moment; tardive et inutile mesure, vainement sollicitée par le maréchal en temps opportun.

« Marchons vers Toul », dit le maréchal.

Il faisait nuit quand nous descendîmes à un hôtel situé sur la place d'Armes de cette ville. Il était rempli d'officiers; on nous avait réservé la plus grande pièce, mais elle était unique; pas un coin pour m'y retirer.

Bientôt les généraux arrivèrent à l'ordre. Sans s'expliquer précisément sur ce qu'il aurait à dire à la troupe, mon mari demanda à ces messieurs dans quelles dispositions elle recevrait une allocution qui se terminerait par un « Vive le Roi ». « Essayez, monsieur le maréchal, essayez », lui dit le général Roguet; les autres se turent. « Eh bien, transmettez mes ordres, reprit le maréchal; demain, au point du jour, je passerai la revue et je parlerai. »

A peine ces messieurs furent-ils sortis, que rentra isolément le général Trommelin, lequel venait de voir et entendre dans les cafés de la ville les émissaires de l'Empereur, et d'y recueillir des preuves, non équivoques, des plans arrêtés par des officiers de tous grades. « Mais ma revue de demain ! dit votre père. Et mon cri de « vive le Roi » qui doit la terminer, je ne peux le compromettre; allons, je veux éclaircir cette question directement et tout de suite. Allez dire aux généraux de m'envoyer sur l'heure tous les officiers, depuis le souslieutenant jusqu'au colonel; je veux leur parler, il faut en finir avec cette position. »

Peu d'instants après, un triple rang de ces messieurs se serrait dans notre chambre, en un cercle ayant le

maréchal dans son centre. Il les laissa tous se placer en silence, puis il s'exprima à peu près en ces termes : « Messieurs, dans les circonstances actuelles, je viens en appeler à votre loyauté ; nous marchons avec la cocarde blanche; je dois vous passer en revue demain avant notre départ; par quel cri, vous et la troupe, répondrezvous à mon : Vive le Roi ? »

Un silence absolu suivit ces paroles. Jamais rien de plus saisissant ne se passa sous mes yeux. Cachée derrière un rideau, j'étais restée témoin forcé de cette scène unique. Deux flambeaux d'auberge l 'éclairaient assez pour qu'on n'en perdît rien; mais leurs pâles reflets sur ces mâles et sombres visages étaient d'un effet indescriptible. Ce silence, tout expressif qu'il était, ne pouvait être adopté par le maréchal comme une réponse; je voyais l'orage prêt à éclater; chaque seconde était un siècle... Enfin, ces mots s'échappèrent de la poitrine du maréchal, a Eh bien ! messieurs ? » Alors s'avança un jeune officier d'un grade inférieur et il dit : a Monsieur le maréchal, oui, il faut vous répondre, personne ici ne me démentira; à votre cri de « Vive le Roi », la troupe et nous tous répondrons : Vive l'Empereur! — Je vous remercie, monsieur », répondit le maréchal; puis il les salua et ils s'écoulèrent jusqu'au dernier sans qu'un mot de plus fût prononcé.

Jamais rien de cette scène ne s'effacera de mon souvenir; j'en frissonne encore et je la retrouve sous ma plume bien loin de sa réalité saisissante.

Dans la même journée, le maréchal vint jusqu'à Jeand'heurs, où il me déposa, et reprit le lendemain la marche de ses troupes, qui portaient encore les mêmes couleurs que lui; car si l'insurrection était, à n'en pouvoir douter, dans tous les cœurs, pas un signe extérieur, pas une

marque d'indiscipline n'avait donné jusqu'ici au commandant en chef le droit de croire ses soldats dans un camp opposé. Mais avec quelle amertume, avec quelle anxiété, le maréchal se rapprochait de la crise ! Ce fut à Chaumont qu'elle éclata. Là, pendant que mon mari recevait à la préfecture, où il était descendu, l'annonce et les détails positifs de la défection du maréchal Ney, ses grenadiers, déjà arrivés, lui faisaient dire que si, par respect pour sa personne, ils avaient jusqu'alors conservé la cocarde blanche, ils devaient le prévenir qu'ils allaient arborer la cocarde tricolore et marcher sous ces couleurs vers l'Empereur, non pour le combattre, mais pour le soutenir; qu'ils le suppliaient de ne pas les quitter, etc.

A ceci, le maréchal ne répondit qu'en reprenant la poste pour venir me recherchera Jeand'heurs, d'où, sans s'arrêter, il m'emmena à Metz. Dès son arrivée il déclara la ville en état de siège. Oui, il fallait la garder d'abord à la patrie, cette place frontière. L'agitation que nous y avions laissée s'était naturellement accrue, par suite des nouvelles qui s'y étaient succédé sans relâche. Le siège des délibérations était naturellement la Princerie, où le maréchal était entouré par le préfet, les généraux, les officiers supérieurs et tous les notables du pays. La proclamation qui déclarait la ville en état de siège était au nom du Roi; elle fut affichée à tous les coins de rue, et ne tarda point à porter au comble le mouvement des esprits. Partie de la ville et partie de la garnison bouillonnaient. Quelle vie je menai durant ces longues heures, qui coïncidaient avec la rentrée de l'Empereur à Paris !

Mon appartement était au premier, donnant sur la place d'Armes, tandis que tout le rez-de-chaussée appartenait au maréchal et à son service. Je ne descendais que pour les repas, et encore prenais-je à peine le temps

de les finir, tant ils étaient tumultueux et interrompus. Je venais de remonter le soir du second jour de notre arrivée, et seule, au coin de ma cheminée, je rêvais tristement aux événements du jour et à ceux qu'ils devaient amener, lorsqu'un bruit sourd, dont je ne me rendis pas bien compte d'abord, se fit entendre; puis il s'enfla tellement en approchant que je me mis à ma fenêtre, d'où je vis la place d'Armes littéralement couverte de monde. Ce qui ne m'avait d'abord paru qu'un bourdonnement me sembla bien vite tourner au murmure. Éperdue, je descendis chez mon mari, que je trouvai écoutant le rapport des gens effarés qui lui annonçaient l'émeute la plus compacte et la plus décidée, a Eh bien ! disait le maréchal, que croient-ils ? Que veulent-ils ? — Les uns disent que M. le duc de Berry est ici, et que c'est pour lui conserver un refuge que vous avez déclaré la ville en état de siège; les autres disent qu'on va ouvrir les portes aux Prussiens. » Ces paroles furent accueillies par un froid dédain; le maréchal me dit seulement : « Montez, ma chère, et restez chez vous. » Le visage collé à ma croisée, l'oreille bien ouverte, je vis et j'entendis l'émeute, qui montait comme le flot de la mer. On voulait forcer les portes de l'hôtel ; ce fut alors que le maréchal sortit et fut se mêler à la masse. Il parla et fut écouté. Pendant ce temps, l'on avait pris quelques mesures pour diviser doucement et faire écouler la foule; mais qu'il était difficile d'obtenir des troupes de faire taire les cris qui exprimaient leurs sentiments !

Le régiment du colonel Oudinot, modèle de discipline, était encore tout à fait dans la main de son chef, et l'on peut dire qu'il eut une large part à la pacification de cette soirée néfaste. Toutes les mesures prises furent aussi un peu secondées par le mauvais temps et l'heure

avancée. L'on tripla la garde du maréchal ; sa nuit entière se passa à recevoir des rapports de toute nature et à donner des ordres multipliés. Le jour montra la ville encore agitée, mais moins menaçante. Je ne quittai pas ma fenêtre; c'était le lieu le plus propre à suivre de l'œil les événements, dont je faisais rendre compte au maréchal, qui, sans cesse retenu à son quartier général d'en bas (opposé à la place d'Armes), n'avait pas le temps de jeter un coup d'œil sur ce qui s'y passait.

A la fin de la matinée, j'entendis un redoublement de bruit, mais cette fois c'étaient des cris de joie : toutes les têtes étaient levées; je suivis la direction générale, et je vis qu'on arborait en face de moi, sur la plus haute des tours de la cathédrale, le drapeau tricolore. . . Tout était consommé ! L'autorité du maréchal était méconnue, il n'avait plus qu'à se retirer; d'ailleurs, le Roi avait quitté le siège du gouvernement sans donner une direction, quelle qu'elle fût, k votre père. Non, depuis la lettre tardive et inutile du duc de Berry, relative aux grenadiers, il n'avait plus reçu aucun ordre émanant des Bourbons. Tout ce qu'il avait fait, il l'avait pris dans la seule conviction de son devoir envers eux ; ce devoir, il l'avait loyalement accompli. Ainsi, lorsqu'il eut reconnu, de ses yeux, ces trois couleurs qui lui avaient été si chères et qu'il ne pouvait saluer, il ordonna son départ immédiat. Quelque célérité qu'on mft à ce deuxième déménagement, suivant l'autre de huit jours, les voitures ne furent prêtes qu'à la nuit tombante. Le colonel Oudinot, préoccupé de la traversée de la ville, Féclaira par une escorte, et nous conduisit ainsi marchant au petit pas, près de la voiture, jusqu'en dehors des glacis. Aucune démonstration hostile ne vint, à notre connaissance, ajouter à la tristesse de cette marche nouvelle.

C'était, en effet, une étrange contradiction que celle où se trouvait placé votre père ; obligé de faire taire ses premières tendances, de refouler les élans puissants de ses anciens souvenirs, afin que les plus récents, devenus à leur tour chers et sacrés, dominassent la situation, obligé enfin de se retirer devant ce brillant drapeau pour lequel il s'était battu victorieusement pendant vingt ans, ah! c'était cruel! Mais il avait été relevé, parla première abdication de l'Empereur, de son serment aux trois couleurs; mais c'était sous le drapeau blanc qu'il était venu prendre le commandement de Metz ; il ne devait en sortir que sous cet emblème.

En quittant Metz, Oudinot écrivit la lettre suivante au nouveau ministre de la guerre, son vieux camarade le maréchal Davout :

Metz, le mars 181 5.

Ne voulant et ne pouvant jouer un rôle double, je quitte Metz pour me rendre à Bar-sur-Ornain, mon domicile; je laisserai au général Duruth le commandement de la 3e division. Cet officier général remplira ce poste avec la capacité d'un homme digne de confiance.

Je ne te recommande qu'une chose, mon cher ministre, c'est de ne pas t'informer qui fournit à ma subsistance. Je vendrai le peu que j'ai pour payer la portion de mes dettes la plus délicate. Surtout empêche qu'on espionne mon régime, et réponds qu'Oudinot, dans sa misère, est incapable d'un trait de perfidie.

Ton ami,

Le maréchal OUDINOT.

La lettre précédente s'était probablement croi-

sée avec l'appel envoyé par Davout et dont voici le texte :

Ministère de la guerre,

Paris, le 21 mars 181 5.

Mon cher maréchal, tu dois connaître et tu as pu juger, par les pièces publiées, les événements et leurs résultats.

Il faut que tous les Français se rallient pour prévenir la guerre civile et repousser l'étranger. Ce n'est pas dans le cœur d'Oudinot qu'il est besoin de rappeler ces sentiments. Je suis informé par un général que nous estimons l'un et l'autre que, séparé de la garde à Chaumont, ton unique dessein était de reporter sur les places frontières, déjà menacées et convoitées par l'étranger, les troupes que tu avais déjà mises en mouvement sur une autre direction. J'ai reconnu, dans ta résolution de ne souffrir sous au£un prétexte une invasion du territoire, ton dévouement à l'intérêt commun de la patrie. Les ordres que je te transmettrai de la part de l'Empereur n'auront d'autre motif ni d'autre but. Il me tardera, et comme ton ami et comme ministre, d'en pouvoir donner, je dirai mieux, d'en réitérer l'assurance.

Amitié,

Signe : le maréchal, prince d'Eckmuhl.

Oudinot répondit à cet appel :

Metz, mars 181 5.

Mon cher maréchal, en retournant sur mes places

fortes, je n'ai eu, ainsi que tu le juges bien, d'autre but

que celui de les conserver à la France et d'employer

tous mes moyens pour que l'étranger n'y pénètre sous

aucun prétexte, même en petite portion. Ses menaces sur la frontière viennent de me porter à les déclarer en état de siège, et ce, après avoir pris l'avis des notables, civils et militaires, qui, en assemblée, ont arrêté unanimement qu'il y avait urgence.

Me voilà donc bloqué au milieu des partis, et dans une situation pénible à soutenir par la divergence des opinions. La Providence et leur confiance me sauveront, j'espère, de ce pas. Quant à mes principes, tu les connais, mon ami, et tu ne te compromettras jamais en en répondant; car ils sont aussi purs que les actions de toute ma vie.

A propos de cela, je reçois du général Loison une lettre curieuse : il me mande, entre autres choses, que l'Empereur, se souvenant de mes vieux et loyaux services, oublie le passé.

Oh! je me demande ce que l'Empereur aurait à me reprocher; car, outre ma conduite entière pendant son règne, ma fidélité constante ne lui à rien laissé à désirer de moi. Depuis, je suis fidèle à mon nouveau maître. Il n'y a donc pas lieu à me faire entrevoir une grâce dont d'ailleurs je ne voudrais jamais, si j'avais été un instant coupable; car l'existence me serait à charge, si elle était entachée d'une faute déshonorante. D'un autre côté, mon ami, je ne ferai jamais une bassesse pour recouvrer une estime qu'on me doit; songe à cela, et dusse- je traîner ma vie dans la misère, je resterai le grenadier Oudinot, titre qui m'enchanta toujours.

Dans tous les cas, mon cher ministre, écris-moi, et crois que, quels que soient les événements que me réserve l'avenir, je saurai mourir comme j'ai vécu.

Ton vieil ami,

Signé : le maréchal OUDINOT.

Nous marchâmes toute la nuit dans la direction de Paris ; c'était là que le maréchal voulait aller, sans s'arrêter, pour expliquer à l'Empereur sa position, le prier de la comprendre et de le laisser, sur sa bonne foi, au repos des champs. Nous avions dépassé la Ferté-sous- Jouarre, lorsque nous vîmes un officier général en uniforme, montant en bidet de poste, venir à notre voiture qui s'arrêta. « Ah! c'est vous, Trommelin ? lui dit le maréchal. — Oui, monseigneur; je vous apporte une dépêche du ministre de la guerre impérial. — Davout? — J'ai voulu en être le porteur. — C'est, reprit le maréchal, un ordre d'exil? — Oui, et c'est pour vous en expliquer les motifs et vous les présenter sous des couleurs moins dures que j'ai demandé et obtenu d'en être le porteur. »

Une baraque se trouvait à portée sur la route. « Descendons là », dit le maréchal, et nous voilà en effet écoutant les commentaires du pauvre général Trommelin, qui ne pouvait rien changer au fait capital : c'était l'ordre de se rendre dans ses terres, adressé au maréchal par le ministre de la guerre au nom de l'Empereur.

Voici le texte de la lettre écrite par Davout :

Ministère de la guerre*

Paris, le 26 mars 1815.

Monsieur le maréchal,

Je suis chargé de vous témoigner le mécontentement de l'Empereur pour tout ce qui a été fait à Metz pour empêcher que les habitants ne connussent ce qui se passait en France, et pour comprimer l'élan du patriotisme du peuple et du soldat, et aussi de ce que vous avez

souffert que le préfet fasse publier dans toute la ville des déclarations du congrès.

L'intention de Sa Majesté est que vous vous retiriez dans vos terres en Lorraine jusqu'à nouvel ordre.

J'ai l'honneur de vous saluer avec une haute considération.

Signé : le maréchal, ministre de la guerre, prince d'Eckmuhl.

« 11 m'en veut sans doute beaucoup? dit le maréchal. — Oui, oui, mais il s'apaisera. — Il m'a devancé, car j'allais lui dire que je ne lui demandais rien, reprit votre père; n'importe, adieu, Trommelin, partons. » Les postillons firent volte-face, nous prîmes quelques heures de repos à la Ferté-sous-Jouarre, et le lendemain nous étions à Jeand 'heurs.

Ainsi que dans toutes les épreuves de sa vie, mon mari avait montré, durant ces premiers moments, une force morale et une rectitude de jugement bien remarquables ; mais il ne me fallut pas longtemps pour voir que cette situation, si nouvelle, de suspect au pouvoir qui régissait son pays, lui serait difficile à subir. Alors la tristesse ne lui était pas familière; si quelques nuages passagers venaient obscurcir son front, il acceptait vite la distraction, et chacun reprenait sa sérénité lorsqu'il retrouvait la sienne. Mais, cette fois, il restait sous le poids de ses préoccupations, et ce poids, que je portais avec lui sans l'en délivrer, était bien lourd pour moi.

Cependant tout bouillonnait en France, l'on savait que le Roi, Monsieur et M. le duc de Berry étaient passés en Belgique après avoir licencié leurs maisons militaires. On savait que M. le duc d'Angoulême cherchait à défendre vaillamment sa cause dans la province dont il portait le nom, et que sa femme courageuse, qui se trou-

vait à Bordeaux lors du débarquement de l'Empereur, n'avait quitté cette ville qu'après y avoir déployé, dans l'intérêt de sa dynastie, un noble et beau caractère.

Dans l'Est, on ne jurait que par l'Empereur. La majorité, s 'illusionnant sur tous les malheurs que son retour inopiné pouvait amener, se souvenant à peine des maux de la guerre si récemment subis, était retombée sous l'empire du prestige attaché à ce grand nom ; mais notre contrée, toute militaire et généralement impérialiste, ne pouvait donner une juste idée de l'opinion des masses, qui entrevoyaient de nouveau une guerre étrangère. Le congrès de Vienne était encore assemblé; nous y étions représentés par M. le prince de Talleyrand; certes, ce n'était pas lui, intermédiaire des Bourbons en 1814, qui atténuerait les exigences des coalisés envers l'Empereur en 18 15.

Cependant, cinq ou six jours après l'exil du maréchal à Jean d'heur s, on y vit arriver en courrier M. Jacqueminot. Parti de Metz aide de camp du maréchal, il revenait, huit jours après, de par l'Empereur, colonel d'un régiment de lanciers ; mais hâtons-nous de dire que sa première pensée, dans cette nouvelle situation, l'avait portée vers son ancien patron et que, sachant que l'Empereur désirait le revoir, il avait demandé à être porteur d'un ordre de rappel que, pour le moment, il regardait comme un grand bonheur.

Le maréchal partit pour Paris, me laissant provisoirement à Jeand'heurs avec son fils Anguste. Bien des fatalités avaient déjà entravé cette jeune carrière. Désigné pour être page de l'Empereur, Auguste vit renverser ce plan par 18 14. Entré dans les chevau-légers en 1815, il venait de voir licencier sa compagnie. Il n'avait, pour le moment, d'autre souvenir de son état qu'un ordre d'exil

émanant de l'Empereur, contre tout ce qui composait la maison du Roi, laquelle ne devait point approcher de Paris de moins de trente lieues.

Mon mari venait de nous donner de ses nouvelles. Peu d'instants après son arrivée rue de Bourgogne, il avait vu paraître le général Bertrand, lequel venait le chercher de la part de l'Empereur. Celui-ci, en voyant entrer votre père, s'avança vers lui et, d'un ton à moitié ironique et à moitié sévère, lui adressa à peu près ces paroles : a Eh bien! monsieur le duc de Reggio, qu'est-ce donc que les Bourbons ont fait pour vous de plus que moi pour que vous ayez voulu si bien les défendre de mon approche? » La réponse du maréchal était facile, elle était prête : il n'avait rien à renier et rien à excuser; elle fut bien accueillie, ainsi que la prière d'une inaction dont les causes furent comprises. 0 Je ne servirai personne, puisque je ne vous servirai pas, Sire, dit le maréchal; je resterai dans ma retraite; mais fiez-vous assez à moi pour ne point m'y faire épier par votre police; sauvez-moi d'elle, je n'en supporterais pas l'action. » Là se termina l'entretien.

Quelques jours plus tard le maréchal dîna avec l'Empereur, mais ils ne se revirent plus sans témoins.

Cependant tout prenait un aspect terrible, et même, dans notre paisible vallée de la Saulx, la population se montrait à la fois méfiante et hostile. Je suppliai le maréchal de nous rappeler, Auguste et moi, près de lui; il y consentit, et, après avoir pris quelques mesures de sûreté pour nos habitations de Bar et de Jeand'heurs, nous partîmes pour Paris. L'effervescence était grande sur toute notre route, qui était couverte par les levées extraordinaires que l'Empereur se pressait d'opérer. Je n'osai affronter ce mouvement, la nuit, et je ne fus guère

plus rassurée dans ma chambre d'auberge. Ce ne (ut pas l'aspect de Paris qui me calma. Les fédérés des faubourgs venaient, le matin même, d'être passés en revue par l'Empereur, ce qui avait activé la fermentation générale. Nous trouvâmes le maréchal en compagnie de Victor, lequel venait d'être remplacé dans le commandement du premier régiment de hussards. Ainsi, mon mari et ses deux fils se trouvaient dans une inaction obligée lorsque tout était à la guerre! C'était, pour de semblables organisations, une terrible épreuve.

Que de divisions dans les partis et même dans les familles ! Le général comte Pajol avait embrassé le parti de l'Empire. Le général comte de Lorencez était resté, comme le maréchal et ses fils , fidèle à la Restauration.

La situation avait amené un grand déchirement dans les opinions. L'armée en général était dévouée à l'Empereur; c'était une grande puissance, car, si elle avait perdu de son pouvoir positif, elle avait repris sur les masses le prestige qu'elle exerçait naguère. L'armée, donc, avait d'innombrables racines dans le sol : sur elle, par-dessus tout, s'appuyait le nouveau pouvoir de l'Empereur. Mais cette force était puissamment contre-balancée par la terreur qu'inspiraient, de tous côtés, les approches de la guerre européenne qui allait fondre sur la France. Elle venait d'apprendre, l'année précédente, ce que valait pareille épreuve. Le manifeste des coalisés, en montrant comme unique cause de cette nouvelle guerre le retour de Napoléon, excitait naturellement contre lui toutes les récriminations possibles. « Nous avions, disait-on, acheté assez cher la paix ; que nous veut-il encore ? Il était à l'île d'Elbe par suite d'un traité accepté par lui; il n'avait pas le droit d'en sortir pour revenir sans être appelé par la nation. »

Le maréchal, qui avait repris la cocarde tricolore à l'avènement du seul pouvoir capable de contenir l'anarchie, avait aussi assisté à l'assemblée du Champ de mai. Ce fut peu après cet événement que nous nous décidâmes à louer une petite retraite dans la vallée de Montmorency. Nous avions besoin d'air et de silence ; ces préparatifs, ces bruits de guerre, d'une guerre menaçant le sol natal qui, d'un autre côté, semblait devoir être déchiré par la guerre civile dans l'Ouest, étaient accablants pour les trois Oudinot, contraints, je l'ai dit, devant de tels intérêts, à rester inactifs. Le présent était presque insoutenable, l'avenir n'offrait pas de dédommagement probable. Malgré la réforme de notre maison, la vente des équipages, celle d'une partie de mes diamants, etc., nous avions peine à suffire au moment actuel.

Élisa, restée jusqu'alors en pension à Paris chez Mlle Sauran, venait de faire pieusement et solennellement sa première communion. J'y avais assisté avec une grande émotion. Stéphanie, alors âgée d'environ sept ans, avait été confiée, d'après les conseils de ma sainte tante Clo tilde de Coucy, au couvent de la Visitation de Troyes, où elle avait fait élever sa propre fille.

Au milieu de ces vives préoccupations et de ces tristesses, nous étions arrivés à la fin de mai ; ce fut donc alors que nous allâmes nous installer, mon mari, ses fils et moi, dans le village de Montmorency.

Nous nous promenions presque toute la journée, beaucoup à pied, quelquefois sur des ânes. Cette monture était une nouveauté pour le maréchal, et parfois elle lui arrachait un sourire. C'était le temps des cerises; nous allions souvent dépouiller, en payant, les jolis arbres de cette vallée. En somme, nous étions jeunes,

et cette vie si nouvelle avait eu, pendant les premiers jours, quelques charmes pour chacun de nous.

Cependant, l'Empereur était parti pour prendre le commandement de l'armée qu'il avait si promptement organisée. C'était en Belgique que Ton devait porter les premiers coups ; et, du moment où nous pûmes calculer qu'on était prêt à en venir aux mains, nos préoccupations reprirent le dessus. Sans cesse l'œil et l'oreille au guet, nous attendions les premières nouvelles de la lutte engagée. Elles furent d'abord favorables dans le premier combat de Fleurus. Deux jours se passèrent et, le troisième, comme nous nous mettions à table pour déjeuner, nous vîmes apparaître d'abord M. de Bourcet, puis M. du Plessy, qui nous apprirent en quelques mots Waterloo !

Les terribles conséquences de cet événement se présentèrent de suite au maréchal, qui, sans se rendre compte encore de ce qu'il aurait à faire, partit immédiament pour Paris avec ses deux fils et ses officiers, me laissant le soin de régler nos comptes et notre déménagement. Il était nuit quand je rentrai à Paris, une nuit de juin. Rien ne semblait augmenter le mouvement habituel de la ville en cette saison, et j'appris, à mon arrivée rue de Bourgogne, que l'agitation s'était concentrée à la Chambre des députés, laquelle venait de se constituer en permanence. J'appris encore que l'Empereur venait d'arriver, non aux Tuileries, mais à l'Elysée-Bourbon, qu'il parlait d'une nouvelle abdication, mais en faveur du roi de Rome , demandant pour lui à commander, comme général en chef, les débris de l'armée qu'il fallait opposer sans retard à l'ennemi victorieux s'avançant sur Paris.

L'Empereur ne dut pas s'illusionner longtemps sur

les chances de pouvoir qui lui restaient, parce que, en 181 5, c'était bien moins le vœu de la nation que celui de l'armée qui l'avait ramené de l'île d'Elbe,

Oh ! qu'il devait être malheureux ! Bien plus malheureux qu'à Fontainebleau quinze mois plus tôt, parce qu'alors il avait été dominé par la force des événements, à la suite d'une admirable lutte ; parce qu'alors il avait abdiqué avec grandeur, car il aurait pu se défendre encore, les armes à la main, et, sinon rester victorieux, du moins prolonger la crise. Mais en 1815 il était venu au-devant de cette défaite si cruelle pour lui et si fatale pour la France. Les divisions, je pourrais presque dire les haines, se révélèrent alors. Elles étaient alimentées par la liberté de la presse, que l'Empereur n'avait pu retirer pendant ses trois mois de règne. Les Chambres, toutes fiévreuses, se prononçaient généralement pour les Bourbons, mais plutôt comme une nécessité à subir que par sympathie. Ce dernier sentiment était le partage du petit nombre. Pourquoi ? Mais je ne puis résoudre cette question, je constate le fait.

Durant ces jours d'agitation qui précédèrent la rentrée du Roi, le maréchal avait envoyé Victor en Belgique. Sa mission avait pour but de savoir, de Sa Majesté, si la proposition faite à la Chambre des députés de confier au maréchal Oudinot le commandement des gardes nationales de la Seine serait agréée par elle. Cette proposition fut accueillie, mais elle ne reçut son exécution qu'en octobre. Ce fut cette troupe, pleine de sagesse et de dévouement, qui seule, en regard des armées qui envahissaient Paris, y maintint ordre et dignité. Elle eut fort à faire, notamment aux barrières de Clichy, que les plus zélés royalistes voulaient forcer pour aller à Saint- Denis pendant le séjour qu'y fit le Roi, séjour consacré

à traiter paisiblement, si on le pouvait. En qualité de che vau-léger , Auguste était parvenu, après quelques difficultés, à entrer à Saint-Denis et à s'y présenter au Roi. Du consentement de mon mari, associé à la marquise du Roure, je suivis la même voie, et bientôt Louis XVIII nous reçut avec une affabilité vraiment paternelle. Tout son entourage m'accueillit avec la plus vive prévenance.

Le maréchal avait précédemment fait sa visite à Saint- Denis. Il avait été parfaitement accueilli par le Roi. C'était justice.

Cependant, le 8 juillet fut fixé pour la rentrée du Roi à Paris. A midi, le maréchal en uniforme et suivi de ses aides de camp partit à cheval de la rue de Bourgogne pour Saint-Denis. Il y avait, dans cette longue traversée, une sorte de tranquillité morne qui, au moment d'un événement significatif prêt à s'accomplir dans ce Paris si remuant, donnait à penser. Le maréchal m'a dit depuis qu'il n'était pas alors sans inquiétudes sur la marche du cortège. Lorsque le Roi parut, chacun put remarquer qu'il se montrait tranquille et souriant, comme par le passé. Le soir, des fêtes publiques s'organisèrent.

Mais je m'aperçois que j'ai omis de vous entretenir en son temps du départ de l'Empereur.

Il s'était retiré à la Malmaison, où il vivait désarmé et annulé par la force des choses. Quelles devaient être ses souffrances morales ! Mais, il faut le dire, dans ce moment de réaction, et alors que tous les intérêts personnels étaient en jeu, l'attention générale s'était pour un moment détournée de lui. Son départ, son voyage, et même son embarquement sur le bâtiment anglais le Bellèrophon^ n'attirèrent pas d'abord l'attention publique; ce ne fut que plus tard, lorsqu'on eut pris connais-

sance de sa magnifique lettre au gouvernement anglais, et qu'on eut vu la manière dont ce gouvernement avait usé de la confiance d'un ennemi désarmé, que les souvenirs de beaucoup, les sympathies de quelques-uns revinrent à l'illustre exilé.

Il était donc parti pour ne plus revenir vivant. Qui aurait pu croire, alors, à l'enthousiasme frénétique qui accueillit ses cendres, vingt-cinq ans plus tard ?

Lçs coalisés rentrèrent à Paris, peu après le Roi, et s'emparèrent du commandement militaire de la place comme en temps de guerre. Ainsi, j'ai vu un bivouac de Prussiens sur le Carroussel ; j'ai vu les Anglais aux Champs-Elysées et au bois de Boulogne, qui fut en partie détruit pour entretenir le feu de leurs bivouacs. On ne rencontrait pas un uniforme français dans Paris. La garde nationale seule faisait le service, conjointement avec l'étranger. Celui-ci, quoi qu'ait pu tenter l'empereur Alexandre, dans un sens modéré, ne tarda pas à montrer qu'il était revenu, cette fois, dans l'intention d'user sans ménagements du droit du plus fort. Je ne vous entretiendrai pas ici de l'histoire générale ; vous la trouverez partout. Je reviens seulement aux particularités de l'époque et aux acrimonies qui la signalèrent.

Je commencerai par une des plus anodines : ce fut la lutte du lis contre la violette. Cette dernière fleur, d'habitude si modeste, avait dû à la saison qui la fait éclore (mars) d'être le point de ralliement et de reconnaissance des bonapartistes, et la célébrité dont elle jouit en ce temps survécut encore au départ de l'Empereur. Le lis triomphant reparut alors avec tout son éclat. Rien n'eût été plus naturel et plus innocent, si, dans cette petite guerre, on n'eût pas montré l'aigreur qui régnait au fond des opinions.

Le gouvernement tout entier était à recréer, et ce qui rendait ce travail formidable, c'était la méfiance qui s'étendait sur tous les employés, du petit au grand. Pardessus tout, hélas ! l'on craignait l'armée. La discorde s'étendait; l'Ouest et le Midi s'étaient soulevés ; l'on s'y tuait de parti à parti.

Le maréchal avait repris sa place de ministre d'État, et son cabinet continuait à être assiégé chaque matin, tant par ceux qui étaient occupés, comme lui, des intérêts du gouvernement, que par les individualités qui avaient à l'entretenir de leurs demandes ou de leurs plaintes. Ma mère, qui s'était réunie à nous au moment de la deuxième invasion, s'était depuis fixée à Versailles avec les enfants de la Guéri vière.

Ce fut dans cette période que l'on renouvela la Chambre des députés. Votre père fut nommé président du collège électoral de la Meuse. Ce qui nous troublait parfois bien péniblement, au milieu de nos satisfactions personnelles, c'était l'état des esprits, qui semblaient plutôt s'exalter que se calmer depuis la réorganisation du gouvernement royal. Je ne sais si le malheureux colonel de la Bédoyère fut plus pâle que moi, lorsque j'appris sa condamnation. Je savais qu'il laissait une jeune femme qu'il adorait, un fils au berceau , une famille au désespoir. J'appris, plus tard, qu'arrivé sur le lieu de l'exécution, il commanda le feu en ordonnant de le viser au cœur, et que ce fut sur ce point directement atteint qu'on retrouva brisé le portrait de sa femme.

A son retour des élections, le maréchal reprit à Paris sa vie occupée. A peine hors de table, il rentrait chaque matin chez lui pour y recevoir, comme je l'ai dit, les plaintes et les réclamations de chaque parti. Il cherchait à user de son influence sur les princes, en faveur de la

clémence ; il trouvait toujours de l'écho dans leur cœur, mais trop d'éléments divers se mêlaient au pouvoir pour que le travail du maréchal restât toujours fructueux. Jamais l'on n'a su, jamais Ton ne saura tout ce que votre père a dit particulièrement en faveur de l'armée ; mais Dieu le sait, et c'est là une immense consolation. C'était donc avec une douleur profonde qu'il voyait se succéder les listes de proscriptions.

A la fin de l'été l'on avait éloigné de Paris les armées coalisées pour les porter sur divers points. Dans cette répartition, notre pauvre Lorraine ne fut pas épargnée. Elle supporta pendant environ trois ans cette énorme charge, dont mon mari avait pu prendre une idée dans le court séjour qu'il venait d'y passer.

Chaque jour les coalisés nous donnaient de nouvelles preuves de leur mauvais vouloir. Tantôt ils dépouillaient nos musées, tantôt ils cherchaient le moyen de détruire quelques-uns des monuments qui leur rappelaient nos victoires sur eux. Un jour entre autres, je vis venir du conseil le maréchal très ému. Je ne sais quelle mouche plus méchante avait aiguillonné le farouche Blûcher, qui commandait en chef à Paris, mais on vint tout à coup interrompre le Roi au milieu de son travail, pour l'avertir que, de sa pleine autorité, le général prussien se préparait à faire sauter le pont d'Iéna! « Allez lui dire, répondit Louis XVIII, que je le prie seulement de me donner le temps d'aller me placer sur ce monument avant que de le détruire. » Le pont fut respecté.

Le maréchal Oudinot subit sa part d'injustice dans ce temps de réaction. Ainsi, tel suspect, dont il avait essayé en vain de plaider la cause, prenait pour de l'abandon l'insuccès sur lequel le maréchal gardait le silence. « Je ne fais rien que pour ma conscience, disait-

38o LE MARÉCHAL OUDINOT.

il toujours ; peu m'importe qu'on me tienne compte de mes démarches, si elles sont suivies d'un échec dont la révélation aigrirait encore celui qui en est l'objet : mieux vaut qu'il m'accuse d'indifférence que de s'en prendre à un pouvoir si violemment et si souvent attaqué. »

Dans une seconde visite que nous fit l'empereur Alexandre, nous pûmes juger que, s'il avait conservé au maréchal les sentiments de l'année précédente, il voyait la France sous une autre couleur. Oh ! comme il s'était refroidi sur les intérêts de notre pauvre patrie ! Ce fut cependant à ce prince qu'elle dut encore de ne pas être plus maltraitée et peut-être, selon l'opinion de beaucoup, partagée... Peu s'en était fallu, dit-on. J'aime à croire, si l'on en fût arrivé là, qu'elle se serait ralliée assez vite pour briser de si odieux liens. Enfin, l'on n'entreprit pas, l'on n'essaya pas ce démembrement, et l'honneur en revient au czar.

Il ne s'était pas fait annoncer cette fois, et il trouva le maréchal et moi en tête à tête. C'est de cet entretien intime et plein d'abandon que nous avons pris l'opinion que je viens d'émettre ci-dessus.

Vers la mi-octobre, je vis un jour arriver rue de Bourgogne l'ancien préfet de Metz, M. de Vaublanc, devenu ministre de l'intérieur. Après quelques mots échangés dans mon salon, il demanda à entretenir le maréchal, seul, dans son cabinet. Il était entré et il ressortit, sans avoir déposé son air solennel dont j'eus bientôt le mot. Au nom du Roi, le ministre venait proposer à votre père le commandement en chef de la garde nationale de Paris et de la banlieue. Votre père hésitait ; ce poste ne lui semblait point compatible avec ses habitudes et ses goûts ; cependant la situation était superbe. I<a garde nationale avait déployé et montrait encore des mérites

de tous les genres dans la tâche qui lui avait été dévolue de contenir les troupes étrangères, sans les froisser. La position pécuniaire, honorable et belle, notait pas à dédaigner à la suite de celle que j'ai dépeinte plus haut, et qui vous a montré nos embarras multipliés. Le Roi, les ministres, le genre humain enfin insista : « Ne refusez pas au dévouement de ces citoyens, armés pour le bien public, la satisfaction d'être placés sous les ordres de l'un des braves de l'Empire, disait-on; ils ont déjà été très bien commandés par vos devanciers et ils seront fiers de vos nombreuses blessures, et heureux de jouir de la popularité attachée à votre nom. »

Le maréchal céda, et vers la fin d'octobre, disant adieu pour toujours à notre chère petite demeure de la rue de Bourgogne, nous fûmes nous installer à l'état-major de la garde nationale, situé rue Grange- Batelière, qui avait été l'hôtel du duc de Choiseul, l'ancien ministre de Louis XV. C'était splendide de dimension et de mobilier. Un nombreux personnel, défrayé comme le reste par la ville de Paris, occupait en qualité de concierges (il y avait deux entrées), d'huissiers de la chambre, de gens de bureaux, etc., les pièces de l'entrée, tandis qu'un nombreux et très brillant état major, toujours de service, par séries, remplissait les premiers salons. Deux postes de garde, jour et nuit, animaient les cours. L'un de ces postes était pour la porte principale, l'autre pour la rue le Pelletier. Ils communiquaient, pour l'entente du service et le jour comme la nuit, par une galerie souterraine qui passait sous mes appartements particuliers. C'était un mouvement perpétuel.

Tont ce qui avait pu se rallier utilement au service exclusif de la garde nationale s'y était précipité ; dans son état-major et parmi les aides de camp portant cet

uniforme, le maréchal comptait des noms célèbres dans toutes les catégories. Celle du faubourg Saint-Germain y figurait en majorité. Parmi les douze légions d'infanterie, plusieurs étaient commandées qui par un Montmorency, qui par un La Rochefoucauld, etc. La cavalerie avait pour chef le fier et noble duc de Fitz- James, serviteur dévoué et éclairé entre tous. Il avait sous ses ordres des Boisgelin, des Caumont et autres noms analogues. Dès son arrivée, mon mari invita à sa table de fondation, pour le déjeuner et le dîner, les officiers qui commandaient les postes, et ceci, indépendamment des aides de camp, etc. Onze années se passèrent pour moi dans cette compagnie ; et ce n'est point ici une récrimination, parce que, indépendamment du bien que cette fusion incessante opérait nécessairement, je passais ainsi en revue à ma table un grand nombre d'individualités bonnes à connaître. Magistrats, financiers, artistes, auteurs, poètes, acteurs célèbres, tout le Paris de ce temps passa sous mes yeux ; et comme, au total, je n'étais point habituée aux tête-à-tête de l'intérieur, ce surplus de convives, dont le maréchal ne semblait jamais fatigué, ne m'importunait nullement.

MM. les aides de camp de la ligne n'avaient pas été mis de côté par leur patron, comme bien vous le pensez. Ils se mêlaient de bonne grâce à ceux de la milice parisienne. Ceux-ci portaient des épaulettes d'argent, on les appelait les femelles ; tandis que les premiers, qui avaient gardé leurs uniformes de guerre (or) , s'étaient intitulés les mâles ; mais ces deux qualifications, données et acceptées de bon aloi, n'amenèrent, que je sache, aucun trouble dans ce double état-major, généralement si bien composé.

Comme, durant ces longues années, le maréchal sut

amener au profit du gouvernement l'influence qu'il avait acquise dans cette véritable représentation des habitants de Paris ! Hélas ! pourquoi, après avoir écouté si longtemps son avis sur l'utilité de la garde nationale (qu'on chercha bien vite à saper, quand on n'en eut plus besoin), pourquoi, dis-je, ne lui donna-t-on pas force et raison au moment de la fatale dissolution ? Comme le Roi fut trompé dans cette circonstance ! Mais nous en sommes bien loin encore. .

Il était fort question d'établir une garde royale; il fallait en prendre le premier élément dans nos vieux et braves débris, si fâcheusement exilés derrière la Loire au début de la seconde Restauration. Naturellement le maréchal prit dans ce projet une part de préoccupation d'autant plus sérieuse qu'il était question de lui pour un des quatre commandements qu'on allait créer, et qui devaient se succéder par quartiers, à la tête de ces troupes d'élite. Ils furent en effet bientôt désignés; c'étaient les maréchaux Oudinot, Macdonald, Victor et Marmont.

Mais pendant que le gouvernement, avec raison, cherchait à se réorganiser fortement, des faits bien lamentables continuaient à se produire et à se préparer.

Tous les jours, des procès politiques! Je m'étais couchée, un soir, navrée par l'arrêt de mort du comte de La Valette, qui devait être guillotiné le lendemain en place de Grève, pour avoir travaillé activement contre la Restauration et livré les secrets de l'État à la conspiration de l'île d'Elbe; je ne le connaissais nullement, mais je pensais à sa femme et à ses enfants ; quel fut donc mon soulagement en apprenant dès le matin son évasion !

Nous fûmes moins heureux pour la question du maréchal Ney, affaire à jamais déplorable ! !

Je vous ai parlé de la lettre qu'il avait écrite au mare-

chai, la veille de sa défection. Si les termes prouvaient sa versatilité, ils le justifiaient du moins sur la préméditation . Plein d'espoir dans l'utilité dont ce document pourrait être au procès, mon mari s'était empressé de le livrer à la maréchale, et se félicitait de toutes ses forces d'être ainsi devenu un témoin à décharge pour son malheureux compagnon d'armes. Il n'aurait pas supporté d'aller le voir sur le banc des accusés d'abord, et d'être ensuite son juge. Mais, même de loin, la durée de ce procès fut pour le maréchal une agonie. Le dernier de ces jours malheureux s'était traîné, sans qu'aucune nouvelle nous arrivât du Luxembourg; le jugement n'avait été prononcé que dans la nuit; nuit sans sommeil, hélas ! Nous n'espérions que dans la clémence du Roi ; mais, avant le point du jour, votre frère Victor, uni à tous nos sentiments, vint dans sa douleur nous dire que tout allait finir, que le maréchal serait fusillé sur la place de l'Observatoire.

C'est à ne pas y croire, mes enfants ! Mais il y eut parmi un grand nombre de gens honnêtes au fond, qui jusque-là avaient été humains et bons, un accord fatal pour violenter la tendance du Roi et lui persuader qu'il y allait de sa couronne et des obligations qu'elle lui imposait envers le pays d'être, en cette occasion, sans miséricorde... Un acte de clémence eût été l'acte le plus politique de ce renouvellement de règne, et, dans ma famille, nous n'avons pas attendu les longues années qui se sont passées depuis cette catastrophe pour la juger à ce point de vue.

Je voudrais effacer de mon souvenir les propos que j'entendis, tant sur cet événement, le plus marquant de tous, que sur bien d'autres de la même époque. Les femmes, surtout, les femmes, si politiques malheureusement alors, disaient parfois des mots féroces. J'en étais

indignée, navrée, et ce fut de ce moment que je pris en horreur l'esprit de parti.

Je vous l'ai dit, le courage me manque pour vous narrer ici un plus grand nombre de ces catastrophes qui assombrirent partie de i8i5etde 18 16. Je reviendrai plus tard sur celle qui fit d'un autre maréchal de France l'une des grandes victimes de l'époque (Brune) . Mais, du reste, je m'arrêterai là dans cette désolante nomenclature.

Le Roi venait de promettre avec effusion au maréchal d'être parrain de l'enfant que nous attendions. Le duc de Choiseul, alors chef d'état-major de la garde nationale de la Seine, sous les ordres de mon mari, apprenant cette nouvelle, me dit en dînant chez moi un jour : 0 C'est à merveille, mais il faudrait pour marraine la ville de Paris, c'est indiqué; ne riez pas, madame la duchesse, la chose serait convenable et charmante. » Ceci n'eut aucune suite, et le choix que le Roi fit de Mme la duchesse d1 Angoulême pour marraine ne me laissa rien à regretter. Le baptême de Louise fut célébré dans la chapelle des Tuileries, où son royal parrain, Louis XVIII, et sa sainte marraine, Mme la duchesse d'Angoulême, représentèrent en personne.

L'administration du sacrement fut confiée au grand aumônier de France, S. Ém. le cardinal de Talleyrand- Périgord.

Au duc de Choiseul, comme chef d'état-major, succéda le duc de Mortemart, brave et digne ami, noble cœur dont tous les battements furent aussi honorables que le comportait sa haute naissance. Il sut toujours tout comprendre dans les intérêts de son pays, et se lia d'amitié et de pensée avec le maréchal, pour lequel il a gardé et garde encore aujourd'hui un véritable culte.

Cependant la garde royale en projet venait d'être orga-

nisée. Dans le cours de l'hiver on décida que le Roi la passerait en revue au Carrousel et dans la cour des Tuileries; mais Ton pensa que la garde nationale, sur laquelle avait reposé jusqu'alors le service de Paris depuis la dernière occupation par l'ennemi, devait aussi recevoir •dans la même journée, de la part du souverain, une marque de gratitude et de souvenir.

Ce fut vers le milieu de l'hiver que la garde nationale voulut offrir une fête au Roi, dans la salle de l'Odéon. On devait commencer par une pièce de circonstance, où tous les acteurs des grands théâtres de Paris réclamaient un rôle. Un grand bal devait ensuite être ouvert par M. le duc de Berry et Mme la duchesse de Mortemart. On se rappellera que j'étais hors d'état de figurer comme danseuse. Grands furent les préparatifs de toutes sortes que nécessitait ce double projet. Votre père s'y prêta avec un entrain charmant. Il vit , pour la composition de la pièce, Alissan de Chazet, poète, zélé royaliste, officier de la garde nationale et l'un de nos habitués; puis Désaugiers, le célèbre chansonnier du temps, et d'autres encore. Comme presque toutes les pièces de circonstance, celle-ci ne devait pas laisser une trace ineffaçable, mais elle fut spirituelle et d'à propos. Lorsqu'il y eut de l'ensemble dans les répétitions, le maréchal désira que l'on en fît une devant lui, dans les salons de l'état-major, et il fit prier à déjeuner les artistes des deux sexes qui, des Français, de l'Opéra-Comique, des Variétés, etc., composaient la mise en scène.

J'aurais bien voulu faire partie de ce déjeuner, mais je n'obtins pas pour moi cette excentricité, o Vous viendrez à la répétition, me dit le maréchal, elle aura lieu dans votre salon. » Force fut bien de m'en contenter, et je n'eus rien à regretter. Le déjeuner gagna, à mon ab-

sence, une liberté dont il usa gaiement, dit-on, et j'eus une grande part du plaisir à recevoir ensuite, individuellement, les acteurs et les actrices, à qui je trouvai une tenue parfaite.

Je voudrais vous citer bon nombre des noms marquants qui reparurent alors et réveillèrent le souvenir d'une époque récente. Parlons d'abord de Mlle de Sombreuil (devenue la vicomtesse de Villehume) ; M. de Sèze, le défenseur du Roi, que j'avais rencontré avec un vif intérêt; M. Chauveau-Lagarde, qui avait essayé de défendre la Reine, que mon mari aimait beaucoup. Je recevais tous les samedis soirs et, une ou deux fois dans la semaine, nous donnions un dîner de trente personnes. Les listes, soigneusement composées par le maréchal, comprenaient, indépendemment du fond habituel des plus gradés dans la garde nationale, tous les officiers supérieurs de la garde royale nouvellement organisée, et dont mon mari devait prendre le commandement en chef pendant ses trois mois de quartier. A ces convives, le maréchal ajoutait habituellement les ministres, les maréchaux, les pairs de France, des ambassadeurs. Je vous nommerai encore la comtesse Charlotte de Rohan, fiancée de M. le duc d'Enghien, qu'on rencontrait souvent dans les salons, accompagnée de la princesse de Vaudémont, sa sœur.

Cependant nous étions arrivés à la fin de mars; un soir, je m'étais retirée dans le cabinet du maréchal, où, tête à tête avec lui, je goûtais un de ces moments d'épanchement qui nous étaient si précieux à l'un et à l'autre, et que les occupations rendaient si rares. Nous avions fermé notre porte, lorsque tout à coup elle fut forcée par deux de nos familiers. C'étaient le duc de Fitz-James et le comte de la Ferronnays. Ce dernier, à

peine entré, prend mon mari par le bras et l'emmène dans sa chambre, tandis que l'autre, s'établissant avec moi au coin du feu, se met à plaisanter sur toutes choses comme de coutume. Je riais de bon cœur, lorsque ces messieurs rentrèrent. « Vous ne devineriez pas, me dit mon mari, ce que M. de la Ferronnays vient de me proposer pour vous ? — Tout ce qui passe par lui doit être bon à prendre, répondis-je, sans pouvoir deviner assurément ce qu'on voulait de moi. — Contez-lui tout, dit M. de la Ferronnays. » Là-dessus, ils se retirèrent tous deux, « Eh bien 1 me dit mon mari, M. le duc de Berry, qui va épouser une princesse de Naples âgée de dix-sept ans, vous fait proposer la place de dame d'honneur. » Je restai pétrifiée et je pleurai. « Mais songez, reprit le maréchal, qu'à votre âge il est beau, il est exceptionnel de recevoir une telle marque de confiance et d'estime. — Qu'ai-je donc à désirer de plus, comme satisfaction d'orgueil, que d'être votre femme? repris-je. Je vous l'avoue, je vois avec effroi notre liberté enchaînée, mon intérieur abandonné; en un mot, je vois là une servitude dorée, mais une servitude. Enfin, mon ami, est-ce que cela vous convient ? — Impossible de refuser, reprit mon mari. » J'acceptai donc, mes enfants; il le fallut bien, mais ce fut avec terreur, avec regrets, regrets qui s'augmentaient à la pensée du nouveau lien qui allait m 'attacher plus que jamais à mon intérieur. Les moments passaient ; d'un jour à l'autre je pouvais être retenue chez moi, et le maréchal voulut que j'allasse de suite remercier d'abord le Roi. a J'ai approuvé ce choix, me dit Sa Majesté, mais ce n'est pas moi qui l'ai fait; mon neveu seul a nommé la maison de sa future. C'est une grande affaire que d'être dame d'honneur », continua-t-il. Je le regardai; il avait l'air si pénétré de l'importance de ces

fonctions qu'il mit le comble à mon émoi. Ce fut dans cette disposition que je descendis chez M. le duc de Berry. Il me remercia avec effusion d'avoir accepté. Ses termes étaient pleins de reconnaissance et presque respectueux. Je lui demandai vers quelle époque il attendait la princesse. « Hélas ! me dit-il, je n'ai plus que deux mois de liberté, d Je le regardai avec surprise. « Ne vous étonnez pas de ma tristesse, madame la duchesse, me dit-il. Je ne me marie que par obligation ; je ne connais ma fiancée que par un portrait qui me la présente fort laide; n'importe, le sort en est jeté, et la chère enfant ne s'apercevra jamais de ce qu'il m'en coûte pour m'enchainer. »

Peu de jours, je dirai presque peu d'heures après ces émouvantes visites, tu commenças à me donner de tes nouvelles, ma chère Louise.

Il faut avoir passé de ce purgatoire à ce paradis terrestre de la maternité pour en comprendre les joies.

J'eus à recevoir, bien avant d'avoir repris mes forces, les visites successives des personnes qui composaient, avec moi, la maison de la jeune princesse. En voici la liste par ordre hiérarchique. Je dois me nommer la première :

Dame d'honneur, la maréchale duchesse de Reggio ; dame d'atour, la comtesse de la Ferronnays ; six dames pour accompagner : la vicomtesse de Gontaut-Biron ; la comtesse François de Bouille ; la marquise de Béthisy ; la comtesse d'Hautefort ; la marquise de Gourgues ; la comtesse de Lauriston.

Venaient ensuite comme chevaliers d'honneur : -

Le duc de Lévis (auteur des Maximes, etc.); le comte de Mesnard (premier écuyer) ; le marquis de Sassenay, secrétaire des commandements.

Première femme de chambre, Mme de Wathaire. Je

39o LE MARÉCHAL OUDINOT.

ne vous nommerai pas ici les femmes de chambre en service ordinaire, ni le reste du personnel dans le troisième ordre.

Selon le cérémonial qui fut adopté lors du mariage de Mme la duchesse de Bourgogne, il était censé que l'impulsion générale était imprimée dans la maison de la princesse par la dame d'honneur, éditeur responsable de tout ce qui s'y passait d'ostensible. C'était bien ce qu'avait voulu me faire comprendre le Roi lorsque, me regardant entre les deux yeux, durant ma récente audience, il m'avait dit : « C'est une grande affaire que d'être dame d'honneur. » Peu après, la pancarte de mes instructions à ce sujet, dressée et envoyée par le marquis de Dreux-Brézé, grand maître des cérémonies, vint me confirmer l'étendue et les détails de ma tâche. Je n'ai jamais pu retrouver, à mon grand regret, cette pièce officielle et fort curieuse dont je biffai, de mon autorité, maints articles surannés qu'il eût été plus qu'inutile de représenter de nos jours ; mais il en restait bien assez pour m 'occuper dans la partie essentielle dont je ne retranchai rien.

II me fut conseillé, et je trouvai de bon goût, d'aller visiter Mme la duchesse de Duras, qui avait été la dame d'honneur de la reine Marie Leczinska.

Son âge très avancé la tenait éloignée du monde. Elle me reçut très bien. De taille très élevée, enveloppée dans une grande coiffe noire, elle portait sur moi un regard non malveillant, mais très investigateur. Mme la duchesse de la Vauguyon, qui avait été attachée à Madame Elisabeth, me donna, comme Mme la duchesse de Duras, sur le pouvoir et les attributions de la dame d'honneur, des indications sur des choses que le temps a modifiées.

Vous imaginez bien que ma nomination à cette place de cour, marque d'une si haute confiance, avait fait du bruit dans Paris. L'on nous assura qu'elle avait été bien accueillie par tous les partis. Le faubourg Saint-Germain, qui appréciait l'importance de cette charge, avait cependant très bien compris que, politiquement, la légitimité devait donner une preuve de confiance à la noblesse de l'Empire. Je me trouvais y joindre, par ma naissance, une condition qui lui plaisait. On aimait mieux là le maréchal Oudinot que la plupart des autres grands dignitaires du régime précédent. Les félicitations furent donc sincères de ce côté. Ne croyez pas pour cela que je me sois appliqué rien de personnel dans les témoignages qui me furent adressés ; je les attribuai à leur véritable cause. Et puis, je vous l'ai déjà dit, si j'étais profondément touchée de ma nomination, je n'en ressentais aucun orgueil. Je trouvais même, s'il faut vous l'avouer, que la cour se donnait (en ce qui concernait mon mari, comprenez-moi bien) une force de plus en rapprochant de ses intérêts particuliers ce nom si national.

N'ayant pu prendre le repos indiqué généralement dans ma situation, je fus longtemps à me remettre, et pourtant les événements se pressaient. Déjà le mariage de M. le duc de Berry avait été célébré à Naples par procuration. La jeune princesse avait été mariée par procuration à son oncle paternel, le prince de Salerne, et l'on entrevoyait l'époque du départ de Naples pour Marseille, où nous devions nous trouver pour le débarquement et ce que l'on appelait la remise, c'est-à-dire le dépôt que devait faire l'ambassadeur de Naples de la jeune princesse à l'ambassadeur de France qui, à notre tête, se présenterait pour remplir sa mission.

A l'avance, l'on fit partir M mes de la Ferronnays, de

Gontaut et de Bouille; MM. de Lévis et de Mesnard, deux officiers des gardes du corps, un maître des cérémonies, un aumônier; tous devaient attendre indéfiniment à Marseille. Ils étaient venus prendre congé de moi. J'avais eu aussi des ordres à donner à toutes les femmes de chambre qui se succédaient dans mon appartement, lequel était le plus encombré par une infinité de marchands, qui m'apportaient des objets de toilette dont j'étais obligée de me pourvoir, afin que tout fût prêt lorsqu'au dernier de tous les moments il me faudrait aussi partir.

Pour la première fois de ma vie j'allais prendre, loin de mon mari et sans son appui et ses conseils, une vie nouvelle toute d'initiative semée d'écueils. J'allais essayer de soumettre à ma volonté, à mes conseils, une personne inconnue, laquelle, de son côté, me montrerait peut-être des caprices auxquels je ne saurais me plier ; et c'était à toutes ces éventualités que j'allais sacrifier mes joies intérieures, si augmentées depuis quelques semaines! Il le fallait, cependant, et, le n mai 1816, mon mari me mit en voiture. J'étais tout en pleurs. Près de moi était la bonne Mme Cossa, ma nouvelle femme de chambre ; sur mon siège deux de nos gens, et, devant la voiture, un courrier à la livrée du Roi pour commander les chevaux de poste. Bien nerveuse, bien faible encore, je devais coucher toutes les nuits. Il n'y eut rien de significatif dans mon voyage jusqu'à Ne vers. Aux approches de cette ville j'aperçus un officier de garde nationale à cheval qui s'approcha de ma voiture, me salua avec une extrême courtoisie en me disant que mon logis pour la nuit était préparé chez lui, si je voulais bien accepter son offre et celle de sa famille. C'était le comte de Bouille, frère d'Arthur de Bouille, aide de camp démon

mari. Vivement touchée de cette démarche, j'acceptai cette hospitalité avec entraînement et, guidée par le comte à travers les rues de Nevers déjà obscurcies par la pluie et la nuit tombante, je me trouvai bientôt au centre d'un intérieur parfait, dans lequel je me sentis aussi à l'aise que si la connaissance eût daté de loin.

Unis par tant d'intérêts communs, l'entretien le plus intime s'établit immédiatement. Le comte de Bouille ressemblait à son frère, dont il était l'aîné; tous deux étaient beaux et bons. Nous sortions à peine de la table où l'on avait bien voulu m 'admettre en robe de voyage, chaude et fourrée parce qu'il faisait froid et que je me soignais encore beaucoup, qu'on introduisit au salon un jeune officier de chasseurs qui, ayant forcé la consigne, arriva à moi tout ému. C'était Jules de Montendre, l'un des compagnons de mes jeux d'enfance, de Vitry, de Hancourt et de la Doutre. Malgré l'obstacle que lui avait fait son extrême surdité, Jules, fortement appuyé par mon mari, avait été incorporé dans le régiment du comte de Fontenilles, en garnison à Nevers dans ce moment. Instruit de mon passage, rien n'avait pu arrêter l'élan de ce jeune homme. Non seulement il voulait me voir, me parler de sa sœur Pauline dont j'étais la meilleure amie, mais il espérait me décider à assister ce soir même à un bal que ses officiers donnaient aux dames de la ville. Oubliant cinq ou six ans de mon existence et tous les événements qui les avaient remplis, le bon Jules ne se rappelait que la rieuse jeune fille qu'il avait toujours vue prête à danser; et, sans conserver de ressentiment sur mon refus, il me quitta, ne comprenant pas très bien ce qui avait modifié à ce point mes habitudes. J'espère que ceci ne troubla en rien les charmes de sa soirée, mais il ne dormit pas longtemps, car au point du jour je le trou-

vai sur ma route ; il galopa quelque temps auprès de ma voiture ; puis, un signe amical s'étant échangé de part et d'autre, il disparut.

Cette rencontre d'un ami d'enfance et les connaissances nouvelles que je venais de faire à Nevers avaient un peu remonté mon moral. Le temps, glacé lors de mon départ, s'était un peu réchauffé, mais un air de printemps s'étendait sur toutes choses, et finalement j'arrivai à Lyon dans de bonnes dispositions.

J'avais à peine eu le temps de terminer ma correspondance que m'arrivèrent visites sur visites.

Ce furent M mes de Béthizy et d'Hautefort, établies à Lyon, par ordre du Roi, pour y attendre Mme la duchesse de Berry, et prendre leur service à la place des deux dames qui avaient été jusqu'à Marseille. Ces dames étaient jeunes, belles, élégantes; elles m'éblouirent, dans ce premier moment, mais il ne me fallut pas longtemps pour apprécier ce qu'elles avaient de bon, de noble et de solide. Avec la jeune princesse était arrivée sa gouvernante, la comtesse de La Tour, accompagnée de sa fille Suzette, qui devint comtesse de Meffrays, fut attachée à la maison de Mme la duchesse de Berry, et vécut aimable et bonne dans le grand monde durant toute la Restauration. Vinrent ensuite le comte Roger de Damas, gouverneur de Lyon, puis le comte de Chabrol, préfet du Rhône, et quelques autres.

Tout en ayant cherché à éviter une partie du mouvement que me présentait la ville de Lyon, je fus très fatiguée des deux jours que j'y passai. J'en partis fort touchée de l'accueil qui m'y avait été fait, et, après avoir couché une nuit à Montélimar, j'arrivai un dimanche soir à Avignon. Le trajet m'avait intéressée et j'admirai beaucoup les ruines du palais des Papes, qui

dominent la ville, et les jolis remparts qui l'entourent. La vue du Rhône ne m'avait pas laissée froide non plus.

Toujours précédée par le courrier royal, voyageant ainsi d'une manière officielle, mon arrivée était bientôt connue dans les villes où je prenais gîte ; je vis donc de suite apparaître le colonel Auguste de Lauriston, depuis général; ensuite l'excellent comte de Vilhume, commandant, si on se le rappelle, la succursale des Invalides, et enfin le comte de Saint-Chamans, préfet de Vaucluse . Ce dernier était accompagné de la comtesse de Lambertye, sa sœur, qui faisait les honneurs de chez luL Comme à Lyon, c'était à qui insisterait pour me fêter. Après m'être défendue des diverses offres tout aimables,, je finis par accepter un déjeuner à Vaucluse, Vaucluse, la fontaine merveilleuse.

Dans le cours de sa visite, le préfet, que je questionnai sur la catastrophe, récente encore, de la mort de Brune, me donna là-dessus des détails terribles. « J'étais arrivé le matin même, me dit-il, pour prendre possession de ma place, mais mon uniforme n'était point déballé. Averti du tumulte et de sa cause, je me précipitai au milieu de la foule, cherchant vainement à y faire reconnaître mon autorité. Hélas! en eussè-je porté lesinsignes, qu'elle eût été, je crois, méconnue; je ne pus rien empêcher. Quelle inauguration m'était réservée! »

Le préfet et sa sœur s'étant retirés, M. de Vilhume, me proposa son bras pour monter, pendant qu'il faisait encore jour, aux ruines du château des Papes. On ne les avait pas encore utilisées; elles présentaient toute la sévérité qui vient de l'abandon. Je ne fus pas jusqu'aux bords de la trop célèbre glacière, j'en avais assez de son terrible souvenir. La nuit tombait ; le bruit et le tumultç des rues étaient excessifs; ils devinrent tels pour un

moment, que j'étais toute tremblante au bras du bon vieux chevalier, a Que veut donc ce peuple effaré ? lui dis-je. — Je vais d'abord vous remettre chez vous, me répondit-il, je reviendrai bientôt. » En rentrant il me dit : o La foule avait aperçu voguant sur le Rhône un bateau portant pavillon rouge, et sans savoir, ou sans se rappeler, que tel est le signe distinctif que l'on pose sur les chargements de poudre à canon dans le but de les préserver de tout contact, cette population, ivre de royalisme, et croyant voir, dans ce drapeau rouge, une insulte préméditée au drapeau blanc, se ruait sur le quai en hurlant; c'est une fraction de cette foule que vous venez de traverser; tout est expliqué, c'est fini. »

Ce sont de stériles et poudreuses contrées que celles qui séparent Avignon d'Aix. Je venais à peine de dépasser cette dernière ville, triste et solennelle, que j'aperçus arrivant au grand galop un courrier chamarré de rubans blancs. Il faisait claquer son fouet et me parut tout en nage. Il s'arrêta devant ma voiture en me disant qu'il annonçait le débarquement de Mme la duchesse de Berry , laquelle était arrivée à bon port ce matin et venait de s'installer au Lazaret. Je fus alors vivement contrariée du retard qu'avait apporté à ma marche mon excursion de Vaucluse. Cette fantaisie exceptionnelle, que je m'étais passée, prit la couleur d'un petit remords et assombrit mes dispositions au point que je ne donnai pas toute l'admiration qui lui est due à la Vista; c'est ainsi que l'on nomme le superbe panorama dont on jouit quand, arrivé en face de Marseille, on voit cette ville coquettement placée entre une mer et un ciel d'azur.

M. le comte de Villeneuve, l'aîné des cinq frères préfets portant ce nom, vint me recevoir et m'installer dans l'appartement qui m'était destiné. Il touchait à

celui que devait occuper la princesse à la préfecture. II me confirma le dire du courrier. « Nous avons reçu, ajouta-t-il, Son Altesse Royale d'aussi près que le permettaient les coutumes inexorables de la quarantaine. Nos canots ont été au-devant de la frégate qui la portait et l'ont accompagnée jusqu'au pied de l'escalier du Lazaret, où elle est entrée avec sa suite napolitaine exclusivement, sauf Mme la comtesse de la Ferronnays, qui s'est enfermée avec elle.

— Mais, repris-je, est-ce que je ne peux aussi me faire ouvrir les portes du Lazaret? — Il est trop tard, madame, répondit le préfet, vous seriez obligée de n'en sortir que vingt-quatre heures après les autres, puisqu'il est de rigueur que chacun doit y compléter les dix jours prescrits. »

Force fut d'attendre, et, dès le lendemain matin, je me fis annoncer à la jeune princesse, que je vis bientôt apparaître derrière la grille qui séparait les deux pièces où nous venions d'entrer chacune de notre côté. Nous avions de part et d'autre des gardiens appartenant au service du Lazaret. Leurs tristes figures et leurs sombres costumes me reportèrent involontairement à la peste de 1720 et 1721. Ce souvenir contrastait étrangement avec la mission de joie que j'avais à remplir; mais, prenant aussitôt le dessus, je me préparais à remettre aux mains de la jeune fiancée, qui m 'apparaissait toute blanche et rose, les lettres dont la famille royale de France m'avait chargée, lorsque tout à coup, arrêtée dans mon élan par l'un des sévères surveillants dont j'ai parlé, je fus obligée de déposer mes dépêches de l'autre côté de la grille, sur une table, où la princesse les prit. C'était, on le voit, pour éviter tout contact entre elle et moi.

Elle lut vite, et, me jetant ensuite un coup d'œil moitié bienveillant et moitié craintif, elle m'adressa quelques paroles qui me mirent en mesure de lier avec «lie un premier entretien. Devant tant de témoins, il ne pouvait être très significatif; néanmoins j'emportai une bonne impression de cette entrevue.

Mme là duchesse de Berry n'était point jolie, mais •elle avait un ensemble d'extrême jeunesse dans toute sa personne, qui disposait en sa faveur; elle avait dix-sept ans, on lui en eût donné quinze ; ceci expliqua, aux yeux des populations françaises qu'elle dut traverser, le silence timide avec lequel elle reçut les harangues et les démonstrations qui l'accueillirent de Marseille à Paris.

Nous organisâmes mes visites quotidiennes au Lazaret, et le temps qu'elles me laissaient à passer à la préfecture fut employé à mille préliminaires concernant mes fonctions.

Enfin, le jour de la remise sonna. Revêtue d'un habit de cour élégant, suivie de Mmes de Gontaut et de Bouille, précédée des ducsd'Avray, ambassadeur du roi de France, de Lévis, chevalier d'honneur, des comte de Mesnard, marquis de Rochefort, etc., nous partîmes en voiture de gala pour nous rendre de la préfecture à l'hôtel de ville, tandis que la princesse, sa suite de Naples, et l 'ambassadeur du Roi, son grand-père, descendaient du Lazaret en mer, où les attendaient le canot et la marine royale de France. Dans son enthousiasme, la population de Marseille s'était divisée pour fêter partout la royale fiancée. Une partie la suivait en canots, l'autre s'était massée aux abords de l'hôtel de ville et dans les rues que devait, de là, parcourir le cortège.

Installée à son poste à l'heure dite, dans la plus grande salle de l'hôtel de ville, la cour française, ayant à sa tête

son ambassadeur et autour d'elle une masse de personnes admises par droit d'emploi ou par faveur, attendait en silence l'entrée de la cour napolitaine. Le point intermédiaire était une table immense, destinée à recevoir les pièces qui devaient être signées par les deux diplomates.

Je l'ai dit, tout le cérémonial avait été calqué sur celui qui remontait à la duchesse de Bourgogne. C'était une sorte de mise en scène qui, sans antécédents pour nous, ne laissait pas que d'intimider un peu chacun des acteurs.

Enfin, les deux battants de la porte en face de nous s'ouvrirent et laissèrent passage au prince de Scylla, qui accompagnait sa princesse vers laquelle le duc d'Avray s'avança, et, la saluant avec respect, lui déclina la mission qu'il avait reçue à la fois du Roi son maître et de son royal époux. L'ambassadeur napolitain, aidant à l'embarras de la position, répondit aussitôt; ses paroles furent immédiatement suivies d'une pantomime que voici : le duc d'Avray, fort de la ratification qui venait de s'échanger, amena de notre côté celle qu'il venait de saluer comme duchesse de Berry ; et, tandis que la cour de Naples restait immobile à sa place, ainsi que cela avait été convenu à l'avance, nous prenions chacun nos nouvelles fonctions. Les miennes consistaient à me faire d'abord nommer officiellement, avec mes noms et mes qualités, par le duc d'Avray ; mais, cette formalité remplie, celui-ci rentrait pour ainsi dire dans ma dépendance de dame d'honneur, et de ce moment il ne dut rien faire en dehors de ma participation et de ma connaissance.

M 'approchant de Mme la duchesse de Berry, je lui présentai à mon tour toute la petite cour de France, en commençant par le même duc d'Avray, qui, ses fonctions

d'ambassadeur accomplies, reprenait rang simplement parmi nous. Tous les spectateurs de ces divers mouvements ne durent pas y comprendre grand 'chose; moimême je les trouvais étranges, mais je suivais un programme et, généralement, je ne m'en éloignai que le moins possible et quand j'en trouvai certaines parties par trop surannées.

Bientôt, la dame d'atour, comtesse de la Ferronnays, prenant ses fonctions personnelles, fit passer Mme la duchesse de Berry dans un appartement où tous ses vêtements français étaient préparés. On lui fit quitter, jusqu'à sa chemise, tous ceux dont elle était revêtue. La chose terminée, elle reparut dans la grande salle de l'hôtel de ville, où l'attendaient toutes les autorités civiles et militaires. .

Ce fut d'abord dans les rangs de la garde nationale, assemblée ad hoc, que l'on dirigea à pas comptés la voiture de la princesse ; là, elle n'eut à répondre aux immenses vivats qui l'acclamèrent que par des salut s timides, auxquels son air d'extrême jeunesse donnait du prix. Malgré cette inexpérience bien naturelle à son âge et à sa qualité d'étrangère, je crois que sa physionomie et sa petite pantomime furent généralement prises avec faveur, et que, si Ton ne put rien enregistrer de ses réponses durant cette longue traversée de la France, elle y laissa néanmoins un ensemble de sentiments d'intérêt et de confiance dans l'avenir qu'elle ouvrait devant elle.

Si tous les discours qui lui furent si* sérieusement et si pompeusement débités avaient ressemblé à celui du comte de Bastard, qui se trouvait à la tête de la Cour royale de Lyon, elle eût évité les alternatives de la riposte.

« Fille de Saint- Louis » , lui dit-il à la tête de sa compagnie et après s'être incliné profondément devant elle, a donnez-nous des fils qui lui ressemblent. » Il n'y avait rien à répondre à cette espèce de commande.

L'une des premières démarches de Mme la duchesse de Berry devait être, naturellement, le pèlerinage à Notre- Dame de la Garde. Ce fut à pied que, le lendemain, nous gravîmes la montagne sous un soleil brûlant et suivies des autorités ecclésiastiques, civiles, militaires, et d'une foule immense. L'évêque avait précédé Son Altesse Royale. En entrant dans la chapelle, qui n'avait alors pour ornements que l'innombrable quantité de ses exvoto, nous suivîmes l'évêque, qui, s'avançant sur le bord du rocher, bénit solennellement la population entière, prosternée au pied de l'escarpement qui portait la sainte patronne de la ville et du port. Tous les bâtiments étaient pavoises, le bruit du canon se mêlait aux vivats; le ciel, d'un bleu magnifique, semblait protéger cette mémorable matinée ; elle se termina par une promenade en mer qui nous fit voir le joli château Borelli, tout bâti en marbre blanc.

Pressée de vous ramènera Paris, j'abrégerai les détails de notre marche qui, toute triomphale qu'elle était, offrait, dans son mouvement perpétuel, un ensemble assez monotone.

Après une excursion à Toulon, nous revînmes à Marseille d'où nous partîmes pour Aix, où était marquée notre première couchée. Ici recommencèrent les réceptions , etc. Il en fut de même à Avignon , Montélimar et enfin Lyon.

Là nous attendaient encore des fêtes splendides. Des présents magnifiques étaient accumulés chez Son Altesse Royale qui logeait à l'archevêché, et je trouvai à mon

adresse particulière des pièces de velours et des bouquets de magnifiques roses artificielles, produits renommés de cette cité. Ces gracieux présents étaient renfermés dans une immense corbeille de satin vert brodé en argent. Je partageai les étoffes avec Mme de la Ferronnays, mais je gardai longtemps à Paris la corbeille en question) qui orna une des pièces de mon appartement.

Passons sur toutes les réceptions et fêtes de cette grande ville. Je vous dirai seulement que jamais l'attitude et l'exigence du parterre ne m'imposèrent tant qu'au spectacle de circonstance, obligatoire là comme à Marseille. Il faut avoir passé par les représentations officielles pour apprécier l'embarras d'une telle situation.

M. le duc de Berry avait envoyé Garneray, son peintre favori du moment, pour prendre et lui rapporter à la hâte une esquisse de la princesse.

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