CHAPITRE VII (i
Campagne de France. — Respect des envahisseurs pour les propriétés d'Oudinot. — Son râle à la Rothièrc. — Départ de la duchesse de Reggio. — Victor Oudinot blessé à Craonne. — Proposition désespérée d'Oudinot pour rallier les corps français disséminés au fond de l'Allemagne. — Départ de Marie-Louise. — Capitulation de Paris. — La reine Hortense à Rambouillet. — Péripéties du voyage de la duchesse de Reggio. — L'abdication. — Oudinot reconnaît les Bourbons. — Il est nommé ministre d'État. — Mme d* Staël et la comtesse Waleska chez Joséphine. — Visite du Tzar à Oudinot. — Portrait de la duchesse d'Angouléme. — Oudinot pair de France. — Louis XVIII à l'Opéra. — Digne attitude d'Oudinot envers les étrangers. — Il est nommé commandant des grenadiers et chasseurs royaux. — Son esprit de conciliation. — Parodie des émigrés au café Tortoni. — Le Roi servi par les maires à l'Hôtel de ville. — Portrait du duc de Berry. — Oudinot à Metz. — Le duc de Berry dans l'Est. — Son passage à Bar-le-Duc et fêtes en son honneur chez Oudinot. — L'accident de M. Jacqueminot. — Le chevalier de Boufflers.
La France était épuisée; saignée des quatre veines depuis ces dernières années, elle était ce que Ton appelle malade, et personne ne doit la juger sur son attitude accidentelle durant cette fatale période; mais laissons, pour un moment, la nation dans son abattement, d'ailleurs bien motivé, pour revenir à ce qui était alors à ma connaissance sur nos moyens de défense.
J'ai déjà dit que l'ennemi avait passé le Rhin, de Bâle
(i) A partir de l'époque à laquelle est parvenu ce récit, les événements relatifs au maréchal Oudinot et à sa famille sont racontés d'une manière très complète par la duchesse de Reggio. Il serait donc superflu de rien ajouter aux curieux souvenirs inédits qui ont été si souvent cités précédemment : nous nous contentons de les reproduire.
à Coblentz, le 20 décembre 1813; il continua son invasion en occupant la Belgique vers le iw janvier suivant.
Pour faire face à l'Europe coalisée l'Empereur avait, dit-on, trois cent mille hommes sous les armes, mais voici comment ils étaient divisés : environ les deux tiers étaient disséminés dans nos garnisons françaises et dans les places fortes que nous occupions encore à l'étranger; le surplus formait trois armées : celle d'Italie, celle d'Espagne, et enfin celle qui devait défendre le territoire, la seule que l'Empereur pouvait réellement opposer à l'ennemi; elle était d'environ quatre-vingt mille hommes, divisés en petits corps, placés sous les ordres des maréchaux et commandés en chef par Napoléon.
Les premières opérations de l'Empereur le portaient vers Saint-Dizier; il quitta Paris le 25 janvier, coucha à Châlons et, le lendemain, à Vitry, où le maréchal l'attendait depuis la veille ; le maréchal était descendu chez ma mère. De combien de soins elle fut heureuse de l'entourer ! Il passa, avec ma mère et ma tante la chanoinesse, sa dernière soirée de famille pendant ce désastreux hiver ; mais l'orage grondait de si près qu'à peine pouvait-on s'entendre, et, en effet, ce fut le 27 qu'eut lieu, à Saint-Dizier, la première escarmouche avec l'ennemi; l'Empereur l'en débusqua sans peine. Votre père, qui se trouvait commander en ce moment deux divisions de la jeune garde, fut porté en avant et vint ainsi guerroyer en éclaireur jusqu'aux portes de sa ville natale. En le voyant se rapprocher, les habitants de Bar, regardant toujours comme synonymes les noms de victoire et d'Oudinot, se crurent sauvés; mais, rappelé par l'Empereur dans la direction de Brienne, le maréchal dut s'éloigner de suite et faire cesser cette illusion.
N'est-ce pas le lieu de vous dire, mes enfants, que la plupart des généraux étrangers qui, durant cette campagne, se succédèrent dans les parages de Jeand'heurs à Bar, mirent des sauvegardes sur les propriétés de votre père, juste et honorable reconnaissance de sa conduite en pays ennemi ?
Cependant, l'armée commandée par l'Empereur se trouva le 29 devant Brienne, et s'empara du château et de la ville, après un combat meurtrier qui fut éclairé, jusqu'à minuit, par l'incendie de quelques maisons. On se battit à la baïonnette ; les morts et les mourants jonchaient le sol; échappant cette fois à ses chances ordinaires, votre père ne fut pas blessé.
L'Empereur et ses lieutenants ne couchèrent point dans ce château, devenu un champ de carnage; ils y prirent, à la hâte, un repas improvisé pendant lequel on vint prévenir le maréchal que deux jeunes femmes éplorées, se disant ses parentes, venaient d'être trouvées dans les souterrains. « Qu'on les amène ici en les engageant à venir partager mon souper », dit l'Empereur. Alors parurent deux de mes cousines, Mmes de Montangon et du Metz; la dernière, qui venait de se marier, était belle comme un ange ; leurs maris étaient absents du château de Crespy, situé à une lieue de Brienne, lorsque la rumeur publique leur fit pressentir la lutte qui allait s'engager; pensant être plus en sûreté dans le vaste établissement de Brienne que dans leur petit cas tel, elles se hâtèrent de s'y réfugier; elles eurent à peine le temps de s'installer dans les souterrains avant le choc terrible qui eut lieu sur leurs têtes. Non seulement mon mari, mais l'Empereur furent parfaits pour ces jeunes réfugiées dont l'une, Mme de Metz, paya de sa vie, peu de temps après, cette épreuve terrible.
Avant d'aller plus loin, un mot sur la part héroïque (c'est le terme d'un historien célèbre) que votre père prit au combat de la Rothière. C'était le 31 décembre; le maréchal, dans une lutte corps à corps, de nuit, sous un feu épouvantable, fit plier l'ennemi, enleva le village et se retira en bon ordre sur Brienne, ayant ainsi marqué sa place dans l'histoire de cette journée, où trente-deux mille hommes se défendirent contre cent soixante-dix mille.
L'invasion de la Champagne fut particulièrement fatale à Lentilles et à Hancourt. La frêle constitution de ma tante Vély ne résista pas à de telles émotions. Elle y succomba. Mlles de Coucy, dans leur vie comme dans leur mort, devraient inspirer aux plus incrédules une foi solide en un monde réparateur; modèles d'abnégation, de bonté, de courage, de ce courage résigné et silencieux qui est le plus admirable de tous, elles ont passé sur cette terre, pour le bonheur des autres, trouvant tout naturel de n'en point avoir leur part.
Je reviens aux événements qui me touchent d'une manière plus directe.
Mon mari m'avait recommandée aux soins particuliers de M. de la Guéri vière, comme toujours, à ma disposition. Celui-ci s'était délivré de toute inquiétude personnelle en faisant partir sa femme et ses enfants pour sa ville natale, Poitiers, centre d'une famille unie qui les reçut à bras ouverts. Mon beau-frère était mon soutien, mon consolateur. J'aurais pu avoir près de moi les deux enfants de mon mari, Auguste et Élisa, qui se trouvaient en pension à Paris; mais, dans les éventualités d'une guerre d'invasion, le maréchal préférâtes laisser dans les établissements publics, pensant, non sans raison, que là ils seraient plus en sûreté qu'avec moi qui, d'un moment à l'autre, pouvais être appelée à subir les fluctuations de
la guerre ou de la politique. Us n'étaient donc pas sous mon toit, mais je les voyais souvent, et vous savez déjà quel entraînement m'attirait vers cet Auguste que nous avons tant aimé et que nous pleurons toujours.
En dehors du petit noyau de famille, je ne voyais intimement que l'intérieur de M. et de Mme de Sainte- Aulaire ; comme préfet, le mari avait rempli, jusqu'à la dernière extrémité, ses obligations d'administrateur du département de la Meuse ; ballotté par l'invasion, dont il voulait adoucir les charges aux habitants, sans subir de pression de la part de l'ennemi, il avait été obligé de transporter plusieurs fois son chef-lieu hors de Bar, par exemple à Saudrupt, et il ne céda définitivement la place qu'à la suite des événements, quand les alliés furent maîtres de la contrée; il revint alors, au moment du malheur, reprendre ses fonctions de chambellan auprès de Marie- Louise. Sa famille et celle de sa femme étaient nombreuses; elles tenaient aux deux camps, empire et faubourg Saint-Germain. Ils avaient aussi de nombreux amis, et l'ensemble de cette société était distingué dans ses habitudes et dans ses manières; ce fut dans ce centre que je trouvai, au début de mon existence à Paris, mes relations les plus agréables. Mon mari m'avait mise aussi en rapport avec l'excellente famille de la Marre, dont un des membres était le comte Achille de la Marre, un de ses brillants aides de camp.
Depuis la bataille de la Rothière mon mari avait été, presque toujours, opposé aux Russes ou aux Autrichiens, tantôt en défendant les rives de la Seine et tantôt celles de l'Aube; sur ces dernières il s'illustrait à Orsonval le 27 février et devait revenir le 21 mars à Arcis, sur ces mêmes rives, ajouter un nouveau fleuron à sa glorieuse couronne; mais, dans l'intervalle, il fut rappelé sur la
Seine pour y contenir Schwartzenberg; les deux armées étaient en regard et, pendant une inaction de quelques jours, il m'appela près de lui : c'était le 10 mars.
Mais avant de vous parler de cette entrevue, je reviens un moment sur les bords de l'Aube, avec votre père.
Je l'ai souvent entendu parler avec admiration de la bravoure des troupes qu'il commandait. Il en était parfois ému, et faisait passer dans les cœurs les sentiments qui l'animaient. On prenait part à l'action qu'il dépeignait , on marchait avec lui au feu ; mais lorsqu'il s'agissait de la défensive, comme par exemple sur les rives de l'Aube, le narrateur changeait d'accent; c'était toujours de l'admiration qu'il ressentait. Sa parole faisait courir le frisson dans les veines, parce qu'il présentait le tableau de ce carnage tranquille, résultat du sublime effort qui nous fait sacrifier notre vie par devoir.
Sur l'Aube, il n'était plus question de cet élan qui fait affronter au soldat un danger imminent et qui, s'accroissant du bruit et du fracas, arrive jusqu'à l'ivresse et lui fait tenter et exécuter des prodiges, mais bien de ce point d'honneur immuable qui le fait rester impassible au poste le plus dangereux, quand il le faut, pour le salut des autres. C'était, en un mot, ce courage que peignent si bien ces paroles d'un chef à une troupe d'élite : c Vous vous ferez tuer là ! »
C'est dit : c'est entendu sans commentaires par celui qui ordonne, exécuté sans réflexion par celui qui accepte. De ce sublime et pur héroïsme, on peut faire l'application à ce qui se passa entre l'Empereur et votre père, fin de février, près Bar-sur-Aube, et plus particulièrement encore, peut-être, le 21 mars à Arcis. C'est dans cette dernière affaire que le maréchal fut légèrement atteint d'une balle; mais il ne tint compte de cette blessure, qui
disparaissait au milieu des horreurs d'un combat à mort entre quelques milliers de braves et toute une armée.
La plupart des soldats d'élite venaient d'Espagne ; ainsi, après avoir échappé aux épreuves d'une autre guerre, ils venaient arroser de leur sang le sol natal, sans pouvoir faire reculer l'invasion. Le cœur du maréchal saignait en les voyant tomber par centaines autour de lui, et son apparente impassibilité, au milieu de ce carnage, couvrit le mouvement de l'Empereur ainsi que celui-ci l'avait entendu, et retarda la catastrophe finale.
M. Verger, toujours commissaire des guerres et attaché à l'état-major du maréchal, fut chargé par lui de venir me chercher. Par une neige épaisse, je le vis apparaître à neuf heures du matin. « Je viens, me dit-il, de la part du maréchal, vous engager à venir de suite le trouver à Provins; il pense y passer assez de temps pour vous y recevoir durant quelques heures. — Eh bien, envoyez chercher des chevaux et partons; ma voiture est prête, allons ! — Un moment, reprit-il; ayez d'abord la bonté de faire quelques provisions, M. le maréchal meurt de faim. » Je le regardai avec étonnement. « C'est à la lettre, me ditil ; songez donc que la guerre la plus acharnée dévore une même portion de la France depuis six semaines; c'est pitié que de solliciter, même à prix d'argent, des vivres chez une population dépourvue elle-même ; en un mot, nous manquons de tout. » Les misères de la Russie me revinrent en mémoire; penser qu'elles régnaient à vingt lieues de Paris, c'était aussi triste que surprenant. Je ne pus avoir complété, à mon gré, le chargement de ma voiture avant quatre heures ; la neige avait cessé de tomber, elle couvrait le sol, mais elle n'était pas assez épaisse pour dérober à mes regards les ravages du champ de bataille que je parcourais; ce
n'était rien que les maisons démantelées, les arbres coupés, mais je distinguais parfaitement, non loin de la grande route, quelques cadavres gisant encore, tristes restes des combats récemment livrés dans les plaines.
La nuit s'épaississait : M. Verger, silencieux et préoccupé, portait sans cesse des regards inquiets d'un côté à l'autre de la route. Je ne retrouvais rien de son humeur, habituellement douce et calme. Nous marchions bien et nous avions fini par tomber dans cette espèce de torpeur, causée par le mouvement de la voiture et les ténèbres. Nous arrivions à un relais (c'était Nangis) , je pressais de mes vœux l'attelage des chevaux, lorsqu'un homme s'élança vers ma voiture et nous jeta d'une voix grelottante cette question. « Est-ce là la duchesse de Reggio? — Oui », répondîmes-nous en même temps. Je reconnus M. de Bourcet, aide de camp de mon mari.
« Vous n'irez pas plus loin cette nuit , madame la duchesse. M. le maréchal, ayant appris que des partis de Cosaques infestaient la route depuis hier, m'a envoyé en toute hâte vers vous pour vous faire suspendre votre marche. Je ne sais comment j'ai échappé aux éclaireurs russes qui sont semés partout. »
Jugez de ma désolation à ces terribles paroles ! C'était moins la peur des Cosaques, que je voyais cependant en cauchemar depuis des semaines, que le chagrin d'échouer au port et de manquer cette entrevue si désirée et si nécessaire, qui m'accablait.
c Ne vous découragez pas, reprit M. de Bourcet ; venez, madame la maréchale, vous réchauffer à la poste. Là, je vous expliquerai tout. »
Force était de se soumettre. Nous voilà donc, à onze heures du soir, dans la cuisine de cette maison, serrés autour d'un feu à demi éteint.
3oo LE MARÉCHAL OUDINOT.
« Tout n'est pas perdu, reprit l'aide de camp, en voyant mon profond découragement; M. le maréchal attend demain, dans la matinée, un régiment qui passe la nuit ici, et il m'a recommandé de mettre votre voiture dans les rangs de cette brave infanterie ; vous marcherez à son pas et vous arriverez en sûreté : ce n'est qu'un retard de quelques heures ; permettez-moi donc de vous faire préparer un lit où vous pourrez dormir jusqu'au premier roulement de la diane. »
Toute remontée par ces paroles, je refusai le lit et je restai près du feu, qu'on avait un peu ranimé.
Bientôt ces messieurs se mirent à ronfler, tandis qu'en regardant les tisons je songeais à la singularité de ma position. Je reviendrai encore ici sur l'étrange similitude qu'elle présentait avec celle où je m'étais trouvée près de deux ans auparavant, à sept cents lieues de Paris, et j'en étais à quinze lieues au moment présent !
Ce qui avait été dit fut fait : nous partîmes de Nangis avec le régiment. Au point du jour, nous avions six lieues à faire : elles nous prirent six heures ; nous ne vîmes pas l'ombre d'un Cosaque. Cette troupe irrégulière craignait trop notre infanterie pour l'aborder en marche, eût-elle été en moindre nombre.
Aux approches de la ville, ces messieurs firent quitter les rangs pour m'éviter le spectacle de l'ébahissement de la ville à la vue de ma voiture faisant une entrée au son du tambour.
Bientôt je pus embrasser votre père, que je trouvai en parfaite santé, malgré les fatigues, les privations et le chagrin qui ne lui avaient pas fait défaut depuis notre séparation. Je ne remarquai rien de ces alternatives d'accablement et d'irritation qui m'avaient tant affligée lors de la retraite de Russie ; mais c'est qu'alors il était
réduit, par sa blessure, à enregistrer nos malheurs sans y porter sa part de remède , et qu'ici il fallait agir sans répit; c'était ce qui convenait à cette énergique nature. D'ailleurs il était bien loin de regarder la partie de l'Empereur comme perdue ; il admettait la chance de l'occupation de Paris par l'ennemi, mais il pensait que l'Empereur, passant la Loire, s'y maintiendrait assez redoutable pour obtenir des conditions acceptables et conserver la couronne; il espérait que la nation, d'abord démoralisée, finirait par se réveiller d'une apathie qui, jusqu'alors, avait laissé tout faire à l'armée et que, se lassant enfin de subir les maux de la guerre, le réveil du pays serait celui du lion; en un mot, il avait encore foi dans l'avenir.
Mon mari avait souri, non seulement à ma personne, mais au déballage de ma voiture; j'avais dévalisé le magasin du célèbre Chevet, et bientôt pâtés, jambons, poulardes, furent présentés en triomphe à l'état-major que l'on convia à partager cette aubaine. « Il faut que j'appelle aussi un affamé de mes voisins, me dit le maréchal. C'est Macdonald; espérons que le prince de Schwartzenberg nous laissera encore dîner tranquilles aujourd'hui. » Il en fut ainsi; cinq jours se passèrent, pendant lesquels l'ennemi fit le mort, au grand étonnement de l'armée des deux maréchaux. Ce fut au profit de ma halte à Provins; je me fis alors un ami qui me resta fidèle jusqu'au delà du tombeau ; je veux parler de l'excellent maréchal Macdonald , qui vint presque tous les jours, de son quartier général, partager notre dîner.
Vous pensez bien que mes riches provisions ne purent alimenter longtemps les nombreux meurt-de-faim qui avaient d'abord été alléchés par les premiers repas, et bientôt je pus m 'apercevoir moi-même de la pénurie
dans laquelle, à mon grand chagrin, allait retomber le maréchal.
Il m'enjoignit de suivre, de loin, le gouvernement de la régente et de passer la Loire, si telle était- la marche adoptée ; il fut convenu que, dans ce cas, j'irais retrouver ma sœur à Poitiers. Ces bases posées, nous en vînmes aux mille détails qu'un ménage uni doit toujours traiter avec cet accord qui, après la grâce de Dieu, fait la force et le bonheur du mariage.
A peine ma cinquième journée avait-elle commencé à Provins que, sans attendre une attaque de l'ennemi, le maréchal décida mon départ, sans écouter aucune de mes supplications tendant à prolonger mon séjour. Par une sorte de prescience il précipita les apprêts, fit mettre M. de Bourcet sur le siège de ma voiture, me fit escorter durant les premières lieues par un peloton de cavalerie, m'escorta lui-même, à cheval, à ma portière, pendant une demi-heure, puis, sans me prévenir, sans adieux, il tourna bride, prit le galop, et arriva juste pour apprendre que l'ennemi semblait se préparer à un mouvement. Pendant ce temps j'étais rapidement emportée vers Paris.
J'arrivai rue de Bourgogne avant la nuit sombre; je pus encore distinguer, dans la cour, une calèche couverte de boue et qui venait de faire, évidemment, comme moi, un voyage précipité, a Qu'est-ce donc? » demandaije tout émue au concierge. Il hésitait à me répondre. « Eh bien? — C'est M. le comte qui est arrivé blessé. » M. le comte était Victor. Je monte et j'arrive dans la chambre où il s'était établi; il était calme; il commença par me rassurer sur les suites de l'événement; c'était, me dit-il, une balle qui lui avait ouvert la cuisse et la lui avait labourée assez profondément dans une grande Ion-
gueur, mais sans rien fracturer. Il avait reçu cette blessure dans la chaude affaire de Craonne, où la garde impériale avait donné avec son ardeur ordinaire. Rassurée sur les suites de l'événement, je surpris en moi-même une sorte de satisfaction, que je ne témoignai pas, de voir qu'il mettait l'un des nôtres à l'abri des chances terribles de la fin de cette campagne.
J'étais encore près de Victor lorsque arriva un autre mutilé de notre famille ; c'était le général Pajol ; il avait eu un cheval tué sous lui au pont de Montereau ; la chute avait rouvert ses graves blessures de Leipzig et l'avait obligé à venir se soigner à Paris. Quoique bien abîmé, il pouvait circuler, parce qu'il n'avait été atteint qu'au bras et à la main ; le général était accompagné de sa femme; celle-ci avait quitté forcément, au moment de l'invasion, la Franche-Comté, où son mari avait ses propriétés.
Je n'avais plus de nouvelles du maréchal ; je savais vaguement qu'il avait quitté la Seine pour rejoindre l'Empereur sur l'Aube, où s'était livrée, le 21 mars, le rude combat d'Arcis, dont je n'avais pas les détails.
Après le combat d'Arcis, l'Empereur, soit qu'il ait été trompé un moment sur la marche d'un corps ennemi (Wintzingerode) , soit qu'il ait eu une vague pensée de couper aux alliés la ligne du Rhin, s'était reporté vers Saint- Dizier, où il arriva le 28; mais, ayant appris là que le gros de l'armée se portait en masse sur Paris, il changea brusquement ses dispositions pour courir au secours.
Ce fut à Saint-Dizier que, résumant (le 28) cette pensée d'intercepter la ligne du Rhin à l'ennemi, le maréchal soumit à l'Empereur la proposition que voici : il demandait d'être chargé avec son seul corps
d'armée, faute de pouvoir disposer de forces plus considérables, de marcher sur le Rhin en prenant, dans chacune de nos places fortes qui se trouveraient sur son chemin, autant d'hommes et de munitions qu'elles pourraient en fournir, sans trop nuire à leur sûreté, de suivre le même plan pour toutes les places que nous avions encore outre Rhin dans la direction de Vienne.
Cette disposition qui présentait, certes, des difficultés immenses et une grande incertitude quant au résultat, aurait au moins l'avantage de déconcerter un instant l'ennemi, de retarder, d'empêcher peut-être sa marche sur Paris, et en outre pouvait, en relevant le moral des populations, les soulever en masse contre l'invasion. L'Empereur fut un moment saisi par cette pensée; mais, outre qu'il était bien tard, il ne croyait pas pouvoir se priver du corps d'armée du maréchal; il lui demanda s'il voulait tenter cet essai avec la cavalerie seulement. « Non, Sire, lui répondit le maréchal, ce serait alors une guerre de partisans. Je ne puis accepter cette mission. » Mais les heures volaient; on partit pour Troyes à marches forcées, et Ton y arriva le 29... Vains efforts ! On sait ce qui se passa le 30 à Paris ! ! La France était épuisée de longue main, moins peut-être d'argent, car nos pays conquis en fournissaient encore, que d'hommes. Cette dernière pénurie, à laquelle on cherchait à remédier par tous les moyens possibles de recrutement, mettait les familles dans l'abandon et le désespoir. Elles étaient vraiment saignées au cœur. Le pauvre donnait son dernier fils avec le regret de perdre en lui son soutien, et dans les champs c'étaient souvent les femmes et les jeunes filles qui conduisaient la charrue. La culture en souffrait comme les individus. Même désastre dans les villes! Combien de familles se condamnèrent à
une gêne éternelle pour sauver le jeune homme que d'autres mesures finiraient par atteindre! Les grands noms, les grandes fortunes, enfin, tout ce qui pouvait espérer l'indépendance, fut contraint de céder à l'organisation des gardes d'honneur.
Toutefois, le jeune homme sous les drapeaux, quelque éloignement que ses antécédents eussent pu lui inspirer pour le gouvernement, ne voyait plus que l'honneur, et servait avec bravoure et loyauté; mais l'inquiétude, la désolation, le ressentiment n'en restaient pas moins dans les familles; les crêpes dont les campagnes de Russie et Leipzig avaient couvert la France n'avaient pas disparu; des larmes amères coulaient encore. . . On savait qu'en cédant, les années précédentes, quelques-unes de ses conquêtes, l'Empereur aurait évité à la France la guerre d'invasion, qu'un peu plus tard on lui eût laissé la ligne du Rhin, qu'enfin, au moment même où nous sommes arrivés, s'il voulait donner au duc de Vicence (son chargé de pouvoirs au congrès de Châtillon) autant de latitude que ce zélé serviteur en demandait, il obtiendrait encore des conditions supportables pour la paix, la paix! ce cri de tous les cœurs, car, de la gloire, cette nourriture habituelle du pays, la France en avait sa part suffisante.
A Paris, tout prenait un aspect de plus en plus sombre; chacun faisait ses dispositions définitives pour mettre en sûreté personnel et matériel. La plupart de ceux qui tenaient au gouvernement, soit par attachement, soit par devoir, étaient décidés, comme je l'étais moi-même, à suivre les mouvements de la régente ; on faisait épier, du matin au soir, la cour des Tuileries, afin d'y saisir au besoin les premiers préparatifs de départ; bien certaine d'en être informée des premières par la famille de Sainte- Aulaire, à laquelle je devais m'associer, quoi qu'il
arrivât, je me tenais prête, en déplorant toutefois l'abandon forcé des deux enfants en pension et du fils aîné blessé et intransportable. La seule chose qui me rassura pour ce dernier, ce fut la promesse qu'il me fit de se retirer plus tard chez son ami M . Houcard. Nos adieux furent bien tristes!!!...
Enfin, le 29 mars, je fus avertie que les fourgons et les voitures de F Impératrice remplissaient la cour des Tuileries, que c'était probablement sur Blois qu'allaient se diriger Marie-Louise, le roi de Rome et le Conseil de régence. Je m'entendis immédiatement avec la famille de Sainte-Aulaire, et nous arrêtâmes notre départ pour le soir même.
A ce sujet, je ne peux renfermer la réflexion que je fis plus tard avec bien d'autres, c'est que la face du monde entier eût peut-être changé, si la régente, usant alors du pouvoir dont elle était investie et résistant aux têtes perdues qui la dirigeaient, eût attendu l'événement à Paris; en retrouvant au siège du gouvernement la fille de l'empereur d'Autriche, qui donc, parmi les coalisés, eût voulu la chasser, quand ils avouaient que leur plan s'arrêtait à la seule résolution de détrôner l'Empereur, sans paraître penser à un successeur? Ils eussent probablement soutenu la régente ; mais elle abandonna la partie et la perdit ainsi sans retour.
On raconta avec maints détails alors la résistance qu'on nomma instinctive du roi de Rome, qui jeta les hauts cris et se cramponna à tous les rideaux du palais des Tuileries, pour ne point entreprendre, cedit jour, ce qu'on lui présentait comme une promenade, caprice naturel à un enfant de trois ans ; l'on en fit un pressentiment.
L'on savait que c'étaient les corps des maréchaux,
duc de Trévise et duc de Raguse seuls, qui, des hauteurs de Romain ville, devaient défendre la ligne de Meaux; tandis que le roi Joseph remplissait, à Paris, le rôle de généralissime. La route de Versailles était libre, la famille de Sainte- Aulaire était prête; nous laissâmes partir l'Impératrice, sa suite et son escorte, et, vers quatre heures du soir, nous partîmes nous-mêmes pour Versailles, qui devait être notre première station.
Il était nuit lorsque nous y arrivâmes. Nous primes possession de deux chambres contiguës dans une auberge déjà fort encombrée, rue de l'Orangerie ; un triste souper, une nuit agitée, précédèrent pour nous la fatale journée de l'occupation de Paris.
Un bruit incessant et confus annonça, durant toute la nuit, le passage d'un grand nombre d'hommes, de chevaux et de voitures, et bientôt le jour éclaira le plus étonnant spectacle que Ton ait jamais pu avoir sous les yeux. Il nous fixa immobiles à nos croisées ; ce que nous voyions passer, mes enfants... c'était l'Empire! l'Empire ! qui s'en allait avec ses pompes et ses splendeurs ; c'étaient les ministres, tous dans leurs carrosses à six chevaux, emportant, avec leur portefeuille, femme, enfants, bijoux, livrée; c'était le Conseil d'État tout entier, les archives, — les diamants de la couronne, — les administrations, etc. Et ces parcelles de pouvoir et de magnificence étaient entremêlées , sur la route , de pauvres ménages ayant entassé sur une charrette tout ce qu'ils avaient pu enlever des maisons abandonnées par eux au pillage (présumé) qui allait fondre sur la contrée ! Dès le point du jour, le canon avait grondé!
M. de Sainte- Aulaire allait et venait sans cesse; souvent il arrêtait quelques-unes de ces voitures armoriées, remplies de gens qu'il connaissait; mais eux, pour
la plupart, mornes, effarés, ne savaient rien de plus que nous; Ton se battait, nous disaient-ils, aux barrières de Paris ; hélas ! ne l'entendions-nous pas ?
Vers quatre heures et demie parut la fameuse proclamation du roi Joseph. M. de Sainte-Aulaire s'empressa de nous l'apporter; elle tendait à encourager la défense et finissait par ces mots : « Parisiens, je reste avec vous. » Nous finissions à peine la lecture de cette pièce inexplicable, ainsi que vous allez le voir, qu'au milieu du tumulte, toujours croissant, nous vîmes se faire place, non sans peine, un état-major nombreux. Il s'avança lentement, et lorsqu'il fut à notre portée, nous distinguâmes qui?... l'Empereur!... Je le crus du moins — Je poussai un cri perçant de : « Vive l'Empereur ! » en étendant les bras, pensant découvrir votre père dans chacun des officiers généraux qui suivaient. Il fallait que j'eusse perdu la tête pour croire, même pendant un instant, qu'à ce moment suprême je voyais l'Empereur tourner le dos à Paris; mes compagnons de voyage, qui avaient partagé un moment mon hallucination, reprirent plus vite que moi leur présence d'esprit, et me tirèrent promptement d'erreur : ce n'était point l'Empereur, mais bien son frère Joseph, qui lui ressemblait, et qui abandonnait la ville presque au moment où il venait d'y proclamer sa présence fidèle; il quittait, lui, après avoir dit : « Battez- vous. »
M. de Sainte-Aulaire recueillit l'ensemble de la capitulation ; elle venait d'être signée par le duc de Raguse, qui avait fait une vigoureuse défense. Hélas ! pauvre maréchal! Pourquoi son histoire ne s'est-elle pas arrêtée là?
II était huit heures, lorsque, quittant l'auberge où nous venions de passer une si affreuse journée, nous nous joignîmes à la colonne interminable dont j'ai parlé. Le
pêle-mêle sur la route, par une obscurité complète, était effrayant. Nous atteignîmes Rambouillet vers deux heures du matin; force était de faire souffler nos chevaux et de les faire manger si nous le pouvions ; mais l'agglomération était telle qu'on ne s'y reconnaissait pas. Cependant M. de Sainte- Aulaire parvint à se frayer un passage pour gagner le château et s'informer qui, parmi les puissances en retraite, pouvait s'y être arrêté, et bientôt il vint nous dire que la reine Hortense s'y était réfugiée depuis la veille, que déjà elle se préparait à partir, et il nous proposa de nous conduire de suite près d'elle. Faute de tout autre gîte,' nous étions restés dans nos voitures, au milieu d'une foule compacte de gens et de chevaux ; ce ne fut pas sans grand'peine que notre guide put nous frayer la voie; mais enfin nous atteignîmes les portes du château, et bientôt celles de l'appartement de la princesse. Je la connaissais peu, mais en de telles circonstances, l'on était en dehors de toutes les coutumes. Nous entrâmes d'abord chez Mlle Cochelet, sa lectrice et sa confidente ; elle se levait et nous reçut à moitié vêtue. A peine étions-nous entrés qu'elle se mit à pousser les hauts cris, non seulement sur la situation générale, mais sur quelques actes particuliers, et notamment sur la retraite du roi Joseph. « Le croiriezvous? disait-elle, il est venu tranquillement souper ici. Souper, après une telle journée ! »
Nous passâmes ensuite chez la Reine; moins expansive que Mlle Cochelet, elle laissait cependant deviner toutes les craintes, les amertumes et les reproches de son cœur. Ses deux fils, âgés de quatre et six ans environ, déjà éveillés et habillés, jouaient autour d'elle; c'était pour les soustraire aux événements de Paris qu'elle avait quitté l'impératrice Joséphine, sa mère,
3io LE MARÉCHAL OUDINOT.
dont elle était vivement inquiète, surtout depuis qu'elle venait d'apprendre que, sans la prévenir, Ton avait fait sauter le pont de Neuilly, dans l'intérêt de la défense de Paris. « Elle est donc seule à la Malmaison ! » disait la Reine au désespoir.
Pendant cet entretien, qui avait lieu dans une grande chambre mal éclairée par le jour qui se levait à peine et des bougies qui s'éteignaient, on voyait des femmes de chambre éplorées hâter les apprêts de la fuite de cette princesse, que je ne devais plus revoir.
Nous regagnâmes, non sans peine, la ville ; le jour qui était levé éclaira la scène la plus tumultueuse.
Bientôt chacun se remit en voyage ; l'on ne se dit ni adieu, ni au revoir; c'était une déroute, hélas ! Chacun pour soi. J'avais perdu, dans la bagarre et l'obscurité, mon piqueur et sa monture; en vain je fis chercher appeler; rien. Je m'éloignai d'autant plus désolée de cet incident que, résolue à suivre dans ces premiers moments les plans et la marche des Sainte-Aulaire, j'allais me jeter avec eux dans les terres, et enlever ainsi à mon domestique la chance de retrouver ma trace. Que faire, pourtant? Il fallait marcher !
Nous arrivâmes dans la journée à Liou ville, vieux château appartenant à mes compagnons de voyage; la partie de la Beauce où il se trouvait n'avait encore été troublée par aucune nouvelle des événements que nous venons de narrer.
Nous fûmes reçus à Liouville par la comtesse Victor de Juigné, sœur de Mme de Sainte-Aulaire; quoique n'ayant pas ses opinions politiques, elle ne nous en reçut pas moins avec une exquise politesse, mais froide. La chute de l'Empire, il faut le dire, était pour le moment l'objet de tous les vœux, mais on n'était pas
obligé de s'expliquer, et chacun resta sur la réserve. Après un dîner maigre (nous étions dans la semaine sainte) on se retira dans ses appartements, assommé sous le double poids des fatigues morales et physiques subies durant les vingt-quatre heures qui venaient de s'écouler.
J'étais jeune, je dormis jusqu'au moment où un radieux soleil vint frapper mes yeux. Je me levai, ne sachant quelle heure il était. Mes croisées donnaient sur un vieux parterre, mal tenu, borné par d'anciennes et mousseuses charmilles. L'on n'entendait que le chant des oiseaux; le printemps commençait. Ce calme apparent tranchait si vivement avec l'orage intérieur qui s'était réveillé avec moi, qu'il augmenta ma désolation. Quand la tempête est dans le cœur, il la faudrait partout.
Aucune nouvelle politique ne vint diminuer la pesanteur de cette journée. Quelques fuyards, amis ou parents de la famille de Sainte- Aulaire, vinrent leur demander asile, mais ils n'en savaient pas plus que nous.
Il était impossible de prolonger notre séjour à Liouville ; nous avions donné là un jour de repos à nos chevaux, et le 1" avril, notre caravane prit la traverse pour gagner la grande route de Chartres.
Nous arrivâmes dans cette ville vers le milieu de la journée et nous fûmes frappés d'étonnement de voir toutes les portes et fenêtres fermées et l'absence totale d'habitants dans les rues. Une auberge de routiers seule était ouverte; nos voitures y pénétrèrent, et bientôt nous fûmes réunis dans une grande chambre, que je verrai toute ma vie. M. de Sainte- Aulaire nous y enferma et fut de nouveau aux informations. L'on venait de nous dire, dans la maison, qu'on se battait à peu de dis-
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tance de la ville, et que bientôt on saurait à quoi s'en tenir sur la disposition des troupes, parce qu'on était en observation sur le clocher de la cathédrale, point très culminant, comme chacun sait. Si notre anxiété fut vive, elle ne fut pas de longue durée ; citait une fausse alerte causée, nous dit-on, par l'explosion d'un convoi de poudre qui avait sauté à quelques lieues de là. La terreur répandue partout en avait fait une bataille rangée. Nous n'eûmes jamais une explication bien catégorique de cet incident, mais je ne pouvais plus tenir à ces alternatives; assurément, je n'espérais dans un tel moment le calme ni du corps ni de l'esprit ; mais ce que je voulais, c'était rassurer ma conscience en me plaçant, le plus tôt possible, dans la situation qui m'avait été indiquée par le maréchal, c'est-à-dire mettre la Loire derrière moi. Je voyais la famille de Sainte-Aulaire hésitante dans sa marche; par mille motifs, j'étais désolée de me séparer d'elle; mais, dès le même soir, je lui fis mes adieux et continuai ma route sur Tours.
Cependant, je cheminais craintive, n'ayant d'autre secours masculin que mon cocher, lequel était depuis trois mois seulement à mon service.
Ces pensées et tant d'autres rendirent bien terrible cette première marche; mais, entre tous les périls que j'entrevoyais, il fallait choisir; je suivis donc mon chemin. Vers deux heures du matin, le cocher m'annonça que les chevaux ne pouvaient aller plus loin. Nous étions dans un village; je l'autorisai à frapper à la première enseigne. L'on m'ouvrit bientôt une chambre quelconque et je grimpai sur un lit qui touchait au plafond. Au jour, j'étais prête; mais quand l'on me demanda pour ce temps d'arrêt soixante-douze francs, je m'arrêtai tout court, et, regardant en face la vieille sorcière qui voulait m'é-
corcher ainsi, je lui demandai la note détaillée : « Nia pas besoin de note, vous paierez trois louis, comme vient de le faire la princesse de Neuchâtel. — Soit, mais j'ai la fantaisie de savoir le prix des denrées dans ce pays et je veux une note; quand je l'aurai, j'irai faire une petite visite à votre juge de paix. » Cette note, elle me l'apporta, elle montait à vingt-sept francs; là-dessus, je partis heureuse de m'en être tirée ainsi, tout en me reconnaissant encore volée.
Par compensation, j'ai à vous parler immédiatement de ma bonne Mme Raymond, hôtesse des Trois Monarques à Châteaudun. Je descendis chez elle vers midi, et, en dételant ses chevaux, le cocher me déclara qu'ils ne pourraient faire un pas de plus dans cette journée. C'était désespérant; mais qu'aurais-je gagné à les tuer, alors que tout autre moyen de transport pouvait me manquer entièrement? Il était évident que j'étais la dernière fugitive qui osât se hasarder sur un terrain qu'on s'attendait à voir envahir d'heure en heure par les alliés. Tous les passages semblaient avoir cessé depuis la veille. «c Ah! mon Dieu, dis-je à la bonne hôtesse, qui, les poings sur les côtés, me regardait avec tristesse en me donnant ces renseignements, et si l'ennemi arrive pendant que je serai chez vous? — Eh bien, je vous cacherai; fiez- vous à moi, petite dame, et commencez par me remettre toutes ces bottes rouges qu'il ne faut laisser voir à personne. » Elle m'installa dans la meilleure de ses chambres, fut renfermer mes écrins et revint chercher à me consoler. « J'en ai bien vu des chagrins depuis trois jours, reprit -elle; pourquoi donc êtes-vous si en retard sur cette route? » Je compris alors le tort que j'avais eu de passer vingt-quatre heures à Liou ville ; mais que l'on se reporte à mes habi-
tudes d'entourage, de patronage, et Ton comprendra peut-être que, dans mon ignorance des événements, j'aie hésité à quitter mes amis de Sainte-Aulaire pour me livrer seule, ainsi que je Tétais alors, aux chances de cette fuite.
Le lendemain matin un grand tumulte venait de se faire entendre sous mes fenêtres ; il y avait du nouveau et bientôt je vis entrer chez moi un officier de dragons visiblement ému; je ne le connaissais pas. Son détachement, qui venait d'entrer dans Châteaudun, parcourait les rues au galop. « Je viens, me dit-il, d'apprendre à l'instant qu'un parti ennemi allait tomber sur cette ville, et que la femme du maréchal Oudinot était dans cette auberge, seule et sans défense; je suis venu me mettre à sa disposition. »
L'affreuse terreur qui s'était emparée de moi ne paralysa pas ma reconnaissance; mais l'officier ne me donna pas le temps de l'exprimer. « Si vous m'en croyez, madame, me dit-il, vous partirez sans délai; devant vous, la route est encore libre, c'est évident, et nous saurons bien ici arrêter l'ennemi assez de temps pour vous faciliter le moyen de gagner une retraite plus sûre. »
A l'obligeance, au dévouement de cet homme, se mêlait une exaltation prodigieuse, qui finit par éclater en ces mots prononcés avec rage : « Ah ! madame la maréchale, tout est fini pour l'Empereur et pour l'armée, c'est un roi en jupons qui vient nous gouverner... »
J'étais stupéfaite, j'ignorais qu'en effet une croyance, aussi absurde qu'elle était peu répandue, avait ainsi revêtu, dans les imaginations, le roi LouisXVIII. « Mais, partez, partez! » me dit l'officier. Éperdue, je montai en voiture en le remerciant de mon mieux. J'ai su son
nom et je l'ai oublié ! Je suis confuse d'avoir à faire cet aveu.
Dans des dispositions que vous pouvez deviner, je continuai ma route sur Vendôme, où j'arrivai le même soir. J'allais me coucher dans une auberge qui me semblait assez calme, lorsque le comte de Sainte-Aulaire, forçant ma porte, me confirma que la route qu'il venait de suivre derrière moi était encore libre et que mes bons dragons n'avaient pas eu à tirer leurs sabres.
Le voyageur m'apprit, avec une émotion bien partagée par moi, l'entrée à Paris de l'armée coalisée ! Les détails manquaient encore, cependant le nom des Bourbons était déjà prononcé, et l'on savait l'Empereur à Fontainebleau avec sa garde. L'alternative qui résultait de ces événements était de nature à confondre un jugement plus expérimenté que le mien. L'Empereur vaincu et détrôné , ceci révoltait ma croyance ; l'Empereur soumis me semblait plus impossible encore, et du chaos de mes pensées, ce qui sortait le plus clair et le plus probable était toujours sa retraite derrière la Loire et, par suite, une défense à laquelle j'associais naturellement le maréchal. Donc je devais continuer ma route et passer sur l'autre rive. Ma sœur m'attendait à Poitiers, dans la famille de son mari; mais je résolus de m 'arrêter préalablement à Tours, pour y attendre quelques détails. J'y arrivai le lendemain et descendis à l'hôtel du Faisan, situé au milieu de la Grande Rue.
Il était fort tard, je me couchai remplie d'émotions, mais je pensais, avec une sorte de consolation, qu'au moins pour le moment on ne devait pas se battre. Toutefois, ce n'était qu'une conjecture, et ma première action du lendemain fut d'écrire au préfet, qui était alors le comte de Kergorlay, pour lui demander en confiance,
quoique je ne le connusse pas, la communication des événements, que lui devait connaître. J'implorais sa compassion pour mes angoisses relatives au maréchal; je ne reçus aucune réponse.
L'hôtel où j'étais descendue représentait le bruit et le mouvement d'une ruche d'abeilles. J'écoutais avec tristesse ce bourdonnement, lorsque ma femme de chambre vint m'annoncer qu'un chasseur, galonné d'or, venait au nom de son maître me demander un moment d'entretien. Quel était ce maître ? Rien moins que Fouché, que je n'avais jamais vu ! Sans avoir eu le temps de me préparer à une rencontre si prochaine, je le vis entrer. Quelle étonnante figure ! Cheveux, sourcils, teint, yeux, tout me sembla de la même nuance. A peine assis, il me demanda des nouvelles de mon mari. « Hélas ! luidis-je, j'en attends de tous ceux que je vois, de vous, monsieur le duc. — Eh ! quoi, madame, vous arrivez et vous n'êtes pas plus instruite que nous tous, réfugiés ici depuis deux ou trois jours ?» Je lui expliquai alors les causes de mon retard. Désappointé de ce que la dernière arrivée ne lui apprenait rien, il sembla accablé. Son étrange regard se promenait inquiet dans l'étendue de ma chambre. Enfin, reprenant la parole, il me demanda en hésitant ce que ferait le maréchal dans les circonstances du moment. « Suivra-t-il la fortune de l'Empereur, le pensez-vous, madame? ou, si l'Empire s'écroule, se rattachera-t-il à un nouvel ordre de choses ?» La question était ardue ; ma réponse fut bien simple : « Comme toujours, lui dis-je, sans que je connaisse les événements accomplis, ni que je puisse lire dans l'avenir, je sais que le maréchal, partant d'un principe immuable, se laissera guider uniquement par l'honneur, le devoir et l'amour de son pays ; je ne puis vous en dire davantage. » Là-dessus, il me salua
très profondément et se retira. Je ne l'ai jamais revu.
Cependant , je sentais la nécessité de communiquer avec les réfugiés qui se trouvaient dans ma situation à Tours, et je me rendis d'abord chez la maréchale Masséna, envers laquelle mon mari m'avait toujours obligée à être prévenante, comme étant ma très ancienne. Elle m'accueillit au mieux, s 'identifiant à ma situation et gémissant beaucoup pour moi et surtout pour elle de la crise du moment. Puis, tout à coup, elle me dit : « Savezvous que nous pourrions bien errer des mois entiers à la suite de l'Empereur et de l'armée, avant que la crise soit décidée? Je l'ai prévu et me suis précautionnée; combien avez-vous pris d'argent? Moi j'ai soixante mille francs en or dans la cave de ma voiture. » J'éludai la question, ne me trouvant point obligée d'établir que je ne possédais juste que l'intérêt d'une année de soixante mille francs.
Je vis aussi Mme de Marescot, puis Mme Marchand, femme de cet intendant militaire dont je vous ai parlé. L'hospitalité de cette dernière fut charmante. Nous étions dans la semaine sainte; c'est vous dire que l'église m'était de ressource, et néanmoins je succombais parfois sous le lourd fardeau de l'incertitude la plus complète. Je sentais que d'immenses événements s'accomplissaient, qu'ils devaient être, pour mon mari et pour mon pays, d'une importance fondamentale, et rien de positif n'arrivait jusqu'à moi.
Nous avions ainsi passé plus d'une longue semaine, lorsqu 'enfin, un matin, le préfet fit tout à coup l'émission d'une nuée de journaux, matière inconnue depuis longtemps. Ils étaient imprimés sous le règne du gouvernement provisoire et livraient à nos esprits avides le détail des événements qui s'étaient accomplis depuis le 30 mars !
En lisant, à tant d'années de distance, cette période de notre histoire, mes enfants, vous vous étonnez de la rapidité et de Timportance des catastrophes qui y sont renfermées ; jugez donc ce que dut produire cette révélation sur les contemporains et particulièrement sur ceux dont les intérêts les plus chers et les plus directs étaient en jeu !
Le nom de votre père n'était pas encore prononcé, mais il me semblait indubitable que son ralliement au nouveau gouvernement serait la conséquence de la liberté qui lui était rendue par l'abdication de l'Empereur.
Dans ce dédale d'étonnements, de regrets et d'espérances de la réalisation d'une paix si vivement souhaitée, je restais interdite, confondue; mes opinions se combattaient entre le culte traditionnel qui m'avait été inculqué dans mon enfance pour la famille des Bourbons et mon enthousiasme de jeune fille et de jeune femme pour l'Empire. D'ailleurs, mes tendances personnelles devant être soumises à celles de mon mari, ma tête était en feu entre tant d'agitations et d'incertitudes. La journée se passa dans cette fièvre morale ; mon inexpérience paralysait chez moi Faction du moment ; mais bien d'autres que moi restaient confondus et indécis. Je ne sais dans quelle résolution je me couchai; dans aucune, je crois; mais ce que je me rappelle, c'est qu'au point du jour on frappa vivement à ma porte et, avant que ma femme de chambre eût été arrivée, il s'établit entre l'homme du corridor et moi le colloque suivant : >»»
« Qui êtes-vous ? m'écriai-je. — Vergé, me réponditon. — Oh ! monsieur Vergé, où donc avez-vous laissé mon mari ? Parlez, parlez ! — M. le maréchal est revenu de Fontainebleau à Paris, après l'abdication de l'Empereur; il a reconnu le gouvernement des Bourbons, représenté par le gouvernement provisoire. La paix est faite,
tout est fini; M. le maréchal, bien inquiet de vous, madame, m'a ordonné de suivre cette ligne-ci, sur laquelle il vous supposait, jusqu'à ce que j'aie eu le bonheur de vous retrouver. »
D'après l'exaltation de mes idées, vous devez vous attendre à l'impression que me firent ces paroles. Je partis aussitôt.
En descendant de voiture, toute haletante, rue de Bourgogne, je fus bien désappointée de ne pas y trouver mon mari, qui était allé à la rencontre de M. le comte d'Artois. Nous étions en effet au 12 avril 1814.
Objet des adorations de son parti*, ce prince était, dans l'imagination de tous ceux qui le composaient, comme un de ces héros, beaux et bons, des romans et des contes de fées. Ma mère et mes tantes, qui cependant ne l'avaient jamais vu, m'en avaient toujours parlé sous cette impression. On pleurait en prononçant les noms de Louis XVI , de Marie- Antoinette, du malheureux petit Dauphin , de Mme Elisabeth, tous morts sous la hache ou sous l'affreux régime de la Terreur; l'on vantait tout ce que l'on savait de Monsieur (depuis Louis XVIII), mais, quand on parlait de M. le comte d'Artois, c'était toujours pour ajoutera ce nom quelque gracieux souvenir. Toutes ces réminiscences, endormies par le temps et éclipsées d'ailleurs par la brillante période qui finissait, se réveillaient en moi; je pensais à la joie de ma mère, à celle de toute ma feAûlle, et je n'en attendis que plus impatiemment le maréchal, pressée que j'étais d'asseoir enfin mes idées sur sa position personnelle et la manière dont il la prenait. Il revint enfin, gagné par le charme de celui qu'il aima sincèrement et servit non seulement d'action, mais autant que possible de son expérience des choses en France.
Ainsi que je l'ai dit, il revint satisfait du frère et de l'héritier présomptif de Louis XVIII. Ce prince avait été très bien accueilli et parfaitement accueillant généralement; la réception qu'il fit personnellement au maréchal fut charmante , et celui-ci, qui n'avait quitté l'Empereur à Fontainebleau qu'après son abdication et après avoir reçu, ainsi que ses collègues et frères d'armes, l'invitation de se rallier, pour le bien du pays, au nouveau gouvernement, le maréchal, dis-je, agissait avec liberté de conscience et dégagé de toute arrière-pensée en acceptant les avances du nouveau pouvoir. Oui, car il était resté dévoué corps et âme et jusqu'au dernier moment à celui qui venait de finir; militairement parlant, il lui donna d'amers regrets et, comme l'un des lieutenants les mieux traités par l'Empereur, il ne cessa de lui conserver hautement des souvenirs de reconnaissance pour ce qui lui était personnel, et d'admiration pour ses hauts faits; et ceci à travers les ingrates clameurs qui rarement, mais parfois cependant, se sont élevées de l'armée et dans le plus fort des récriminations passionnées.
Votre père fut immédiatement nommé, par Monsieur, ministre d'État faisant partie du Conseil. Il passait beaucoup de temps aux Tuileries et ne rentrait que pour être assailli par d'interminables audiences ; il était le point central d'intérêts bien divers qu'il cherchait à servir. C'étaient ceux de l'armée, ceux du parti royal et ceux des émigrés. Ceux-ci s'adressaient à lui avec une confiance appuyée sur un passé bien honorable. Dans les victoires de l'armée républicaine sur l'armée de Condé, votre père, tout en agissant selon son devoir, n'oubliait pas qu'il combattait des Français et adoucissait, par des procédés exceptionnels peut-être, les rigueurs, de la situation. Je ne citerai qu'un seul fait à l'appui : deux
cents prisonniers furent envoyés par lui au terrible pouvoir qui pesait alors sur la France pendant les luttes lamentables.
Le maréchal les fit partir, parce qu'il le fallait, mais sous l'escorte de quatre soldats et d'un caporal.
Vous devinez la suite. Ainsi, comme je crois vous l'avoir dit, les émigrés, à commencer parles membres de la famille royale, avaient dans le maréchal une confiance particulière, confiance que d'autre part l'armée inquiète sur son sort, dans ces premiers moments, conservait à celui qu'elle s'était plu à nommer le Bayard moderne. Il en résulta que notre petit hôtel de la rue de Bourgogne ne désemplissait pas.
Les événements et les obligations s'accumulaient pour mon ménage. Il était question d'aller faire une visite aux Tuileries au lieutenant général du royaume, Monsieur. Toutes les têtes féminines de Paris se préoccupèrent immédiatement de cette démarche à faire et de la toilette qu'on adopterait. Le prince avait fait annoncer qu'il recevrait toutes les dames; la chose fut prise tellement à la lettre qu'il y avait une confusion inconcevable dans cette réunion, où l'on vit, dit-on, jusqu'à la Montansier, celle qui donna son nom à l'un des petits théâtres de cette époque.
La marquise du Roure nous avait confié que, devançant l'entrevue qui allait avoir lieu, elle était allée, avec quelques autres de ses contemporaines, se placer je ne sais où, sur le passage de Monsieur, lequel frappé de leurs démonstrations, les avait accueillies avec sa grâce habituelle; si bien que chacune s'était dit : Il me reconnaît.
Le soir du cercle de Monsieur, elle pilota très bien la troupe de jeunes femmes qui s'étaient placées sous sa direction .
Je me sentais émue; je pensai beaucoup à ma mère...
Les agitations des dames royalistes de cette époque sont indescriptibles! et elles eussent été bien touchantes, si, à côté de leur joie, elles n'eussent laissé percer parfois de l'acrimonie contre le parti vaincu; mais ce ne furent pas Mmes du Roure et de Sainte-Aulaire qui en agirent jamais ainsi. Cependant la chaleur, le bruit et l'agitation semblaient être arrivés à leur comble dans les salons que nous remplissions, lorsqu'un redoublement de clameurs nous apprit que le prince s'approchait. Je me haussai sur la pointe des pieds et j'aperçus cette tête très noble, s 'inclinant sans cesse gracieusement. Enfin, le voilà devant nous. Il fut parfaitement aimable pour Mme du Roure qui me nomma. A mon nom, il marqua un prompt mouvement d'intérêt, s'approcha vivement de moi et me dit sur la réputation du maréchal de telles paroles que ma voix, remplie de larmes, put à peine se faire entendre. Mais le bon prince me comprit, et il m'a dit bien des fois depuis que mon émotion était venue ajouter à l'effet favorable que lui causait ce nom nouveau, si marquant et si pur. Quant à moi, je sentis pour Charles X, dès cette époque, le commencement de cette vénération et de cette confiance qui s'accrurent naturellement par la connaissance que, plus tard, je pris de son caractère, lorsque j'eus à remplir ma sérieuse mission près de sa belle fille.
Dans ce moment où nos devoirs se compliquaient de toutes parts, il en fut un qu'une mort bien regrettable me laissa juste le temps de remplir. Je voulais voir l'impératrice Joséphine, restée à la Malmaison, où l'on avait su la faire respecter à travers la tourmente. J'y fus un matin avec Mme de Sainte-Aulaire. On nous introduisit dans le salon attenant à la galerie où la princesse était renfermée,
nous dit-on, avec Mme de Staël. L'ennemie personnelle de l'Empereur avait probablement trouvé de bon goût de faire acte de présence en ce moment à la Malmaison. L'action était bonne en elle-même, si la femme de génie n'eût trop voulu l'exploiter au profit de son étude du cœur humain, et vous en jugerez peut-être ainsi par ce qui va suivre.
Quand l'Impératrice et Mme de Staël parurent, nous trouvâmes à la première un air très agité et très ému. Mme de Staël traversa rapidement le salon, salua et sortit. Il faut vous dire que, pendant la conférence, on avait introduit dans le salon, entre Mme de Sainte- Aulaire et moi, une troisième personne qui n'était rien moins que la comtesse Waleska, cette Polonaise à laquelle, disaiton, l'Empereur s'était si tendrement attaché durant la campagne de 1806. Ces deux femmes, dont l'une avait détesté l'Empereur, que l'autre avait peut-être trop aimé, entraînées par la même impulsion près de l'épouse répudiée, c'était, vous en conviendrez, ou un étrange rapprochement, ou un étrange contraste ; mais la bizarrerie et la force des événements expliquaient tout. Joséphine, d'ailleurs, ne nous laissa pas le temps de méditer sur cette singulière rencontre ; après avoir répondu au salut d'adieu de Mme de Staël, elle s'approcha rapidement de la cheminée où nous étions toutes trois réunies en silence, et sans préambule nous dit : « Je sors d'un bien pénible entretien; croiriez-vous qu'entre autres questions qu'il a convenu à Mme de Staël de m'adresser, elle m'a demandé si j'aimais encore l'Empereur ? Elle semblait vouloir analyser l'état de mon âme en présence de cette grande infortune... Moi,... qui n'ai jamais cessé d'aimer l'Empereur à travers son bonheur... serait-ce aujourd'hui queie me refroidirais pour lui ? »
Si telles ne sont pas à la lettre les paroles de l'Impératrice, c'est au moins bien exactement le sens de ce qu'un sentiment vif et profond lui faisait dire; elle parlait d'abondance et comme sûre de nous; elle était pourtant en présence d'une ancienne rivale. Celle-ci s'exprima peu. Était-ce embarras ou indifférence? Je ne le sais; elle alla, dit-on, à l'île d'Elbe, mais elle finit par épouser le général Ornano.
Déjà l'Impératrice était bien souffrante; la tête entortillée dans un grand schal d'Angleterre, elle était rouge, oppressée et se plaignait d'un catarrhe. On le voyait, le corps et l'âme souffraient à la fois. Ce fut presque toujours elle qui parla avec un abandon que lui inspira probablement la sympathie qu'elle [put lire tant sur le visage de Mme de Sainte-Aulaire que sur le mien, et, quand elle se retira, ce fut en nous faisant promettre de revenir dfner avec elle le dimanche suivant. Hélas ! alors elle était morte ! . . Elle emporta bien des regrets. J'ai entendu dire au roi Charles X, qui était allé lui faire une visite, qu'il aurait continué avec un grand intérêt des relations fréquentes avec cette excellente princesse.
Les impressions de tous les genres, je l'ai dit, se succédaient sans interruption. Peu de jours après, le maréchal rentra un soir en me disant que j'eusse à me préparer pour le lendemain à recevoir l'empereur de Russie, qui s'était annoncé.
Les souverains étrangers que le maréchal avait vus à Paris lui avaient tous témoigné le souvenir qu'ils gardaient de sa loyale et humaine conduite dans leurs États, lorsque nous les avions occupés en conquérants ; mais il y avait une tendance particulière qui rapprochait Alexandre d'Oudinot.
Grande fut mon agitation à cette nouvelle. Mon mari
fit convoquer son état-major et tout ce qu'il put réunir d'éclopés par la guerre, dans ses intimes, et, à bien dire, la plupart de ceux qui se rangèrent avec lui au haut de l'escalier, pour recevoir l'Empereur, étaient plus ou moins mutilés. Ainsi, depuis Montereau, le général Pajol avait le bras en écharpe; depuis Craonne, Victor marchait avec des béquilles; M. de Xaintrailles était plié en deux par suite d'un coup de lance dans les reins; M. Jacqueminot boitait encore fortement, ainsi que le général Pactold, (l'un de nos convoqués) ; en un mot, l'assemblage était frappant ; aussi produisit-il son effet.
Avec une grâce exquise, qui ne le quittait jamais, l'Empereur m'offrit la main pour me ramener au salon, où tous les estropiés nous accompagnèrent. Bientôt ils se formèrent en cercle et le maréchal les nomma successivement. A chacun furent alors adressées des questions de détail, pleines d'un intérêt visible. « Messieurs, leur dit l'Empereur en finissant, cette guerre vous a bien maltraités; mais si de notre côté nous avons acquis quelque habileté, à qui le devons-nous ? Oui, les terribles leçons que vous nous avez données nous ont à la fin profité. » En prononçant ces charmantes paroles, l'Empereur s'était assis, en invitant chacun à en faire autant.
Il continua sur le même ton, en reprenant les choses aux dernières campagnes, nous faisant toujours une large part de gloire, et nous fascinant à tel point, par sa parole élégante et chevaleresque à la fois, que nous, vaincus et mutilés, nous nous sentions sous le charme du vainqueur. C'est qu'il était magnanime et sincère, ce prince, et que l'accord parfait de son langage avec sa belle physionomie et les inflexions de sa voix portaient la conviction dans les esprits.
Cette mémorable visite, qui s'était prolongée pendant
environ une heure, laissa à chacun de précieux souvenirs. Quand l'Empereur se retira, il trouva pour escorte un peloton que le maréchal avait fait demander à la première division militaire ; le premier aide de camp du maréchal avait ordre de le commander en restant à la portière de l'Empereur.
Les Bourbons se présentaient véritablement comme un gage de paix; c'est à ce titre qu'ils furent acceptés par la généralité, qui, ne les connaissant pas, les accueillit comme la branche d'olivier, symbole qui éloignait toute idée de guerre.
Ils furent reçus par la minorité avec l'enthousiasme de cœurs ayant conservé religieusement le souvenir du passé. Ces sentiments étaient le partage particulier de certaines provinces de France, et plus particulièrement encore de certaines familles; au total, c'est un mensonge de l'esprit de parti d'avoir présenté les Bourbons comme ayant été imposés par l'étranger. Cette phrase perfide, répétée à satiété depuis tant d'années, est donc dénuée de sens et de vérité.
La bonne grâce, si influente partout et notamment dans notre impressionnable pays, la bonne grâce, dis-je, du lieutenant général , à son arrivée , avait commencé d'abord à bien disposer les esprits. Bientôt après courut le bruit de la promulgation d'une charte, qui aurait été longuement méditée par Louis XVIII, d'après les constitutions anglaises et dont ce prince apporterait les bases. De ce moment, chacun tourna ses idées, ses combinaisons et ses espérances vers cet horizon, et l'on attendit impatiemment l'arrivée du Roi.
L'on venait aussi d'annoncer, comme prochaine, l'entrée de M. le duc de Berry. Devançant le Roi son oncle, il avait débarqué à Cherbourg, d'où il venait à petites
journées, recueillant, de ce côté, les hommages de la population.
Le général de Lorencez commandait à Cherbourg ; ce fut la première autorité militaire qui reçut le prince. Il l'accompagna à Paris, et nous parut subjugué par la franchise, la bonté, l'esprit et jusqu'à l'extrême vivacité de M. le duc de Berry, lequel, de son côté, n'avait pas voulu se séparer du général durant le trajet. Ils avaient voyagé de fête en fête ; le prince avait la tête réellement perdue de bonheur; aucun pressentiment ne venait arrêter les élans de ce cœur confiant, qui devait être percé par un assassin à quelques années de là.
Bientôt mon mari fit à son tour connaissance avec M. le duc de Berry, et ils se prirent l'un et l'autre d'une affection mutuelle, résultat d'une nature franche et entraînante.
Cependant, le Roi venait de débarquer à Calais avec Mme la duchesse d'Angoulême. Les intentions libérales (c'est de ce moment que ce mot prit de la vogue) que Ton prêtait au nouveau monarque avaient atténué, si ce n'est peut-être dans l'armée, les bruits malveillants qui avaient d'abord circulé sur son compte. Il restait avéré qu'il était fort impotent, mais chacun s'accordait à dire qu'il était rempli d'expérience, de lumières et d'érudition. Quant à la princesse, sans rien connaître de son extérieur ni de ses habitudes, on s'en occupait beaucoup, et, comme l'on aime à donner une forme aux personnes que l'on n'a jamais vues, il s'était établi que l'orpheline de Louis XVI, l'auguste prisonnière du Temple, devait être craintive, triste et douce; qu'elle devait avoir un pâle visage, une taille flexible, une voix faible et basse. L'on s'arrangeait de cet ensemble, dans la pensée (bonne au fond) qu'il appartiendrait à la France de relever cette
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plante si violemment arrachée du sol natal , et de la dédommage, autant que possible, de tout ce qu'elle y avait souffert au début de sa vie. Mais, disons-le de suite, à son apparition la princesse déjoua toutes ces conjectures et on ne le lui pardonna guère.
Mme la duchesse d'Angoulême, en effet, était forte de constitution, avait le teint coloré; ses yeux avaient été enflammés par les larmes de sa jeunesse ; mais son regard, prompt, vif et franc, n'était point abattu. Son organe qui était, dit-on, celui du Roi son père, était un peu mâle, saccadé et positif. Ses mouvements étaient presque toujours précipités ; il n'y avait rien d'arrangé dans tout cet extérieur, pas plus que dans ce noble cœur qui n'avait jamais rien eu à cacher !
L'un des premiers actes du Roi fut la promulgation de la Charte constitutionnelle.
Le Roi avait converti en Chambre des pairs le Sénat de l'Empire, après avoir ajouté à la liste des noms de son choix dont mon mari faisait partie. Cette solennelle séance de la lecture de la Charte se tint au Corps législatif. J'y assistai avec une foule de femmes, aussi avides que moi de recueillir, de juger de l'effet des importantes paroles qui allaient être prononcées. Après le cérémonial d'usage, le chancelier de France, comte Dambray, fit à très haute voix la lecture de cet acte capital, qui fut accueilli avec transport, séance tenante. S'il y eut des détracteurs, ils ne se montrèrent pas alors.
Peu de jours après, l'on annonça une représentation officielle et splendide à l'Opéra; voilà toutes les têtes à l'envers pour avoir des places.
Jamais la salle de la rue de Richelieu n'avait dû offrir un plus beau coup d'oeil. Éclairée comme par le soleil, elle était remplie, du premier au dernier rang, de femmes
toutes vêtues de blanc qui agitaient, avec une vivacité vraiment fébrile, leurs mouchoirs et des branches de lis. Quand le Roi parut, il y eut un cri, un seul... Cette impulsion fut saisissante. Le parterre, en masse, se tourna les bras tendus vers la loge royale, et bien longtemps se prolongea cette émotion vive et profonde.
Enfin, quand on put obtenir un peu de calme, le spectacle commença. On jouait l'opéra ^ Œdipe à Colonne; mais, à la plus petite allusion, les cris et les trépignements recommençaient; les acteurs et l'orchestre s'arrêtaient, saisis eux-mêmes par le sentiment général. Oui, ces milliers de personnes dirigeaient ensemble leurs regards vers ce vieillard, qui répondait par des gestes expressifs à ces brûlantes acclamations. Elles furent à leur apogée lorsque Œdipe, se tournant vers Antigone, dit :
Elle m'a prodigué sa tendresse et ses soins ;
Son zèle dans mes maux m'a fait trouver des charmes.
Elle les partageait, elle essuyait mes larmes ;
Son amour attentif prévenait mes besoins.
Viens, ô mon digne sang; viens, mon guide fidèle,
Que ton père attendri te presse sur son cœur !
Cette allusion au dévouement de l'orpheline de Louis XVI pour le Roi fut certainement saisie avec tout le tact qui distingue, à Paris, toutes les classes des spectateurs. Vous pouvez juger de la manière dont elle fut particulièrement appréciée par ceux que réunissait cette solennité.
Bientôt il fut question d'aller se faire présenter au Roi et à son auguste nièce. Ils fixèrent leur jour, et la discussion sur le costume à adopter commença aussitôt. Il faut des manteaux de cour, disaient les uns; non, disaient les autres; la Cour proprement dite n'est pas
encore organisée. Cette grande question se résuma par des robes à longue queue ; les fleurs de lis reparurent.
La réception chez le Roi fut, comme la précédente, très nombreuse et très agitée. Sa Majesté, qui se tenait encore debout alors, faisait oublier, par son accueil aimable et digne, ce qu'il y avait d'énorme dans sa tournure. Elle me reçut avec une bonne grâce extrême, mais j'avoue que je fus toujours un peu intimidée en sa présence.'
Je n'ai rien dit encore de M. le duc d'Angoulême, de ce prince méconnu, type de vertu, que Dieu seul aura récompensé. Quoiqu'il rappelât un peu le prince son père, extérieurement, il n'était pas bien. Sa taille était grêle, ses mouvements étaient précipités, sa vue très basse. Cet ensemble ne prévenait pas d'abord en sa faveur ; mais, quand on le voyait dans un salon, l'expression de sa figure loyale et bienveillante vous captivait aussitôt.
D'une piété exemplaire, M. le duc d'Angoulême était, et il est resté jusqu'à la fin, l'esclave de ses devoirs de fils, de mari, de sujet.
S'il tenait fortement aux prérogatives de son rang, clétait parce qu'il s'en regardait comme dépositaire, car, personnellement, il n'y attachait aucun prix.
Sa bravoure innée était encore soutenue par une parfaite résignation aux événements qui pourraient résulter des devoirs accomplis.
Inflexible dans les questions qu'il croyait justes, rien alors ne le faisait changer de résolution. En un mot, c'était le gentilhomme antique, dans sa foi, sa loyauté, et peut-être même dans la rudesse de sa parole.
En même temps que la famille royale étaient successivement revenus en France tous les princes du sang. L'un de ceux qui étaient le plus connus, par son nom et son influence sur l'émigration, était M . le prince de Condé.
Cet auguste chef de l'armée à laquelle il avait donné son nom, avait perdu une partie de ses facultés intellectuelles lors de sa rentrée en France, ce qui n'empêcha pas une infinité de personnes de se présenter chez lui. Il recevait avec une extrême politesse. Il avait tous les anciens noms très présents à son souvenir, mais il ne faisait pas toujours la part du temps ni des événements ; ainsi, une fois il répondit à une solliciteuse : « Je parlerai de vos intérêts à Mme de Polignac, qui expliquera votre affaire à la Reine » , mettant ainsi en oubli une période terrible qui s'effaçait, par moments, de sa tête fatiguée. Lorsque mon mari lui fut nommé, frappé du nom : « Oudinot! Oh! dit -il, c'est mon antagoniste à Constance (octobre 1799). » Ses souvenirs alors devinrent, pour un moment en partie lucides, et, après avoir échangé quelques paroles sur ce fait militaire avec mon mari : « Vous êtes un brave, lui dit-il, et je parlerai au Roi pour qu'il vous nomme général. »
Je me rappelle un dîner qu'il nous donna au Palais- Bourbon, dans lequel il était rentré. Victor était de la partie. Il venait d'être nommé colonel des hussards du Roi (4# régiment) ; on l'avait placé en face du vieux prince, lequel m'avait mise à côté de lui, tandis que la princesse de Wagram occupait l'autre côté. Le prince était presque aveugle et très sourd. Bientôt une conversation laborieuse s'entama. Il confondit ses deux voisines, leurs maris ; c'étaient des propos interrompus, des explications d'autant plus gênantes qu'il fallait les crier à tue-tête au milieu d'une table immense, où chaque convive gardait un silence plein de respect pour l'auguste vieillard.
J'en étais tuée; mais après un intervalle pendant lequel j'avais respiré, le prince avisa mon beau -fils.
« Quel est, me demanda-t-il, cet officier autrichien? — Mais, Monseigneur, c'est mon beau-fils. — Votre fils? » Se soulevant alors, il me regarda; j'avais vingt-deux ans.
« Mais à quel âge vous êtes-vous donc mariée? — Mais, Monseigneur, c'est mon beau-fils. — Ah ! j'entends ! sa mère... Je le vois, il jouit de sa fortune! Où sont situées ses terres? » Alors, les terres de Victor étaient peu connues, mes enfants; mais comme je ne voulais pas établir un état de situation devant les nombreux témoins qui nous écoutaient, je répondis : « A Bar-sur-Ornain , Monseigneur. — Qu'est-ce? me dit le prince. Ce nom m'est inconnu. » Poussée à bout, je repris : « Bar-le-Duc. — Expliquez-vous donc, madame; à présent je m'y reconnais. » Pourquoi avais-je, en effet, désigné sous sa dénomination révolutionnaire la capitale des ducs de Bar? Je suais à grosses goûtes de ce rude entretien.
Nous fûmes aussi chez les princesses, Mme la duchesse d'Orléans, douairière, et Mme la duchesse de Bourbon; la première , née Penthièvre , mère de Louis- Philippe ; la seconde, mère de M. le duc d'Enghien.
M. le duc d'Orléans, sa femme, fille du roi de Naples, sa sœur, Mlle d'Orléans, deux ou trois de ses enfants, très jeunes encore, rentrèrent un peu plus tard que la famille royale. Nous avons aussi à parler de M. le duc de Bourbon, fils du prince de Condé. Il était grand, distingué et triste. Il y avait dans tout son aspect quelque chose qui semblait bien aller au père de M. le duc d'Enghien.
Pendant que les princes reprenaient ainsi place dans leur patrie, les étrangers, qui, pour le moment, en étaient à peu près les maîtres, voulurent bientôt en# faire les honneurs. Ils donnèrent des fêtes; on s'y rendit en assez grand nombre. L'esprit de parti s'y déchaîna.
Nous ne prenions naturellement pas part à des manifestations qui ne pouvaient être ni dans nos goûts, ni dans nos idées, jusqu'à un certain bal donné par le ministre de Prusse. Je crois que les souverains étrangers devaient s'y trouver réunis : je cherche en vain dans ma mémoire le motif qui détermina le maréchal à accepter, par exception, Tappel qui nous fut fait.
Mon mari me remit aux soins de la marquise du Roure, en promettant de venir promptement, de son côté, me rejoindre à cette fête, où, dans tous les cas, nous ne devions passer que peu d'instants.
Les salons étaient éblouissants de lumière, remplis de femmes parées et d'uniformes de toutes les nations, sauf d'uniformes français ; j'avais à peine jeté un coup d'oeil attristé sur cet ensemble, lorsque je vis que le maréchal, fidèle à sa promesse, m'avait suivie de près. Il donnait le bras à Mme de Staël, et me dit de suite qu'il l'avait rencontrée montant l'escalier, et qu'elle avait réclamé le secours de son bras. Il la fit placer et disparut un instant à mes yeux, mais il revint aussitôt, et il avait son air terrible.
« Partons ! » me dit-il. Ce mot fut prononcé avec un tel accent, que je ne perdis pas une seconde, même pour chercher mon plus beau cachemire, que j'abandonnai derrière moi (on me l'a renvoyé du reste) , et je suivis à pas précipités votre père, qui ne comprenait pas lui-même comment il avait pu céder à un motif quelconque pour assister, à Paris, à une fête où l'uniforme français était en minorité.
Ce fut dans la nuit qui suivit cette soirée néfaste que Mme de Lorencez mit au monde, rue de Bourgogne, son fils Ferdinand : il reçut ce nom de M. le duc de Berry, son parrain. Les événements privés et les intérêts gêné-
raux auxquels mon mari prenait une part incessante de cœur et d'action, nous tenaient sans cesse en haleine. Aux belles et satisfaisantes réceptions qui avaient été faites le 12 avril au lieutenant général du royaume, et le 3 mai au Roi, à la promulgation si bien accueillie de la charte constitutionnelle, à ce bien-être que donne la paix suivant de si longues guerres, avaient déjà succédé quelques petits nuages qui occupaient le maréchal et ceux qui, avec et comme lui, désiraient le solide établissement du gouvernement nouveau. Se livrant sans me sure et jusqu'alors sans répression à tout l'attrait de la nouveauté, la liberté de la presse étonnait tout le monde et effrayait quelques-uns. Ce n'est pas sous ma plume que vous vous attendez à retrouver une profession de foi sur cette grave question de la presse; mais je dois vous dire quelques-uns des faits qui prêtèrent, peut-être, à l'acrimonie des écrits et des propos de ce temps.
Dieu me garde d'accuser ce pouvoir nouveau, plein de bon vouloir, mais qui, à la suite d'une tempête dont les flots n'étaient pas entièrement apaisés, se trouvait ballotté entre des intérêts souvent opposés et toujours passionnés. Ainsi le Roi venait de mettre à la tête du ministère de la guerre un général qu'il avait envoyé chercher au fort de Joux, où il était retenu par suite d'un jugement que lui avait fait subir l'Empereur, en raison de la capitulation de Baylen. Ceci fait partie de l'histoire, et je ne rappelle ce fait que pour rapporter un propos que j'ai entendu répéter au maréchal, c'est que le général Dupont était brave et habile , ce qui rendait incompréhensible sa conduite en Espagne.
Quoi qu'il en soit, l'armée prit mal ce choix du représentant naturel de ses intérêts.
Un fait secondaire, qui ne fut peut-être pas générale-
ment connu, mais qui eut cependant un certain retentissement', fut le. titre de maréchale de France donné à la veuve du général Moreau, tué dans les rangs des Russes.
Une question plus grave encore se débattit alors au conseil fies ministres, où votre père assistait en sa qualité de ministre d'État sans portefeuille. Il s'agissait de statuer sur la situation de l'ex-garde impériale. Vainement, dans l'intérêt de la dynastie et dans celui de cette troupe d'élite, votre père essayait d'user de tout le crédit qu'il avait alors pour qu'on ne changeât qu'un mot, et que l'on fît une garde royale de tous ces valeureux soldats ; il trouva de vives sympathies chez les princes ; il en trouva aussi dans la minorité du conseil des ministres, et put compter, au nombre de ses plus éloquents adeptes, M. l'abbé de Montesquiou, ministre de l'intérieur ; mais ils furent combattus et malheureusemennt vaincus par des hommes dont le dévouement à la cause des Bourbons a été estimable par sa fidélité, mais bien regrettable par ses résultats. Ce furent eux qui l'emportèrent, et l'on se borna à désigner, sous la qualification de grenadiers et chasseurs royaux, l'infanterie de la garde impériale dont on donna le commandement en chef au maréchal Oudinot, avec l'ordre d'aller installer cette troupe, qui avait perdu sa haute paye, dans deux garnisons éloignées de Paris, où elle avait toujours rempli un service de confiance. Metz fut désigné aux grenadiers, et Nancy aux chasseurs. N'ayant pu obtenir aucun des avantages du passé pour ces magnifiques régiments, le maréchal demanda et obtint qu'au moins un des princes viendrait avec lui les passer en revue avant qu'on les éloignât de Fontainebleau.
Oui, c'était dans ce lieu, tout retentissant encore du
dernier adieu de l'Empereur, qu'on avait laissé sa garde pendant plusieurs mois.
On décida que M. le duc de Berry remplirait cette mission. Pour la rendre fructueuse autant qu'il serait en son pouvoir, le maréchal le devança, et il fit tant et si bien qu'il ne craignit pas d'engager le prince à presser sa visite.
En montrant à ces vieilles moustaches son visage si bien connu, le maréchal les avait disposées aussi favorablement que possible. De son côté, M. le duc de Berry mit tant de bonne grâce dans ses paroles et ses actions, que le maréchal n'eut qu'à le féliciter et à lui demander de marcher constamment dans la même voie.
Le prince revint à Paris charmé de l 'ex-garde impériale, trop charmé peut-être, car il la crut de ce moment acquise à sa cause ; mais ce n'était pas par si peu que l'on pouvait faire une telle conquête ! Le maréchal le savait et le répétait sans cesse ; mais M . le duc de Berry, vif, impressionnable, excellent et ayant encore à trentesix ans les illusions, les goûts et l'ardeur du jeune âge, avait pris, à sa première rentrée en France, tout en confiance. S'il eût été le maître, on eût adopté probablement les tendances du maréchal. C'était bien le moyen de gagner la nation.
Mais l'on ne prit généralement que des demi-mesures , et bientôt commencèrent de sourds mécontentements et des murmures mal contenus. Ils partaient des deux camps.
J'en étais souvent fort attristée. Je trouvais que tout le monde avait raison ou que tout le monde avait tort, comme vous voudrez. J'avais voulu, comme le faisait mon mari, travailler à tout concilier. En effet, point de mire de l'armée parce qu'il en fut l'idole, des
émigrés parce qu'il les avait appuyés dans certaines occasions malheureuses, le maréchal passait sa vie à sermonner l'un, à consoler l'autre, à plaider pour les intérêts de tous, tantôt près des princes, chez qui il avait accès à toute heure, tantôt près des ministres. Sa vie était tellement partagée entre tous ces intérêts divers, que je le voyais à peine.
Le maréchal avait conservé une partie de son étatmajor et notamment son premier aide de camp, M. Jacqueminot. Ce dernier était encore fort jeune et fit, lui troisième, je crois, une plaisanterie dont son patron fut très mécontent.
Pour vous en expliquer l'origine, il faut vous dire qu'au début de la Restauration surgirent de vieux gentilshommes qui, pour la plupart, avaient servi sous l'ancien régime et s'étaient renfermés depuis dans leurs retraites et leurs souvenirs. Ils avaient vécu ainsi inoffensifs pendant la période de l'Empire. Le retour des Bourbons réveilla chez eux de vives et naturelles réminiscences qui, pour la plupart, étaient désintéressées, mais qui, chez quelques-uns, suscitèrent des ambitions dont on s'amusa ridiculement.
Il était assez naturel que des hommes longtemps éloignés des événements aient été pour la plupart envahis par une rouille qui s'était étendue à la fois sur leurs idées et sur leur personne. Ici le tout paya pour la partie ; l'on ne s'attacha qu'à l'exception ; bientôt on voulut établir que non seulement les émigrés, mais en général la noblesse de province, voulaient faire rétrograder les habitudes de la Cour de plus d'un siècle ; de là vient le sobriquet bien connu de voltigeurs de Louis XIV appliqué par l'opposition aux hommes de l'ancien régime.
Or donc, un matin, l'on vit arriver chez Tortoni trois
soi-disant vieillards revêtus d'uniformes surannés, poudrés à blanc, etc. Trois caricatures enfin. « Une bavaroise! » dirent-ils, ne tenant compte du rire des garçons de café, rire qui bientôt gagna tous les assistants. Ils s'étaient froidement établis à une table pour partager la bavaroise. Ils se retirèrent bientôt en gardant leur impassibilité, au milieu d'un bruit et d'un tumulte qui ne tardèrent pas à être connus de l'autorité.
Cette plaisanterie était inexcusable : elle blessait l'âge et la pauvreté d'une classe qui avait assez souffert pour qu'on lui passât une joie fort légitime et même quelques prétentions, eussent-elles été absurdes. Que pouvait-on craindre en effet ? La Charte n'était-elle pas là pour garantir les droits de chacun ?
Ces trois étourdis, qui étaient alors jeunes, élégants et beaux, croyaient-ils ne jamais vieillir?
Ceci fit un triste effet. Les royalistes en furent justement blessés ; on parla de mettre les trois jeunes gens à l'Abbaye. Leurs amis crièrent alors à l'arbitraire, au bon plaisir, etc. Votre père, qui, en tout état de cause, eût trouvé cet acte de fort mauvais goût, en fut doublement affligé, par suite de l'active participation qu'y avait prise son premier aide de camp.
Vous imaginez bien qu'au milieu de ce chaos d'un empire qui s'écroulait et d'un autre à recomposer, ayant eu une position active et considérable dans le premier, et étant non moins important dans le travail dont le deuxième était l'objet, le maréchal était obligé de n'accorder qu'une place secondaire à ses affections et à ses intérêts particuliers, sacrifice qui m'était également imposé. Ainsi, nous aurions voulu accourir, lui pour embrasser son père, moi pour revoir ma mère et tant d'autres parents et d'amis dont nous avions été séparés
par la tourmente ; mais il fallait remettre de jour en jour ce voyage. Les regrets personnels du maréchal étaient peut-être un peu diminués par la présence de l'ennemi en Lorraine.
Vainement les alliés avaient-ils fait respecter, par des sauvegardes sans cesse renouvelées, les propriétés de Bar et de Jeand'heurs; le maréchal tenait compte du procédé, mais rien n'adoucissait chez lui l'amertume de cette occupation.
La ville de Paris donna une fête au Roi ; or, c'est une grande et puissante dame que la ville de Paris, et, quand elle se met en frais, ce n'est pas pour peu, je vous jure.
Je faillis ne point prendre part à cette solennité, parce que je venais d'éprouver une nouvelle déception dans mes espérances maternelles.
Cependant, ma forte constitution m'amena promptement à un rétablissement de santé qui me permit de donner satisfaction au maréchal, lequel désirait beaucoup me conduire à cette fête. Figurez-vous qu'elle commençait dès deux heures de l'après-midi. Sept salles immenses étaient préparées à l'Hôtel de ville, et, dans chacune d'elles, devait se trouver un spectacle différent, de deux à neuf heures du soir. L'on avait distribué sept catégories de billets, sur lesquels tout Paris s'était jeté avec l'avidité qui le distingue et qui le distinguera toujours dans ces sortes d'occasions.
Les maréchaux et leurs femmes étaient de tout. Je ne puis vous rendre un compte bien exact de cette fête splendide, d'abord parce que la fatigue m'empêchait de juger, et puis j'en ai vu tant d'autres que celle-ci se confond dans le passé. C'étaient, sommairement, des harangues, des réponses, cantates, intermèdes de circonstance, musique, repas somptueux, magnifique éclairage, et enfin,
bals composés de quadrilles officiels, dont je ne vis pas même achever le premier, A ce premier repas de l'Hôtel ide ville de Paris, comme à tous ceux auxquels j'ai assisté depuis, ce qui me frappa, ce fut de voir les douze maires de la ville, revêtus de leurs uniformes, se placer derrière la chaise du Roi et le servir à table, tandis que nous tous, à sa suite, recevions aussi des assiettes de MM. les membres du conseil municipal, ,tous gradés et également en uniforme.
Ce fut à ce dîner que je fis plus particulièrement la connaissance de la maréchale duchesse d'Albufera. Qu'elle était alors jolie et parfaitement heureuse ! Nos maris étaient intimes, nos positions analogues, et dès ce temps-là nous nous entendîmes très bien.
Peu après, M. le duc de Berry donna une fête à Bagatelle. Je n'exagérerai rien en disant qu'on s'y précipita; car, si les Parisiens, ainsi que je viens de le dire, aiment les fêtes en général, quand elles sont données par des personnages qui joignent au prestige de la puissance l'attrait de la nouveauté, le besoin de s'amuser devient de la rage.
C'est ici le moment de vous tracer, comme je l'ai fait pour les autres membres de sa famille, quelques traits du caractère et de l'extérieur de M. le duc de Berry. Petit de taille, un peu engoncé, il n'avait, au premier abord, rien qui prévînt beaucoup en sa faveur; mais sa physionomie était fine et gracieuse. Son désir de plaire était secondé par un esprit charmant. Très instruit, parlant facilement plusieurs langues, aimant tous les arts et les encourageant avec discernement et générosité, il était très aimé des artistes. Il était bon, sincère, mais bouillant quelquefois jusqu'à l'emportement; cette dernière disposition était très regrettable, parce que les
princes, toujours placés sur le parvis, point de mire de la multitude, sont obligés dé poser de bonne heure. Il est donc du devoir de ceux qui les élèvent de les habituer à la contrainte (ne confondez pas avec l'hypocrisie) et de les amener, dès le berceau, à prendre sur eux tout l'empire nécessaire à leur devoir de prince. Celui-ci, élevé dans l'exil de 1791 à 1814, était resté livré à sa propre nature, qui se montra quelquefois violente, plus souvent généreuse, et qui se révéla sublime lorsque sa dernière heure eût sonné.
On avait envoyé, à Metz et à Nancy, l'ex-garde impériale, sous le titre de grenadiers et chasseurs royaux, qualification erronée, puisque, en même temps qu'elle la recevait, on l'envoyait à quatre-vingts lieues du Roi... Le commandement en chef, que le maréchal exerçait par correspondance sur ces troupes, augmentait naturellement son travail. L'été de 18 14 se passa ainsi, sans donner un moment de répit à votre père.
L'on parlait d'un voyage de M. le duc de Berry dans l'Est. En septembre, le maréchal reçut l'ordre d'aller y préparer les voies, et ce fut à cette disposition que je dus enfin le bonheur d'aller revoir ma mère et ma famille. Joie rapide, car les moments étaient comptés.
Cependant, on peut dire et entendre beaucoup en peu d'instants, et je recueillis là maints détails sur les terribles mois que nous venions de traverser. Nous n'eûmes pas plus de temps à donner à Jeand'heurs et à Bar qu'à Vitry. Il fallait, au plus vite, gagner Metz, Nancy, Thionville, car le maréchal avait affaire, et beaucoup, dans chacune de ces localités.
Vous imaginez bien que nous avions fait une triste pause à Bar, d'où cependant les alliés s'étaient éloignés ; mais la perte récente de mon beau-père avait profon-
dément assombri notre passage... Le général de Lorencez et sa femme, qui nous y avaient devancés, la famille Poriquet et tant d'autres amis firent de leur mieux pour adoucir notre épreuve.
Enfin, nous voilà partis pour Pont-à-Mousson, où le maréchal devait trouver le commandant de la division de Nancy, le général Pacthod. Il lui avait donné Tordre de l'attendre à un hôtel formant le point central des routes de Metz à Nancy. Nous y arrivâmes vers quatre heures; il faisait un soleil magnifique qui brillait non seulement sur l'uniforme du général, dont la grande taille attirait tout d'abord les yeux, mais aussi sur une foule d'officiers dont il était entouré.
Ils acclamèrent l'arrivée du maréchal auquel le général avait fait préparer un splendide repas de corps. Force me fut d'y prendre place, et je vous assure que c'était chaud de température, de vin de Champagne et d'élans militaires !
Convenez que c'était un peu étourdissant pour mes vingt-deux ans ! Mais j'étais une intruse; l'on n'attendait que mon mari : ces messieurs étaient dans leurs droits, la faute retombait seule sur le maréchal qui là, comme toujours, était ma boussole; or, comme je le voyais rire de la situation, j'en pris vite mon parti.
Une belle soirée de septembre couronna la journée; la nuit commençait à tomber quand nous remontâmes en voiture au milieu du groupe animé, et bientôt six chevaux nous emportèrent rapidement vers Metz.
Nous arrivâmes bientôt sous les voûtes retentissantes des portes de la ville.
C'était à la préfecture qu'il nous fallait descendre ! Je n'entrerai point ici dans les détails qui décidèrent votre père à prendre ce parti ; mais il me fut démontré de suite
que j'arriverais là comme un accident. Il n'y avait pas à reculer, et bientôt, à la lueur des flambeaux portés par les gens du comte de Vaublanc, qui lui-même se présenta presque aussitôt, nous pénétrâmes à l'hôtel de la préfecture.
Là, tout était bouleversé par Pat tente de M. le duc de Berry qui avait annoncé devoir y descendre. Mme la comtesse de Vaublanc était impressionnée au delà des bornes, peut-être, de tous les détails qui pesaient sur elle, et cette disposition aggravait mes remords d'ajouter ma part d'embarras à tous ceux dont on était préoccupé. Vainement je cherchais à m 'annuler le plus possible; on n'acceptait pas mon désir de disparaître et l'on augmentait, par les honneurs ostensibles qu'on me rendait, la gêne extrême de cette situation. Je m'en prenais sans cesse au maréchalqui, lorsqu'il avait le temps de m'écouter, me répondait gaiement. Mais, que je vous dise de suite que nos rapports avec Mme de Vaublanc, si contraints au début, s'harmonisèrent : il n'y eut donc que quelques instants difficiles à passer.
Notre excellent ami M. Gouy, qui habitait Metz alors, me fut d'un grand secours. Il me promenait dans cette charmante contrée pendant les excursions militaires qui appelaient mon mari ici et là.
La dernière l'avait conduit à Thion ville, je crois; mais ce dont je suis sûre, c'est qu'il revint avec le prince, et alors commença le vacarme des fêtes étourdissantes.
Dans une ville de guerre, renfermant une garnison de dix à douze mille hommes de toutes armes, écoles, polygones, etc., le tout, sous le gouvernement du maréchal Oudinot, si actif et si entraînant, les démonstrations militaires ne pouvaient manquer. C'étaient, le matin, des revues, des manœuvres; le soir, des spectacles, bals et
feux d'artifice. Je me souviens que pour jouir de ce dernier coup d'œil, me trouvant sur le balcon de la préfecture au milieu de beaucoup de monde, nous fûmes assaillis par la chute des baguettes. Le prince, alors, étant son casque (il portait toujours l'uniforme de chasseur) , vint l'élever au-dessus de ma tête pour me préserver, ce que je ne souffris pas ; mais vous conviendrez que l'intention était chevaleresque !
J'éprouvais tout le temps la contrariété d'occuper la place d'honneur. C'était une nécessité inévitable du rang de mon mari.
Je vous entends d'ici, mes filles, me faire cette question : o Quel était votre costume au bal? » J'étais en blanc, mais le choix des fleurs qui accompagnaient ma toilette pouvait-il être mis en doute ? Votre père luimême l'avait indiqué : c'étaient des grenades.
Je ne dansai pas, et je restai avec une infinité de dames : nous étions placées dans les loges de la salle de spectacle où se donnait la fête. Le coup d'œil était animé, charmant; et quand M. le duc de Berry voulut faire le tour de la salle, les officiers, par un mouvement simultané, se mettant sur deux rangs, l'un regardant l'autre, tirèrent leurs épées et les croisèrent au-dessus de la tête du prince, qui passa sous cette voûte d'acier avec une profonde sensation de bonheur, vivement manifestée.
Qui n'eût vu en ce moment que ces démonstrations, d'une part, et cette satisfaction, de l'autre, eût pu croire à un accord parfait. Le prince était alors en pleine confiance; beaucoup, dans l'armée, s'étaient franchement ralliés; plusieurs attendaient; d'autres, enfin, restaient en méfiance.
11 faut le dire , le bruit de quelques épisodes du voyage
de M. le duc de Berry, l'ayant précédé à Metz, expliquait peut-être un peu ce dernier sentiment.
Je ne vous rapporterai pas ici ces faits divers ; je me bornerai à vous dire en gros ce qui se passa à la visite du prince à l'École d'artillerie et du génie.
Tout ce personnel avait la réputation de donner de vifs regrets à l'Empire et de les manifester en toute occasion. Les élèves, dit-on, affectaient de rappeler dans leur maintien les attitudes et les gestes de l'Empereur. Le prince, mécontent, s'adressa à l'un d'eux qui le regardait fièrement et la tête haute, et il lui fit, trop vivement, un reproche public de son air provocateur. Cela n'arrangea rien, et, de ce côté, les impressions réciproques furent regrettables.
De Metz, le prince allait à Nancy, où le maréchal le précéda.
Nous descendîmes, mon mari et moi, chez Mgr d'Osmond, prélat rempli d'esprit et de bonne grâce, soit dit sans préjudice de ses qualités d'état.
Les honneurs de Pévêché étaient admirablement bien faits par la comtesse d'Argout, sœur de l'évêque. Je citerai dans cette circonstance l'aimable accueil que fit la comtesse à mon frère, Gustave de Coucy, alors âgé de seize ans, qui venait de s'engager dans un des régiments d'élite.
La journée que nous avions à passer à Nancy fut bien employée.
Nous repartions le lendemain pour Bar. Le maréchal laissait M. le duc de Berry terminer sa tournée de l'Est, n'ayant plus mission d'en influencer les effets en dehors de son gouvernement.
Le prince avait annoncé au maréchal qu'il terminerait son voyage par une visite au chef-lieu du département
de la Meuse, et qu'il prendrait gîte sous notre toit ; mais ce toit était à peine reconstruit, tout manquait encore dans Parrangement intérieur du bâtiment, et le mobilier, décomposé dans ce qui en restait, ne suffisait pas pour meubler les deux étages qui avaient été ravagés par le feu; ce fut à grand 'peine que nous parvînmes à y pourvoir dans les deux jours que nous avions à l'avance. Heureusement, le salon et la chambre dite de l'Empereur n'avaient été que fanés dans leur ameublement. Nous fûmes donc en sécurité pour le bon établissement du prince durant les vingt-quatre heures promises.
Nous arrangeâmes en façon de campement les logements de sa suite; cette tâche rentrait dans mes domaines, et je m'en occupai de mon mieux. Celle de mon mari était d'une nature plus sérieuse, et, avant de continuer sur ce chapitre, un mot sur le département de la Meuse et sur Bar-le-Duc en particulier.
Vous savez combien j 'aime cette contrée, et c'est parce que je la connais bien que je l'aime. Il est de notoriété que, dans aucune autre partie de la France, Ton ne trouve plus de soumission pour supporter les charges de l'État. La Lorraine proprement dite, et le Barrois notamment, ont fourni d'innombrables défenseurs au pays, et, de leurs rangs pressés, combien se sont élevés aux grades supérieurs !
Chaque année, chaque jour voit disparaître les débris de ces hommes belliqueux; mais lorsque la paix fut faite, on put compter, dans Bar et dans ses environs, un nombre exceptionnel d'officiers en retraite; les villages mêmes s'enorgueillissaient presque tous d'en avoir produit qui, sortis de leur centre, revenaient y jouir du prix de leur sang. Combien j'en ai vus venir saluer en mon mari leur ancien chef, leur infatigable protecteur ! Ils aimaient,
ils aimeraient encore les armes, nos Lorrains, mais pour s'en servir loin des frontières; l'invasion dont ils s'étaient ressentis les premiers les avait irrités plus que d'autres, peut-être.
Restés bonapartistes au fond, ils avaient adopté dès son origine, je le répète ici, la croyance que c'étaient les Bourbons qui nous avaient amené l'ennemi. Stupide assertion, que beaucoup accueillaient comme pour passer en quelque sorte leur courroux sur quelqu'un !
Et cependant, quand on veut être de bonne foi, ne reconnaît-on pas que l'invasion et le renversement du trône impérial étaient la conséquence des deux dernières campagnes et de la persistance de l'Empereur à rejeter tous les traités de paix ?
Ce fut en désespoir de cause que les Bourbons s'interposèrent entre l'ennemi et nous , et qui peut dire ce qu'on aurait fait de la France si cette famille, qui lui avait donné tant de rois, ne s'était pas présentée, alors, pour reconstruire un trône ?
Car enfin l'Empereur en était expatrié par force majeure, et personne n'avait adopté les conditions auxquelles il avait assujetti d'abord son abdication, c'est-à-dire la régence de Marie- Louise pendant la minorité de son fils.
On fit donc supporter aux Bourbons les conséquences d'une situation qui était arrivée à l'extrême avant que leur nom eût été prononcé .
La Charte avait cependant causé dès l'abord, dans nos contrées, une satisfaction générale ; mais déjà, vous avez pu le voir, diverses mesures qui semblaient devoir en paralyser les effets avaient jeté quelque trouble dans les esprits.
A Bar-le-Duc, où se rendait M. le duc de Berry, il fallait préparer un peu les esprits; mais qui sut jamais
mieux que le maréchal amener chacun à ses désirs ? Il avait alors pour auxiliaire le comte de Sainte-Aulaire , revenu à ses fonctions de préfet de la Meuse. Sa femme et moi nous nous entendîmes pour les détails secondaires. Les autorités de Verdun furent convoquées : c'était justice, à titre de seconde ville du département. On demanda une députation de jeunes filles de Verdun. Cette qualification de jeunes filles de Verdun dut être sentie, mais cela n'alla pas plus loin. Elles étaient chargées d'offrir leurs dragées, tandis que celles de Bar-le- Duc présentaient nos confitures de groseille. Ce fut Mlle Frankline Pérard, fille du président du tribunal, qui adressa le compliment inévitable; M. le duc de Berry l'écouta, et y répondit avec une grâce toute française.
Le maréchal avait mandé de Metz cent grenadiers pour composer la garde du prince ; ils logèrent en ville et furent défrayés par nous. Bientôt ils se mirent à l'œuvre pour préparer nos illuminations et notre feu d'artifice.
De son côté, la ville organisa un bal, et nous commençâmes à espérer que tout se passerait convenablement.
Le maréchal avait engagé ma mère, ma tante Clotilde de Coucy et sa fille Zoëlie (qui fut depuis Mme de Beaufort) à se trouver chez nous lors de l'arrivée du prince. La pensée de voir un Bourbon et de m 'aider à le recevoir sous notre toit avait fait partir les têtes de mes trois royalistes.
Les rues présentaient un mouvement satisfaisant, lequel refluait dans la cour et dans tout l'hôtel ; c'étaient les autorités croisant les demoiselles à corbeilles, lesquelles étaient naturellement escortées de leurs parents empressés; c'était ma famille; c'étaient nos amis;
c'étaient les grenadiers cherchant, selon leur consigne, à mettre de Tordre ; c'étaient enfin les vieux émigrés, les chevaliers de Saint-Louis, voulant disputer à ces derniers l'honneur de garder Monseigneur.
Ils avaient surgi de tous côtés, ces pauvres vieillards; ils avaient revêtu un à peu près d'uniforme et, encouragés par le maréchal, s'étaient réunis dans sa maison.
Certes, il y avait quelque chose de bien légitime et de bien touchant dans l'empressement de ces bons gentilshommes, et toutefois on pouvait peut-être sourire à la vue de leur attitude, l'épée nue à l'épaule, se relayant à la porte extérieure du salon pour garder, disaient-ils, leur prince.
Ces vieilles lames rouillées, ces uniformes surannés, ces figures antiques, mêlés, confondus avec les cent grenadiers de la vieille garde, les brillants aides de camp du maréchal, ceux non moins élégants de M. le duc de Berry (parmi lesquels se faisaient remarquer le général de Montélégier et le prince de Léon) et grand nombre d'officiers accourus des garnisons environnantes, personnifiaient cette époque de transition, peut-être unique dans l'histoire.
Cependant, le prince, qui avait fait son entrée entre quatre et cinq heures, au milieu du mouvement dont j'ai parlé, reçut de suite, et avec une grâce parfaite, tout ce qui remplissait l'hôtel. Peu à peu, on se mit à une table où toutes les premières autorités étaient convoquées.
La nuit était complète lorsque le maréchal engagea Monseigneur à passer sur le perron pour y voir nos illuminations. Celles de la pelouse et des bosquets étaient bien réussies ; mais nous comptions principalement sur celles de la montagne de Farémond : elles ne paraissaient pas encore; enfin, quelques lampions surgirent, et l'on vit
35o LE MARÉCHAL OUDINOT.
se former, gigantesque et resplendissante, la croix de la Légion d'honneur. A côté et simultanément devait briller, dans les mêmes dimensions, la croix de Saint-Louis; on l'attendit en vain; quelques fragments incomplets vinrent seulement en constater le projet. Inutile de vous dire pourquoi votre père et moi fûmes réellement désolés de cette mésaventure.
J'ai oublié de vous dire que le maréchal, avec une autorité qui n'était jamais méconnue, parce qu'elle était toujours exercée avec des formes à lui appartenant, avait donné à M. Jacqueminot, personnellement, la haute main sur tous les détails de la réception à faire au prince. « Ayez l'œil à tout, lui avait-il dit, mettez-y votre zèle et votre activité, je compte sur vous. »
Je vous ai dit que tout ce qui composa plus tard l'arsenal de Jeand'heurs, tout ce qui se déploya si magnifiquement dans les longues galeries que vous avez connues, était encore entassé pêle-mêle dans l'hôtel de Bar. M. Jacqueminot y avait puisé les éléments d'un magnifique trophée dont il avait décoré toute la façade sur la cour. L'effet avait eu tant de succès qu'il conçut luimême la pensée de le reproduire à Jeand'heurs. Il passa la nuit, à la tête des ouvriers, à démonter, emporter et remonter, sur la belle et large façade du château de Jeand'heurs, ces mêmes attributs militaires, groupés avec un goût extrême. Tout était terminé entre neuf et dix heures du matin, et il eut encore le temps de faire dresser, sur chacun des côtés de la grande cour d'honneur, une immense table sur laquelle furent étalés, vins, gigots et jambons à profusion. Ceci était en l'honneur du détachement des grenadiers , qui avaient précédé le prince et qui devaient recommencer à la campagne le service qu'ils avaient fait la veille à la ville.
J'étais partie de Bar, à la sortie du bal, accompagnée de Mme de Sainte- A ulaire et des dames de ma famille, et certes je n'avais pas eu trop de cette nuit et d'une partie de la matinée pour expédier et faire fonctionner tout mon personnel de cuisine et autres services.
Le maréchal était resté près du prince, dont il dirigea le départ, en lui faisant traverser, avec intention et discernement, plusieurs quartiers, et notamment la ville haute, par laquelle ils gagnèrent la route de Jeand'heurs, où Ton arriva vers onze heures.
On déjeuna de suite dans le château comme dans la cour. Un tumulte joyeux- animait tout. A la fin de son repas, le prince eut une idée charmante : accompagné du maréchal et de l'état-major, il sortit de table et s'avançant sur le perron, entre les tables des grenadiers, un verre plein à la main, il but à leur santé. Il partit alors de ces voix formidables un hourra qui nous sembla d'un bien bon augure. Un beau soleil d'automne éclairait le parc, qui était radieux. La flottille pavoisée était rangée devant le chêne ; les rameurs étaient à leur poste , et l'on s'embarqua immédiatement; Monseigneur, sur la barque amirale, réclama près de lui toutes les dames; nous avions M. Jacqueminot pour pilote. La seconde barque était occupée par le maréchal, le préfet, etc. Les cinq autres suivaient, toutes également remplies de monde. Le canon, la musique, tout contribuait à animer cette scène; mais elle fut tout à coup troublée par un double incident qui vint nous remplir d'effroi. M. Jacqueminot, par un mouvement rapide comme la pensée, quittant le gouvernail, détache son épée et sans tenir compte de son uniforme, du reste, saute de notre barque dans la rivière, tandis que, simultanément, mon beau-fils Auguste en fait autant, du haut de la barque de son
père. L'uniforme écarlate de chevau-légers brillait sous l'eau et ne gênait en rien les mouvements de votre frère ; il exécutait gracieusement toutes les évolutions d'un nageur consommé, n'écoutant ou ne pouvant entendre les paroles tonnantes de M. le duc de Berry, qui criait aux deux téméraires : « Je vous ordonne de remonter à bord. » Mais l'un des deux n'était plus en état d'obéir; d'une voix affaiblie, M. Jacqueminot, saisi par le froid, venait d'articuler péniblement ces paroles : a A moi une rame, j'enfonce! » Glacés de terreur , nous tous, qui étions dans la barque, faillîmes la faire chavirer, par suite du mouvement qui nous, porta du côté du noyé. Un seul garda sa présence d'esprit, nous fit reprendre nos places, ce fut M. le duc de Berry; il tendit une rame à M. Jacqueminot, à qui il restait à peine la force de la saisir, le rapprocha ainsi de la barque et, le prenant par le collet de son habit, grâce à la force de ses deux vigoureux poignets, le hissa dans la barque où il l'étendit mourant.
De son côté, Auguste était remonté, mais plein de vie et d'animation; il ne s'aperçut de la terreur dont il avait été l'objet qu'à la physionomie bouleversée de son père. L'on fit force de rames, et bientôt un lit chaud et des soins bien entendus ramenèrent la vie chez le seul malade des deux imprudents , si bien que deux heures plus tard il était, avec ses camarades, à la portière du prince pour prendre congé de lui.
La catastrophe des immersions intempestives qui venait de nous bouleverser mit fin à la promenade dans le parc; d'ailleurs, les heures s'écoulaient et Monseigneur avait encore à distribuer, dans le grand nombre d'officiers venus, ainsi que je l'ai dit, de tous côtés pour fêter son passage plusieurs croix de Saint-Louis et de
la Légion d'honneur. Il leur donna l'accolade, sous les belles voûtes du salon de Jeand'heurs ; c'était imposant : tous en gardèrent le souvenir. Le général de Castelbajac, l'un des élus, ne parlait jamais de sang-froid de cette solennité, que sa belle et noble figure ne déparait point. Mon oncle, alors sous-préfet de Vitry, fut également décoré et reçu, sous les yeux de sa famille; j'en fus, pour ma part, bien heureuse.
M. le duc de Berry nous avait annoncé que Monsieur, comte d'Artois, son père, qui aussi faisait une tournée en Franche-Comté, je crois, recommencerait en partie celle qu'il venait lui-même de terminer. Peu de semaines devaient s'écouler entre ces deux représentations, et je n'eus pas beaucoup de temps pour me reposer de la première. Nous avions quitté l'hôtel de Bar, qui n'était que provisoirement habitable, vous le savez, pour revenir à Jeand'heurs, oùl'affluence de nos parents, amis et connaissances était continue. Le maréchal n'avait rien dé mieux à faire, pour l'auguste père, que ce qui avait été fait pour le fils. On rappela pour la garde du prince les grenadiers de Metz. Nous nous transportâmes de nos personnes, lui et moi, pour le 4 novembre, jour fixé pour notre seconde réception.
Tout se passa à peu près comme précédemment, sauf cet épisode, que j'abordai Monsieur avec un énorme bouquet de Saint-Charles. Présentation chez moi et dîner aux autorités, bal officiel, etc. ; le prince fut charmant, tout sembla bien marcher de part et d'autre. Il y eut bien quelques scènes lisibles, quelques figures de l'autre siècle, mais rien ne fit événement.
Beaucoup de visites succédèrent encore à celle-là; je citerai en particulier celle du chevalier de Boufflers, dont le nom est connu sous bien des rapports et notam-
ment par ses poésies, très légères, dit-on : c'était un vieillard charmant, vrai type de l'homme de cour d'autrefois. Il avait épousé fort tard la veuve du marquis de Sabran, mère d'Elzéar de Sabran, poète aussi, et compositeur particulièrement de fables délicieuses. Mais ne vous en ai-je pas déjà parlé, en vous faisant le récit de mon voyage à Plombières (année 1813)? Quoi qu'il en soit, je reviendrai sur les deux semaines que cet aimable trio passa dans notre intérieur. Hélas! le courageux septuagénaire (il avait 78 ans) ne devait pas survivre au delà d'un mois à son retour à Paris, après nous avoir quittés! Déjà bien malade de l'hydropisie de poitrine qui l'enleva, il faisait des efforts inouïs, non seulement pour ne point troubler nos dispositions à la gaieté , mais il voulait encore y contribuer, et je n'oublierai jamais que, le maréchal lui parlant de ses anciennes prouesses de page du roi Stanislas et autres, il voulut monter un petit poney, fort doux, sur lequel il fit bravement et avec grâce le tour de la grande cour. Souvent à table près de moi, il s'endormait d'un sommeil insurmontable qui nous jetait tous dans l'inquiétude, mais, par un effort puissant de sa volonté, il en sortait tout à coup, et c'était pour nous lancer de ces étincelles d'esprit qui ne s'éteignent qu'avec la vie. Ses nuits étaient sans sommeil, il étouffait; alors sa femme et son beau-fils se relayaient pour le soutenir et même pour l'égayer, ce qu'il acceptait encore. De ces pénibles nuits, je n'eus le détail que plus tard; car nos hôtes ne voulaient nous montrer que bonne humeur et bon visage. Tous les soirs, à la nuit tombante, Mme de Bouf fiers, qui contait comme personne, nous rassemblait et nous fixait près d'elle par des histoires de revenants les plus émouvantes. Son fils nous récitait ses fables.
Peu de semaines après, nous revînmes à Paris, et cet hiver fut mon véritable début dans le grand monde. Les visites, les obligations, les fêtes pleuvaient. Le maréchal commença bien un peu à m'accompagner, mais il s'en fatigua vite et exigea que je me présentasse seule partout. Je n'avais personne à consulter, je ne pouvais m 'appuyer que sur mon bon vouloir et sur les principes et les exemples que j'avais reçus de ma bonne mère.
Ce qui m'aidait encore puissamment, c'était mon sentiment de fierté d'être la femme de votre père, qui portait si haut et si bien son bâton de maréchal de France ! J'étais fière aussi de mon titre d'un duché étranger, et acquis au loin à la pointe de l'épée. Je trouvais que Reggio figurait bien au milieu de Montmorency, de Crillon, de Noailles, de Périgord, etc. Imbue de ces pensées, je fis peu à peu la place à la femme de votre père dans ce monde brillant et nouveau, et cette situation, qui devança celle que j'occupai un peu plus tard à la cour, me resta, je crois.