‹ Récits de guerre et de foyerChapitre 11 sur 42 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Nouvelle existence de la duchesse de Berry. — Le prince de Condé. — Les fêtes, le bal Greffulhe. — Le 13 février 1820. — Assassinat du duc de Berry. — Scènes émouvantes à l'Opéra. — Les derniers moments. — Les circonstances du crime. — Détails sur Louvel. — Son arrestation. — Son procès. — La duchesse de Berry à Saint- Cloud, puis au pavillon de Marsan. — Le deuil. — La grossesse de la duchesse de Berry. — Naissance du comte de Chambord. — Détails sur cette naissance. — Les témoins. — La mort de Napoléon. — Rôle de la duchesse de Reggio auprès de la princesse. — La guerre d'Espagne. — Oudinot, commandant du i* corps d'armée, fait une campagne toute politique. — Voyage à Dieppe. — Maladie de Louis XVIII, sa mort.

De Lyon, je vous amènerai de suite à la petite ville de Nemours, dernière couchée précédant l'arrivée à Fontainebleau, où le Roi, le marié et toute la Cour venaient attendre la royale voyageuse.

La fin de la journée de Nemours devait être consacrée au recueillement. Son Altesse Royale, toujours suivie de son aumônier dans le cours de cette longue route, eut avec lui des rapports plus particuliers encore, en ce moment. Elle était naturellement fort émue à la pensée de la prochaine entrevue.

Après la messe du lendemain, où Son Altesse communia, et après un déjeuner intime, chacun procéda à sa toilette de Cour, car, c'était dans cet attirail que nous devions franchir les six lieues qui nous séparaient de Fontainebleau.

Le point de réunion était au carrefour de la Croix de

404 LE MARÉCHAL 0UDIN0T.

Saint-Hérem, qui se trouve au centre de la forêt. La voiture du Roi et celle de la mariée devaient entrer en même temps, venant chacune d'un côté opposé, dans cette immense enceinte de verdure, laquelle pouvait contenir à l'aise équipages, chevaux d'escorte et de cortège, etc. Des signaux étaient établis sur les routes, afin de faire accéler ou ralentir la marche respective des voitures, qui devaient, selon Tordre de la cérémonie, arriver au point donné simultanément. Les choses se passèrent ainsi. Nous suivîmes notre princesse, à laquelle le Roi, descendu de son côté, tendit les bras à propos pour l'empêcher de se mettre à genoux devant lui, ainsi que le portait le cérémonial. Sans prendre le temps de lire les lettres du roi de Naples, qui lui étaient présentées par la princesse, il remonta avec elle dans le carrosse royal, tout à glaces et de dimension à recevoir toute la famille. Nous suivîmes dans notre voiture, et ce fut ainsi que l'on rentra à Fontainebleau.

Malgré ce que l'étiquette suivie en cette occasion aurait pu mettre de froid dans la solennité, les sentiments s'étaient fait jour, et M. le duc de Berry avait pu saisir le moment de nous dire, à Mme de la Ferronnays et à moi : « Ah ! vous me ramenez une personne incomparablement mieux que je ne me la représentais. » Il semblait délivré d'un cauchemar, et dans sa joie il nous remerciait comme si nous eussions pétri de nos mains cette jeune arrivante.

Le dîner, la soirée furent solennels. Une partie de jeu au loto-dauphin, laquelle était présidée parle Roi, entrait dans le programme et c'était, je vous assure, fort imposant d'avoir à son tour à crier les numéros au milieu d'un profond silence. Lorsque j'eus rempli cette tâche, je me crus quitte; alors, le Roi, me regardant en face, me dit :

« Vous avez fini, madame la duchesse? — Oui, Sire, le casier est rempli. — Mais, au dernier numéro, il fallait dire 0 et », ce qui explique à chacun la fin de votre appel des numéros. » Je m'en souvins pour l'avenir.

L'on se retira de bonne heure et le lendemain, en robe de ville, Ton monta en voiture pour gagner Paris, où l'on devait faire une entrée officielle.

Puis se leva le jour de la cérémonie du mariage à Notre-Dame. La marche et la solennité religieuse furent très imposantes et très belles. Tous les corps de l'État y étaient représentés. La garnison tout entière sous les armes et la garde nationale avaient peine à contenir les flots de population, qui roulaient, comme des vagues, des Tuileries à la cathédrale. Un temps magnifique avait favorisé cette fête, et ce fut peut-être une des dernières belles journées de cet été, pendant lequel des pluies continuelles et désastreuses pourrirent les récoltes et nous amenèrent presque la famine de 1806 à 1807.

On poursuivit le programme remontant à Louis XIV jusqu'à sa dernière limite, puisque, après la fête qui termina la soirée du mariage, le Roi, suivi de toute la Cour, hommes et femmes, fut reconduire les mariés, et quand ils furent couchés, il leur dit bonsoir publiquement. Ce fut après avoir tenu ma place dans cet étrange cérémonial que je pus enfin rentrer chez moi.

Inutile de vous dire notre joie de nous retrouver, inutile de vous dire mes délices en prenant ma fille sur mes genoux.

Comme je me réserve de vous faire suivre pas à pas une série de fêtes princières, lorsque Mme la duchesse de Berry en sera l'objet principal, je passerai sous silence le plus grand nombre des réjouissances publiques données lors de son mariage.

Ma charge de dame d'honneur, qui se compliquait de beaucoup de détails, ne m'obligeait pas à suivre, dans toutes ses phases, le service extérieur, qui se partageait entre les huit jeunes dames pour accompagner dont vous connaissez les noms. J'organisais leur service et, rigoureusement, je n'aurais été obligée de prendre le mien que tous les dimanches, d'abord pour la messe du Roi, pour les réceptions des ambassadeurs, lesquelles étaient périodiques, et à la présentation des étrangers marquants, qui ne pouvaient être nommés que par moi à Son Altesse Royale, puis enfin dans quelques autres circonstances exceptionnelles.

Mais j'aurais eu bien mauvaise grâce à me raidir contre les appels si affectueux qui m'étaient faits en dehors de mes obligations, surtout en remarquant le prix qu'on voulait bien mettre à ma présence et le soin avec lequel on choisissait les à-propos qui pouvaient me gêner le moins ou m 'être le plus agréables.

Parmi les excursions dont je fis partie vers cette époque, je compte celle de Chantilly comme une des plus intéressantes. J'ai dit que le vieux prince de Condé, qui passa là les deux ou trois étés qui lui restaient à vivre, n'avait plus toutes ses facultés; mais- la visite de noces du couple royal sembla les lui rendre. Il ne restait de la magnifique résidence du grand Condé que les écuries monumentales et les communs du grand château. Ce fut dans cette dernière partie des bâtiments que le prince s'était créé une demeure d'été, encore très confortable. Il y reçut avec une politesse exquise le prince et la princesse, qui s'étaient fait suivre d'une portion de leur petite cour. Ce fut gai, et d'autre part ce fut touchant. Ainsi, nous ne pûmes voir sans intérêt ce vieillard appuyer ses pas chancelants sur les bras vigoureux du prince, qui,

alors, semblait être le pilier le plus solide de sa royale dynastie. Nous parcourûmes à leur suite plusieurs salles ornées de tableaux historiques ayant généralement pour objet les hauts faits du grand Condé. L'un d'eux représentait notamment sa victoire sur les troupes royales. L'on n'avait rien voulu perdre, dans cette famille auguste, des triomphes guerriers de ce grand homme; mais, par un soin particulier, l'on avait posé dans le coin dudit tableau une figure symbolique représentant l'Histoire. Elle tenait un livre, dont elle avait arraché divers feuillets sur lesquels on lisait distinctement les détails de cette lutte, coupable dans son principe, mais toujours glorieuse comme fait d'armes.

Mme la duchesse de Berry était aussi en très bons rapports avec Mme la duchesse d'Orléans, sa tante, qui habitait Neuilly, avec son mari, ses enfants déjà nombreux, et Mlle d'Orléans. L'on voyait aussi avec grand plaisir la duchesse douairière d'Orléans, qui avait une petite cour particulière; c'était la veuve d'Égalité; elle était née de Penthièvre. Sa réputation de parfaite bonté était si bien établie, que les opinions, quelque diverses qu'elles fussent, ne prouvèrent que des sentiments et des paroles de sympathie pour cette princesse. Elle venait de se casser la cuisse lorsque l'Empereur rentra à Paris, le 20 mars. Il s'empressa, dit-on, de lui envoyer des sauvegardes, accompagnées de paroles pleines d'intérêt. Elle habitait, l'été, une petite campagne très simple, à Ivry. Nous y dînions souvent particulièrement; elle échangeait avec le maréchal soit des plantes, soit des arbustes, ou des oiseaux d'eau. Cette conformité dans leurs goûts les avait rapprochés.

La Cour passait ses étés à Saint-Cloud, et dans l'automne on faisait ordinairement un petit séjour dans une

des autres résidences royales, telles que Fontainebleau, Compiègne et Rambouillet. Rien n'était moins champêtre que cette vie, toujours officielle, dans ces beaux palais; seulement, tous les services de ce qu'on appelait les grandes charges déjeunaient avec le Roi, lequel se renfermait pour le dîner dans un cercle de famille, tandis qu'alors nous prenions ce repas chez son premier maître d'hôtel, emploi de faveur qui fut rempli dans tout le cours de la Restauration, successivement par MM. le duc des Cars et, après sa mort, le comte de Cossé-Brissac. Leurs sympathiques femmes faisaient admirablement bien les honneurs de cette table, en tout parfaitement soignée. De très grands personnages venaient y prendre part quelquefois à Paris, où, par parenthèse, mon mari et moi y avions toujours notre couvert, par suite de nos charges. C'était un privilège dont j'appréciais la valeur, mais dont je n'usais pour ma part que selon les obligations de mon service.

A Paris, nous avions, trois fois dans l'année, l'honneur de déjeuner avec le Roi. C'était au i" janvier, à sa fête et à l'anniversaire de sa rentrée.

Parmi les cérémonies en usage chez les rois de France, dont quelques détails ont déjà passé sous vos yeux, et que l'Empereur lui-même avait adoptées lors de la naissance de son fils, il en était une qui allait recevoir une nouvelle application. Mme la duchesse de Berry donnait des espérances de maternité qui mettaient tous les esprits en mouvement, et je ne tardai pas à recevoir du grand maître des cérémonies des instructions à ce sujet.

Il était établi que la mère des Enfants de France devait leur donner le jour en public. C'était un public choisi, j'en conviens : c'était le Roi, la famille royale, les princes du sang, les ministres, le chancelier de France, etc.,

le gouvernement enfin. Et ce monde devait être convoqué par moi à point nommé, c'est-à-dire ni beaucoup avant, ni surtout après le moment décisif. Toute cette affaire, me semblait, par bien des motifs, formidable; mais avant d'être arrivée au temps précis concernant Son Altesse Royale, j'avais à m'occuper pour mon compte de la naissance de ma seconde fille Caroline. Ce furent Monsieur, frère du Roi, et Mme la duchesse de Berry qui tinrent en personne cette enfant sur les fonts de baptême.

Elle était arrivée brillante de santé, par un beau soleil du 2 juin 181 7. Je fus vivement émue au chiffre de cette sixième fille du maréchal.

Je me tenais sur le qui-vive, lorsque, quelques mois après cette naissance, je fus appelée en toute hâte à l'Elysée -Bourbon, pour y procéder aux appels dont j'étais chargée. Déjà Louis XVIII et partie des membres du gouvernement avaient été avertis et se trouvaient à leur poste. J'expédiai le plus vite possible les avis qui avaient été attardés, et ce ne fut qu'après ces formalités que je pus m'occuper de ma pauvre jeune princesse, dont l'on entendait les cris dans tous les salons remplis de monde en grande tenue.

Elle donna le jour à une fille qui semblait bien constituée, mais qui, par son sexe, désappointa singulièrement sa famille. Néanmoins, le soir de cette naissance, j'étais rentrée rassurée, sinon très satisfaite, chez moi; je n'en sortis que le lendemain de très bonne heure, et je ne m'attendais pas à trouver, en rentrant à l'Elysée, le palais sens dessus dessous. L'enfant venait d'être atteinte de convulsions internes qui menaçaient ses jours. Vainement la Faculté réunie lui prodigua ses soins; vainement nous priâmes auprès de ce petit berceau : il ne contint bientôt plus qu'un cadavre.

4io LE MARÉCHAL OUDINOT.

La jeune mère prit cette douleur avec une résignation chrétienne qui m'édifia beaucoup.

Une consolation sembla devoir suivre d'assez près le malheur dont je viens de parler, mais il y eut encore déception. Mme la duchesse de Berry donna le jour à un garçon, mais il arriva avant terme et vécut juste assez pour être ondoyé, comme l'avait été sa sœur.

Nous arrivâmes ainsi à l'année 1819.

Je mis au monde mon fils Charles. L'arrivée d'un garçon apporta la joie dans mon ménage. Hélas! que Dieu est bon de nous voiler l'avenir, quand il a mis dans ses décrets que la mère survivrait à l'enfant!

Une troisième grossesse consolait alors les Tuileries et l'Élysée-Bourbon, et le 27 septembre suivant naquit, au milieu du cérémonial dont j'ai parlé plus haut, Louise de France, qu'on désigna sous le titre de Mademoiselle...

Je me rappelle très bien que, en voyant passer Mme la duchesse de Gontaut (nommée gouvernante des Enfants de France), laquelle portait sur un immense oreiller la petite fille, ne pesant pas trois livres, qu'on allait installer dans les vastes appartements préparés pour elle ; en voyant l'imposant auditoire se lever en masse au cri de « Mademoiselle », qu'avait prononcé l'huissier de la chambre, j'éprouvai un étrange sentiment. Vivra-t-elle ? me demandai-je. Sera-ce en France? Quelle situation l'avenir réserve-t-il à ce petit être? Quelle influence pourra-t-il jamais exercer, si Dieu lui conserve une vie si délicate ?

Cette enfant devint la digne et noble duchesse de Parme <iont l'Europe entière admira les vertus et le pur et magnanime caractère.

Peu après la naissance de Mademoiselle et jusqu a la cérémonie de son baptême, dont M. le duc de Berry

nous dit qu'il nous préviendrait à temps, nous prîmes, le maréchal et moi, un petit congé, que nous partageâmes -entre Bar et Jeand'heurs.

M. le duc de Berry donna plusieurs fêtes à l'Élysée- Bourbon. C'étaient, si j'ose m'exprimer ainsi, de vrais ■casse-tête tant pour moi que pour le premier gentilhomme du prince, comte de la Ferronnays, qui procédions aux préparatifs et aux honneurs qu'il fallait faire, de notre mieux, aux invités.

Je crois que nous étions tout aux premiers jours de janvier 1820, lorsque, durant les préparatifs d'un grand bal qui devait se donner à l'Elysée- Bourbon, les tapissiers et tout le service furent saisis d'effroi par la chute foudroyante de tout un panneau en glaces qui remplissait un des côtés de la grande galerie du palais. Rien n'expliqua cette catastrophe, qui ne fut, pour le moment, qu'une avarie contrariante; elle fut vite réparée; mais peu de temps après, elle put donner lieu aux gens superstitieux de s'appuyer sur certains signes annonçant un sinistre prochain.

Rien de marquant, dans les semaines qui suivirent, n'est de nature à retarder le récit du terrible événement •que j'ai à vous raconter.

Le vendredi 11 février 1820, j'étais allée, pour mon propre compte, souper chez le grand référendaire, marquis de Sémon ville, au Luxembourg. Plusieurs personnes, sortant d'un bal déguisé que donnait ce même soir la comtesse Greffulhe, me dirent y avoir reconnu sous leurs dominos M. le duc et Mme la duchesse de Berry. Ce bal était, disait-on, charmant. Lorsque, le lendemain, je demandai à Son Altesse Royale si elle y avait pris grande part : a Je m'y suis fort amusée, me répondit-elle ; les déguisements étaient variés et ingénieux, j'ai particu-

4ia LE MARÉCHAL OUDINOT,

lièrement beaucoup ri du duc de Fitz-James, dans le rôle de Potier (le plus célèbre acteur de l'époque) représentant le père sournois dans les Petites Danaides. »

Cette pièce de la Porte -Saint -Martin faisait courir tout Paris. C'était la parodie du grand opéra des Danaides, très en vogue alors. « Oh ! que le bon duc était drôle, reprit la princesse, aiguisant d'un air féroce les cinquante petits couteaux qu'il tirait de toutes ses poches; son visage imperturbable au milieu de cette besogne, qu'il continuait à travers toutes les salles, était d'un parfait comique. »

Hélas ! ce zélé serviteur de la dynastie ne se doutait guère, alors, qu'un vrai couteau s'aiguisait dans la cour même de l'hôtel Greffulhe, et que, sans une averse qui bouleversa tous les projets.de l'assassin, il eût mis, ce soir même, à exécution celui qu'il méditait depuis longtemps. Oui, ce fut la pluie qui fit ajourner à Louvel le crime dont il repaissait son esprit !

Pour en finir avec le bal Greffulhe, je dois dire, dès ce moment, que, demandant à Mme la duchesse de Beny pourquoi elle n'y avait pas dansé, elle me répondit en baissant la voix : « Je vous le confie, c'est parce que j'ai de nouvelles espérances; mais elles sont si vagues, chère duchesse, que je n'en parle pas. » Vous devinez avec quelle satisfaction je recueillis ces paroles.

Enfin se leva le triste soleil du dimanche gras, 13 février 1820.

Je me rendis, comme de coutume, pour le déjeuner, à l'Elysée- Bourbon. Ces repas étaient toujours gais. L'on nous appelait, non sans raison, la jeune cour. Notre prin cesse n'avait que vingt ans; aucune de ses dames, si ce n'est la duchesse de Gontaut, n'en n'avait guère que trente, et quelques-unes moins. M. le duc de Berry,

alors âgé de trente-neuf ans, avait choisi la plupart de ses aides de camp dans les jeunes braves qui avaient figuré aux dernières guerres de l'Empire; et si, parmi ce monde plein de vie, se trouvaient quelques vieux dévoués de l'émigration, ils n'y gâtaient rien, parce que, indépendamment de ce que chacun pensait que c'était leur droit, il s'en rencontrait de très gais et aimables. En tête de ceux-ci, je nommerai le duc de Lé vis, qui était le bienvenu partout. Comme de coutume, Monseigneur avait mis à l'épreuve la dextérité de ses plus élégants officiers, en leur jetant, à travers la table, des oeufs frais qui, lancés ainsi de sa main, s'ils n'eussent été attrapés par les leurs, se fussent écrasés sur leurs brillants uniformes.

Mais nous étions arrivés au dernier de tous ces repas... Le 13 février, on se leva précipitamment de table, craignant d'être en retard pour la messe du Roi. Enveloppés de fourrures, nous montâmes, le prince, sa femme et moi, en voiture, et, à travers les rues glacées de Paris, nous arrivâmes aux Tuileries juste à temps.

Je venais de prendre congé du royal ménage de PÉlysée, lorsque je me rappelai que Mme de Sainte- Aulaire m'avait écrit, le matin, dans le but de lui obtenir, pour le soir même, la loge de M. le duc de Berry, au théâtre des Variétés. « C'est pour voir VOurs et le Pacha, me mandait-elle, j'en meurs d'envie et l'on ne peut avoir de place. » Je me mis à courir et je rejoignis le prince au bout de la galerie. « Votre loge des Variétés, Monseigneur? lui dis-je. — Pour qui? » J'hésitai en souriant ; le ménage de Sainte- Aulaire s'était mis dans une légère opposition, depuis que la fameuse proclamation de Toulouse l'avait fait sévèrement juger. Je ne voulais point surprendre le prince, et j'articulai le nom en ques-

tion. Il sourit à son tour et, après une seconde d'hésitation, il me jeta ce mot : « Oui ». Ce fut le dernier qu'il m'adressa. C'était encore un acte de bonne grâce, et c'est par ce motif que je suis entrée dans tous ces minutieux détails.

J'usai de la pleine liberté de ma soirée pour conduire au bal de la duchesse d'Albuféra, mon amie, ma bellefille Élisa. Aucune digression ne serait ici à sa place. Comment observer de l'ordre, quand les détails se représentent irrégulièrement à mes esprits épouvantés ?

Le bal était superbe, je m'y amusais et je causais gaiement avec une amie, quand tout à coup je remarquai deux personnes qui, avec une préoccupation visible, se parlaient bas en me regardant. C'étaient Casimir Périer et le général Pamphile de la Croix. L'un d'eux se détacha et vint droit à moi, et se penchant à mon oreille : « Nous venons de nous décider, dit-il, à vous prévenir d'un événement funeste; M. le duc de Berry vient d'être frappé, à l'Opéra, d'un coup de stylet. — Ah ! mon Dieu ! — L'assassin est arrêté, reprit le général, et l'on ne dit pas que le coup soit mortel. — Je vous en prie, général, retrouvez-moi ma belle-fille qui danse dans le salon voisin et mettez-nous l'une et l'autre en voiture. »

L'hôtel d'Albuféra touchait à l'Élysée-Bourbon, j'entrai de suite dans la cour, où d'autres voitures circulaient déjà. Je pénétrais à peine dans le premier vestibule, qu'une femme effarée se précipitant vers moi me cria : a D'où venez-vous? Que savez-vous? » J'eus peine à reconnaître en elle la duchesse de Gontaut. Plusieurs personnes nous rejoignirent, hommes et femmes de notre société , les unes en robe du soir, les autres en dominos, sortant chacun, éperdu, des diverses réunions qu'amène ordinairement avec lui le dimanche gras. Alors, seule-

ment, j'appris que le prince, intransportable, gisait sur le lieu du crime. « A l'Opéra donc! » criai-je à mon cocher. Deux personnes montèrent dans ma voiture; c'étaient le général comte Belliard et le comte de Saint- Cricq. « Nous ne voulons pas vous laisser seule en ce moment, me dit le premier, on ne sait ce qui peut être préparé. » J'avais envoyé ma belle-fille s'enfermer dans ma chambre de l'Elysée.

Plongés dans une commune stupeur, mes compagnons et moi, nous arrivâmes cependant sans encombre dans cette rue Rameau, qui fut détruite avec la salle de l'Opéra. Nous descendîmes sous ce petit vestibule qui donnait une entrée particulière à la loge de Leurs Altesses Royales. Là, je perdis de vue toute autre chose et montai devant moi un escalier raide et étroit, obstrué par beaucoup de personnes dont une seule était assise sur une des marches, la dernière, celle qui touchait, je crois, à la porte fatale.

A la lumière qui éclairait faiblement cet ensemble, je crus cependant reconnaître dans la personne assise Mme la duchesse d'Orléans. C'était elle, en effet. Entourée de sa famille, elle était accourue et, sans pénétrer, elle attendait au plus près les nouvelles de cette chambre. « Passez, passez, me dit-elle en se serrant, votre place est là »; et elle me montrait la porte. Je la franchis cette porte... Sur quelques matelas assemblés à la hâte était étendue la victime. Son teint, ses lèvres étaient livides. Déjà les ombres de la mort étaient répandues sur son front, et cependant ces yeux mourants avaient encore une expression prodigieuse. A sa tête était sa femme, vêtue d'un peignoir ensanglanté déjà, qui avait remplacé la robe de soie aussi ensanglantée, dont on venait de la débarrasser. D'une main elle tenait celle du prince ;

4i6 LE MARÉCHAL OUDINOT.

de l'autre, elle me fit signe d'approcher. « Parlez bas, me dit-elle avec une sorte d'égarement, car il entend tout. » Je ne parlai ni bas ni autrement ; Dupuytren seul se fit entendre pour déclarer qu'il allait élargir la blessure, qui ne saignait plus. En effet, c'était des masses de sangsues qu'on avait jetées par poignées sur cette large poitrine découverte que venaient les traînées de sang qui effrayaient nos regards ; mais la blessure proprement dite, produite par une fine lame, semblait refermée et l'épanchement intérieur était imminent.

Au même instant, ajoutant par cette opération consciencieuse et indispensable au martyre du blessé, Dupuytren lui arracha de tels cris que, tombant à genoux en bouchant mes oreilles et me pressant contre Mme de Noailles qui était dans la même attitude que moi, je me sentis paralysée d'horreur. Si M. le duc de Berry eût pu être sauvé, ill'eût été par l'habile praticien, qui, ne pouvant mieux, obtint au moins un effet momentané qui rendit à l'agonisant des facultés dont il usa pour sanctifier sa fin.

Le premier usage que le prince fit de la parole, qui venait de lui être rendue par l'écoulement du sang, fut de demander un prêtre, ce qui avait été l'objet de son premier cri. Mgr de Latil, archevêque de Reims, était là; penchant son oreille sur les lèvres du mourant, il recueillit une confession que chacun pouvait craindre d'entendre, tant le hoquet saccadait cette navrante parole. L'on finit par mettre, avec autant de précautions que possible, les matelas à terre, afin que le prêtre, presque couché sur le malade, eût plus de chances de l'entendre seul. Par suite des vomissements, l'on ne pouvait administrer le viatique, mais aussitôt après l'absolution, le prince, régénéré, s'écria d'une voix forte : « Je voudrais voir tous mes enfants... »

...Jusqu'alors, nous ne lui connaissions d'enfants que Mademoiselle, âgée de quatre mois. « Ah ! que dit-il là? » me glissa tout bas Mme la duchesse d'Angoulême, en me saisissant la main. Cette princesse connaissait, ainsi que toute la famille royale, la liaison d'Angleterre. Une stupeur générale avait saisi chacun ; mais le prince, devinant et comprenant tout, reprit la parole et, regardant Mme la duchesse de Berry : « Ma femme, je vous l'avoue, j'ai plusieurs enfants! — Charles, répondit-elle, pourquoi ne me l'avoir pas dit plus tôt? Je les aurais adoptés ; qu'on les fasse venir » ; puis, se tournant vers le duc de Coigny, l'un des aides de camp du prince : « Allez aussi chercher ma fille, lui dit-elle, je vous donne cette mission. »

Les deux petites Anglaises devancèrent l'enfant royal ; elles s'approchèrent du lit, s'agenouillèrent et reçurent en pleurant la bénédiction de leur père, qui leur parla en anglais. L'infortunée princesse les embrassa; mais les minutes étaient comptées et son propre enfant n'arrivait pas. Dupuytren ne quittait pas le pouls du prince, qui lui disait : « Ne me trompez pas, avertissez-moi, j'ai encore à faire ici-bas. » Enfin, la duchesse de Gontaut apporta l'auguste petit maillot, qui reçut aussi cette précieuse bénédiction.

Succombant alors à tant d'émotion, la princesse se jeta vivement à genoux contre le lit : a Prenez garde, lui dit alors son mari, ménagez l'enfant que vous portez. » A cette solennelle révélation, dont l'importance n'échappait à personne, chacun fut profondément saisi ; l'instant était suprême, mais les forces décroissaient. Plusieurs fois, le prince avait sollicité la présence du Roi : « C'est surtout pour lui demander la grâce de l' homme », disait le prince, car il ne désigna jamais autrement l'assassin.

4i8 LE MARÉCHAL OUDINOT

Toujours on lui répondait : « Le Roi va venir. » La volonté ne manquait point à Sa Majesté, mais ses infirmités croissantes rendaient son lever et son trajet de nuit bien difficiles. L'on se demandait comment on pourrait ramener au haut de l'espèce d'échelle que nous avions gravie. Il y arriva pourtant.

Mais cette longue attente ne fut pas perdue ; ce fut alors que le mourant, regardant son père, lui recommanda d'une voix distincte tous ses serviteurs ; puis, se tournant vers M. le duc d'Angoulême, il lui dit bas quelques mots qui furent pieusement recueillis.

Tous ces devoirs accomplis, le malheureux prince se demanda, tout à coup, ce qu'il avait pu faire pour s'attirer un tel traitement ; puis, comme pour expier cette pensée accusatrice, il dit : « Peut-être sans le vouloir l'avais-je blessé. »

Déjà la pâle lueur de cinq heures et demie se montrait à travers l'éclairage de cette chambre funèbre, la poitrine du prince s'embarrassait, ses paroles devenaient de plus en plus rares, une stupeur mortelle pesait sur les nombreux témoins de cette agonie, quand le mourant, semblant se ranimer à un faible bruit qu'il entendit le premier, dit d'une voix forte : « C'est l'escorte du Roi! »

En effet, et bientôt l'on distingua le travail difficile qui amena le Roi de la première à la dernière marche de l'escalier. Voilà Sa Majesté devant le lit mortuaire de cet héritier de sa race, hier encore si rempli d'espérance et de vie ; mais le mourant ne laissa pas perdre une des secondes qui lui restaient pour arriver à son but : « Sire, dit-il d'une voix suppliante, je vous attendais pour vous demander, comme dernière grâce à m'accorder en ce monde, la vie de l'homme... »

Et comme le saisissement du Roi ne lui permit pas répondre de suite : « Ah ! mon oncle, hâtez-vous, la vie de l'homme !...

— Parlons de vous, mon fils », dit alors Sa Majesté.

Une troisième supplication dans les mêmes termes sortit encore de ses lèvres qui blêmissaient de plus en plus ; mais ce fut tout ce que nous entendîmes , parce qu'en ce moment Mme la duchesse de Berry ayant pris une espèce d'attaque de nerfs, on fut forcé de l'emporter. Je la suivis, mais je n'eus ni le pouvoir ni la volonté de l'empêcher de rentrer, et alors... tout était fini...

La tête immmobile du défunt était soutenue par Dupuytren, qui de son autre main tenait une glace devant une bouche qui n'exhalait plus aucune respiration. Le Roi, le malheureux père, le frère, la sœur, cet entourage navré contenait à la fois tous les sentiments qui l'étouffaient et en exprimaient toutes les manifestations extérieures. Oui, c'étaient, dans ce premier moment, la mort et son silence ! . . .

Mais la jeune veuve, faisant invasion devant ce corps immobile et au milieu de cette scène muette, vint se jeter à genoux et s'écria avec toute l'effervescence de son âge et de sa nationalité italienne : « Charles est mort, je veux retourner dans mon pays. Sire, laissezmoi partir. » Une pitié tendre, profonde, accueillit ces véhémentes paroles, et le Roi, profitant de l'épuisement qui les suivit, nous fit signe d'enlever la malheureuse jeune femme dans une voiture qui nous ramena à l'Élysée- Bourbon.

A peine arrivée, la princesse se précipita avec désespoir dans l'appartement de son mari, puis, rentrant chez elle sans s'occuper encore de son pauvre petit enfant,

on la vit saisir sur la toilette une grande paire de ciseaux avec laquelle elle coupa, à ras la tête, les deux longues tresses de cheveux blonds que le prince aimait tant, disait-elle. « L'une sera pour lui, on la placera dans son cercueil; je réserve l'autre pdur ma fille. »

Nous obtînmes enfin que cette infortunée jeune femme se couchât. On ne l'y décida qu'en lui rappelant les espérances auxquelles son avenir, celui de la famille royale et celui de la France pouvaient encore se rattacher. Ce fut à ce moment que le maréchal me fit appeler dans ma chambre de l'Elysée, où je le rejoignis dans cette robe de bal qui ajoutait, s'il était possible, à. notre saisissement.

J'eus peu de temps pour m'épancher avec votre père sur les terribles événements accomplis et sur l'avenir incertain qu'ils venaient d'ouvrir. Réveillé sur la première nouvelle de la catastrophe, le maréchal, revêtant aussitôt son uniforme, était accouru sur le lieu du crime. Il suivit, avec désolation et horreur, l'agonie du prince et l'interrogatoire de l'assassin. Je l'avais aperçu toute la nuit.

Il faut vous dire que les deux drames n'étaient séparés que par une cloison.

Pour vous expliquer ce fait, abandonnant pour un moment Mme la duchesse de Berry, je reviendrai au meurtrier et à ce qui le concerne.

Le vendredi, après avoir renoncé à tuer le prince à l'hôtel Greffulhe, il fixa l'exécution de son projet au dimanche soir, ne doutant point que sa victime ne vînt à l'Opéra, car il avait étudié ses habitudes depuis plusieurs mois. Il se posta donc vers huit heures du soir sur le trottoir de la rue Rameau, allant et venant pour ne pasfixer l'attention. Il ne s'arrêta qu'un instant près du

vestibule dont j'ai parlé déjà, pour y recueillir l'ordre donné au cocher. « A onze heures », avait dit le prince; puis il était entré avec sa femme, la marquise de Béthisy, le comte de Mesnard et les comtes César de Choiseul et de Clermont-Lodève. Le prince ne permettait jamais que les six grenadiers qui composaient le poste de son petit vestibule sortissent, ni à son arrivée, ni à son départ ; la sentinelle seule était en dehors et portait les armes , et Louvel, qui savait tout cela, s'achemina du côté où il savait que la sentinelle tournait le dos. A l'heure dite, il vint de la rue Richelieu et guetta, en se promenant, l'arrivée de la voiture dont les maîtres ne se firent pas attendre. Le groupe de la loge s'était avancé sur le trottoir, et tandis que la sentinelle portait les armes, tournant le dos au meurtrier, que les deux valets de pied, dans la même situation, baissaient le marchepied, que le prince disait adieu à sa femme en la mettant en voiture, qu'enfin ses trois officiers faisaient leur salut, en un clin d'œil, agile comme une panthère, l'assassin, franchissant d'un bond le dos des six hommes, saisit d'une main vigoureuse le septième par l'épaule droite, le soutient et lui enfonce, jusqu'à la garde, une lame longue et fine dans la région du cœur ; et, par un autre bond aussi spontané, il se soustrait immédiatement aux témoins de cette scène qui fut si rapide que, dans la première minute, personne ne s'en rendit compte. Un sourd gémissement du prince lui fit adresser, sur le coup, cette parole par le comte de Mesnard : « Est-ce que vous êtes frappé? — Je suis mort », répondit-il en retirant luimême le poignard de la plaie. Un autre cri se fit entendre de la voiture, d'où s'élança la malheureuse jeune femme qui devina tout. Elle arriva comme on posait le prince sur la banquette du corps de garde, et se mit à

aider les témoins de cette horrible scène qui, les uns ouvraient précipitamment les vêtements qui couvraient la poitrine du prince, déjà suffoquant et presque évanoui, les autres s'élançaient dans les rues en criant à l'assassin.

Restons d'abord sous ce funèbre vestibule. « Un prêtre, ma femme... », avait articulé le blessé. « Un médecin », ajoutait-on de toutes parts. Le secours matériel arriva d'abord. Le docteur Blancheton se trouva à portée et fit le premier examen , sans pouvoir dissimuler aux cœurs palpitants, qui cherchaient à le deviner, la gravité de la situation, cr La blessure ne saigne pas assez », dit-il. Aussitôt, le docteur Bougon, attaché à Monsieur, recueillant, au moment où il arrivait, les paroles de son confrère, dit : « Je vais sucer la plaie. — Prenez garde, Bougon, dit le mourant, peut-être elle est empoisonnée. » Le fidèle serviteur ne tint compte de ceci, mais son courageux essai échoua !

De tous côtés arrivaient des gens de l'art, des pharmaciens, des matelas, etc. On se décida enfin, ne pouvant mieux, à monter la victime dans cette chambre d'acteurs où se termina cette tragédie.

La famille éplorée, les amis, les dévoués de toutes les catégories, étaient accourus et remplissaient ce local dans lequel je pénétrai presque aussitôt que Dupuytren. Tous les praticiens lui avaient cédé la place, et vous avez vu, au commencement de ce triste récit, qu'il ne l'abandonna qu'à la mort de l'illustre victime. Revenons maintenant au meurtrier.

Il courait vers l'arcade Colbert, espérant, non sans raison, que s'il pouvait en atteindre la noire profondeur, il y disparaîtrait avant qu'on le rejoignît. Ce calcul aurait pu lui réussir, sans un incident qui le retarda de

quelques secondes. Il heurta violemment un garçon de café, venant en sens inverse, portant un plateau de glaces. La chute du jeune homme et de son bagage causa un bruit auquel se mêla, en même temps, le cri formidable de la sentinelle qui, ayant jeté son fusil pour courir plus vite, avait devancé les autres grenadiers en répétant toujours : et Arrêtez ! arrêtez l'assassin ! » Ce fut pendant la lutte du garçon de café cherchant à se relever pour arrêter Louvel, qui se débattait, que la sentinelle saisit le misérable par le collet. Les camarades vinrent à son aide, et l'on ramena cet homme,, tout garrotté, sur le lieu du crime.

Faute de tout autre local, il fut forcément déposé dans une espèce de cabinet dépendant de la chambre mortuaire. De là, il entendait distinctement tout ce qui s'y passait, et quand, dans le cours de l'interrogatoire auquel on procéda le plus vite possible, le chancelier ou les ministres lui demandaient, en frissonnant, si les cris de sa victime ne le troublaient pas, il répondait : « Non; je ne me suis senti ému que par le cri de sa femme. »

Son féroce sang-froid ne se démentit pas durant ces longues heures d'investigations, qui durèrent presque autant que la vie du prince. Vainement on chercha à savoir s'il avait des complices ; rien, durant ce premier interrogatoire, ni pendant les cinq mois de l'instruction de ce procès, ne vint démentir, à cet égard, les dénégations de Louvel.

La physionomie de cet homme était, dit-on, repoussante. Une de mes compagnes de chagrin et de terreur, durant cette nuit néfaste, me dit tout bas : a Ne voulezvous pas voir l'assassin, dont une seule porte nous sépare? » Elle ne tint compte de mon avis, et revint épouvantée par cette hideuse image.

On avait trouvé un second poignard sur Louvel, mais l'on ne put jamais obtenir un mot sur l'usage qu'il comptait en faire. Il se renferma dans cette seule réponse : « Je n'ai tué M. le duc de Berry que comme destiné à propager une famille que je voulais anéantir; personnellement, je n'en veux ni à lui, ni aux siens; mais leur règne sur mon pays n'allait pas avec mes idées. » Je ne sais plus qui lui dit : a Par suite d'une révélation de Monseigneur, votre crime sera peut-être inutile dans votre projet de destruction de cette race royale. » Ces paroles semblèrent fixer particulièrement son attention , et il répondit: «Je suis fâché de n'avoir pas été instruit de ce fait. » Jamais on ne put le faire expliquer sur ces paroles.

Pendant quelques instants, il était devenu d'une pâleur livide : on crut au remords; mais, questionné de nouveau sur le malaise qui se révélait en lui, il dit simplement : « Ce sont les pouce ttes qui me serrent trop. » On le mit plus à l'aise, et la pâleur disparut.

Comme ce procès ressortissait, naturellement, à la Cour des pairs, ce fut dans la prison du Luxembourg qu'on écroua Louvel.

Je ne passerai pas sous silence un des contrastes les plus frappants de cette nuit funèbre. C'était pour jouir du dernier acte de ce joli ballet (le Carnaval de Venise) que M. le duc de Berry était venu mettre sa femme en voiture, avec le projet de rentrer pour son compte dans sa loge et d'y voir finir le spectacle, qui devait avoir encore une demi-heure de durée. En effet le spectacle continua. Rien, dans l'intérieur de la salle de l'Opéra, n'indiqua la tragédie qui se passait au dehors, et ce fut au son de la musique la plus joyeuse, la plus entraînante, que se passèrent les tristes scènes que vous venez de lire.

. Une première rumeur arriva aux princes d'Orléans, au moment où ils quittaient leur loge, et vous les avez vus échelonnés sur Pescalier lorsque j'y arrivai moimême : mais, en général, la nouvelle ne fut connue dans Paris que le 14 au matin.

Je reviens à l'Elysée- Bourbon, où la famille royale était arrivée, où bientôt se succédèrent une quantité innombrable de personnages tenant à la Cour ou au gouvernement, que sais-je? tout Paris. Je ne quittai ma triste princesse que pour faire face, autant que je le pouvais, à tout ce qui se présentait. Je savais que Ton délibérait en famille sur la résidence qu'on allait provisoirement fixer à la jeune veuve. Il fut d'abord décidé qu'elle quitterait le même soir l' Elysée-Bourbon, devenu inhabitable pour elle, du jour au lendemain. Des ordres furent donnés à Saint-Cloud, et ce fut là que notre lugubre cortège arriva à la nuit tombante et par un froid glacial. C'était à ne pas reconnaître ce riant palais, à peine éclairé, et qu'on n'abordait jamais que dans la belle saison, lorsqu'il était préparé pour la résidence royale.

Quel départ de l'Elysée ! Quel trajet ! Quelle arrivée ! On comprendra que, nonobstant les dénégations de Louvel, on pouvait, dans ces premiers moments, lui supposer des complices; aussi puis-je dire que je ne passais point une porte sans regarder derrière en frissonnant. Cette impression se prolongea longtemps.

La princesse, allongée dans une voiture, fut portée dans un des appartements, le plus vaste et le plus commode du château royal. Je fis dresser mon lit près du sien et ne perdis rien de ses sanglots durant cette seconde nuit, si terrible aussi.

Avant de quitter l'Elysée, j'avais appris d'une

manière assez certaine que la délibération relative à la résidence définitive de Son Altesse Royale l'avait fixée, suivant mon plus vif désir, au palais des Tuileries.

Notre séjour à Saint-Cloud ne devait se prolonger que le temps nécessaire pour préparer le pavillon Marsan, dont on consacra le rez-de-chaussée tout entier à Mme la duchesse de Berry et à Mademoiselle.

Rien, en effet, ne pouvait être plus digne, plus convenable que cette mesure, qui plaçait une veuve de vingt ans et un enfant au maillot sous le toit royal et paternel des Tuileries; et, en ce qui me regardait personnellement, je ne pouvais assez me féliciter d'être ainsi allégée de ma responsabilité. Les quelques heures d'incertitude qui pesèrent sur moi, à cette occasion, ne peuvent se décrire.

Pendant ce temps on se portait en foule, d'autre part, dans une salle du Louvre que l'on avait transformée eir chapelle ardente. Le corps de M. le duc de Berry y était gardé par ses officiers, qui se relayaient du matin au soir dans leurs douloureuses fonctions. Les hommages qui furent rendus au défunt se prolongèrent, je crois, environ une semaine, après laquelle eut lieu le convoi, qui fut solennel. Le prince fut déposé dans les caveaux de Saint-Denis.

Nous revînmes alors avec la jeune veuve occuper, au pavillon Marsan, les appartements tentures, du parquet au plafond, de drap noir. Plus de glaces, plus de dorures, rien!... Telle était l'étiquette en ces circonstances. Les grandes et nombreuses croisées de ces pièces immenses donnaient, en plein jour, à peine assez de lumière pour les obligations de la vie, tant les noirs reflets du drap diminuaient la clarté. Mais l'épreuve du soir était pire encore. Vainement de nombreuses bougies étaient placées

çà et là; nous n'en étions pas moins dans un tombeau. Par concession, l'on n'avait tenture qu'en drap gris la. chambre à coucher de Son Altesse Royale. Le deuil du personnel de sa maison fut pris avec la plus entière rigueur; ainsi, 'outre les vêtements de laine que je portai pendant plus d'un an, j'avais dû faire aussi draper ma voiture, c'est-à-dire en faire envelopper les panneaux de drap, lequel recouvrait même mes armes ; mes gens étaient également en grand deuil.

Malgré les tristes conditions dans lesquelles je venais de voir rentrer Mme la duchesse de Berry aux Tuileries, j'éprouvai un allégement immense quand je la vis installée sous ce toit protecteur. Je pus alors retourner au moins momentanément à mon mari et à mes enfants,, que j'avais complètement abandonnés depuis la catastrophe du 13. Ma présence y était d'autant plus nécessaire que le mariage de mon beau-fils Victor avec Mlle Eulalie M inguet était décidé depuis les premiers jours de février. Le pauvre prince en avait été instruit par moi le dimanche matin...

Lorsque la grossesse put être annoncée officiellement, la rigidité de la veuve dut céder à la situation, qui présentait à cette princesse la chance d'offrir un héritier au trône. Elle se montra peu, mais assez pour confirmer, aux yeux de tous, son état. Nous l'entourions sans relâche, soit chez elle, soit dans les courtes sorties qu'exigeait sa santé, ayant sans cesse l'œil au guet, par suite d'un souvenir facile à deviner.

Pendant ce temps, on instruisait le procès du monstre, qui n'accepta pas même un avocat d'office, ayant voulu se défendre lui-même. Il parla beaucoup pour ne rien dire et fut exécuté en place de Grève dans le cours de juin 1820.

Beaucoup de rassemblements frisant rémeute avaient agité Paris, particulièrement en juin; mais aucun de ces attroupements, quelque tumultueux et révoltés qu'ils parussent, ne se rattacha au procès de Louvel : celui-ci fut jugé et mourut comme un criminel entièrement isolé.

Ce triste été s'avançait péniblement. Cependant la santé de Mme la duchesse de Berry se soutenait à travers tant d'épreuves, mais ce n'était pas sans émotion que nous la voyions approcher de son terme. Depuis quelques semaines, je couchais aux Tuileries, quittant à peine cette résidence, pour aller, de loin en loin, voir mon mari, mes enfants et ma maison, ainsi que je vous l'ai dit.

Le 28 septembre, nous avions déjeuné avec Son Altesse Royale, dans un petit pavillon qui se dissimulait au milieu des ombrages situés à l'extrémité de la terrasse de l'eau sur la place Louis XV. Le visage de la princesse était reposé; s'il n'annonçait pas de gaieté, il respirait au moins, dans cette matinée, une sorte de sérénité. Elle marcha lestement sur la terrasse, suivant avec intérêt le pas d'un régiment qui passait en même temps sur le quai. Elle ne se plaignit de rien durant la journée, et lorsque, vers onze heures du soir, M. Deneux, son accoucheur, établi au château, vint, comme de coutume, prendre de ses nouvelles avant de se coucher, elle le congédia tranquillement et nous dit bonsoir à tous. Je montai dans mon appartement situé au-dessus de celui de Monsieur; c'était au second, mais je n'en avais pas moins cent marches à monter. J'étais à la fin d'une affreuse migraine et je venais de m 'endormir avec la lourdeur qui résulte de cet état, lorsque je fus réveillée en sursaut par trois coups violents frappés à ma porte, à travers laquelle un valet de pied me cria de descendre

au plus vite chez Son Altesse Royale. Je ne pris que le temps de passer une robe, de jeter un grand cachemire sur mes épaules et de descendre cet immense escalier, sur lequel régnait déjà un mouvement inusité ; il était deux heures du matin* Ce mouvement devint de l'encombrement au fur et à mesure que j'approchai de la chambre à coucher, dans laquelle j'eus peine à pénétrer. Entre autres personnes me disputant le passage était la duchesse de Gontaut, en peignoir et bonnet de nuit, traînant par la main un jeune garde national, a Venez, lui disait-elle, ne perdons pas de temps. » Stupéfaite, je les suivis. Je vis confusément plusieurs autres personnes s'agiter autour du lit de Mme la duchesse de Berry, qui, assise sur son séant, et se soutenant à peine sur un des coudes, s'écria en m 'apercevant : « C'est un Henri, voyez! » Elle me montra un enfant qui venait de naître, posé contre elle, sur ses couvertures. Je tournai alors un regard éperdu sur l'entourage; pas un individu officiel n'en faisait partie, a Où sont les témoins, madame, m'écriai-je? Où se trouvent le Roi et la famille royale? — Personne n'a pu être averti, me dit-elle, je n'ai eu que deux douleurs ; la première m'a fait appeler ma femme de chambre; à la seconde, elle a reçu mon enfant, mais rien n'est terminé entre lui et moi, et j'attends les témoins nommés par le Roi; ils viendront en plus de tous ceux que vous voyez ici. »

Je ne pris pas le temps de me réjouir de l'événement, comprenant l'importance énorme qu'il y avait de le rendre le plus public et le plus officiel possible. En un clin d'œil, je fus à la porte de Monsieur. Le baron de Saint- Aubin, son premier valet de chambre, en uniforme, semblait attendre quelqu'un, a Avertissez Monsieur, lui dis-je, que Mme la duchesse de Berry est accouchée d'un

430 LE MARÉCHAL 0UDIN0T.

garçon, vite et vite. — Mais, madame, je n'ai pas le droit d'entrer chez Monsieur à une telle heure; je n'ai pu que faire prévenir son premier gentilhomme, le duc de Maillé, et il va arriver. — N'attendons personne, lui dis-je ; si vous ne voulez pas prévenir Monsieur, laissezmoi passer, je le préviendrai, c'est d'urgence. »

Je parlais d'autorité; il me précéda, et nous voilà devant le lit du bon prince, qui dormait profondément, o Réveillez le prince » , dis-je à M . de Saint-Aubin, qui se mit alors à crier : « Monsieur, Monsieur! » Rien. « Eh! secouez donc le prince », dis-je impatientée au brave serviteur, qui n'osait mettre la main sur son maître. Il finit cependant par le prendre fortement par l'épaule en continuant à crier : « Monsieur, Monsieur! » Le prince alors d'un bond se mit sur son séant et, se frottant les yeux, me regarda d'un air effaré. Je lui dis le fait. « Eh, quoi! me dit-il, c'est quand tout est accompli que je suis prévenu! — L'accoucheur même n'y était pas, Monseigneur », repris-je. En ce moment entra le duc de Maillé. « Et que faisiez- vous donc? lui dit Monseigneur, Nous sommes en retard, allez de suite prévenir le Roi de ma part. » Sans autre explication, le duc de Maillé se précipita chez Louis XVIII, qu'on habillait. De par Monsieur il se fait ouvrir la porte et dit au Roi qu'il venait le prévenir que Mme la duchesse de Berry est dans les maux, car le bon duc n'avait compris que cela. Louis XVIII, mieux informé, accueillit cette nouvelle par un fin sourire et dit : « Je suis bien aise d'être le premier à vous annoncer que ma nièce est heureusement accouchée d'un garçon, et que la mère et l'enfant se portent bien. » En rentrant dans la chambre de l'auguste accouchée, je trouvai les témoins officiels, le maréchal duc de Coigny et le maréchal duc d'Albuféra, qui, avec

bien d'autres que le hasard ou, pour mîeux dire, la Providence avait amenés, venaient d'assister à la délivrance de Son Altesse Royale. Le Roi, Monsieur, M. le duc et Mme la duchesse d'Angoulême arrivaient dans cette chambre où l'on étouffait. Une pâleur effrayante avait succédé sur le visage de la princesse à l'animation du premier moment. L'accoucheur s'en alarma et supplia tout le monde de sortir. De l'air et quelques soins rendirent la vie à la courageuse femme, pour laquelle j'avais réellement tremblé pendant un instant. Durant ce pénible moment dont je fus seule témoin, si j'en excepte l'accoucheur et la garde (Mme Lemoine) , chacun, à commencer par le Roi, s'était empressé autour du nouveau-né qui était petit, mais très vivace. Les princes d'Orléans, prévenus très vite, faisaient partie du groupe qui entourait encore l'enfant, quand, à mon tour, je fus le voir et le bénir intérieurement, pour ma part, d'être enfin arrivé au port à la suite de tant d'orages !

Tout le reste de la nuit, le palais des Tuileries ne désemplit pas. Les premiers rayons du jour (du 30 septembre 1820) éclairèrent une joie qui sembla générale. Les cent un coups de canon qui avaient annoncé le sexe du nouveau -né expliquèrent les joies bruyantes de la grande ville. Mon mari était de service, comme major général de la garde royale. Je l'avais vu accourir l'un des premiers, pour féliciter la famille royale de l'immense consolation qui venait de lui être accordée. Voulant que la troupe qu'il commandait pût témoigner ses sentiments, il fit distribuer aux soldats un grand nombre de cartouches devant lancer chacune son étoile. Mme la duchesse de Berry, apprenant cette disposition qui devait avoir son effet dans le jardin des Tuileries, le soir même, fit traîner son lit près de ses croisées, afin de prendre part

à ce spectacle; c'est vous dire que, grâce à Dieu, son état était redevenu satisfaisant.

Je vous ai parlé d'un jeune garde national que la duchesse de Gontaut avait amené dans la chambre de Mme la duchesse de Berry. Pour expliquer cette circonstance et quelques autres particularités de l'heure mémorable qui vit naître M. le duc de Bordeaux, je remonte à la première douleur qui réveilla sa mère peu après qu'elle se fut endormie, et lui fit appeler la femme de chambre de service, laquelle couchait près d'elle. D'un bond Mme Bourgeois s'élança près du lit, et au second cri elle reçut l'enfant... Il fallait en même temps appeler du secours. Quel embarras ! ! Par son énergie, Son Altesse Royale facilita tout. Un seul appel, qui fut du valet de pied couchant dans l'antichambre au valet de chambre logeant très à portée, se propagea vite, d'abord dans tout le château et ensuite dans les divers postes des gardes du corps, de la garde royale et de la garde nationale. Je ne sais d'où vint l'heureuse idée qui inspira à M. Sauton, le valet de chambre, de s'adresser à la sentinelle de cette dernière arme pour la prier de lui confier son fusil, pendant que lui, garde national, irait remplir une mission importante dans les appartements de Son Altesse Royale. C'est au moment où la duchesse de Gontaut, instruite de cette chance et la saisissant avec vivacité, pressait les pas du jeune homme qui fut un des témoins légaux de la naissance du prince, que vous m'avez vue arriver moimême. M. Laisné, c'était son nom, apposa donc sa signature près de celles des deux maréchaux de France ci-dessus nommés. Je crois être sûre qu'un grenadier de la même compagnie, arrivé en même temps que M. Laisné, signa en quatrième ; mais je ne suis pas certaine du fait et ne me rappelle pas le nom de ce dernier. Au reste,

cette chambre, quand j'y entrai, était remplie par nombre de personnes très diverses que je ne pris pas, vous le savez, le temps d'envisager; mais j'ai su depuis, par Son Altesse Royale, qu'elle les employa indistinctement à plusieurs soins pressants, et Allumez les bougies », dit-elle à l'un ; à un autre : « Détachez, je vous prie, et renvoyez mon chien » . (C'était un énorme barbet qui couchait au pied de son lit ; il était blanc comme neige et tout frisé; on l'appelait Chicorée.)

Je fus appelée en temps opportun à signer le procèsverbal de la naissance de cet héritier présomptif du trône de France, c'est-à-dire que je signai le récit que je fis de ce qui s'était passé à ma connaissance et de ma participation personnelle à l'événement. Je ne fus pas peu surprise de trouver, quelques semaines après, dans un journal anglais, mon véridique et loyal témoignage présenté, avec une intention aussi gauche que perfide, comme une marque douteuse de l'authenticité de cette naissance. Selon l'Anglais, j'étais arrivée après l'acouchement et, obligée par ma charge d'appeler la famille royale, j'avais immédiatement quitté la princesse et n'étais rentrée qu'après la constatation des témoins ; donc je n'avais rien vu ! ! Malgré l'absurdité et le peu de valeur d'un semblable article émanant de nos amis d'outre-mer, j'en éprouvai quelque impatience, mais je fus amplement consolée par la joie générale que causa l'événement. Les témoignages en furent chaudement exprimés de tous côtés, et la France sembla réellement reprendre haleine en ce moment.

Grâce à Dieu, qui semblait protéger visiblement alors la famille royale, la mère, l'enfant, c'est le cas de le dire cette fois, se portaient bien. L'hiver de 1820 à 1821 se passa sans que j'aie rien de marquant à signaler. On

avait ajourné au printemps le baptême du petit prince, qui Savait été qu'ondoyé. On avait décidé qu'à cette occasion, le rôle de mère dominant celui de veuve, Son Altesse Royale quitterait le deuil. II faut, pour que Paris célèbre bien les solennités, lui donner des fêtes. Il sent vivement, mais il n'aime pas à s'attrister longtemps.

Durant sa grossesse, Mme la duchesse de Berry avait fait le vœu d'aller, après son rétablissement, à Notre- Dame de Liesse, mais l'on remit l'exécution de ce projet après le baptême. Il se fit à Notre-Dame avec toute la pompe possible, en mai 1821. La Cour et la ville de Paris se signalèrent par des fêtes brillantes, tout se passa bien.

J'étais alors bien fatiguée et bien souffrante. J'obtins un congé d'un mois, mais à la condition que j'accompagnerais auparavant Son Altesse Royale au pèlerinage dont j'ai parlé. A la suite de la cérémonie si touchante et de la communion de Madame à Liesse, nous fîmes diverses excursions dans le département de l'Aisne.

Dans le nombre, je distingue la visite faite au château de Coucy. Madame venait de recevoir les hommages de la population et des autorités du pays, au centre de cette tour gigantesque, l'une des plus belles ruines de ce monde. A peine eut-elle remercié chacun dans la personne du maire de la ville de Coucy, que celui-ci, se tournant vers moi, en dépit des usages établis qui interdisent, en présence des princes, tout hommage qui ne leur serait pas destiné, le maire, dis-je, m'adressa sur mon nom quelques paroles qui, certes, m'allèrentaucœur, mais me causèrent une sorte d'embarras que ne me laissa pas ongtemps la princesse.

Avec une figure radieuse, elle remercia le magistrat de sa bonne pensée à mon endroit, et je n'oublierai jamais la manière dont elle accueillit cet incident.

Nous visitâmes ensuite l'intéressante manufacture de glaces de Saint-Gobain. Nous fûmes accompagnées dans l'examen de cette fabrication périlleuse par le duc dé Montmorency, qui fit à Son Altesse Royale les honneurs de rétablissement, dans lequel cette illustre famille avait de grands intérêts.

Ensuite nous fîmes une halte intéressante au château de Folembray, chez le baron de Poilly.

Nous avions été accompagnées pendant toute la durée du pèlerinage par M. de Bombelles, évêque d'Amiens, premier aumônier de Mme la duchesse de Berry, aussi pieux qu'aimable. Je lui ai voué un culte de respect et d'affection.

Sa vie avait été brillamment accidentée. Resté veuf de bonne heure, il était entré dans les Ordres. Vous avez connu sa fille, la comtesse de Castéja, que Mme la duchesse de Berry attacha à sa maison.

Une circonstance providentielle mit en mesure le général Pajol de lui sauver la vie. Ce fut par ce récit reconnaissant que le prélat me salua lorsque je le vis pour la première fois chez la marquise d'Harcourt.

Peu après le retour du pèlerinage de Liesse , étant de plus en plus mal en train, j'obtins un congé plus long que je ne l'espérais d'abord, et nous voilà à Jeand'heurs à peu près pour l'été. Ce fut dans son cours que nous apprîmes la mort de l'Empereur.

Par une juste représaille du silence gardé sur leur famille durant son exil, les Bourbons étaient en droit de donner à cet événement le moins de retentissement possible. Absents de Paris, nous ignorâmes les détails du moment. Si je mêle rappelle bien, il ne nous en revint rien de saillant, ce qui ne prouve pas que les masses aient accueilli indifféremment la nouvelle, et la preuve

de l'impression qu'elle dut faire alors ne s'est-elle pas produite lorsque, dix-neuf ans après, les cendres du grand homme mirent tout Paris dans un mouvement indescriptible?

Le général Rapp, aide de camp de l'Empereur, ayant reçu de lui des missions de confiance bien bravement remplies, tout en étant resté dévoué à sa mémoire, n'en avait pas moins accepté une placeà lacourde Louis XVIII. Il était de service près de la personne de Sa Majesté au moment où elle reçut la nouvelle. Un cri de regret se fit entendre à Louis XVIII qui, se retournant, vit le mâle visage de Rapp couvert de larmes, a Pleurez sans contrainte, mon cher général, lui dit le Roi ; je comprends et je plains votre juste douleur. ■

La position politique de Mme la duchesse de Berry prenait une importance croissante à mesure que son fils prospérait et que, de sa personne, elle se faisait mieux connaître. Bonne, facile, accessible, aimant les arts, elle révélait des qualités qui lui attiraient les sympathies générales. Je m'en réjouissais de tout mon cœur, mais mes obligations s'augmentaient naturellement de cet état de choses. L'on m'avait d'abord accordé un secrétaire, et bientôt il en fallut deux. J'avais choisi le premier dans les bureaux de mon mari; c'était le fils de Mme Morel, cette femme de chambre qui m'avait suivie en Russie, et à qui nous avions donné, comme retraite, la place de femme de charge à Paris. Son fils avait été très bien élevé, il était intelligent, plein de finesse et de tact; ses qualités étaient vraiment appropriées aux fonctions qu'il avait à remplir, car souvent je le mettais en contact avec Son Altesse Royale et, particulièrement durant mes courtes absences, il était appelé à travailler directement avec elle. Ce travail se divisait en plusieurs

parties : d'abord la comptabilité du budget dont la dame d'honneur disposait; ensuite la correspondance, qui s'étendait à toutes choses, puisque, ainsi que je l'ai dit, l'on avait recours à Son Altesse Royale pour tâcher d'obtenir tous les genres de bienfaits et de faveurs dont on est si avide en France.

Je n'entrerai pas dans le détail de la comptabilité; je me résumerai en disant que, chaque mois, je visais mes comptes et les présentais à Son Altesse Royale, qui ne prenait pas toujours la peine de les lire.

Je ne pense pas exagérer le nombre des lettres que j'avais à décacheter, en les portant en terme moyen à dix ou quinze par jour. J'avais fini par prendre l'habitude du style pétitionnaire, et je tombais vite sur le point principal de la question. Si c'était une demande de secours individuel, à moins qu'elle ne présentât un intérêt particulier, je la renvoyais au premier aumônier, l'évêque d'Amiens, ou bien au secrétaire des commandements, le marquis de Sassenay. S'il s'agissait de demandes de secours pour des églises jet autres établissements publics, je les plaçais dans mon portefeuille de va-et-vient, qui renfermait toutes les autres demandes ayant plus ou moins d'importance. Je faisais une liste du tout et je partais pour les Tuileries, aux jours et heures convenues pour ce travail. Je revenais avec les réponses verbales de la princesse; je les mettais immédiatement à l'angle delà lettre même; ce soin pris, j'appelais M. Morel, j'ajoutais aux pièces que je lui remettais quelques explications nécessaires, le chargeant de me rapporter à heure fixe les réponses qu'il avait faites d'après mes notes; inutile de vous dire que je ne signais pas ces réponses sans les avoir lues attentivement, et je dois ajouter que, bien rarement, j'avais à retoucher ce travail, qui, cepen-

dant, demandait des formes délicates que je n'aurais pas trouvées chez tous les secrétaires. Et, en effet, c'était par exception que j'avais à annoncer, de la part de Son Altesse Royale, la promesse de son appui ou l'obtention de quelque faveur; on lui en demandait tant! J'avais donc beaucoup de refus à faire accepter, et c'est alors que l'on a besoin d'employer toutes les ressources du langage pour adoucir les déceptions. Il faut avoir passé des années à décacheter et à lire le pétitionnaire de toutes les classes pour juger de l'aveuglement et de l'indiscrétion que lui inspire son intérêt personnel. Il ne voit que lui et croit encore être modéré quand il se borne à vous demander un mot de recommandation. Il se forme, sur la puissance du personnage auquel il s'adresse, un idéal dont on ne peut le faire revenir. C'est à Paris un feu roulant qui marche quotidiennement à peu près dans les mêmes proportions ; mais c'est pendant les voyages en province qu'il devient comme un ruisseau de lave qui vous envahit. J'ai compté, dans quelques-unes des grandes villes de France où stationnait Son Altesse Royale, jusqu'à environ cent pétitions par jour. Il y en avait dans le nombre de bien touchantes, comme aussi de bien grotesques* Je dois dire que, pour les premières, le cœur de Son Altesse Royale était toujours largement ouvert et qu'elle ne s'y épargnait pas, quand elle voyait une chance de réussite.

Le 3 février 1822, je mis au monde mon fils Henry. Cette naissance d'un quatrième fils fut acclamée dans la maison. Je vois encore le maréchal partir tout content pour annoncer aux Tuileries cette satisfaction paternelle et m'apporter, au retour, les bonnes paroles qu'il avait recueillies.

A cette époque, je perdis ma chère tante Clotilde de

Coucy. Peu après ce grand malheur, j'en subis un plus cruel encore. Mon éminente et sainte mère me fut enlevée.

J'avais eu la déchirante douceur de la soigner à Jeand'heurs, et puis à Bar-le-Duc, où elle mourut entre mes bras le jour de la Toussaint (1822), entourée et pleurée de mon mari et de tous les siens.

Malgré les nombreux liens chers et sacrés qui me restaient, malgré ma confiance sans bornes dans le bonheur éternel qu'une vie et une mort chrétienne et admirable assuraient à la mère adorable que je perdais, j'étais désespérée, anéantie.

A notre retour à Paris, nous reçûmes de tous les princes de la famille royale les témoignages les plus précieux.

Je ne repris d'abord, à Paris, qu'un service incomplet, à cause de mon grand deuil.

L'hiver de 1822 à 1823 vit naître la chance d'une guerre pour la France. Il s'agissait d'aller peser sur les révolutionnaires d'Espagne.

Les Cortès venaient de transporter l'assemblée à Cadix , où elles tenaient Ferdinand VII en leur dépendance. C'était d'abord une grande question politique dont on allait se mêler. Les avis étaient partagés et violemment défendus sur ce point controversé. Un fait capital allait résulter de cette prise d'armes, la première qui mit en mouvement l'armée française, depuis qu'elle avait arboré le drapeau blanc. Tout bouillonnait donc dans les esprits. J'entrevoyais déjà un commandement pour le maréchal, et par conséquent une séparation illimitée. Je me rappelais la lutte des Espagnols en 1808, et cette réminiscence ne relevait pas mes esprits. Tout se décida promptement. Divers corps d'armée, commandés par des

maréchaux de France, furent organisés dans le cours de l'hiver; on nomma M. le duc d'Angoulême généralissime, et mon mari reçut Tordre de marcher, à la tête du i0r corps, dans la direction de Madrid. Il réorganisa son état-major, qu'il prit tant parmi ses anciens officiers' que dans ceux qui vinrent en foule lui demander d'être désignés pour ce service, qui les rapprochait de sa personne.

Triste de mon récent malheur, désolée d'une séparation sans terme appréciable, je vis partir mon mari, le 12 mars 1823, profondément découragée. Je le vois encore ; il entra, avant le jour, chez moi et chez ses petits enfants, qui tous pleuraient. Il nous embrassa en silence, puis, pressant les adieux, il s'éloigna et au même instant nous entendîmes rouler la fatale voiture du départ.

Cette campagne fut toute politique pour votre père ; je me hâte de vous rappeler qu'il n'y fut pas blessé, parce qu'il ne se battit point; mais si, physiquement, il fut épargné, il eut bien à souffrir moralement, par suite de la mission difficile qui lui fut donnée, Contenir une capitale désertée par le gouvernement, dans un pays où les haines politiques sont si ardentes, était une tâche digne de lui; elle offrait, plus qu'aucune autre occasion analogue, au maréchal l 'à-propos de déployer son tact habile et d'exercer son humanité ; il eut beaucoup à penser et à faire, mais ses peines ne furent pas perdues ; son esprit de conciliation et de générosité était du reste soutenu par la volonté et les tendances du prince généralissime. L'on avait réservé à celui-ci la place d'honneur, celle où l'on devait tirer infailliblement le canon; il l'avait réclamée, et c'était justice. Ce fut lui, en effet, qui, en attaquant le Trocadéro, délivra le roi d'Espagne de la pression de ses Chambres.

Ferdinand VII usa-t-il bien du pouvoir que nous lui rendîmes? C'est une question que je laisserai en dehors de ces pages ; ce que je dirai, c'est que le prince français, après avoir humainement et vaillamment rempli la tâche que lui avait donnée le Roi son oncle, n'attendit pas les remerciements du souverain qu'il venait de sauver et rentra en France sans avoir vu Ferdinand VII.

Notre armée, qui avait été admirable de discipline, fut ramenée promptement et en bon ordre par chacun de ses chefs.

Ce fut vers le commencement de novembre que je vis arriver votre père. Il semblait délivré d'un grand poids.

Il retrouva l'état-major de la garde nationale transporté dans le bel hôtel appartenant au duc de Padoue, qui venait de le louer à la ville de Paris. Je m'y étais installée en son absence.

Nous avions soigné avec bonheur les appartements particuliers du maréchal, qui parut très satisfait de ce nouveau local, soit dit en passant; mais je n'étais pas là quand il descendit de voiture ! Il ne s'était point annoncé à heure fixe, et il fallut venir me chercher aux Tuileries, où je passais mes soirées quotidiennes.

Je ne vous ai pas dit quelle bonne réception le Roi avait faite à votre père ; je crois vraiment que Sa Majesté, comme chacun, tenait un compte particulier au maréchal d'avoir fait une guerre de plume et de diplomatie au lieu du coup de fusil. A ce sujet, je dirai cependant que ce fut la division du général Wallin, du 1" corps d'armée, commandé par le maréchal, qui tira sur la Bidassoa le premier coup de canon de la campagne ; mais , depuis lors et jusqu'à Madrid, ce ne fut plus qu'une marche ferme et imposante.

Peu de semaines après notre retour, Élisa fut mariée

à M. Chevalier, baron de Caunan. Il avait été longtemps préfet du Var. Ce fut lui qui fit revivre le pèlerinage à la grotte de la Sainte-Baume, où vint mourir Marie-Madeleine. La cérémonie nuptiale se célébra à la •chapelle de l'Elysée- Bourbon; le mariage fut bénit par M. l'abbé Feutrier, qui devint plus tard ministre des •cultes.

Vers la même époque, mon frère, Gustave de Coucy, épousa la gracieuse Mlle de La Bigne.

Mais je n'eus pas beaucoup de temps à donner aux joies de la famille. Mme la duchesse de Berry avait obtenu du Roi la permission de visiter une partie de la Normandie en finissant par Dieppe, où elle devait prendre les bains de mer.

Ce ne fut pas sans quelque préoccupation sur la santé •de Sa Majesté que sa nièce la quitta à Saint-Cloud. En •effet, malgré son courage, le Roi semblait un peu s'affaiblir physiquement depuis quelque temps.

Nous partîmes donc. Notre première station était Rouen, ville populeuse, manufacturière et remuante, disait-on; il s'agissait d'y faire une entrée solennelle, et •chacun s'y prépara.

Le baron de Vanssay, préfet de la Seine-Inférieure, était l'homme par excellence pour disposer et amener à bien toutes choses. Comme je me réserve, ainsi que je vous l'ai dit, de vous faire un récit très détaillé de ce •que l'on appelle un voyage de prince, que celui-ci ne devait être ni complet, ni de longue durée, je me bornerai à ne vous citer de celui-ci que quelques épisodes. Dès le dernier relai, Son Altesse Royale avait échangé sa voiture de voyage contre un landau découvert; elle put ainsi voir la population et se montrer à elle, ce qui ^d'abord disposa très bien les masses. La foule devint

innombrable aux approches de la ville, et, quand bien même l'ordre n'eût pas été donné de marcher au plus petit pas des chevaux, force eût été d'en agir ainsi; mais bientôt ce fut à bras d'hommes que la voiture continua d'avancer. Impossible d'empêcher cette démonstration, toujours redoutable, à mon avis.

Deux jours de réceptions, de pétitions, terminés chaque soir par des fêtes, tel fut le programme très abrégé ici de notre station à Rouen.

Je vous amènerai promptement à Dieppe, où la princesse fut reçue comme on reçoit un rayon d'espérance. En effet, elle amena pour un temps toutes les prospérités possibles sur cette plage, jusqu'alors assez abandonnée. Elle y encouragea, par de nombreux achats et des commandes, la fabrication de l'ivoire et ranima celle des petites dentelles, laquelle a aussi son importance dans cette localité; enfin elle y attira, dès cette première année, les gens à la mode.

Les bains de mer, que nous prîmes ensemble, nous furent à l'une et à l'autre très favorables, et notre séjour eût été en tout satisfaisant et agréable, si les nouvelles de la santé du Roi n'y eussent pas semé des inquiétudes qui devinrent de nature à presser le retour à Paris, où l'on avait jugé prudent de ramener sous peu Sa Majesté, pour qu'elle fût plus rapprochée de tous les médecins.

Le Roi, de Saint-Cloud, était donc revenu à Paris. La Saint- Louis approchait et l'on se demandait si Sa Majesté paraîtrait.

L'on a dit dans ce temps que son entourage aurait voulu lui épargner les fatigues de cette journée, mais que Louis XVIII aurait répondu : « J'irai jusqu'à la fin ; un souverain doit mourir, mais il ne doit jamais être malade. » Il parut en effet. Je ne l'avais pas vu depuis

longtemps, et, lorsqu'on le roula dans son fauteuil vers la salle à manger, où tous debout nous l'attendions, suivant la règle établie pour cette solennité, je fus péniblement saisie de son amaigrissement. Son habit devenu trop large, ses épaulettes tombant de ses épaules amoindries, tout dans cet ensemble était effrayant. A l'apparition du Roi, la musique éclatante des gardes du corps avait fait entendre ses plus joyeuses fanfares. Nos habits de cour, brodés d'or ou d'argent , les brillants uniformes de tous ceux qui, avec nous, étaient admis, ce jour-là, à la table du Roi , les fleurs amoncelées et le plus brillant soleil, formaient un ensemble de fête rendant plus frappante la menace rapprochée, écrite sur ce front, qui pliait évidemment sous le poids de la couronne.

L'on se mit à table dans le plus profond silence; la musique seule se faisait entendre. Après un salut général, le Roi s'était placé, comme de coutume, au centre de la table; mais, au lieu d'offrir, une fois à chacun, l'option entre les deux plats qu'il avait devant lui, et cela avec une bonne grâce qui eût servi d'exemple à tous les maîtres de maison, succombant sous l'effort qu'il venait de faire, sa tête tomba lourdement sur la table, et le Roi dans cette position resta dans une immobilité complète; et la musique, à qui l'on n'avait pas donné contre-ordre, allait toujours ! . . .

Tâchez de vous représenter cette scène, mes enfants. J'étais à la droite de Monsieur, frère du Roi, de cet héritier du trône, si peu pressé d'y monter. « Regardez, me dit-il avec une terreur mal contenue, voyez ce que ceci nous présage ! »

Je n'avais rien à répondre.

Cependant le Roi, sortant de lui-même de cet assoupissement ou faiblesse, comme on voudra l'appeler, se

releva peu à peu et se fit reconduire chez lui sans autre accident. Je ne le revis plus debout. On savait cependant qu'il continuait à travailler avec ses ministres; il en agit ainsi à peu près jusqu'à la semaine qui précéda sa fin.

Durant ces derniers jours, je quittai peu ma princesse, qui avait même désiré que je couchasse aux Tuileries. Nous y menions, vous le pensez, une bien triste vie. Bientôt commencèrent dans la chapelle les prières des quarante heures, auxquelles assistait régulièrement la famille royale avec nous. C'était bien solennel et bien lugubre. De fréquents bulletins étaient distribués à la population de Paris, dont de nombreuses fractions stationnaient incessamment sur la place du Carrousel. Ce fut, je crois, le 16 septembre qu'après le déjeuner de Son Altesse Royale, rentrée pour un moment dans mon appartement, je fus appelée en toute hâte pour accompagner la princesse, qui se rendait près du Roi, auquel on allait administrer les derniers sacrements. Je pénétrai, comme c'était mon devoir et mon droit, dans la chambre à coucher du malade, et, tandis que sa famille était à genoux rangée à sa vue devant son lit, je m'agenouillai au pied, derrière le rideau de taffetas vert qui le dérobait un peu à ma vue, mais je ne perdis rien de la scène imposante et sainte qui s'accomplit sous mes yeux. Plusieurs de ceux qui étaient pourvus de ce qu'on appelait les grandes charges de la couronne étaient là présents, mais leurs fonctions inertes disparaissaient en ce moment devant celle du grand aumônier de France. Le Roi, qui s'était préparé, reçut l' Extrême-Onction et répondit très distinctement à tout ce que l'obligation du sacrement exige. L'on n'entendait naturellement dans cette vaste pièce que le prêtre et lui. « Maintenant, dit-

il à son successeur tout en larmes, approchez- vous de moi, mon frère, avec vos enfants. » — A ces paroles, chacun se retira. A la suite de ce dernier entretien intime, dont personne n'avait le droit ni la pensée de recueillir les paroles, l'on sut que le Roi avait dit à sa famille : « Maintenant que ma mission terrestre est terminée, je vous dis adieu ; laissez-moi à tous mes devoirs envers le ciel. »

Ils sortirent tous pénétrés, et restèrent, ainsi que nous, enfermés aux Tuileries dans un va-et-vient perpétuel. Les médecins et les valets de chambre, seuls, restèrent dans l'intérieur du Roi, que ne quitta point le premier gentilhomme de la chambre; c'était le duc de Duras qui se trouvait être de quartier. L'agonie commença vers le soir; la connaissance et la parole étaient perdues : alors toute la famille royale rentra près du mourant ; la porte se referma sur la grande galerie de Diane, où tous les services du Roi et des princes se trouvaient réunis, ce qui formait un grand nombre de personnes, mais rien n'interrompait le morne silence de chacun. La soirée tout entière se passa ainsi et partie de la nuit.

Environ vers deux heures du matin, cette porte immobile de la chambre du Roi s'ouvrit pour donner passage à un valet de chambre, qui tout aussitôt y rentra portant un grand crucifix ; puis tout retomba dans le silence et l'immobilité. Ce fut seulement vers quatre heures du matin que, cette même porte se rouvrant cette fois avec bruit et précipitation, l'on vit sortir tout en pleurs le duc de Duras, qui prononça à haute voix ces paroles sacramentelles : « Messieurs, le Roi est mort Vive le

Roi! »

Un frisson suivit les premières paroles, mais aussitôt il y eut un cri d'ensemble de ce Vive le Roi I » A ce

moment même, le nouveau Roi sortait de la chambre mortuaire ; il avait la figure couverte de larmes ; il fit un geste expressif pour qu'on ne recommençât pas le vivat qu'il venait d'entendre, et, se dirigeant précipitamment vers le pavillon Marsan, sans tenir aucun compte de notre foule qui le suivait, il courut s'enfermer chez lui.

Peu d'heures après, des ordres furent donnés par celui que nous nommerons désormais Charles X; à dater de ce jour aussi, M. le duc d'Angoulême porta le titre de Dauphin, Mme la duchesse d'Angoulême celui de Dauphine, et Mme la duchesse de Berry devint Madame f duchesse de Berry; il fut décidé que lui, sa famille et tout le service immédiat partiraient dans la matinée pour Saint-Cloud. J'ai dit que le maréchal était de service pour la garde royale ; il prit en conséquence ses dispositions militaires, et je fus heureuse de savoir que nous serions pour ces premiers moments d'un nouveau règne, moments toujours si importants, sous le même toit et à même de nous entretenir particulièrement de tant d'intérêts majeurs.

Plusieurs voitures de la Cour, en tête desquelles marchait celle du Roi, prirent bientôt la direction de Saint-Cloud. L'on allait grand train, lorsque tout à coup l'un des chevaux de la voiture du Roi s'abattit et suspendit naturellement la marche de tout le convoi. Cet incident, qui n'avait en lui-même aucune importance, ne laissa pas que de m'impressionner un peu; mais, par suite de mes principes, je repoussai toute idée de pressentiment, me gardant bien de communiquer à personne la légère émotion dont j'avais été atteinte.

Le hasard me fit adjuger, parle maréchal des logis, un appartement qui se trouvait précisément au-dessus de celui du Roi. Je crois que Charles X avait provisoirement

choisi ce local, au rez-de-chaussée, parce qu'il donnait sur un petit jardin particulier, hors de vue. J'ignorais complètement la distribution de cette partie du château, et lorsque, après m 'être installée pour mon compte, je mis la tête à ma croisée, je m'en retirai vivement, en voyant le Roi se promener seul dans ce petit parterre. Je n'oublierai jamais son attitude; c'était celle du chagrin et d'une profonde préoccupation. Les yeux à terre et la tête baissée, il semblait déjà fatigué du poids qui lui incombait. Je défendis à ma -femme de chambre de se livrer à aucun des actes de curiosité [que le voisinage royal imprévu pouvait lui inspirer, et je fus rejoindre ma princesse.

Page 1