‹ Récits de guerre et de foyerChapitre 3 sur 42 · MOREAU · texte numérisé non relu

MOREAU

25 nivôse an III (janvier 1795).

Lorsque Oudinot revint, après six mois d'une pesante inaction, il eut la joie de trouver nos troupes partout victorieuses et maîtresses de la rive gauche du Rhin. Il prit son poste auprès de Pichegru, qui s'apprêtait à franchir le fleuve. L'opération eut lieu, en effet, le 20 septembre, devant Manheim, qui se rendit. Mais le défaut d'ensemble dans les mouvements des différentes

armées empêcha nos progrès de ce côté. L'ennemi nous attaqua avec avantage dans la nuit du 18 octobre, à Neckerau, où le général Oudinot reçut cinq coups de sabre et demeura sur la place ; les Autrichiens relevèrent avec respect ce corps ensanglanté.

Après une captivité de trois mois, qu'il subit à Ulm, Oudinot fut échangé contre le général major Zainiau, qui avait été fait prisonnier à Heidelberg. Le traitement de ses blessures le contraignit à prendre plusieurs mois de repos, et, quand il retourna au service, il était si faible qu'on ne voulut lui donner que le commandement de la place de Phalsbourg (2 juin 1796). Mais ses talents n'étaient pas faits pour rester enfouis dans ce poste obscur. Jamais assouvie ni découragée, son ardeur avait soif de combats, de périls et de gloire. L'occasion était favorable. Nos armées venaient d'envahir l'Allemagne. Il sollicita la grâce de courir sur les champs de bataille et, dans la première quinzaine de juillet, il obtint de rejoindre Moreau, qui avait franchi le Rhin et remontait la vallée du Necker. L'armée était parvenue en Bavière. Oudinot, après avoir occupé Nordlingen, Donauwert et Neubourg, avait été chargé d'investir Ingolstadt, sur le Danube. Attaqué pendant le blocus par le général Latour, forcé de remplacer son chef Delmas qui avait été blessé au début de l'action, il soutint le choc à Neubourg, pendant plus de six heures, avec une résolution inébranlable : une balle dans la cuisse, trois

i6 LE MARÉCHAL OUDINOT.

coups de sabre sur le cou et un quatrième sur le bras purent à peine l'arracher de Faction (14 septembre).

Un mois de soins, et encore tout meurtri il retournait contribuer à cette glorieuse retraite de Moreau, qu'on a célébrée à l'égal d'une victoire. A Ettenheim, on le vit avec admiration charger les ennemis le bras en écharpe et les forcer à reculer. Puis après avoir repassé, à Brissach, cette décevante ligne du Rhin que nous franchissions toujours sans jamais rester maîtres des deux rives , il traversa l'Alsace avec une rapidité foudroyante, couvrit Landau, reprit les défenses de la Queich et de la Spirebach, reconquit le Palatinat où il s'était déjà tant illustré les années précédentes, et poussa jusqu'à Oggersheim, en face de Manheim. Là il battit complètement les Autrichiens dans la journée du 7 novembre, ce qui lui permit d'hiverner au cœur du pays, à Grunstadt, et de s'y maintenir pendant l'année 1797.

Certes voilà une merveilleuse carrière militaire. On n'imagine rien de plus beau que ce chef toujours au premier rang, se jouant au milieu de la mêlée, jamais intimidé, volant au plus fort du péril, s'aventurant dans des corps à corps à l'arme blanche sous la pointe des sabres et payant ses grades avec le sang de ses plaies. Et pourtant ces mêmes blessures, qui le mettaient en si haute place devant tous, ne nuisaient-elles pas d'autre part à ses progrès ? Elles l'éloignaient du commandement pour de trop longues périodes; il ne

faisait, si l'on peut dire, que paraître et dispa-s raître sur les champs de bataille et l'armée était trop souvent privée de ses services. Moins malheureux au feu, et amené à diriger ses hommes avec continuité, il serait peut-être parvenu avec plus de promptitude, sinon avec plus d'éclat, aux fonctions suprêmes qu'il ne devait connaître que bien tard et dans des temps néfastes.

Enfin la campagne d'Italie et le traité de Çampo- Formio vinrent terminer ou du moins suspendre la guerre : mais une convention secrète du congrès de Rastadt nous ayant assuré Mayence et la tête du pont de Manheim à condition que nous nous en emparions de vive force, Oudinot fut chargé d'opérer ce coup de main sur .un terrain qui lui était si familier et s'acquitta heureusement de sa sa mission (25 janvier 1798). .

Il semblait que tant de succès depuis six ans dussent nous avoir mérité la paix, à l'abri de cette ceinture du Rhin devenue inviolable, mais la jalousie anglaise refusait de reconnaître nos agrandissements, et le Directoire, pour combattre une influence éternellement hostile, préparait une invasion de la Graitde-Bretagne. Oudinot fut envoyé à l'armée qui s'organisait en Normandie et arriva en mars à Coutances. Son séjour y fut éphémère comme le rêve, aussitôt effacé qu'entrevu, de cette fameuse descente. Il retourna bientôt à Mayence et se tint en observation devant nos douteux voisins.

La trêve n'avait pas été de longue durée et

cette fois nous voyions arriver contre nous, du fond de l'Europe, des ennemis jusqu'alors inconnus. A la fin de cette année 1798, Oudinot reçut Tordre d'aller, sous le commandement de Masséna, en Suisse, là où, dès le printemps suivant, devait se jouer la plus grosse partie de cette gigantesque campagne. L'armée d'Helvétie, audacieusement avancée jusqu'au bord oriental du lac de Constance, essayait de donner la main à Jourdan qui opérait sur le Danube. Pour réussir cette jonction, il lui fallait s'ouvrir un passage en plein Vorarlberg, par Feldkirch, sorte de précipice étroit et marécageux, presque impraticable, encaissé au sein des plus âpres montagnes sur le bord du ruisseau de l'Ill. C'est au dévouement, jamais rebuté, d'Oudinot que fut confié l'honneur de cette tâche ingrate.

Le 6 mars 1799, il attaque, il fait six cents prisonniers, il est sur le point de passer. Le 15, il recommence un assaut infructueux. Le 23, il parvient à franchir l'Ill à gué, il avance sur ce sol affreux malgré balles, mitraille et boulets, malgré les pierres que les paysans roulent, comme des avalanches, du haut des pics; mais il perd trois mille hommes sans que son opiniâtreté puisse mordre sur ces rocs inébranlables.

Masséna comprit tout le parti qu'il tirerait d'un homme aussi extraordinairement énergique : il le fit nommer général de division et le choisit un peu plus tard pour chef d'état-major.

Mais il ne fallait pas songer à conserver l'offen-

sive, pour le moment du moins. L'armée vint se retrancher dans une forte position derrière la rivière de Limmat, qui sort du lac de Zurich, et fit voir qu'elle ne se laisserait pas déloger aisément de cette ligne. C'est ce que prouvèrent les affaires du 24 mai et du 4 juin où le général Oudinot prit une part glorieuse : à la dernière il fut même touché par une balle en pleine poitrine.

Ce fut à cette époque que l'armée d'Helvétie s'enrichit d'une recrue bien inattendue : Oudinot avait un fils, un tout jeune enfant, objet de ses constantes préoccupations. Pour l'aguerrir et le former au service de la patrie, il crut ne pouvoir mieux faire que de lui montrer son propre exemple et celui de nos soldats, en le mêlant aux labeurs des camps et aux péripéties des champs de bataille. Le jeune Victor, qui devait être un jour, lui aussi, le général Oudinot, prendre la ville de Rome et y rétablir le pouvoir pontifical, fut donc inscrit sur le contrôle des guides, en juin 1799, bien qu'il n'eût pas encore huit ans révolus. Monté sur un petit cheval, il accomplissait gravement son service avec une gentille et comique rigidité et, tout en s'interrompant parfois de cette sévère école pour jouer aux billes avec les balles des mousquets, il endurcissait son corps et trempait son âme dans ces luttes grandioses, aux échos du canon répercutés par les Alpes.

Le 14 août, Oudinot arrêta à Schwitz les Autrichiens et les paysans soulevés, qui menaçaient de nous tourner par derrière pendant que nous fai-

sions tête aux Russes, et, en chargeant avec un régiment de dragons, il reçut une balle à l'omoplate.

Cependant le sort de Tannée devenait chaque jour de plus en plus critique. Inférieure en nombre, menacée au nord par les Russes de Korsakoff, à Test par les Autrichiens de Hotze, au sud par les Russes de Souwaroff, il fallait qu'elle rompît cette enceinte de fer incessamment resserrée autour d'elle. Masséna attaqua d'abord Korsakoff qui était sur la droite de la Limmat et occupait Zurich; il confia à Oudinot, qui commandait un corps de quinze mille hommes, l'importante mission de franchir la rivière, de la remonter sur sa rive droite et d'envelopper la ville. En effet, Oudinot prit si bien ses mesures, il fut si secret et si prompt dans ses mouvements qu'il enleva le camp de Houg, devança les Russes sur la route de Winterthur, qui fut ardemment disputée, et parvint à leur couper la retraite. Puis le lendemain il retourna sur ses pas, et, après un combat acharné, malgré une balle qu'il reçut dans la poitrine, il entra de vive force dans Zurich, où il rejoignit son général en chef : Korsakoff était écrasé (26 septembre).

Quinze jours plus tard Oudinot se rendait maître de Constance, que défendaient non seulement les Autrichiens, mais aussi des Français, les émigrés, derniers débris de l'armée de Condé. Cet événenement fut pour lui l'occasion de niontrer la magnanimité de son cœur et cet esprit de mode-

ration et de mansuétude qui tempérait, avec tant de bonheur, les emportements de son caractère.

Les émigrés, faits prisonniers au nombre de deux cents environ, s'attendaient à être fusillés comme traîtres à la patrie, ainsi que d'autres l'avaient été avant eux, surtout dans les premiers temps de la Révolution. Ils espéraient si peu de quartier que l'un d'eux, s'adressant à l'aide de camp Urbain, lui dit :

• Avant d'être mis à mort, je voudrais adresser une prière au prince de Condé. »

Urbain, qui connaissait son chef, se mit en fureur :

« Et pour qui prenez-vous mon général, monsieur? répondit-il. Croyez- vous donc qu'il soit dans ses usages de faire massacrer les prisonniers? »

Certes un patriote comme Oudinot ne pouvait aimer des Français armés contre la France, et il avait bien prouvé ses sentiments, quelques années plus tôt, en retenant les officiers de Picardie. Il crut pourtant que ce n'était pas assez, en cette circonstance, d'épargner les coupables; il eut encore la générosité de vouloir les soustraire au jugement qui leur était réservé, s'ils rentraient dans leur pays. Mais comment faire ? On ne pouvait les relâcher ostensiblement. Fermer les yeux lui sembla le meilleur parti : il fit conduire les prisonniers à Masséna sous une escorte moitié plus faible qu'il ne fallait. Presque tous profitèrent de cette tolérance inavouée, s'éparpillèrent

en route et trouvèrent moyen de disparaître. Le général en chef usa du même artifice pour expédier à Besançon ceux qu'il reçut et, lorsque les soldats touchèrent au but, ils étaient seuls.

Cette campagne d'Helvétie, qui sauva la France d'une invasion, est la plus mémorable de celles auxquelles Oudinot ait pris part jusqu'au point où est parvenu ce récit. Divisionnaire pour la première fois, il put y déployer pleinement, non seulement son courage légendaire, mais encore sa pénétration, la variété de ses ressources et toutes ses qualités d'homme de guerre.

Aussi Masséna disait-il dans son rapport au Directoire :

Je dois les plus grands éloges au général Oudinot, mon chef d'état-major, dont la bouillante ardeur sait se plier aux travaux de cabinet, mais que je retrouve toujours au champ de bataille avec avantage; il m'a suivi dans tous mes mouvements et m'a parfaitement secondé.

Il écrivit aussi à Oudinot la lettre suivante :

Au quartier général à Zurich, ce 9 brumaire an VIII (31 octobre 1799) .

Le Directoire exécutif a présenté à l'armée du Danube, par sa lettre du 22 vendémiaire dernier, le tribut de la reconnaissance publique et de sa satisfaction particulière pour ses glorieux travaux depuis le 3 jusqu'au 18 du du même mois ; l'attention du Directoire a voulu s'étendre aussi à ceux qui y ont le plus vaillamment contribué.

Avec quel empressement je saisis cette occasion, mon cher général, pour parler de nouveau de l'activité, de la bravoure et de l'intelligence avec lesquelles vous m'avez

secondé; ce n'est pas sur un point seulement, vous étiez partout. Confondez dans un même sentiment les témoignages de la reconnaissance publique» de la satisfaction de notre gouvernement, de mon estime et de mon attachement. Je ne doute pas que vous ne trouviez là le prix le plus flatteur de vos services essentiels.

Salut et amitié,

MASSÊNA.

Après un congé de cinq mois nécessaire à la guérison de ses nombreuses blessures, Oudinot rejoignit l'armée de Ligurie sous les ordres de M asséna, qui voulait encore s'assurer ses • services essentiels » comme chef d'état-major. Cette fois la tâche à remplir était bien pénible et sans espérance de victoire. Il s'agissait de s'emprisonner dans Gênes pour immobiliser tout autour une partie des forces autrichiennes, ce qui permettrait au jeune maître de la France, Bonaparte, devenu premier Consul, de frapper le coup de foudre de Marengo. C'était une besogne toute d'abnégation.

La petite division française fut cernée dans la place le 6 avril 1800, entre les troupes autrichiennes, qui couronnaient les montagnes, et l'escadre anglaise, qui bloquait le port. Il ne peut être ici question de raconter en détail ce siège fameux avec les sorties, les combats incessants, les souffrances des habitants, les émeutes de femmes, l'endurance des soldats, la disette, la nécessité de manger d'immangeables choses, herbes, bêtes immondes et, sous le nom illusoire

de pain, un vague produit composé d'amidon, de graine de lin et de cacao.

Oudinot se signalait parmi les plus constants. Il se hasarda même à sortir, dans les conditions les plus aventurées, pour chercher des nouvelles du général Suchet, qui opérait sur le Var, et pour lui porter des ordres. Le 16 mai, une barque, commandée par le corsaire Bavastro, l'emporta audacieusement à travers la flotte anglaise, au risque d'être cent fois prise ou coulée. Il descendit malgré tout, sur la côte, à Finale, il accomplit sa mission et revint à Gênes reprendre, auprès de ses compagnons, son poste de misère et de faim.

Un épisode, raconté par Oudinot lui-même, - éclairera sur l'horrible situation de la ville mieux que ne feraient de longues descriptions :

Nous fîmes, dit-il, trois mille prisonniers dans le ' même temps que la disette commençait à se faire sentir d'une manière effroyable. Je pris les ordres du général en chef et j'écrivis au général Ott, qui commandait l'armée ennemie, pour lui peindre dans quel état, par suite de notre propre situation, allaient se trouver ses . hommes. L'Autrichien répondit que, la ville étant à la veille d'être prise, les prisonniers n'auraient pas le temps de mourir de faim.

La famine nous serrait de plus en plus près. J'écrivis de nouveau et, pendant six semaines, le même message reçut la même réponse. Au bout de ce temps il ne restait pas un prisonnier en vie : ces malheureux, enfermés dans un bâtiment à l'ancre, avaient commencé par manger • leurs cordages et leurs chemises, et avaient fini par se manger entre eux.

Nous autres, nous avions été réduits à une telle détresse que nos soldats s'étaient trouvés heureux de manger la paille des hôpitaux; encore cette dernière ressource manqua-t-elle et nous ne nous soutenions plus que par la force des vins généreux, que nous avions trouvés en abondance dans les caves génoises. On voyait les sentinelles, qui ne pouvaient plus se tenir debout, garder les postes assises dans des fauteuils dorés et buvant du vin de Médoc par excès de misère.

En 1815, lorsque je vis l'empereur d'Autriche, j'appris, de sa bouche, qu'on avait tourné contre moi le désastre de ces trois mille hommes. Je l'instruisis alors de la vérité et je lui offris de contrôler les faits sur mes registres de correspondance. L'Empereur refusa de les voir et me crut sur parole.

A la longue, sous peine de subir le même sort, Masséna dut se résoudre à évacuer la ville (4 juin). Affamés, réduits de moitié, mais toujours menaçants, les soldats, ou plutôt les fantômes, sortirent avec fierté et demeurèrent libres de leurs mouvements. Ils usèrent aussitôt de cette faculté pour rejoindre l'armée de Suchet.

Dix jours après, la victoire de Marengo ayant amené un armistice, Oudinotvint à Bar-le-Duc refaire sa santé délabrée par tant d'épreuves. Puis il retourna à son poste en Italie sous les ordres de Brune, en novembre, à l'ouverture des hostilités.

L'armée s'avançait vers l'est à travers la Lombardie, chassant devant elle les Autrichiens, qui se retranchèrent sur la rive gauche du Mincio, pour nous disputer le passage de cette rivière.

L'attaque eut lieu sur deux points, à Pozzolo d'abord, puis le lendemain à Monzembano (26 décembre). C'est là que Oudinot, voyant une batterie ennemie qui écrasait nos troupes du haut d'une éminence et paralysait l'opération, réunit quelques chasseurs du 14e régiment, s'élance avec eux sur le pont, le traverse, vole aux Autrichiens, les culbute, les force à fuir, s'empare luimême d'un canon et, par ce bel exploit, permet à la division Boudet d'arriver, ce qui assure le succès d'une manœuvre jusque-là incertaine.

Le 30 décembre, Brune écrivait au premier Consul :

Le général Oudinot a sabré les canonniers ennemis sur leurs pièces. Ne jugerez-vous pas convenable de lui décerner quelque récompense d'honneur ?

En effet Oudinot, envoyé à Paris pour y porter le texte de l'armistice signé entre les belligérants le 16 janvier 1801, reçut l'accueil le plus flatteur de Bonaparte, qui lui décerna un sabre d'honneur et lui fit présent du canon de Monzembano si hardiment enlevé.

Pendant les années qui suivirent, la France, rassasiée de batailles et de gloire militaire, espérait jouir d'une paix définitive. Oudinot, nommé inspecteur de l'infanterie, puis inspecteur de la cavalerie, put venir, par intervalles, se reposer dans ses foyers, sans y être contraint par le soin de ses blessures. La ville de Bar, justement enorgueillie d'un si brave enfant, ne savait qu'ima-

giner pour le fêter. Toutefois, retenu par les devoirs de sa charge, il ne put avoir le plaisir d'assister à l'inauguration de son buste, qui fut porté triomphalement, le Ier octobre 1802, dans la salle des séances du conseil municipal aux accents entraînants des marches militaires, sous le frissonnement des drapeaux tricolores. Le citoyen Robert Adam, maire, n'en fut que plus libre pour prononcer, sans crainte d'offusquer la modestie de son héros, un éloge facile, tant la matière était vaste et féconde.

Le légitime désir de jouir d'une cérémonie si flatteuse n'avait pas enlevé le général à son poste ; un deuil cruel le ramena près des siens : sa mère se mourait. Elle avait pu s'applaudir de la désobéissance de son fils et se consoler de ses transes perpétuelles par l'éclat d'une si brillante destinée. Elle eut la douceur de s'éteindre en serrant cette main affectueuse et vaillante, qui allait lui fermer les yeux et qui savait tenir si fermement l'épée de la France.

La même année, entrant pour la première fois dans la politique, il fut nommé, par ses concitoyens, président du collège électoral de la Meuse.

La formation du camp de Bruges lui fit donner le commandement d'un corps, sous les ordres de son vieil ami le général Davout. Il collabora alors, pour la seconde fois, aux préparatifs de cette chimérique descente en Angleterre, dont l'idée entraînait Napoléon comme elle avait séduit auparavant Hoche et le Directoire. Ce furent

deux années de labeur, occupées à ce minutieux travail d'organisation, où sa souple intelligence s'entendait aussi bien qu'au maniement des hommes sous le feu.

C'est ici que l'on voit apparaître à côté d'Oudinot un personnage de condition bien modeste, puisqu'il est un simple valet de chambre, mais qui pourtant mérite une mention à cause de son extrême dévouement à son maître, à cause de l'exactitude fidèle avec laquelle il l'a suivi pas à pas dans ses campagnes, à cause enfin des mémoires qu'il a laissés, mémoires fort peu littéraires, mais sincères et d'une naïveté qui n'est pas sans saveur. Ce brave homme, nommé Pils, était Alsacien ; encore enfant de troupe, il avait rencontré Oudinot dans les hasards de la vie des camps. Celui-ci, toujours plein de bonté, s'était intéressé à lui et, reconnaissant bientôt en ce jeune garçon un cœur d'élite, l'avait attaché à sa personne. Pils suivait le général partout, même au feu du canon, et, comme sa place n'était guère là, il se dissimulait le plus possible, de peur d'être grondé, se glissant parmi* les officiers d'étatmajor. Ces jeunes gens, le voyant partager leur culte pour celui qu'ils appelaient familièrement entre eux le Patron, sympathisaient avec lui et l'aidaient volontiers à cacher sa présence peu réglementaire.

Un jour Pils, qui s'était aventuré suivant sa coutume, malgré la défense du maître, eut un cheval tué sous lui. Oudinot crut avoir trouvé

dans cette circonstance l'argument péremptoire qui empêcherait enfin son serviteur de s'exposer.

• Tu vois bien que tu fais tuer mes chevaux », lui dit-il avec une rudesse apparente ; a je t'interdis absolument de revenir. »

A la bataille suivante, l'incorrigible Pils était derrière son maître.

« Eh bien, que t'avais-je défendu?

— Oh ! mon général, je ne mérite aucun reproche : le cheval est à moi ; je l'ai acheté de mes deniers. »

Pils avait gagné sa cause : on n'essaya plus de l'écarter. C'est qu'il avait une mission à remplir; il savait- que le Patron était presque régulièrement blessé à toutes les affaires ; aussi portait-il sur lui une trousse de chirurgien pour effectuer tout de suite les premiers pansements. D'autre part, comme il avait beaucoup de goût pour le dessin sans l'avoir jamais appris, il aimait à s'installer en un coin du champ de bataille, à sortir de sa poche un calepin et un crayon, et là, dans le plus grand calme, il représentait le théâtre de l'action et l'action elle-même avec une gaucherie ingénue, mais aussi avec :une précision saisissante. On est frappé, à la vue de ses ébauches, de la netteté avec laquelle sont posées les masses du paysage et du relief dont se détachent des silhouettes très ressemblantes, tant il y avait chez cet ignorant de sérieuses facultés d'observation. Toutefois la paix faite, Pils essaya de commencer son éducation artistique ; ses protections lui faci-

litèrent l'accès de l'atelier d'Horace Vemet; mais il ne put jamais apprendre les premiers éléments de l'art, et le dessin correct lui fut toujours étranger.

Du moins il transmit des qualités naturelles plus facilement cultivables à son fils, Isidore Pils, dont la toile populaire Rouget de Liste déclamant pour la première fois la Marseillaise a été si souvent reproduite. Isidore avait tapissé son atelier des barbouillages de son père et, soit par comparaison de leur spontanéité prime-sautière avec sa science un peu froide, soit par un pieux respect, il aimait à dire :

a Mon père était plus peintre que moi. »

Quoi qu'il en soit, à l'époque où est parvenu ce récit, l'honnête Pils pouvait, pour longtemps encore, fourbir sa trousse et tailler ses crayons. Car si de courtes années de trêve avaient suivi les traités de Lunéville et d'Amiens, une nouvelle période de guerre allait s'ouvrir, non moins âpre, non moins rude, non moins implacable que la précédente ; celle-ci avait été illuminée par l'idée auguste de la Patrie et par celle de l'affranchissement des peuples : à l'autre présida la figure personnelle de l'Empereur avec le noble mirage de la gloire.

Dans cette deuxième phase Oudinot continua à faire son devoir de soldat, loyalement, sans morgue aux jours de triomphe, sans abattement et sans récriminations stériles dans la défaite. Ni les honneurs ni les biens dont il fut comblé ne

l'inclinèrent à souhaiter le repos, car jamais il ne servit dans son propre intérêt. Et au moment des désastres, lorsque tous seront découragés, on verra son âme indomptable concevoir et proposer des luttes démesurées, 'par delà le possible.

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