CHAPITRE II
Première campagne d'Autriche. — Oudinot commandant en chef des grenadiers. — Oudinot à Wertingen. — Son succès à Amstetten.
— Sa participation à la prise du pont du Thabor. — Son héroïsme à la sanglante victoire d'Hollabrûnn. — Aussi habile comme administrateur que comme soldat, il se fait chérir des Neuchâtelois.
— Leurs témoignages de reconnaissance. — Il est nommé bourgeois de Neuchâtel. — Campagnes de Prusse et de Pologne. — Victoire d'Ostrolenka. — Oudinot devant Dantzig. — Nouvelle victoire sur les Russes. — Sa ténacité et ses services à Friedland.
— Il fait une chute de cheval à Dantzig. — Il rencontre Mlle de Coucy. — La famille de Coucy. — Ses aventures pendant la Révolution. — Robespierre le jeune. — La chanoinesse de Coucy.
— La vie à Vitry-le-François à la fin du dix-huitième siècle. — M. Leclerc, préfet de la Meuse. — Le bain de la princesse Borghèse. — Voyage à Bar-le-Duc. — Mlle de Coucy sans cesse attirée par le nom d'Oudinot. — La comtesse Oudinot. — Achat de la propriété de Jeand'heurs.
Le temps passait au camp de Boulogne, la mauvaise saison approchait et le débarquement en Angleterre devenait de plus en plus hasardeux. Soudain Napoléon y renonça, changea de plan et précipita sur l'Europe centrale la formidable machine qu'il avait si laborieusement échafaudée depuis deux ans. Oudinot, brusquement averti, partit pour l'Allemagne (iôaoût 1805), fier de commander la troupe la plus belle, la plus aguerrie, la plus renommée qu'il y eût dans l'armée. Il avait été mis à la tète des grenadiers que Junot avait formés à Arras Tannée précédente. C'étaient dix mille
vieux soldats triés avec soin, éprouvés par de nombreuses campagnes, d'une stature élevée, rompus à la discipline, irréprochables dans la manœuvre et synthétisant en eux-mêmes l'esprit militaire dans ce qu'il avait de plus élevé. On les reconnaissait de loin à leur belle prestance autant qu'à leur nouvel uniforme; ils avaient remplacé l'ancien chapeau à larges ailes parle sobre schako, et leurs cheveux courts succédaient à la longue chevelure poudrée. Ils furent à Strasbourg en septembre avec leur chef.
L'armée s'avança en Allemagne avec tant de rapidité, de mystère et d'imprévu qu'elle était déjà en pleine Bavière avant que les Autrichiens eussent soupçonné quelle direction elle avait prise. Dès le 7 octobre, les premiers corps, et Oudinot avec eux, étaient déjà sur la rive droite du Danube et remontaient le fleuve pour couper la retraite à Mack et l'enfermer dans Ulm. Le 8, ils rencontrèrent les postes avancés des Autrichiens à Wertingen; le choc fut ardent; l'ennemi, chassé par nos dragons, se retira en ordre et se concentra sur un plateau en une masse épaisse que la cavalerie ne parvenait pas à entamer. Enfin, Murât aborda le carré de front, pendant que les grenadiers chargeaient impétueusement de côté. Tout céda : deux mille prisonniers , deux drapeaux , onze canons furent le fruit de cette journée. La campagne s'ouvrait par un succès auquel Oudinot avait une part signalée. Ses grenadiers enthousiasmés ne l'appelaient plus que « leur père ».
Dix jours après, Mack était réduit à capituler dans Ulm, d'où l'archiduc Ferdinand s'échappait péniblement avec vingt mille hommes. Murât et Oudinot, lancés à sa poursuite, le harcelèrent sans relâche jusqu'à Nordlingen et Nuremberg et lui firent douze mille prisonniers.
Les Russes, qui n'avaient pu arriver à temps pour soutenir Mack, se retirèrent en hâte dans la direction de Vienne, talonnés par Murât, Lannes et Oudinot, qui joignirent leur arrière-garde sur la rive droite du Danube à Amstetten, à la lisière de la haute et de la basse Autriche (4 novembre). Ainsi Oudinot se retrouvait en face des Russes pour la première fois depuis la bataille de Zurich, où il les avait écrasés six ans auparavant. Ils étaient achevai sur la route de Vienne, leurs ailes débordant de chaque côté dans une clairière.
Voici le détail des opérations, d'après un manuscrit d'Oudinot :
La division des grenadiers, sans artillerie, précédée de sa cavalerie légère et de deux cents carabiniers, se porta sur Furnbach, où se trouvait un corps de trois bataillons russes et autrichiens, qui furent attaqués sur-le-champ par deux cents carabiniers seulement en attendant l'arrivée de là colonne. Le courage français suppléa au nombre. Malgré sa résistance opiniâtre, l'ennemi fut repoussé de ce poste important et se retira sur Strenberg. Là, le terrain fut disputé pied à pied et enlevé après trois mêlées avec les hussards russes forcés de céder encore à la valeur des gre-
nadiers. Ce corps se retira sur l'armée principale russe, forte d'une vingtaine de bataillons en position sous Bukaufen. Cette réunion ayant décidé l'ennemi à prendre l'offensive, il commença à manœuvrer sur nos flancs. Le général Dupas arriva alors avec sa brigade, et l'engagement s'étendit à tous les soldats. L'artillerie ennemie, qui jusqu'alors n'avait pas paru, se fit entendre, et Dupas fut chargé par plusieurs masses de Russes. Elles furent reçues avec calme par sa brigade, qui en soutint le choc et fit une fusillade des plus nourries. La nuit approchant, Oudinot sentit la nécessité d'une nouvelle attaque et se détermina à faire marcher la brigade du général Ruflin, qui, de concert avec celle de Dupas, charge l'ennemi, le culbute et le force à nous laisser le champ de bataille. Dans cette affaire, la position a été prise et reprise trois fois à la baïonnette. L'ennemi a reçu nos différentes attaques avec beaucoup de résolution ; les siennes ont été fournies avec bravoure, mais le courage des grenadiers a prévalu. Le combat d'Amstetten avait une grande importance, non pas par le nombre des hommes qui y furent engagés de part et d'autre, mais parce qu'il laissait libre la route de Vienne, l'ennemi ayant abandonné la rive droite du Danube. Les Austro-Russes, retranchés derrière la puissante protection de ce grand fleuve, se croyaient en sûreté et n'avaient plus, pour nous séparer d'eux complètement, qu'à détruire le dernier pont subsistant aux portes de la capitale. Ce pont, le
Thabor-Brouken, construit en bois, était jeté sur le bras principal, au delà de plusieurs petites îles. On l'avait garni de fascines et de barils de poudre afin de l'incendier aisément au moindre signe. De plus, il était défendu par quelques milliers d'hommes et du canon sur la rive gauche.
Murât, Lannes et Oudinot, toujours à l'avantgarde, étaient entrés les premiers dans Vienne. Ils comprirent bien vite que la force ni le courage ne suffiraient pour prendre intact ce précieux moyen de passage.
Néanmoins le 13 novembre vers 11 heures du matin, la colonne des grenadiers, précédée de Murât et de Lannes, s'engagea sans bruit dans le dédale des îles et parvint aisément jusqu'au pont du Thabor, qui étendait devant eux ses deux cent trente toises. Lannes le traverse avec quelques officiers, va sur l'autre bord, demande à entretenir le comte d'Auersberg, commandant des troupes autrichiennes, et essaye de lui persuader que nous ne sommes plus en guerre avec les Autrichiens, mais avec les Russes seulement, assertion que l'armistice réclamé par Giulay rendait assez vraisemblable. Puis, pendant que l'attention de l'ennemi est détournée par ces pourparlers, Oudinot et ses grenadiers s'avancent rapidement sur le pont, jetant au fur et à mesure dans l'eau tous les combustibles entassés sous les arches. Le passage était déjà aux trois quarts effectué, lorsque le commandement de « feu! » retentit du côté des Autrichiens. Un peu plus, leurs
pièces tiraient et les grenadiers allaient s'engloutir sous l'effondrement du pont. Lannes se précipite sur les canonniers, leur parle, les persuade, les arrête. Oudinot et ses hommes achèvent leur course au pas de charge, sautent sur la rive gauche et arrachent les mèches aux mains de ceux qui allaient mettre le feu aux poudres.
Le pont du Thabor était sauvé et les Français étaient les premiers surpris de s'en trouver maîtres sans coup férir par cet artifice aussi soudain que périlleux, où brilla une fois de plus l'imperturbable sang-froid des grenadiers et de leur chef.
Ce rempart tombé, l'armée marcha vers le nord et atteignit les Russes du prince Bagration à Hollabrùnn. Bien qu'on fût en hiver, la bataille commença vers la fin du jour, à trois heures de l'après-midi. Choc extraordinaire par l'acharnement des deux partis, par la prolongation de la lutte dans les ténèbres les plus épaisses et par la confusion qui en résulta.
Un régiment de grenadiers, posté en avant du village de Schœngraben , à trois cents pas des Russes, se précipite sur eux après une vive canonnade; les Russes, très calmes, attendent de pied ferme, et l'on croise la baïonnette autour du village qui flambe bientôt, incendié par les obus. Un deuxième régiment accourt soutenir le premier et culbute enfin l'ennemi, qui semble vouloir prononcer un mouvement tournant vers sa droite. Pour contenir ce mouvement et tâcher d'intercepter par derrière la route de Znaïm, deux bri-
gades s'avancent à tâtons, car la nuit est venue ; elles se perdent dans un terrain coupé de ravins, de ruisseaux et de marécages et sont forcées d'obliquer. Les dragons de Sébastiani, qui forment la tête, donnent dans une masse d'infanterie; amis ou ennemis? on ne sait; il faut la lueur des coups de feu pour reconnaître les Russes. Les Français chargent, font leur trouée et continuent leur route, mais sans s'apercevoir qu'ils ont laissé derrière eux une troupe ennemie, qui révèle sa présence à coups de mitraille. Une nouvelle charge la détruit et lui enlève ses canons, pendant que les grenadiers, avançant toujours, mais sans rencontrer d'adversaires, se risquent dans un village aux rues noires, vides et silencieuses. Ce silence, qui les étonne, leur fait flairer une embuscade; ils se retirent, puis reviennent, pendant que les Russes, blottis dans les maisons, surgissent tout à coup en hurlant comme des fauves et frappent avec furie. Impossible de tirer dans la mêlée. On se heurte à des formes vagues, à peine reconnaissables à la voix par la différence des langages ; on se rue les uns sur les autres à l'arme blanche ; on s'égorge sans se voir et le carnage ne s'arrête qu'à onze heures du soir. Le terrain restait aux grenadiers, et, le lendemain au jour, on compta six mille neuf cents Russes tués, blessés ou prisonniers. Oudinot, qui avait reçu une balle dans la cuisse pendant l'action, n'en continua pas moins à donner ses ordres jusqu'au bout (16 novembre). Il dut retourner à Vienne, sur l'ordre de Napo-
léon, pour soigner sa blessure; mais deux semaines plus tard, connaissant l'imminence d'une grande bataille décisive, il accourut en Moravie pour reprendre son poste. C'était deux jours avant Austerlitz.
« Votre courage surpasse vos forces, lui dit l'Empereur; je donnerai vos grenadiers à Duroc et vous resterez près de moi. »
Malgré ces instructions, Oudinot ne put se détacher de sa chère troupe d'élite. Mais elle ne fut employée à Austerlitz que comme réserve destinée à soutenir le maréchal Soult en cas de besoin; le succès rendit cette précaution inutile.
Une si complète victoire entraînait nécessairement la conclusion de la paix : un traité fut signé àSchcenbrun le 15 décembre et l'armée française, qui avait franchi sans s'arrêter, sinon pour combattre, l'immense zone comprise entre la mer du Nord et les confins de la Hongrie, put enfin respirer et regagner la patrie. Ce fut un retour triomphal et pénible cependant, en plein hiver, à travers des contrées glacées et des montagnes couvertes de neige. Oudinot, encore convalescent, supporta le trajet avec autant de bonne humeur que d'énergie et arriva à Strasbourg incertain de ce qui allait lui être commandé. Le doute ne fut pas de longue durée. Quatorze jours de répit, pas davantage, et le souverain lui confiait une mission bien nouvelle, moitié militaire, moitié civile, toute de tact et de prudence, exigeant un grand esprit de justice et de conciliation.
4o LE MARÉCHAL OUDINOT.
Par une clause du traité de Schœnbrunn, la Prusse cédait la principauté de Neuchâtel à l'Empereur, qui en faisait don à son chef d'étatmajor Alexandre Berthier. Au nom de ce dernier, Oudinot était chargé d'occuper le pays. Il partit à la fin de l'hiver avec ses grenadiers et traversa le Jura par des routes si mauvaises qu'il fallait les déblayer tout exprès pour l'artillerie et que parfois, pour tirer sa voiture, on attelait vainement jusqu'à douze chevaux. A la dernière étape son équipage se brisa; il fallut se mettre en selle, et le cortège ne parvint à la Chaux de Fonds qu'à deux heures du matin.
Le lendemain, 18 mars 1806, Oudinot faisait son entrée dans la ville de Neuchâtel.
La population du pays, attachée à ses anciens princes par une longue habitude, était hostile aux nouveaux venus; les autorités observaient une attitude froide et convenable, mais les bourgeois, effrayés de cet appareil militaire, redoutant les exactions trop habituelles aux soldats, jaloux enfin de garder leurs usages, leurs lois et leurs libertés, s'enfermaient chez eux avec méfiance.
Le général eut assez de finesse d'esprit pour pénétrer cette situation délicate et assez de noblesse de cœur, en même temps que d'habileté, pour respecter des sentiments si naturels. Il rassura les citoyens sur leurs droits, il les garantit contre toute réquisition ou imposition arbitraire ; il leur laissa l'administration de la police et de la justice; enfin il sut si bien ménager leurs légi-
times susceptibilités que leur esprit fut, en fort peu de temps, retourné en faveur des Français. Une heureuse mesure de tolérance acheva de rendre leurs dispositions entièrement sympathiques. Napoléon, dans son duel éternel avec l'irréconciliable Angleterre, interdisait formellement l'acquisition de marchandises anglaises : partout elles devaient être confisquées et impitoyablement brûlées, d'où une ruine pour le commerce des Neuchâtelois, qui trafiquaient beaucoup avec la Grande-Bretagne. Oudinot écouta leurs réclamations avec bienveillance, les examina, les transmit à la cour des Tuileries par l'intermédiaire de son aide de camp Hutin; il eut assez de crédit pour fléchir la volonté du maître et obtenir, à la rigueur des ordres impériaux, un adoucissement qui sauva bien des fortunes.
Cette politique, humaine autant qu'adroite, acheva de ramener aux Français tous les cœurs qui leur avaient été d'abord le plus opposés, et l'occupation si redoutée fut accueillie par tous comme un bienfait. Voulant alors témoigner leur reconnaissance à Oudinot et comprenant que toute récompense matérielle blesserait une âme aussi haute, les habitants eurent recours à un procédé bien touchant dans sa naïveté antique, et qui consistait à faire de cet administrateur étranger plus qu'un ami, un frère, un membre de leur grande famille nationale, et à lui donner le titre honorifique de bourgeois de Neuchâtel. Par considération pour lui, ils transgressaient un très
sévère article de leur constitution toute protestante, lequel refusait formellement le droit de bourgeoisie à un catholique romain comme Tétait Oudinot.
Voici le texte du décret rendu en cette circonstance par le conseil général de Neuchâtel :
« Soit notoire et manifeste que le Conseil général, a dans son assemblée du quinzième de ce mois, agissant « au nom de la bourgeoisie de Neuchâtel, a exprimé que « Son Excellence le général Oudinot, serait priée de perte mettre qu'elle fût associée et comptée au nombre de « ses membres et qu'elle daignât agréer en même temps « un souvenir durable de tous les sentiments que nous a éprouvons à son égard ; vu son gracieux acquiescement a à ce désir, et considérant que Son Excellence, nommée, te en mars dernier, commissaire pour prendre possession « de cette souveraineté au nom de Sa Majesté Impériale a et Royale, elle n'a usé des pouvoirs étendus qui lui o étaient délégués que pour conserver toutes les formes « auxquelles ce pays devait depuis longtemps son bon- « heur; que tous les actes de son autorité ont été marte qués, dès lors, au coin de la bonté et de la bienveil- « lance, ce qui lui a tellement concilié la confiance, l'atta- « chement et la reconnaissance des habitants, qu'ils « envisagent le choix que Sa Majesté a fait comme un « bienfait.
a Nous, les quatre ministraux agissant au nom du « Conseil général, ville et bourgeoisie de Neuchâtel, « voulant satisfaire au vœu si bien exprimé et tempérer « autant que possible la douleur que nous ressentons « tous à l'idée de son prochain départ, nous avons reçu « et associé, comme nous recevons et associons le gêné-
« rai Oudinot, lui et ses perpétuels descendants, nés et « à naître, pour être et devoir être bourgeois internes et « communiers de cette ville de Neuchâtel et participer « à tous les biens, avantages, droits, franchises, libertés « et privilèges appartenant à ladite ville et bourgeoisie, a le tout conformément à notre bonne et heureuse con- « stitution.
« Souhaitant de plus que le général bien-aimé emporte a un souvenir durable des sentiments qui nous animent, a nous l'avons prié, comme nous le prions, d'agréer et « porter une épée ayant sur la lame : La ville de Neua chatel au général Oudinot \ 1806. Il voudra bien, lors- « qu'il sera appelé à la tirer pour le service de Sa Majesté, « penser à ses concitoyens neuchâtelois, qui le suivront « partout en idée, et, l'accompagnant de leurs vœux, « prendront part à tous ses triomphes.
« Si promettons, nous, les quatre ministraux, au nom a que dessus, pour nous et nos successeurs, de conser- « ver, maintenir et entretenir Son Excellence et ses « légitimes descendants auprès du bénéfice de la pré- « sente réception de bourgeois interne sans lui être a fait ni donné à cet égard aucun trouble. »
Ils tinrent parole, les habitants de cet excellent coin de terre; ils avaient promis, par l'organe des autorités qui les représentaient, qu'ils l'accompagneraient partout en idée et le suivraient de leurs vœux (phrase du titre donnant la bourgeoisie de Neuchâtel au général Oudinot) .
Bien des lettres viendraient à l'appui de cette vérité, mais je ne connais rien de plus concluant que l'accueil fait en 1833 au fils aîné du général, quand il fit son voyage en Suisse. Il retrouva dans le cœur de ceux qui restaient de l'année 1806, comme de ceux qui étaient
nés depuis cette époque, le souvenir le plus chaudement conservé du caractère et des actes de son illustre père (i).
A côté des témoignages de gratitude présentés sous forme officielle comme les précédents, il y en eut d'autres émanés de l'initiative individuelle et prouvant que la réputation de bonté et de vertu du général avait pénétré toutes les classes de la société. Voici un exemple bien curieux de ces manifestations. Comme il allait quitter la principauté (18 juillet), un moine l'aborda, lui tendit un objet informe, de nature incertaine et d'aspect peu séduisant, et lui dit au nom de sa communauté :
« Nous n'avons pas de richesses à vous offrir et d'ailleurs vous ne les accepteriez pas; mais nous vous offrons ce que nous possédons de plus précieux, un fragment de la sainte colonne. »
Cette relique a été conservée depuis dans la famille avec le plus religieux respect.
Le soldat administrateur, aussi heureux dans la paix que dans la guerre, s'éloigna donc chargé des bénédictions du peuple. Mais il ne revenait en France que pour repartir. Napoléon reforma les grenadiers qui avaient été dispersés, leur rendit le chef avec qui ils s'étaient tant illustrés et joignit ce corps d'élite à sa propre garde. Ils firent la campagne de Prusse et assistèrent en
(i) Souvenirs de la duchesse de Reggio.
réserve à la bataille cTIéna, mais sans prendre part à l'action.
La fin de Tannée fut employée à la plus audacieuse marche en avant qui eût été tentée jusquelà. Ce n'étaient plus les Prussiens seulement que nous avions à combattre, mais aussi les Russes qui s'étaient alliés avec eux. Au début de 1807 nous occupions la Pologne et Oudinot était placé en flèche, au delà de Varsovie, à Ostrolenka, sur le bord de la Narew, au milieu d'un pays inhospitalier, hérissé de forêts et noyé de marécages. Napoléon lui confia ce poste périlleux, destiné à couvrir son aile droite pendant que lui-même remontait vers le nord pour atteindre la Prusse orientale et essayer de jeter l'ennemi dans la Baltique, résultat que la sanglante bataille d'Eylau fut loin de lui donner.
Presque en même temps Oudinot fut averti d'une prochaine attaque des Russes, qui menaçaient Varsovie par les deux rives de la Narew. Sa vigilance toujours inquiète le sauva d'une surprise ; car en faisant son inspection, il trouva ses sentinelles engourdies par le froid et sommeillant sous les fusils des Russes. L'action commença le lendemain (15 février) au petit jour par une très vive canonnade, puis par un engagement entre l'infanterie ennemie, qui voulait entrer dans Ostrolenka, et une brigade de grenadiers commandés par le général Ruffin, qui était retranché derrière le cimetière, autour de l'église, et faisait feu à mitraille. La brigade Campana, qui
était sur l'autre rive de la Narew, passait le pont pour venir au secours lorsque son chef fut coupé en deux par un boulet. Malgré cette perte les deux brigades purent se concentrer et chasser les Russes, qui déjà pénétraient dans les rues d'Ostrolenka. Oudinot et Suchet arrivèrent de leur personne : le premier, à la tête de la cavalerie, exécuta une charge très brillante qui acheva la victoire : deux mille cinq cents Russes restaient sur le champ de bataille ; nous avions pris deux drapeaux et sept canons.
Cette campagne de Pologne, si longue, si ardue, était par Téloignement de la base d'opération, par la nature du terrain, par la résistance de l'ennemi, par les difficultés de toutes sortes, comme le prélude de la fatale guerre de Russie. Le lendemain de la victoire d'Ostrolenka, le général en chef des grenadiers fut entouré luimême par un hourra de Cosaques, impudents pillards qui osaient le narguer aux portes de son camp ; il eut alors la vision de ces cavaliers fugaces, toujours battus, jamais domptés, vraies nuées rassemblées ou dispersées par un coup de vent, et qui devaient le harceler cinq ans plus tard dans de si cruelles circonstances. Il fonça dessus avec son état-major et les dissipa en un clin d'oeil.
Cependant l'Empereur, inquiet de n'avoir pas encore terminé la guerre, sentait la riécessité d'avoir une ligne moins étendue et de mieux assurer ses derrières, tout en conservant Varso-
vie. Il concentra son armée sur la basse Vistule, rappela Oudinot dans la Prusse orientale, à Ostorode, et chargea le maréchal Lefebvre de mettre le siège devant Dantzig. La place était forte et bien défendue ; les travaux d'approche se faisaient lentement ; les Français étaient peu nombreux. Après de laborieux combats qui n'amenaient pas de résultats assez prompts, Lefebvre demanda du renfort, et Oudinot fut envoyé à son secours avec les grenadiers. Ce dernier arriva le 3 mai et établit son quartier général à Langfurt.
Le 14 les Russes tentèrent une sortie; ce ne fut qu'une alerte. Mais Oudinot, toujours dédaigneux du danger, se fit encore soldat : il se porta en avant avec ses officiers et, ayant abordé un petit bois, il vit surgir tout à coup un sousofficier russe caché derrière un arbre et qui perça d'un coup de baïonnette la poitrine du chef d'escadron Magnac : le général courut à lui et le tua de sa propre main.
Le surlendemain il eut la fortune singulière de faire capturer un navire par ses fantassins. La corvette la Dauntless, de l'escadre anglaise qui croisait dans la Baltique, voulut ravitailler Dantzig: favorisée à l'aurore par un brouillard intense qui la dérobait aux yeux, elle s'engagea imprudemment dans le canal qui relie la place à la mer. Or le soleil dissipa bientôt la brume, la présence du bâtiment fut révélée à tous et, la brise étant tombée, il s'arrêta, déployant ses voiles inutiles, incapable de bouger, proie facile pour les soldats,
comme une baleine échouée sur le sable en est une pour les pêcheurs. Après un commencement de fusillade, X^Datcntiess demanda à se rendre.
Cependant les Russes avaient reçu par mer les secours qu'ils attendaient depuis si longtemps; le moment était venu pour eux de tenter un suprême effort. Une nuit, à trois heures, ils sortirent du fort de Weichslemunde, au nombre de huit mille, en quatre colonnes, pour essayer de détruire nos ouvrages et de percer nos lignes. Ils les assaillirent avec une vigueur extrême; mitraillés, chassés, poursuivis à la baïonnette, ils revenaient opiniâtrement sur les redoutes pour en être chassés de nouveau. Leur obstination était telle et tel le besoin de briser le cercle dont ils étaient étreints, qu'ils se reformèrent une dernière fois en masse et s'élancèrent encore contre nous. Lannes et Oudinot comprennent que cette affaire va décider si la ville de Dantzig sera prise ou délivrée ; ils accourent sur le lieu même du combat; l'irrésistible Oudinot charge à la tête d'un bataillon de grenadiers et pénètre comme un coin dans les carrés ennemis. On se mêle ; il pousse en avant ; son cheval est tué sous lui par un boulet ; ses soldats le voient tomber et s'alarment; mais il se relève et tous crient : o Vive le général ! » et lui, jamais déconcerté, les entraîne en combattant à pied; il gagne du terrain peu à peu. Les Russes étonnés fléchissent et enfin s'en retournent reconduits à la baïonnette jusqu'aux murailles du fort de Weichsle-
munde, où ils s'enferment pour capituler quelques jours après. Le 26 mai l'armée française était maîtresse de Dantzig.
Oudinot s'arrêta deux semaines à Marienbourg, puis il reçut l'ordre de marcher rapidement vers l'est, afin d'atteindre les Russes, qui, après une vive attaque et une résistance imprévue, se retiraient en bon ordre pour préserver Kœnigsberg. L'avant-garde, composée de dix mille hommes, était sous ses ordres et sous ceux du maréchal Lannes. Le 13 juin au soir, en arrivant à Donnau, on s'aperçut que l'on prenait contact avec toute l'armée ennemie, laquelle montrait, en avant, de grands feux sur trois lieues de profondeur dans la direction du village de Friedland, au bord de la rivière d'Aile. Oudinot prit toutes ses dispositions pour placer avantageusement ses hommes, ne rentra à son quartier général qu'à onze du soir, commanda son cheval pour deux heures du matin et se coucha tout habillé sur son lit.
A deux heures il était en selle par un beau ciel déjà clair, comme il arrive dans ce pays de latitude élevée, et il reconnaissait la forte situation de l'ennemi. Combattre victorieusement avec une poignée d'hommes contre toute l'armée russe, on n'y pouvait pas songer ; mais on pouvait occuper le village de Posthenen, le petit bois de Sortlack et les hauteurs qui dominent l'Aile, de manière à barrer la route de Kœnigsberg ; on forcerait ainsi les Russes à attendre l'arrivée de l'armée française et à subir alors une bataille, en ayant une
rivière à dos, c'est-à-dire dans une position très désavantageuse. C'est ce que comprirent fort bien Lannes et Oudinot, et c'est à quoi ils réussirent avec beaucoup de bonheur. Le feu commença à trois heures du matin et fut soutenu avec vigueur jusqu'à sept heures.
L'avant-garde s'épuisait dans cette lutte inégale lorsque, enfin, à ce moment, déboucha le maréchal Mortier avec les divisions Nansouty, Dupas et Verdier, qui portèrent les forces françaises présentes à vingt-six mille hommes ; c'était bien peu pour lutter contre soixante-quinze mille ! Mais le terrain était favorable et il était défendu par des héros. Voici le passage que Thiers a consacré, dans le récit de cette bataille, à ce qui concerne plus spécialement les prouesses d'Oudinot :
Le général Oudinot, qui commandait les grenadiers, profitant de tous les accidents de terrain, tantôt de bouquets de bois semés çà et là, tantôt de quelques flaques d'eau que les pluies des jours précédents avaient produites, tantôt de la hauteur même des blés, disputait le terrain avec autant d'habileté que d'énergie. Tour à tour il cachait ou montrait ses soldats, les dispersait en tirailleurs ou les opposait en masses hérissées de baïonnettes à tous les efforts des Russes. Ces braves grenadiers, malgré l'infériorité du nombre, s'obstinaient cependant, soutenus par leur général, quand heureusement pour eux arriva la division Verdier (i).
(I) Thiers, t. VII, page 598.
C'est grâce à ces miracles que Ton put tenir sans plier jusqu'à midi. Alors Napoléon parut avec le gros de son armée. Ses officiers coururent à lui. Oudinot, avec son habit criblé de balles et son cheval ruisselant de sang, voulait achever ce qu'il avait si brillamment commencé :
« Hâtez-vous, Sire », disait-il, a mes grenanadiers n'en peuvent plus : mais donnez-moi un renfort et je jetterai tous les Russes à l'eau. »
On était en force. Napoléon voulut que les troupes eussent un moment de répit dont elles avaient grand besoin après une marche forcée de neuf heures de combat, puis à quatre heures de l'après-midi la bataille recommença. A six heures, le village de Friedland, tout en feu, était emporté ; les ponts sur l'Aile étaient détruits et les Russes se noyaient en essayant de franchir la rivière aux endroits guéables ou comblés par les amoncellements de voitures, de caissons, d'hommes et de chevaux. Le dernier coup de fusil ne fut tiré qu'à minuit.
Oudinot ne put prendre une part directe à cette deuxième partie de la bataille, malgré la volonté qu'il en avait. L'Empereur exigea que ses grenadiers, à demi détruits, demeurassent en seconde ligne : ils avaient assez fait pour un jour, puisque leur invincible ténacité et leur courage avaient retenu les Russes et rendu possible la grande action décisive. D'ailleurs même en seconde ligne, ils étaient fort exposés et souffraient des coups de l'artillerie. Le cheval d'Oudinot eut la jambe
5a LE MARÉCHAL OUDINOT.
brisée, et son aide de camp Hutin, à côté de lui, eut le visage frôlé de si près par un boulet qu'il en perdit la respiration, fut étouffé et tomba rai de mort.
Le général coucha sur la place où il avait combattu. Le lendemain, lorsqu'il se mit en marche, le champ de bataille présentait une confusion inextricable de canons, de caissons rompus, de cadavres d'abord éparpillés, puis plus pressés et enfin accumulés en tas sanglants, monstrueux et difformes, à mesure qu'on approchait de Friedland ; le village fumait encore ; on dut le contourner, tant ses rues étaient impraticables.
Le 7 juillet, la paix fut signée à Tilsit, et Oudinot vint prendre ses cantonnements à Dantzig. Partagé entre les soins de son armée et la société de ses camarades, il y menait une existence tranquille et souvent joyeuse, donnant et acceptant des soirées fort gaies. Avec les maréchaux Soult, Mortier et d'autres, comme le grave Davout, rassasiés de luttes toujours plus grandioses et plus horribles, ils oubliaient les spectacles de mort qu'ils venaient de voir et délassaient leur esprit dans des folies de jeunesse et des divertissements de sous-lieutenants ; le soir, dans les salons magnifiques où ils se recevaient, ils s'amusaient à éteindre les bougies avec des balles de pistolet. Heureusement les dégâts étaient payés avec une générosité magnifique.
Mais la fatalité, qui s'acharnait à déchirer le corps d'Oudinot, l'empêcha de se reposer long-
temps. Le 12 décembre, en revenant d'inspecter le fort de Wasser, il voulut sauter un ravin qui barrait la route; mais le cheval qu'il montait manqua des deux pieds de devant et tomba sur le côté, écrasant son cavalier et lui cassant la jambe droite. Le général, ramené aussitôt sur un brancard, dit au chirurgien en songeant à l'accident semblable qui avait failli arrêter sa carrière à Trêves douze ans auparavant :
« Faites vite : ce n'est pas la première fois que ça m'arrive. »
Il supporta avec courage de longues souffrances adoucies par les témoignages de sympathie de ses bons grenadiers qui venaient chaque jour, émus et anxieux, visiter leur père avec une sollicitude attendrie.
Imparfaitement rétabli, il put partir dans les premiers jours de mars 1808. A cette occasion les officiers lui offrirent un déjeuner avec accompagnement de musique et portèrent de chaleureux toasts à sa santé. Une aimable et originale surprise l'attendait au dessert : on apporta un pâté et, lorsque le général Rapp souleva le couvercle, une envolée d'oiseaux gazouillants s'échappa, le cou et les pattes enguirlandés de rubans tricolores avec cette inscription : « A la gloire du général Oudinot ! »
Un voyage rude encore pour un éclopé, qui se soutenait avec des béquilles, l'amena à Bar-le- Duc auprès des siens. C'est là qu'il fit, à ce printemps, la connaissance d'une jeune fille de seize
ans, Mlle Eugénie de Coucy, destinée à jouer un rôle considérable dans sa vie, puisque, quatre ans après, Oudinot étant devenu veuf, elle devait consoler son foyer désert. Puis bien plus tard, veuve à son tour, elle occupa sa vieillesse à rassembler, pour ses enfants, de curieux souvenirs où le présent ouvrage a déjà puisé. L'extrait suivant, çn indiquant la physionomie d'un coin de province à l'époque de la Révolution et de l'Empire, fera connaître Mlle de Coucy et sa famille, et retracera sa première entrevue avec Oudinot.
Mes enfants, vous me pressez d'écrire ma vie ; maintes fois je vous en ai conté les détails, et, ce que je ne vous ai pas révélé, c'est le secret des autres.
Pour reprendre les choses dans leur origine, je vous rappellerai que mon père était capitaine au. régiment d'Artois et chevalier de Saint- Louis. Cette honorable situation était satisfaisante pour l'époque de 1780; il était l'aîné de dix enfants ; deux de ses frères servaient dans le même régiment que lui ; un troisième était grand vicaire de l'évêque d'Agde; et quant à ses sœurs, l'une était chanoinesse, la seconde religieuse, et quatre autres vivaient ensemble sous le toit paternel (aucune ne s'est mariée) .
Mon grand-père de Coucy et sa femme, Mlle de Conygam, d'origine écossaise, vivaient encore à l'époque de laquelle je fais partir ce récit. Ils avaient été aidés et soutenus, dans les soins et les dépenses résultant d'un si grand nombre d'enfants, par Mlles de Coucy, sœurs aînées de mon grand-père, fixées à Hancourt, à deux lieues de la maison mère située à Lentilles.
Cette famille patriarcale vivait dans une parfaite
union; la majeure partie de Tannée se passait, pour Lentilles et Hancourt, dans les soins agricoles et la retraite; mais quand arrivait l'époque des semestres, quand les trois jeunes officiers, quand l'abbé, qui était peut-être le plus bouillant des quatre frères, rentraient au logis, tout s'y animait, tout y prenait un air de fête, et les sages économies du ménage étaient étalées de grand cœur dans ces heureux moments. Alors, les voisins de campagne, tous à peu près dans les mêmes conditions d'existence, se rassemblaient et formaient des réunions gaies et nombreuses, car, dans ces temps, les familles étaient immenses; c'étaient des dix et douze enfants que l'on voyait à la même table ; tous arrivaient à des situations plus ou moins heureuses, mais enfin, ils vivaient, et ni eux ni leurs parents n'avaient cette méfiance de la Providence, cette terreur de l'avenir, qui empoisonnent si souvent aujourd'hui les plaisirs de famille.
Dans la noblesse pauvre de province, les filles trouvaient tout naturel de garder le célibat, afin de ne rien retrancher, pour leur dot, de la fortune que l'on réservait de préférence pour l'aîné des garçons.
Dans ma famille les sacrifices de ce genre furent volontaires; rien ne fut imposé dans ce sens, mais, par un accord tacite et dans un sentiment qui semblait inné, tout se passa ainsi chez nous.
Mon père était le plus beau des quatre frères; son caractère de loyauté, empreint dans son admirable regard, le faisait juger tout de suite. Son éducation avait été arrêtée à treize ans, âge où il entra au service sous le patronage des trois Conygam, ses oncles, officiers au régiment d'Artois. Naturellement ses études souffrirent de cette interruption, mais, de lui-même, il travailla
encore et, sans avoir pu atteindre le point où l'éducation classique l'eût amené, il arriva néanmoins à une facilité, dans son style et dans sa parole, qui, alors, était un avantage rare. Un organe superbe donnait du charme à ses discours ; hélas ! aucun n'a pu se graver dans ma mémoire de cinq ans. Je ne me souviens que de quelques mots épars; mais ce qui m'est resté présent, c'est la profondeur de son regard, c'est la douceur de son sourire, c'est la noblesse de sa haute stature.
A trente ans, il vint prendre les eaux de Luxeuil; il remarqua Mlle de Merçuay, âgée de dix-huit ans. Jolie, blanche, gracieuse et douce comme un ange, elle était là, avec son père, en deuil de Mme de Merçuay. La petite terre dont ils portaient le nom était située à trois lieues de Luxeuil, et le bruit courut bien vite que le bel officier avait offert sa main à la délicieuse orpheline. En effet tout s'arrangea promptement, et ma mère, accompagnée de son père, fut bientôt présentée par son mari à la famille de Coucy, qui habitait la Champagne; elle fit la gloire et le bonheur des vieux parents et la joie des nobles sœurs, avec lesquelles, dès ce moment, elle lia une intimité que la mort seule a terminée.
On fut en fête dans tout le voisinage de Lentilles, à l'occasion de cette union. Mon imagination, si terne aujourd'hui, se réveille au souvenir de ces anciens récits ; je fus bercée par eux et , mêlés aux contes des fées de ma bonne, ils se confondent pour moi dans une couleur d'or. Les merveilles du château de Brienne, par exemple, si vives dans mon esprit, n'ont été égalées par aucune des scènes brillantes qui, depuis lors, ont passé sous mes yeux.
Toutes ces joies se succédaient pour mes parents, bien longtemps avant ma naissance ; c'était en Franche-
Comté, dans la terre même de Merçuay, que mon père avait fixé sa résidence, avec sa femme et son beau-père. On recevait les visites des frères et des sœurs, visites que Ton allait rendre chaque année en Champagne. La paix était profonde, ce qui décida mon père à prendre sa retraite trois ans après son mariage.
La naissance de ma sœur avait été suivie, quelques années après, de celle de mon frère aîné Maximilien, délicieux enfant, que la mort enleva dès Page de sept ans à ses parents : c'était leur premier chagrin, et il fut affreux. Ensuite mes grands -parents de Champagne moururent, et bientôt les grondements du tonnerre de la Révolution se firent entendre. Mon père prévit l'orage; mais il se décida aussitôt à Paffronter sur le terrain, il n'émigra point. Je naquis sur les entrefaites. On se flattait de voir arriver un garçon, je fus mal reçue, mais soit que l'on voulût plus tard m'indemniser de ce premier mouvement, soit pour tout autre motif, on m'idolâtra.
Cependant, les événements suivant la marche sinistre que mon père avait de suite prévue, vinrent l'atteindre dans sa retraite. Dénoncé comme suspect par ceux des habitants de son village qu'il avait le plus comblés et placé avec ma mère et ma sœur, âgée de quatorze ans, entre quatre fusiliers, il traversa ainsi à pied tout Merçuay et fut conduit à Faverney, bourgade voisine, où il fut enfermé avec sa femme et sa fille, dans un ancien couvent qui servait de prison. Mais bientôt on trouva que son entourage était trop doux pour lui et on l'envoya seul à Gray, tandis que ma mère et ma sœur furent transférées à Vesoul.
Leur longue et dure captivité ressemble dans ses détails à toutes celles de ces temps de vertige ; bien des
soirées de mon enfance et de ma jeunesse ont été employées à écouter, l'œil humide et la bouche béante, ces tristes récits qui prenaient, de l'âme de ma mère, un intérêt palpitant. Plus tard, mes enfants, vous avez entendu ma sœur vous en répéter quelques épisodes avec ce charme de naturel qui la distingue ; je ne reviendrai donc pas là-dessus, si ce n'est pour consigner ici un fait étrange qui m'est personnel, et qui caractérise l'époque.
J'avais deux ans et demi, et l'on m'avait aussi incarcérée ; on avait lancé sur ma petite personne un mandat d'arrêt, j'étais donc enfermée avec ma mère, qui se désespérait de me voir ainsi privée de l'air qui est la vie des enfants.
Tout à coup, on apprend que Robespierre le jeune arrive dans la contrée, comme représentant du peuple. A grand'peine l'on obtient des gardiens ma sortie de prison pour une matinée ; ma bonne, la courageuse Rosalie, qui par dévouement s'était popularisée, était parvenue à rester libre, et veillait au dehors à tous nos intérêts, ma bonne donc vint me prendre des bras de ces hommes affreux qui se paraient du nom de sansculottes. Je me souviens qu'ils étaient coiffés de bonnets en peau de renard ; celui qui me remit à ma bonne avait laissé au sien l'énorme queue de l'animal ; elle lui tombait sur le dos et suivait tous ses mouvements ; cela me causait une affreuse terreur. Je pleurais, mais Rosalie, qui avait ses plans faits, me prêchait; elle me sermonna, chemin faisant, pour m'amener à la mission que j'avais à remplir, et, m 'ayant enfin remis un papier à la main, elle me porta à Robespierre.
Je le vois encore; c'était un matin, il n'était point levé et donnait audience, de son lit, à une multitude d'in-
dividus. Ma petite mine effarée le frappa. « Quelle est cette enfant? » dit-il. — Ma bonne s'avance : « Citoyen représentant, c'est la fille du citoyen Coucy; ses parents... — Ah! je vois, des nobles! posez là l'enfant » (il montra son lit) . Je m'accrochai alors à Rosalie en poussant des cris affreux, pendant que le représentant parcourait ma pétition. Il se fit ensuite apporter des bonbons et m'embrassa : « Ta barbe me pique », m'écriai-je, en me débattant. Ce propos l'égaya beaucoup, puis il dit : « Elle a deux ans et demi; et on a lancé contre elle un mandat d'arrêt? Quelle absurdité ! C'est vouloir tourner le gouvernement en dérision ! Qu'on lui donne, dit-il en se tournant vers son secrétaire, sa mise en liberté. — Mais, reprit Rosalie, et ses parents? — Ah! ceci passe mes pouvoirs. » Néanmoins, ce fut avec douceur qu'il refusa. Ma bonne, voyant qu'elle n'avait plus rien à gagner, me rapporta à ma mère, qui n'avait pas espéré grand résultat de cette démarche pour elle ni pour mon père, mais qui éprouva du moins quelque soulagement en me voyant quitter les murs noirs et humides de la prison, où, déjà, sa santé et celle de sa fille aînée s'altéraient visiblement. Rosalie me ramena à Merçuay; j'y retrouvai mon grand-père qui, trop âgé pour avoir pu être transporté hors de chez lui, était gardé à vue par vingt volontaires nourris et hébergés à ses frais.
Cependant le temps filait et les têtes continuaient à tomber. Mon père et ma mère se consumaient, moins encore de l'emprisonnement commun à toute leur classe, que d'une séparation qui doublait leurs maux, lorsque enfin le plus jeune de mes oncles arriva à leur aide.
La Champagne, où il venait de se marier, était calme comparativement à d'autres parties de la France. Il
avait hâté son union déjà entravée par divers événements, pour arriver en Franche-Comté. Sa femme, Tune des deux filles du comte d'AUegrin, était timide par caractère ; mais elle trouvait dans son cœur la force qui, parfois, manquait à son organisation. C'est cette tante Clotilde dont je chéris et vénère la mémoire avec une sorte de culte. Elle voulut suivre son mari dans ce voyage qui, en 1794, avec son nom, son âge et le but auquel on visait, n'était pas sans mauvaises chances, et baissa, au départ, ses yeux qu'elle ne releva qu'en nous voyant; elle accompagna mon oncle, qui obtint d'elle tous les actes de courage désirables, sauf celui de supprimer l'épithète de monsieur; tout ce qu'elle put prendre sur elle fut d'y ajouter la dénomination en vogue , elle ne manqua donc jamais de répondre oui, ou non monsieur le citoyen.
Rosalie avait été prévenue de la prochaine arrivée de mon oncle; elle avait dressé là-dessus d'excellentes batteries en le préconisant comme un homme ami de la fraternité, de la liberté, et certes, pour le quart d'heure, il désirait ardemment celle de son frère ; aussi, pour l'obtenir, n'épargna-t-il ni soins ni peines.
Arrivés à Vesoul à la nuit tombante, mon oncle et ma tante cherchèrent longtemps le pauvre logement partagé par Rosalie avec une couturière de ses amies qui la recueillait.
A chacun des voyages qu'elle faisait à Merçuay et Vesoul, Rosalie m'apportait toujours avec elle, car elle ne pouvait m 'abandonner à mon grand-père dans sa maison devenue corps de garde. Elle n'avait souvent que ses jambes comme moyen de transport pour faire ses quatre lieues, les chevaux de mon père et ceux du village ayant été pris pour des réquisitions forcées. Parfois un char à
bœufs aurait pu lui être de ressource; mais elle était toujours pressée, et elle allait plus vite à pied, quoiqu'elle me portât sur son dos. Il y avait une rivière à passer, et plus d'une fois, lorsque le batelier la faisait attendre, elle traversa le gué à pied. Il ne lui vint jamais à la pensée que sa conduite était plus que le devoir accompli. Sa vie nous fut consacrée. Elle est morte comme elle avait vécu.
On s'entendit, les démarches furent bien coordonnées, et mon oncle parvint à convaincre les personnages influents du lieu, que mon père et ma mère étaient populaires bien avant que cette qualification fût imposée par l'époque. Finalement on obtint, avant le 9 thermidor, l'élargissement de mon père, de ma mère et de ma sœur, qui rentrèrent chez eux.
Il était temps pour mon père : son agonie morale était devenue intolérable; la vivacité de ses affections l'usait, la contrainte le tuait. Jamais il ne s'est complètement remis de cette épreuve; d'ailleurs, tout n'était pas fini alors et de tristes années succédèrent à la Terreur pro-r prement dite.
Néanmoins la réunion du moment fut douce et Ton sut en jouir, malgré la dureté de l'époque; mais, bientôt, mon oncle et ma tante furent rappelés en Champagne.
Mes parents alors, secouant l'aile comme l'oiseau mouillé après l'orage, recommencèrent leur vie d'intérieur et s'occupèrent de leurs intérêts si rudement froissés par les événements.
Peu après la rentrée de mes parents à Merçuay , le bon ex-seigneur de ce lieu, mon grand-père mourut. Il était bien âgé; mais jusqu'à la Révolution, il s'était merveilleusement conservé. Ayant servi dans les hussards, il avait gardé dans sa vieillesse les habitudes appropriées, dit-on, à cette arme. Il aimait le bruit, le mouvement,
la gaieté, chantait à table et composait de joyeux couplets que j'ai retrouvés plus tard dans la mémoire de mes parents de Champagne.
J'ai encore un souvenir assez lucide de sa belle figure et de son habillement toujours vert.
La naissance de mon frère Gustave vint apporter une immense consolation à mes parents ; mais cet événement ne précéda que de dix mois la mort de mon digne et noble père! Il partit un matin de Merçuay pour Vesoul. Je le vois encore, vêtu d'un habit de drap foncé, paré d'un gilet de satin bleu clair, brodé d'étoiles blanches. Il allait aux élections pour se joindre aux hommes de son opinion et chercher à faire nommer Pichegru dans la Haute- Saône.
En partant, mon père me prit dans ses bras avec une tendresse expansive, dont le souvenir est toujours resté empreint en moi... je ne le revis plus!
Quatre jours après son départ, on vint chercher ma mère, puis Rosalie , et enfin ma sœur : c'était pour le soigner dans une fièvre inflammatoire qui l'emporta en huit jours, à l'âge de cinquante-trois ans.
A la fin de la semaine, revint ma mère, vêtue en veuve, pâle et silencieuse, tenant dans ses bras son nourrisson, dont la santé se ressentit longtemps du lait amer qu'il avait sucé en ce moment, car, pour conserver la vie de sa mère, on défendit de le sevrer. Suivait ma sœur : celle-ci jetait de grands cris ; alors j'appris tout, et ce fut affreux.
Mon père ! oh ! combien de temps je rêvai de lui ! Combien de circonstances revinrent en ma mémoire pour s'y graver en traits ineffaçables !
Une vie sombre et monotone suivit la catastrophe qui nous privait de notre âme; la famille de Coucy, con-
sternée, appelait à grands cris, en Champagne, la veuve et les orphelins ; ma mère se sentait bien attirée vers ce centre d'affections ; elle ne tenait plus à cette terre et à ce toit natals ; mais elle était accablée d'affaires et surchargée de soucis.
Bientôt on lui députa ma tante la chanoines se, femme excellente, ayant un jugement parfait, un cœur aimant et loyal et un caractère positif.
Cette arrivée fut la première joie qui entra dans la maison, à la fin de cette triste année qui y avait amené le désespoir !
Ma tante arrivée, j'eus à répondre aux avances de Sophie, femme de chambre chérie d'elle, et qu'elle avait élevée, tandis que les deux belles-sœurs étaient allées épancher ensemble leurs sentiments douloureux. Sophie me conduisit dans la chambre de damas vert, dont l'ouverture était toujours un événement dans la maison. Là, elle me fit assister au déballage des robes de sa maîtresse. Je ne crois pas que l'aspect des toilettes de cour ait jamais fait depuis, sur mon esprit féminin, l'impression que me causa cet étalage.
D'ailleurs, depuis ma naissance, la prison et le deuil, voilà quel avait été mon lot.
On loua les terres et le château ; on vendit une partie des meubles; on emballa le reste, et le départ général fut fixé au printemps suivant (1799).
Ma mère ne devait jamais revoir Merçuay ; sans en avoir pris la résolution elle en avait le pressentiment, aussi son émotion était-elle profonde et douloureuse.
On se mit en marche. Oh ! comme je vois encore ce village, son église, sa petite place, le ruisseau qui le partage...
Nous avions quarante lieues à faire de Merçuay à
Lentilles. L'imagination et l'œil des enfants donnent à tout des proportions gigantesques; aussi la Pérouse, Bougain ville et tous ceux qui, depuis lors, ont fait le tour du monde n'ont-ils jamais pu concevoir de leurs entreprises une plus grande idée que celle dont j'étais étourdie en commençant le grand trajet. On avait décidé qu'on le diviserait en quatre jours.
Je brûlais d'arriver à Lentilles, quand tout à coup ma tante s'écria : « Voici Lentilles ! »
Mais, avant d'y pénétrer, je veux vous faire connaître ceux qui nous y attendaient.
Ma tante de Coucy était laide, mais sa taille élevée et bien prise, son habitude de tout conduire autour d'elle depuis l'âge de quinze ans, lui donnaient un grand air. Elle avait un cœur généreux et dévoué, une humeur enjouée et une grande tendance à s'amuser. Ayant volontairement passé sa jeunesse à soigner sa mère et la série des frères et des sœurs qui vinrent après elle (il y en eut douze, car deux dont je n'ai point parlé moururent au berceau), il était résulté de cette vie de privations que, dans son âge mûr, ma tante, dégagée des devoirs qu'elle avait si complètement remplis, avait été prise du désir de se distraire ; mais la modestie de sa fortune et ensuite la Révolution lui firent constamment obstacle. Qu'en advint-il? C'est qu'elle se contenta des joies du prochain, dont elle fit les siennes.
Mon oncle l'abbé était né bouillant, emporté et brave jusqu'à la témérité; il était prêtre uniquement parce qu'il était le cadet de la famille.
Du reste, tout en reconnaissant les difficultés de sa tâche, mon oncle l'avait noblement remplie, d'abord par honneur, plus tard par une religion éclairée et sincère.
Mlles de Louvrigny et de Velly étaient faibles et déli-
cates, un peu contrefaites. Vous vous étonnerez moins de cette fâcheuse organisation des deux sœurs, quand vous aurez reçu quelques détails sur l'éducation physique des enfants nouveaux-nés de cette époque : on les serrait par des bandelettes comme des momies.
Mon oncle Pabbé était mon parrain et Louvrigny ma marraine ; ce titre, que Ton accepte aujourd'hui peut-être trop légèrement pour en pouvoir remplir toutes les obligations, était pris au temps passé dans sa véritable acception ; on le tenait pour ce qu'il est en effet, c'està-dire un engagement religieux. Le frère et la sœur m'avaient donc voué à l'avance un intérêt spécial, sans que cela fît tort à celui qu'ils portaient aux autres enfants de leur frère bien-aimé.
Louvrigny et Velly, que l'on nommait dans la famille les deux inséparables, tant parce qu'elles s'aimaient sympathiquement que par la conformité de leurs tailles, semblaient avoir uni plus intimement entre elles leurs destinées. S'occuper de leur département dans l'intérieur de la maison, aimer leur famille, travailler pour elle, tel était l'emploi de leur vie. Comme les plus jeunes, on les laissait habituellement au logis, où leur santé délicate les eût d'ailleurs souvent retenues. Louvrigny pétillait de cet esprit naturel et de ce piquant à-propos qui faisaient le charme du coin du feu par le mouvement qu'elle savait y donner, en plaisant toujours et ne blessant jamais. Velly, douce et calme, était le refugium peccaforum de chacun ; son caractère angélique portait la paix partout. Elle avait une tête délicieuse ; quand je la connus, il ne lui restait plus que ses beaux yeux longs, d'un gris velouté, dont la douce expression me suit encore.
Je reviens à notre entrée à Lentilles. Les premières maisons de ce long village, coupé par des bosquets et des
enclos, se montrèrent à mes yeux. Enfin, on entra sous une porte voûtée et je vis, à l'extrémité d'une cour verte qui me parut immense, le vieux manoir paternel devant lequel se groupait la famille.
Qu'elle fut touchante, cette entrevue !
Ma mère fut naturellement l'objet des premiers soins, mais ils se reportèrent bientôt sur nous ; chacun voulait retrouver sur nos jeunes visages quelques traits de celui qu'on ne devait plus revoir.
J'eus le bonheur de plaire à tous les bons et anciens domestiques, et, tandis que les causeries intimes retenaient mes parents enfermés, on me produisit dans le village, composé d'excellents habitants, qui regardaient la maison de mes tantes comme leur seconde providence. Quel accueil ils me firent ! Eux aussi cherchaient en moi la ressemblance de mon père dont le nom était dans toutes les bouches. Je pris le village en adoration, et cette impression a résisté aux événements et aux années.
Notre vieille maison de famille occupait un des côtés de la grande cour carrée, formée, des trois autres, par les bâtiments ruraux : deux intervalles à claire- voie laissaient pourtant apercevoir de beaux vergers. Il y avait d'ailleurs tant d'espace dans cette cour tapissée d'une herbe fine, elle était si verte, si animée par le mouvement d'un nombre prodigieux des plus belles volailles du monde, que son aspect n'était pas triste.
Comme dans presque toutes les constructions de cette époque et de ce pays, il régnait devant la maison une galerie extérieure et couverte, où l'on se tenait souvent.
Il fallait descendre une marche pour entrer dans le rez-de-chaussée, qui était carrelé, ce qui peut vous donner une idée de l'humidité du local. J'ai froid en y songeant maintenant, mais tout me semblait bon, alors, jusqu'à la
branche de rosier, qui, un jour, perçant audacieusement la muraille de ma chambre, vint y pousser verte et belle.
N'allez pas croire que ceci suggéra la pensée d'une réparation; non, tout était immuable; ce qui avait passé l'année précédente pouvait durer , disait-on , l'année qui suivait; on n'accordait rien au luxe des localités; on plaçait ailleurs ses jouissances. Cependant, on se donnait généralement celle d'une table bien et abondamment servie : on la partageait avec ses parents, ses amis, ses voisins, desquels on acceptait volontiers la réciprocité.
Mon oncle l'abbé aimait le confort; il avait tenu bonne maison avec ses douze mille francs du grand vicariat ; aussi, mes tantes craignaient-elles un peu la délicatesse de son palais ; et, quand elles se défiaient d'un plat, elles évitaient ses regards ; surtout ma tante de Coucy, qui, chargée plus spécialement de surveiller la cuisine, en était responsable. Alors, son frère la regardait obstinément, sans mot dire. Vainement elle détournait la tête, parlait à droite, à gauche, et semblait occupée de toute autre chose, cet œil immobile la fascinait; il fallait, bon gré, mal gré, qu'elle vîntàle rencontrer ; alors, de désespoir, elle faisait la brave, et lui demandait fièrement pourquoi il la fixait ainsi. Quelquefois, cela tournait en plaisanterie, souvent on se fâchait un peu, mais ces légers nuages passaient vite.
Pour en revenir à ma tante la chanoinesse , je dirai que, après la dissolution de son chapitre, elle fixa sa résidence à Vitry-le-François. C'était aussi dans cette ville que ma mère, en venant s'établir en Champagne, avait pris la résolution de résider.
Pour compléter le tableau de famille, je parlerai des habitants d'Hancourt; mon oncle et ma tante Clotilde sont déjà connus, trois enfants étaient venus ajouter à
leur bonheur. Dès notre arrivée, mon oncle nous avait amené l'aîné de ses enfants, le délicieux Enguerrand.
L'abondance régnait dans cette charmante petite ferme anglaise, brillante de soins et de propreté. On respirait, en y entrant, un bien-être moral et physique. Petite maison bien-aimée, où donc trouver des couleurs pour te peindre telle que tu apparais encore à mes souvenirs ?
Après quelques semaines passées dans cet autre centre d'attachement, nous arrivâmes enfin à Vitry pour notre installation.
Cette ville, entre toutes, était restée impassible durant la Terreur; elle renfermait peu de noblesse, la bourgeoisie ancienne y tenait le haut du pavé. Généralement, il y avait de l'aisance et même de l'opulence chez quelques familles, mais tout, au dehors, était au même niveau. Il n'existait ni luxe, ni fracas, ni opinions politiques tranchées ; il n'y avait presque pas eu d'émigration; tout avait donc contribué à excepter ce petit coin de terre des agitations générales.
Après avoir passé chez ma tante le temps de faire arranger notre demeure, nous allâmes enfin nous installer dans une maison petite, commode et bien avoisinée.
De ce moment commença pour ma mère une série de jours plus tranquilles dont elle avait grand besoin, car, aux douleurs cuisantes du veuvage s'était jointe cette masse de soins cruels qui accablent d'ordinaire les mères d'enfants mineurs. Ma mère, dès lors, put s'occuper de notre éducation; celle de ma sœur, violemment interrompue par la Révolution, avait nécessairement souffert de cette commotion, mais son heureuse nature pouvait suppléer à tout.
Ma mère n'avait donc point à stimuler, mais simplement à diriger les heureuses dispositions de sa fille
aînée ; quant à moi, enfant tapageuse, irritable, sensible au dernier point, étourdie comme personne, j'étais fort difficile à conduire ; mais ma mère me prit tantôt par le sentiment, tantôt par la conscience. J'avais horreur du mensonge, cette disposition bien dirigée atténua ces défauts.
Ce fut mon ange de mère qui m'enseigna tous les principes de la religion ; sa douce voix, si persuasive, les grava dans mon âme en traits ineffaçables.
Nos jours se passaient dans la retraite, les soins de l'intérieur, les leçons, la lecture, le travail, et, le soir, on allait se promener, car il nous fallait de l'air.
Cependant la société de ma tante entoura bientôt ma pauvre mère des plus tendres soins. Son nom, ses malheurs, et surtout sa vue lui avaient attiré toutes les sympathies, mais la manifestation en resta renfermée dans un petit nombre d'élus ; peu à peu, ma mère prit le courage de répondre aux avances qui lui furent faites, et se forma ainsi une clientèle d'amis dévoués.
Vitry était peut-être le lieu du monde où l'on s'occupait le moins de politique. Ma mère, ma sœur et ma tante, qui avaient leurs opinions bien arrêtées, se contentaient de s'entendre avec quelques intimes, soit pour déplorer les jours néfastes, soit pour célébrer à huis clos les anciennes solennités de la royauté ; mais tout se passait sans bravades et sans bruit dans ce petit cercle d'amis, qui n'en étaient pas moins bien venus quand ils se répandaient dans les autres salons.
Ainsi se passèrent doucement les premières années de notre installation en Champagne.
Le général Bonaparte était revenu d'Egypte pour reprendre le commandement de l'armée d'Italie.
La tranquillité intérieure cjg la France se rétablissait
peu à peu ; partout les églises venaient d'être rendues au culte ; les prêtres non assermentés se montraient, la religion s'exerçait librement ; les émigrés rentraient, et tout montrait qu'une forte main avait pris les rênes de la chose publique. Ce mieux général était apprécié, surtout de ceux qui avaient été le plus violemment éprouvés par la Terreur. Cependant, les malheurs étaient encore trop récents, les plaies trop nouvelles, pour que l'on vécût sans haine du passé et sans méfiance de l'avenir. Je ne vous ai point encore nommé ici une personne que vous connaissez, laquelle a joué, sans le savoir, un rôle dans ma destinée; je veux parler de M. Eugène de Villers. Son père fut tué aux Tuileries le 10 août; sa mère, tante de ma tante Clotilde, fut mise alors sous les verrous à Bar-le-Duc, lieu de la résidence de cette famille. Le pauvre jeune homme, à la veille d'être orphelin et sans aucune assurance de fortune, fut recueilli à Hancourt et traité là comme un fils. Son bon naturel et ses malheurs intéressèrent chacun de mes parents qui le recevaient avec affection ; enfin sa mère échappa à Péchafaud et, quand l'ordre fut rétabli, elle désira que son fils prît du service dans l'armée, qui, par sa gloire toujours croissante , commençait à avoir de l'attraction pour ceux mêmes qui avaient eu beaucoup à blâmer et à souffrir. Mme de Villers présenta son fils au patron naturel de sa ville natale, au général Oudinot, protecteur zélé de chacun de ses compatriotes et particulièrement des militaires, que cette contrée fournit en grand nombre. Il fut bien accueilli et, après une campagne où il se montra dignement, le jeune homme revint avec l'épaulette. Dès lors, il fut tout à son métier et resta enthousiasmé de l'homme qui lui en avait facilité et élargi l'entrée.
Je vous en ai dit assez jusqu'ici pour que vous ayez pris, ce me semble, une idée arrêtée de l'opinion politique qu'avait alors ma famile.
Bonaparte avait trompé les espérances que quelques royalistes (nonobstant le 13 vendémiaire) avaient établies sur lui ; une fraction de ce parti s'était obstinée à le considérer comme le restaurateur de la famille royale des Bourbons ; et peut-être ce fut là un des motifs qui décidèrent l'attentat dont M. le duc d'Enghien fut victime, parce que cet acte ne pouvait plus laisser de doute sur les sentiments du premier Consul, relativement aux Bourbons ; dès lors, oubliant les effets salutaires du pouvoir qu'il avait pris en main, s 'attachant moins à ce qu'il faisait de bien qu'à ce qu'il aurait pu faire de mieux, la fraction dont je parle lui resta opposée. C'était le petit nombre, parce que, ainsi que je l'ai dit plus haut, les couleurs d'opinions se fondaient de plus en plus parmi la généralité ; mais ma famille restait dans l'exception et gardait invariablement ses regrets et ses souvenirs.
Nous venions de perdre ma tante de Louvrigny ; ce nouveau deuil avait réveillé des douleurs mal assoupies, et, tout à nos intérêts d'intérieur, nous étions moins que que jamais à ceux du public, lorsque M. de Villers revint de ses premières campagnes. Le nom d'Oudinot, surtout, était prononcé par lui avec transport; il présentait celui qui le portait comme un modèle de bravoure pendant le combat , et de générosité après la victoire ; il se faisait écouter avec intérêt par mes parents, qui avaient entendu parler de la magnanimité de ce chef, admiré de tous. Il était notamment établi que, ayant combattu corps à corps les émigrés à Constance et autres lieux, il avait été non seulement humain, mais délicat et généreux envers eux après la victoire. On savait que,
dans sa ville natale, mettant de côté tout esprit de parti, il obligeait tant qu'il pouvait et tendait sa main puissante à quiconque s'adressait à lui, sans demander à quelle opinion on avait appartenu. Par ses récits journalier» où figurait toujours au premier plan le même nom, M. de Villers accoutumait mes parents à s'attacher exceptionnellement à l'un des hommes les plus marquants de cette époque, à laquelle du reste ils voulaient demeurer indifférents.
Quant à moi, mes enfants, petite fille alors de huit à dix ans, je me sentais battre le cœur au récit des combats de ces temps-là. Singulier contraste ! J'étais née craintive, vous le savez, et j'aimais la bataille; j'avais eu toujours du goût pour le tapage ! Dans l'histoire comme dans les contes, ce à quoi je m'attachais le plus, c'était aux sujets militaires ; j'écoutais donc, de toute la grandeur de mes oreilles, l'excellent M. de Villers ; ainsi, vous le voyez, il n'a pas été étranger à la détermination qui a fixé mon sort dix ans plus tard. Lorsque je lui dis ceci un jour, il en fut enchanté. Mais alors aucune idée de gloire ne troublait, vous le pensez bien , la paix de mes jours. Cependant un grand événement se préparait dans ma famille.
Cet événement concernait ma sœur, mais il changea le cours probable de ma destinée personnelle.
Un jour mon oncle arriva d'Hancourt avec un air préoccupé ; il s'enferma avec ma mère ; on fit ensuite appeler ma tante et on admit enfin ma sœur au conciliabule. Il en résulta le départ immédiat de mon oncle pour la ville de Bar-le-Duc. Or, il faut vous rappeler que dans ce temps on voyageait généralement fort peu, et que ma famille particulièrement ne roulait que dans un petit cercle régulier et très circonscrit.
Mon oncle ne fut que deux jours absent ;• il avait l'air plus affairé que jamais au retour. Les conférences secrètes recommencèrent, puis mon oncle partit, évidemment pour en communiquer le sujet au reste de la famille, et ces trois dames restèrent préoccupées, au point de me faire sécher de curiosité. On me renvoyait de tous les côtés; j'en étais blessée; mais je ne me plaignais pas, tout en ayant deviné (sans avoir écouté aux portes) qu'il s'agissait d'un mariage pour ma sœur et tout en me disant que je méritais bien, par ma tendresse infinie, d'être initiée, dès le premier jour, à un secret que j'aurais su garder.
Le surlendemain, je vis arriver ma mère et ma sœur, accompagnées de Mme la chanoinesse de Bouvet et d'un grand monsieur qui m'était étranger. Après les premiers embrassements, on ne pensa plus à moi, et alors je pus concentrer mon attention sur le personnage qui entrait en scène.
M. de la Guérivière, car c'était lui, était d'une haute et noble stature ; sa belle figure offrait une expression de bonté et de franchise bien caractérisée, mais il avait dixhuit ans de plus que ma sœur. Cette différence d'âge se voyait bien ; elle me parut, dans mon petit jugement de cette époque, véritablement formidable.
Malgré l'air de satisfaction de chacun, il y avait quelque chose de solennel dans la première phase de cette réunion ; mais le dîner vint bientôt à l'aide.
On alla se promener ; ce fut alors que ma mère, m'attirant dans un chemin creux que je vois encore, me mit au fait de toute la situation.
Le vicomte de la Guérivière, fils cadet d'une famille du Poitou, fut reçu dans l'ordre de Malte à l'âge voulu. Il fit, sous M. d'Estaings, la guerre de l'indépendance
des États-Unis. Nommé ensuite colonel des chasseurs de l'ordre de Malte, il se trouvait dans l'île pendant la Révolution française. Ce fut lui qui défendit le fort de Rohan contre le général Dessaix en 1798; avec ses petits moyens, il résistait encore, pendant que, soit faiblesse, soit trahison, le grand maître signait une lamentable capitulation à bord de Y Orient. Ce ne fut qu'après cette nouvelle officielle que M. de la Guéri vière, dominé par la situation, capitula à son tour ; mais, il sortit du fort avec les honneurs de la guerre et à la tête de sa garnison, qui n'était composée que de quatre-vingts hommes.
Il comprit de ce moment que tout était fini pour Malte, et, le cœur navré, il revint en France ; il était alors âgé de trente-six ans, sans aucune fortune au présent.
Bientôt il se fit relever de ses vœux par le Pape et prit la résolution d'entrer dans les finances ; ce fut chez son ami intime, M. Buffault, alors receveur général à Bar-le-Duc, qu'il vint préparer cet avenir.
Là il avait été apprécié de chacun, mais sa vie s'écoulait dans un triste isolement, et, témoignant un jour à la chanoinesse de Bouvet le désir qu'il avait de se marier, elle songea pour lui à ma sœur, l'écrivit à mon oncle ; vous savez le reste.
Ce fut le 2 décembre de cette année 1804 que fut sacré l'Empereur. Quoique prévu depuis quelque temps, cet événement était d'une nature si prodigieuse, si peu d'années s'étaient écoulées depuis la plus sanglante anarchie, on était encore si près de l'époque où se célébraient, comme une victoire, non seulement la chute d'une couronne, mais celle de la tête qui l'avait portée, qu'on restait confondu devant ce phénomène d'un couronnement.
Quoi qu'il en fût, l'enthousiasme de la généralité étouffa les murmures qui, s'ils l'eussent osé, se fussent peut-être élevés exceptionnellement, et on doit reconnaître que, dans l'opposition même, la démarche du Pape, venant consacrer cette cérémonie, ramena beaucoup d'opinions à la puissance du jour, qui semblait, disait-on, évidemment protégée par la puissance d'en haut ; et finalement ceux qui ne se réjouirent pas surent, dès ce moment, se soumettre et se taire.
Tout mon hiver se passa en exercices religieux ; mes pensées en général étaient fixées sur les approches du grand jour de ma première communion. Cependant, le 9 avril 1805, j'en fus détournée momentanément par une lettre de M. de la Guéri vière, par laquelle il annonçait, de Paris, son établissement à Bar-le-Duc.
Cette résidence étant à notre portée, notre joie fut grande, mais la mienne allait toujours au delà des bornes ; je parvins pourtant à rentrer vite dans le cercle d'idées qui devaient dominer pour moi toutes choses en ce moment.
J'arrivai enfin, pleine de confiance, à cette journée du 29 avril 1805. Ma mère ! ah ! comme votre visage portait, ce jour-là, l'empreinte du bonheur!
M. de la Guérivière avait annoncé son passage par Vitry ; il ne nous donna que peu d'instants et fut à Bar préparer son installation.
Dès lors, il fallut bien en venir à envisager une séparation prochaine, sur laquelle nous nous étions étourdies, tant que nous avions eu l'imagination tendue par l'incertitude de la nomination. Le mariage fut fixé au 5 juin, et ma mère décida qu'elle et moi accompagnerions le nouveau ménage et que nous passerions un mois à Bar. Un mois ! à treize ans, c'est un siècle, et je ne pensais
pas en voir la fin. Dans cette position, je ne voulus plus regarder que le beau côté des circonstances.
A dater de ce mariage, notre existence changea. Malgré le renversement de sa position, qu'il avait reproché à la Révolution, rendant à l'homme qui avait su la dominer une entière justice, mon beau-frère, d'ailleurs employé aujourd'hui par le gouvernement, ne pouvait en être l'ennemi. Ce raisonnement, joint aux choses dont j'ai parlé plus haut, ramena à la modération ceux qui, parmi mes proches, étaient encore disposés aux murmures.
M. de la Guérivière, après avoir assisté au repas de noces de rigueur à Vitry, fixa notre départ pour Bar-le- Duc. Bar! chef-lieu d'un autre département ! Et j'allais faire un voyage de treize lieues.
Enfin, nous entrâmes dans cette ville. Rien ne me donna le pressentiment de l'entrée que j'y ferais à mon tour, huit ans après, au lendemain de mon mariage.
Les repas de noces se succédaient sans interruption ; je les trouvais longs, mais rien ne m'ennuyait. Alors, on chantait à table, chacun de sa place et sans aucun accompagnement...
L'une de nos représentations les plus solennelles fut le dîner offert par M. Leclerc, préfet de la Meuse. Sa réputation et sa physionomie d'honnête homme, ses manières distinguées avaient obtenu les suffrages de ma mère. C'était le premier fonctionnaire prépondérant avec lequel elle se fût trouvée en rapport depuis l'Empire. Elle en fut très satisfaite et nous restâmes toujours en bonnes relations, avant comme depuis mon mariage. Tout en étant comte de l'Empire, le préfet de la Meuse n'en était pas moins à Bar de troisième classe, dans une sorte de disgrâce. Propre frère de la princesse d'Eckmûhl,
beau-frère de la princesse Borghèse (veuve du général Leclerc), il tenait, comme vous voyez, de près à la cour ; mais il n'était point ambitieux et restait à la place qu'il occupait au gré de tous, sans rien demander de plus. Cependant il était resté en relations amicales avec la délicieuse sœur de l'Empereur. Elle était fort jeune lorsque son premier mari partit pour Saint-Domingue, la laissant aux soins de M. Leclerc, son frère, qui veilla sur elle paternellement. Elle lui en tint compte et il lui en sut gré.
Il racontait avec gaieté une preuve de souvenir qu'elle lui avait récemment donnée. Elle allait en Allemagne et, un beau matin, un courrier à sa livrée arriva à la préfecture. Il y allait être suivi, disait-il, de Son Altesse Impériale, qui venait demander à déjeuner à son petit frère, qualification qu'elle lui avait conservée ; rien de si simple jusque-là ; mais le messager avait ordre de commander, pour la descente de voiture, un bain de lait, suivi d'une douche de la même nature.
La chose n'était pas facile dans une petite ville ; cependant il fallait y arriver. Le préfet dépêcha dans les villages voisins tout le poste de sa garde départementale, organisation qui fut supprimée depuis lors. Chaque soldat revint avec son pot de lait, et l'on commençait à le faire chauffer quand arriva la jolie voyageuse : a Portez-moi comme autrefois, dit-elle, mon cher petit frère » ; et le préfet de reprendre ses anciennes fonctions et de déposer la princesse dans le plus bel appartement de l'hôtel. « Et mon bain? dit-elle avec calinerie. — 11 est prêt. — Et ma douche? — Ah! c'était plus difficile, il n'y a pas d'appareil. — Faites percer le plafond juste au-dessus de la baignoire, que vous allez établir ici dans ma chambre. Pardon de rembarras, cher
petit frère, mais c'est nécessaire à ma santé. » L'on fit de son mieux, et il en résulta un gracieux adieu, adressé au préfet, de nombreuses éclaboussures de lait caillé sur tout le mobilier et l'odeur prolongée dans l'appartement d'une laiterie mal tenue.
Quand l'Empereur passait à Bar, il s'arrêtait de préférence chez le général Oudinot. Le préfet attendait ordinairement qu'il le fît demander. La dernière fois, il était un peu en retard, c'était le soir ; en l'apercevant, l'Empereur lui dit : « Vous aimez à dormir, monsieur le préfet. » Il n'en fut que cela, et ce n'est que quelques années après que ce digne et modeste administrateur fut récompensé en devenant membre du Sénat, bien peu de temps avant la chute de l'Empire. Il fut constamment, durant son séjour à Bar, de la société intime de mon beau-frère.
M. de la Guérivière était naturellement en rapport avec les autorités du chef-lieu et du département. Cette contrée fournissait en plus grande quantité des militaires de tous grades. Il en résultait un changement notable dans nos habitudes et même peu à peu dans nos idées. C'était une opposition complète avec nos coutumes de Vitry, où tout semblait immuable, où d'une année à l'autre on tournait dans le même cercle, évitant soigneusement d'en sortir, et cherchant au contraire à rester, autant que possible, étranger à la guerre, à la politique, au gouvernement enfin.
Passionné pour l'Empereur et ses victoires, le département de la Meuse, ainsi que je viens de le dire, présentait avec la Marne le contraste le plus marqué. La noblesse, peu nombreuse d'ailleurs, s'était de suite ralliée et fournissait ses fils à l'armée.
Les émigrés de Bar avaient eu, de l'autre côté du
Rhin, des rapports avec le général Oudinot, qui avait été pour eux un ennemi généreux, serviable, et qui, par là, n'avait pas nui à sa cause. Aussi trouvait-il des louanges sans restriction de ce côté. Elles venaient se joindre à toutes celles de la contrée.
M. de la Guéri vière, qui déjà connaissait le général, suivait, avec un intérêt vif et sincère et avec une sorte d'orgueil, cette brillante existence guerrière. Vous le voyez, tout contribuait, dès lors, à faire germer l'opinion et le sentiment qui devaient décider de mon avenir et lui tracer des limites, en dehors des probabilités prévues ; car ce nom d'Oudinot, qui déjà avait frappé mon oreille d'enfant, je le retrouvai à Bar, dans son origine et grandissant de plus en plus.
Durant ce premier séjour, nous ne vîmes personne de cette famille. Mme la comtesse Oudinot, première femme de votre père, venait de s'installer, avec ses enfants, dans la maison que j'occupe aujourd'hui, à peine finie, puisque Ton traçait encore et on commençait à planter nos beaux jardins.
Dès lors, nous remarquâmes que l'on considérait Oudinot, enfant de la ville, comme une propriété dont on se faisait gloire, et dont on ne perdait de vue, ni la personne, ni ce qui s'y rapportait. C'était le lendemain même que l'Empereur était attendu; la ville était en rumeur : j'appris avec joie qu'il passerait sous mes fenêtres, rue du Bourg. Je m'apprêtai donc à voir de mes yeux l'homme qui jusqu'alors avait rempli dans mon imagination un rôle fantastique. Il fut précédé de plusieurs courriers. Vers midi, sa voiture s'avança lentement; mais, ô malheur! je ne pus apercevoir qu'un pan de son manteau, jeté négligemment sur son genou.
Le bruit qui avait devancé et entouré son passage, les
diverses impressions qu'il laissa, occupèrent vivement ma pensée. Tout fut recueilli, raconté et commenté. Le lendemain, nous fûmes dîner chez des amis de mon beaufrère; la réunion était nombreuse; le héros d'Austerlitz occupait tous les esprits. A table, près de moi, se trouvait un de ses anciens condisciples de Brienne, lequel s'était présenté la veille à sa voiture. On lui fit raconter son entrevue : « J'étais très ému, dit-il, mais très décidé à me faire reconnaître ; je n'eus pas de peine ; son coup d'œil d'aigle me porta tout aussitôt à sa mémoire : « Vous « êtes de Longeaux? me dit-il. Que faites-vous? Que « voulez- vous ? — Servir Votre Majesté. — Je penserai « à vous. » Là-dessus les chevaux emportèrent la voiture et je restai saisi et plein d'espoir. »
Six mois plus tard, M. de Longeaux était bien placé dans l'administration des vivres.
La lecture, la correspondance et l'ouvrage occupaient toutes nos journées. Nous composions alors avec activité la layette du premier-né de Christine, et ce fut pour ce grand et cher neveu Edmond, si aimé et si aimable, que nous avons soigné de nos doigts tant de jolis bonnets garnis de dentelle; ne riez pas, mes filles, chaque chose a son temps, et tout cela lui allait alors à merveille.
Ce fut vers la fin de cet hiver, lequel terminait 1807 et commençait 1808, que, nous trouvant chez ma sœur, elle nous parla pour la première fois de ses relations avec Mme la comtesse Oudinot, première femme de votre père. Son éloge était en général dans toutes les bouches, et celui que ma sœur y joignit me donna grande envie de la rencontrer. Ma sœur, comme femme d'un fonctionnaire de l'État, accepta pour elle et pour moi, après avoir obtenu, en ce qui me concernait, l'autorisation de ma mère, une fête donnée à l'occasion de je ne sais
quelle solennité. J'étais si charmée de cette nouveauté, que ma mère, n'y résistant pas, consentit à être de la partie. Je devine bien que vous désirez, mes filles, savoir quelle était ma toilette pour cette représentation, la plus solennelle à laquelle j'eusse encore assisté. Eh bien ! je portais une robe de mousseline dont le bas était bordé d'une guirlande de feuillage; la coiffure y était assortie.
La fête se donnait à la salle de spectacle ; il y avait foule partout; les loges étaient remplies; Tune d'elles attirait particulièrement l'attention; c'était celle de la comtesse Oudinot. On se disait tout bas que la personne placée à sa droite était une dame de l'Impératrice. C'était, en effet, la comtesse de Marescot; trois pages de l'Empereur, portant leur lourd et brillant uniforme, achevaient d'éblouir l'assemblée. Je voyais donc enfin la femme du général Oudinot; ses beaux yeux bleus et doux rencontrèrent les miens ; je crus y trouver une bienveillance marquée ; je fus entraînée de mon côté vers elle par une sorte de sympathie. Quelle réminiscence !
Mme Oudinot avait de trente-huit à quarante ans ; je ne puis vous donner une plus juste idée de son visage qu'en vous engageant à regarder celui de Charles, son petit-fils. Elle était petite, d'un fort embonpoint. Victor, son fils aîné, l'un des trois pages en question, peut vous être représenté par le portrait qui est dans mon cabinet à Jeand' heurs. Il était alors âgé de quinze à seize ans; il vint me demander une contredanse, et bientôt me voilà éblouie de son talent dans cet art, dont l'on s'occupait beaucoup alors. L'on mettait non seulement infiniment de légèreté et de grâce dans ce que l'on nommait ses pas, mais l'on apportait aussi beaucoup de soin dans ses manières avec les danseuses ; telle était du moins l'habi-
tude des gens bien élevés, et le fils aîné du général Oudinot passait avec raison pour avoir reçu une parfaite éducation et pour Ta voir mise en tout à profit. Sa piété filiale tenait du culte, disait-on, et sa mère, à qui bien jeune il avait été enlevé, jouissait évidemment de l'avoir près d'elle.
On avait adopté, à Bar, une danse étrangère qui devançait celle qu'on nomme le grand-pèrey terminant ordinairement les bals. Je ne l'ai jamais, vue se reproduire ailleurs : c'était un sautillement général. Chacun se mêlait, au bruit d'un tambourin qui rappelait singulièrement la musique des ours. Un peu surpris par cette nouveauté, le page, avec lequel j'avais échangé quelques mots, se mit à rire aux éclats. J'avais bien envie d'en faire autant. « Eh bien ! me dit-il, il faut se mettre à ce mouvement »; et nous voilà suivant l'impulsion générale avec l'entraînement de deux enfants que nous étions.
Mais l'orchestre s'arrêta et M. Oudinot, me ramenant à ma place, me fit un gai et riant salut, que je lui rendis : tels furent mes premiers rapports avec la famille Oudinot; vous voyez qu'ils s'ouvrirent sous d'heureux auspices.
Notre printemps se passa comme de coutume à Vitry; mais bientôt nous revînmes à Bar, où nous entraînaient toujours nos sympathies.
Nous trouvâmes la ville en émoi par suite de la présence du général Oudinot ; une nouvelle blessure venait de le mettre pour quelque temps hors de service. Il avait laissé à Dantzig ses grenadiers réunis, pour venir prendre les eaux de Plombières d'où il arrivait.
Vous avez pu le remarquer, depuis mon plus jeune âge le nom d'Oudinot avait eu le privilège de me frapper entre
tous ceux qui pouvaient alors se partager Pattention.
La vie de votre père, mes enfants, appartient à l'histoire de France. De 1 791 jusqu'à nos jours, on y voit naître, croître et s'élever cette grande figure guerrière qui, du milieu de la fumée de poudre dont fut couverte l'Europe pendant vingt ans, sortit toujours glorieuse de ces luttes gigantesques. L'on verra aussi que dans les rares intervalles où la diplomatie essayait de son pouvoir, Oudinot, qui reçut alors plus d'une mission de ce genre, sut souvent remplacer, par des actes de loyauté et des paroles de conciliation, le terrible argument du canon.
Gênes, Neuchatel, Amsterdam, Vienne, et plus tard Madrid, pourraient vous fournir au besoin des témoignages encore vivants de ce que j'avance ici, quand même votre orgueil filial ne se contenterait pas des titres aussi attendrissants qu'honorables que nous avons entre les mains.
Partout aussi, l'on retrouverait les preuves de ce désintéressement, de cette générosité dont le souvenir est encore empreint dans tous les lieux où votre père a commandé.
Allez donc, mes fils, allez avec confiance, si le sort vous y appelle, parcourir l'Italie, l'Autriche, la Prusse, la Suisse, la Pologne, la Russie, la Hollande et l'Espagne ; partout à votre nom, on se rappellera le brave, surnommé, de son vivant, sans reproche et sans peur. Mais que le juste orgueil inspiré par cette noble descendance ne reste point pour vous stérile ; sachez suivre le brillant chemin qui vous fut ouvert ; vos frères aînés ont si bien compris la position, que je ne puis douter de vos propres résolutions.
L'oubli d'Oudinot sur ses intérêts pécuniaires était
tellement établi dans l'opinion générale, que les habitants des pays conquis, où il avait adouci de tout son pouvoir les résultats de la guerre, tous remplis d'une reconnaissance exaltée, dont le général aurait repoussé des témoignages matériels, usèrent, plus d'une fois, de subterfuge pour lui faire accepter des souvenirs précieux et significatifs. Ainsi Vienne, deux fois occupée militairement par Oudinot (en 1805 et 1809), ne trouva rien de mieux à offrir au chef de la colonne infernale que la pipe de Jean Sobieski, conservée jusqu'alors dans son musée.
Et Neuchâtel en Suisse, sur lequel je reviendrai encore, n'a-t-il pas fourni à notre famille l'un des plus beaux parchemins dont l'on puisse se glorifier?
Et le sabre d'honneur donné en 1800 par le premier Consul ! Et la pièce de canon prise sur le Mincio et décernée par le Directoire à celui qui l'avait enlevée aux Autrichiens, le sabre au poing! N'aurais-je pas dû les mentionner avant de parler de Neuchâtel, où le général ne fut envoyé que quelques années plus tard?
Mais puisque je suis en plein désordre chronologique, je vais encore parler de cette autre pipe de l'Empereur sur laquelle furent inscrites ces belles paroles, sorties de sa bouche, lorsque, dans la campagne de Friedland, le général Oudinot fit demander des renforts : a Dites à Oudinot, répondit-il, que, lorsqu'il est quelque part, il n'y a à craindre que pour lui. Je le laisse à ses propres forces. »
Continuons mes anachronismes, et parlons de l'hom- ,
mage que la ville d'Amsterdam adressa à son gouver- j
neur, en 181 1. Pour signaler la magnificence et la ren- |
dre acceptable, elle ne trouve d'autre moyen que |
d'enchâsser de beaux diamants dans la poignée d'une i
épée ! C'est cette arme que vous voyez briller au milieu de nos trophées.
A la suite de la paix de Tilsit , les grenadiers vinrent occuper Dantzig ; et ce fut pendant le séjour que fit là avec eux leur général en chef qu'il se brisa la jambe en galopant sur l'affreux pavé de cette ville. La fracture était compliquée et sérieuse; aussitôt que le blessé fut transportable, il demanda et obtint un congé de convalescence pour venir prendre les eaux en France et y assister au mariage de sa fille ainée avec le général Pajol.
Mes enfants, vous comprenez bien qu'à l'époque où nous sommes arrivés je ne connaissais que l'ensemble des faits relatifs à votre père ; mais ils avaient formé sur son compte une opinion universelle et compacte (si je peux m'exprimer ainsi), opinion qui régnait partout et notamment à Bar, dans cette ville qui bondissait alors de gloire ou de douleur, selon les phases de cette vie semée de triomphes et de blessures, et entourée de tant d'éclat et de tant de dangers.
Depuis longtemps déjà , le buste d'Oudinot avait été solennellement inauguré à l'hôtel de ville , où nous le voyons encore. Oui, ainsi que je crois vous l'avoir déjà dit, les concitoyens de votre père s'emparaient comme d'une propriété de sa vie publique; mais en plus, par un surcroît d'intérêt se rapportant à sa personne, ils recueillaient sur cette famille une infinité de détails particuliers ; ils étaient répétés et commentés non seulement d'un bout à l'autre de la ville, mais aussi dans toute la Meuse.
Chacun des séjours du général, en stimulant la curiosité bienveillante qui s'attachait à lui, éveillait aussi beaucoup d'intérêts dhcrs.
En effet, depuis l'élévation du général, la contrée qui l'avait vu naître se croyait, non sans raison, des droits à son appui. Les uns accouraient donc pour remercier des services déjà rendus , les autres pour en solliciter de nouveaux; tous étaient les bienvenus, et chacun sortait de cette maison avec la reconnaissance ou l'espoir au cœur.
Alors on se pressait autour des militaires au repos, parce qu'on savait que ces météores ne brillaient pas longtemps sur la France...
Il y avait donc du matin au soir affluence chez le général; sa présence était le sujet d'une occupation continue, et c'est dans ces dispositions que nous trouvâmes la ville de Bar à notre arrivée dans l'été de 1808.
Durant les rapides séjours qu'il avait faits précédemment depuis l'établissement de ma sœur à Bar, le général s'était présenté chez elle diverses fois. Ces relations de Christine avec la comtesse Oudinot s'étaient resserrées; l'une et l'autre, en se connaissant davantage, s'appréciaient de plus en plus. C'était le moment de redoubler les témoignages de sympathie, puisque le général, souffrant encore de sa blessure, n'en recevait pas moins bien, chaque soir, tous ceux qui se présentaient dans le salon de sa femme.
Cependant notre séjour, qui ne devait pas être long cette fois, s'avançait au milieu de distractions diverses, lorsqu'une jeune femme de nos amies, nommée Mme Oudot, convint avec ma sœur d'un jour fixe pour se faire présenter à l'hôtel du général, et toutes deux se réunirent pour demander à ma mère l'autorisation de me conduire avec elles... « C'est un monde bien nouveau et bien brillant pour cette enfant », répondit-elle (j'avais alors environ seize ans). Ma sœur insista avec succès;
j'en fus charmée, tant mon intérêt et ma curiosité étaient excités depuis longtemps sur le général, dont on ne cessait particulièrement de nous entretenir depuis notre arrivée.
C'est ici le moment de vous dire quelle était l'idée que je m'étais formée du commandant en chef des grenadiers réunis, troupe formidable, surnommée, comme vous le savez, la colonne infernale. Je me le représentais démesurément grand et gros, ayant une voix de tonnerre, ne parlant qu'avec les gestes et le ton du commandement ; je le voyais armé jusqu'aux dents, et traînant toujours un grand sabre : en ceci, je ressemblais un peu aux enfants, qui prennent souvent le tambour-major pour le colonel du régiment, par cela seul que le premier est le plus élevé en taille, marche en avant et fait, d'un air terrible, des gestes d'autorité.
Bien imbue de cette image, me voilà suivant ma sœur avec une émotion qui croissait à mesure que nous approchions de l'hôtel. Il était entre sept et huit heures du soir; le temps était chaud et superbe, et, après le dîner, l'on s'était dispersé dans le jardin naissant et déjà délicieux par son luxe de fleurs.
Nous cherchâmes la maîtresse de la maison qui, bientôt avertie, vint à nous avec empressement. Je retrouvai son regard bienveillant de l'hiver précédent, et son aimable accueil me rassura un peu : elle était accompagnée de plusieurs dames et de jeunes personnes; et bientôt nous vîmes sortir de tous les bosquets une quantité d'hommes de différents âges parmi lesquels je remarquai beaucoup de militaires. Il faut vous dire qu'alors ceux qui portaient l'uniforme ne le quittaient guère, soit parce qu'ils regardaient leur état comme le premier du monde et ne voulaient point en déposer les marques,
soit parce qu'ils trouvaient leurs congés trop courts pour changer leurs habitudes.
Nous continuâmes la promenade pendant laquelle Mme Oudinot avait chargé plusieurs des aides de camp de son mari d'aller nous chercher des bouquets ; ils nous furent offerts avec une politesse aisée, gracieuse et empressée, dont je n'avais aucune idée, parce qu'il est positif que, à cette époque, ce bon genre et ce dévouement à la société des femmes s'étaient presque exclusivement réfugiés chez les jeunes milijtaires.
Cependant Mme Oudinot reprenant la promenade fut suivie de chacun. « Mon mari, avait-elle dit à ma sœur, est allé voir mon père à la ville haute ; je crains que la course ne soit bien forte pour la jambe qui a été brisée. » A peine avait-elle achevé ces paroles qu'elle reprit en disant : « Ah ! le voici. » Nous étions alors tout près du pont sur le canal et en vue des grandes écuries d'où nous vîmes en effet sortir un homme qui s'avança lentement, marchant avec difficulté en s'appuyant sur le bras d'un officier. Il était vêtu d'une redingote brune, et n'avait de l'uniforme qu'un bonnet de police orné de la broderie indiquant son grade.
Dès le premier coup d'oeil il déconcerta toutes les idées que je m'étais faites sur lui. Sa taille souple et mince offrait cette bonne grâce particulière à qui porte habituellement l'uniforme; sur son teint très pâle se dessinaient de fines moustaches brunes de la couleur de ses favoris et de ses cheveux. Son front découvert et orné de beaux sourcils bien marqués était véritablement admirable; son sourire un peu fier, fugitif et rare, était néanmoins parfaitement gracieux ; son regard perçant se fixait peu et il y avait dans tout l'ensemble de cette physionomie quelque chose de profond et de rêveur qui préoccupait.
Vous imaginez bien, mes enfants, que ce ne fut pas mon premier coup d'oeil de timide jeune fille qui me fit découvrir les détails que vous venez de lire ; à distance, je ne vis d'abord que l'ensemble et, quand l'on se rapprocha, je ne regardai plus rien. Le général avait pris avec ma sœur la tête de la colonne et, de nouveau interdite et intimidée, je suivis machinalement. Bientôt l'on entra au salon du rez-de-chaussée, qui était brillamment éclairé. Le général, fatigué, s'assit immédiatement sur le canapé qui se trouvait en face de la cheminée, en demandant la permission d'y étendre sa jambe à peine remise; puis il engagea sa femme à organiser au piano des contredanses qui se renouvelaient, disait-on, tous les soirs; elle s'en occupa avec sa bonté ordinaire. M. de Bourcet, que bien vous vous rappelez, je pense, faisait à lui seul l'orchestre, et ses joyeux camarades, auxquels s'étaient joints quelques jeunes gens de la ville, nous firent danser jusqu'à onze heures. La lune s'était levée au-dessus de la montagne de Farémont ; la température était si chaude qu'on avait laissé ouvertes les trois portes donnant sur le jardin, dont les fleurs nous envoyaient leurs parfums. C'était une soirée splendide; je m'amusai beaucoup. La danse, que j'aimais tant, m'occupait presque exclusivement. Néanmoins, je crus m'apercevoir, dans un moment de repos, que j'étais l'objet des remarques bienveillantes du général et de sa femme; mais cette pensée fugitive ne laissa pas trace dans ma mémoire ; elle ne me revint que plus tard (1).
Le 25 juillet 1808, Oudinot avait reçu le titre de comte de l'Empire avec le domaine d'Inoclavo
(1) Souvenirs de la duchesse de Reggio.
pour dotation, ce qui représentait une valeur d'un million.
C'est alors qu'il acheta, dans les environs de Bar-le-Duc, la vaste propriété de Jeand'heurs, qui avait été vendue sous la Révolution comme bien national. Cette vieille abbaye, fondée au moyen âge par l'Ordre des Prémontrés, s'élevait au milieu d'un parc immense clos de murs, avec jardin, bois, pièces d'eau, serres, orangerie, etc. Chaque année Oudinot se plut davantage à embellir ce domaine, à le peupler de ses triomphes, à l'illuminer de ses trophées, de ses sabres d'honneur et du fameux canon de Monzembano, dont la grosse voix grondait aux grands jours. Plus tard la petite rivière de la Saulx, qui traverse le parc, fut utilisée à faire marcher un établissement industriel, une papeterie, qui rendait de grands services à la commune de Lisle en Rigaud, en occupant un grand nombre de bras.
Et là, jouissant du spectacle des bienfaits dont il comblait les autres, il aimait à venir, par intervalles, revivre sa vie d'autrefois, à évoquer, dans ce milieu militaire, le nom de ses victoires, à se revoir, jeune et enthousiaste, fondant sur l'ennemi.
Mais avant ce repos, que de luttes encore, que de labeurs et d'amertume !