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CHAPITRE III

Le congrès d'Erfurt. — Oudinot gouverneur d'Erfurt. — Le Bayard moderne. — Anecdotes. — Le tzar Alexandre. — Le grand-duc Constantin et le roi de Wurtemberg. — Constantin et les grenadiers. — Les inquiétudes d'Alexandre. — Le plumet de Constantin. — La deuxième campagne d'Autriche. — Les combats de Pfaffenhofen, de Ried, d'Ebersberg. — Oudinot occupe Vienne. — Son rôle à Essling. — Il remplace Larmes à la tête du 2* corps. — L'initiative d'Oudinot à Wagram. — Les éloges de Napoléon. — Oudinot est nommé maréchal et duc de Reggio. — Compliments du Tsar. — Mission d'Oudinot en Hollande. — Sa modération et son humanité. — Ses succès. — Mort de sa première femme. — Le divorce de l'Empereur. — Marie-Louise. — L'annexion de la Hollande. — Pourparlers de mariage entre le duc de Reggio et Mlle de Coucy. — Fiançailles. — Le mariage. — La cérémonie. — Les cadeaux. — • Départ pour Bar-le-Duc. — Le père du maréchal.

Après Tilsit, Napoléon allait en Allemagne, à ce rendez-vous d'Erfurt où, avec son éphémère ami, le tzar Alexandre, il prétendait pouvoir régler à jamais le sort de l'Europe. Tous les roitelets et princes de la Confédération du Rhin étaient, là et il n'y avait pas, dans sa pensée, de faste assez somptueux pour donner l'idée de sa puissance. Il voulait un homme au nom glorieux entre tous pour gouverner cette petite ville pendant quelques semaines dans des circonstances si imposantes : ce fut Oudinot qu'il choisit.

La première fois qu'il produisit la cour devant

le Tzar, l'Empereur dit à ce dernier, en désignant Oudinot d'une façon particulière :

« Sire, je vous présente le Bayard de l'armée française : comme le preux chevalier, il est sans peur et sans reproche.

— Il y a longtemps que je le connais », répondit avec grâce Alexandre en faisant allusion à la campagne d'Helvétie; « cela remonte à mon vieux général Souvaroff. »

Bayard ! le nom convenait à ce soldat brave , loyal, courtois, qui saluait les blessés ennemis sur le champ de bataille en les faisant relever. Le héros de Friedland, le sauveur des émigrés de Constance, l'administrateur intègre de Neuchâtel était populaire dans l'armée. Il l'était même parmi nos ennemis. Les témoignages abondent sur la beauté de son caractère.

Quelqu'un s'étonnant un jour de voir un pauvre diable de jardinier saxon cultiver avec amour un rosier qu'il appelait rosier Oudinot, le jardinier répondit à son interlocuteur :

« Le général m'a fait aimer la guerre qui m'a ruiné. »

Pendant l'occupation du royaume de Saxe, une grande dame du pays, la comtesse de Kilmansegge-Schœnberg, dont les domaines allaient être occupés par Oudinot et son état-major, se présenta au seuil de son château, tenant son jeune fils par la main. Le vainqueur, avec son urbanité habituelle, l'aborda par ces mots :

« Madame, pendant que je suis ici, rappelez-

vous que je suis chez votre fils et chez vous. » Il ne pouvait souffrir les ravages que la guerre ne rendait pas rigoureusement indispensables. Molitor racontait qu'un jour, en pays ennemi, il côtoyait un champ de blé avec quelques officiers et Oudinot ; ce dernier, outré de voir son aide de camp qui faisait marcher son cheval dans le champ, se tourna sévèrement vers lui et lui dit :

« Eh! monsieur, à quoi songez-vous d'abîmer ainsi sans nécessité le bien de ces pauvres gens? »

La duchesse de Reggio fournit de curieux détails sur les incidents d'Erfurt :

Le général avait quitté Bar, lorsque peu de jours après nous fûmes, ma sœur et moi, faire notre visite de convenance. Bientôt nous, retournâmes nous-mêmes à Vitry pour nous rendre ensuite à Hancourt où nous passâmes l'automne.

A toutes les lectures qu'on était habitué de faire en famille, se joignit celle des journaux, que, par exception, j'écoutais avec intérêt. Ils étaient remplis de détails sur le fameux congrès d'Erfurt; le général Oudinot avait été nommé gouverneur de cette ville, où tous les souverains du Nord étaient réunis; mais les deux empereurs de France et de Russie attiraient principalement l'attention et laissaient naturellement un peu dans l'ombre cette masse 3e têtes couronnées, qui, au fait, n'étaient groupées là que par la volonté d'un seul homme.

Votre père est bien intéressant quand on le remet sur tout son passé ; il a particulièrement sur cette période des souvenirs multiples.

Le but politique et les résultats de ce congrès ne sont pas dans mes domaines. Quant aux détails de la magnificence de cette réunion, ils ont été longuement décrits. Qui n'a entendu dire, par exemple, qu'au théâtre français, venu en masse de Paris, toutes les loges étaient occupées par des souverains plus ou moins puissants, mais qui étaient censés régner, tandis que les places du parterre étaient remplies par des officiers supérieurs ? Spectacle inconnu jusque-là et qui restera unique dans l'histoire !

Malheureusement, peu de généraux pensèrent à prendre des notes personnelles sur ces grands événements, et votre père moins qu'aucun autre.

Je veux néanmoins consigner ici deux anecdotes d'Erfurt; nous les arrachâmes à votre père; mais comment donner une idée de son inimitable manière de raconter? A nul autre jamais il n'a appartenu de tant exprimer en si peu de mots. Tombant de ma plume, ce récit perdra tout son sel; n'importe, je ne résiste pas à faire encore ici un anachronisme en vous parlant de faits dont je n'eus connaissance que quelques années plus tard.

Le général, commandant comme gouverneur toutes les troupes massées à Erfurt et dans les environs, était naturellement chargé de fournir les gardes, les escortes, etc., à tous les rois et princes, et ceci dans la proportion de l'importance de chaque souveraineté, ce qui le mettait en rapports journaliers avec tous.

Un jour, faisant sa ronde, il fut surpris, en 'passant devant la porte du grand-duc Constantin de Russie, de de ne pas y trouver la sentinelle à laquelle ce prince avait droit; et comme il en faisait la remarque à l'un des officiers qui l'accompagnaient, ils entendirent de

Pintérieur une voix retentissante commandant l'exercice dans le salon, dont les croisées, donnant sur la rue, étaient ouvertes. Le général n'hésita pas, descendit de cheval et se fit annoncer au grand-duc, qu'il trouva dans le négligé le plus étrange et en face de sa sentinelle, à qui il commandait l'exercice. Au moment où le général ouvrait la porte, le prince criait : feu ! Le fusil, naturellement, envoya son projectile devant lui. « Ah ! monseigneur, que faites-vous? dit le général tout saisi. — Je m'amuse, répondit le prince. — Oui, mais indépendamment de ce que vous exposez la sentinelle à être mise en jugement, n'avez-vous donc pas songé que les armes sont chargées, et que vous avez un vis-à-vis? — Bah ! mon oncle de Wurtemberg, reprit le grand-duc; cela le réveillera. »

Ce monarque fut si bien réveillé par la balle qui venait de traverser sa chambre à coucher, que, furieux et non sans motif, il faut en convenir, il envoya aussitôt savoir d'où partait le coup : et comme l'émissaire trouva encore ensemble le prince, mon mari et la sentinelle, il fut dire à son maître que, probablement, c'était le grand-duc qui, avec le gouverneur, s'amusait à lui envoyer des coups de fusil. Cela pouvait être grave, mais heureusement on ne laissa pas vieillir la rancune : on s'expliqua tant bien que mal; il fut censé que les grosses puissances avaient tout ignoré, et les choses en restèrent là.

L'autre anecdote se rapporte encore à ce frère d'Alexandre, vrai type de Cosaque, au physique d'abord, et même au moral. Au milieu de cette civilisation qui se faisait remarquer à Erfurt, il faisait constamment exception.

Un matin, il avait demandé au gouverneur de le faire assister à une revue des grenadiers de la vieille garde ;

passionné pour tout ce qui était militaire, Constantin examinait cette troupe d'élite qui, sous sa moustache, faisait la moue de voir un Russe venir l'inspecter.

Votre père, à qui rien n'échappait et qui voulait que tout se passât bien, le suivait de très près. Tout à coup, en passant derrière un rang," et, comme s'il se fût agi d'un soldat de son armée, pour démontrer je ne sais quelle remarque, il toucha un des grognards. C'est là qu'il faudrait encore voir et entendre votre père imitant le grenadier, qui s'écria d'une voix formidable : r

« Qui m'a touché ?

— Moi ! dit le général Oudinot, en se plaçant rapidement entre le prince et le soldat.

— A la bonne heure », reprit ce dernier à la voix bien connue qu'il venait d'entendre et qui le calma surle-champ. Il reprit de suite son immobilité et il n'en fut que cela; mais cette scène, sous ma plume, perd, je le sens, toute sa sève.

Au passage de l'armée à Vitry, le printemps suivant, succédèrent bientôt les bulletins de la campagne d'Autriche; vous savez quelle part y prit le général Oudinot.

Napoléon avait parfois des moments d'oubli qui l'empêchaient d'apporter dans ses rapports avec les souverains toute la rectitude désirable chez un hôte :

« Un jour, racontait Oudinot, nous fîmes une promenade en plaine, les deux empereurs chevauchant côte à côte. Il se trouva un moment où le nôtre, en complète distraction, prit les devants

en sifflant, sans avoir l'air de penser à ceux qu'il laissait en arrière. Je verrai toujours Alexandre se penchant avec raideur vers son voisin et lui demander : « Faut-il suivre? — Oui, Sire. » Moi je rejoignis Napoléon et je lui rendis compte de cette petite scène. Il revint sur ses pas, s'en expliqua, et ce fut tout. »

Et ce fut tout! Qui sait? Un autocrate a Pâme singulièrement chatouilleuse. Qui sait dans quelle mesure cet imperceptible froissement d'Alexandre influa plus tard pour faire pencher contre nous le plateau de la balance où pesaient déjà Austerlitz et Friedland?

Au reste, l'amitié des deux souverains n'était pas si solide qu'ils auraient voulu le faire croire, et Alexandre conservait cette méfiance instinctive d'un homme habitué aux catastrophes de son pays. C'est ce que prouve l'anecdote suivante, rapportée par Victor Oudinot, que l'on a vu guide à Zurich et qui était alors page de l'Empereur :

Un jour, raconte-t-il, les empereurs, dans une promenade achevai, furent subitement arrêtés par un fossé; leurs chevaux refusèrent d'avancer. Je m'élance alors au galop et, franchissant l'obstacle, je mets pied à terre ; puis je prends la bride du cheval de Napoléon et le décide à sauter le fossé. Alexandre, piquant alors des deux, s'élance lui aussi sur l'autre bord; mais, par l'effet de la secousse, son ceinturon se brise et l'épée tombe à terre. Je la ramasse, Napoléon voit le geste et

me dit : « Garde cette arme; tu l'apporteras chez moi. » Puis regardant Alexandre: « Vous permettez, Sire?» ajouta-t-il.

Rapide comme la pensée, une impression de surprise et de vague inquiétude envahit aussitôt les yeux du Tzar. Mais bientôt, reprenant son attitude calme et confiante, il témoigna en peu de mots son assentiment.

En descendant de cheval, Napoléon dit à Constant, son premier valet de chambre : « Conservez cette épée ce d'Alexandre et remettez-en une des miennes à Oudio not. » Puis s'adressant à moi : a Porte cette arme à « mon frère de Russie ; tu le prieras en mon nom de con- « sentir à l'échange de nos armes. » Je me rendis en toute hâte chez le Tzar qui, en retour de ma mission, me chargea de dire à Napoléon que, avant peu d'instants, il lui exprimerait de vive voix sa très sincère gratitude. Le grand-duc Constantin, qui se trouvait alors chez Alexandre, laissa échapper ces mots : « Sachez, monte sieur Oudinot, que, si votre auguste maître me donnait « une de ses épées, je coucherais avec elle. » Quand je rapportai ces paroles à Napoléon, il me chargea de remettre immédiatement au grand-duc une épée, laquelle fut reçue avec des transports de joie, bien que n'étant pas entièrement conforme à celle que l'Empereur portait d'ordinaire.

A la dissolution du congrès, Oudinot reçut des marques de bienveillance de la part de tous les souverains, le roi de Wurtemberg excepté (c'était celui qui avait failli recevoir les balles du grandduc). Alexandre donna au gouverneur une boîte enrichie de diamants et d'une grande valeur. Constantin eut connaissance de ce cadeau et

voulut à son tour en faire un qui ne manquât pas d'originalité, sinon de prix.

« Ma foi, mon cher général, dit -il, moi qui suis un cadet de famille, je suis bien fâché de n'avoir rien de mieux à vous offrir que mon plumet. »

Là-dessus il détacha la vieille queue de coq de son chapeau et la présenta gracieusement à Oudinot; il voulait que celui-ci l'arborât immédiatement pour l'amour de lui. Il fut très difficile de lui faire entendre qu'un uniforme français s'accommoderait fort mal d'un tel panache.

Vaines démonstrations d'amitié que les événements allaient bientôt démentir! Après Erfurt, Napoléon avait couru en Espagne, où le mauvais état de nos affaires rendait sa présence nécessaire ; mais à peine l'Autriche le sentit-elle engagé au fond de la Péninsule, dans les embarras de cette désastreuse expédition, qu'elle songea à profiter de ces difficultés pour venger la campagne de 1805. Il fallait donc que l'Empereur fût partout à la fois. Il reparut subitement à Paris en janvier 1809, et ce fut pour hâter les préparatifs d'une nouvelle campagne contre la monarchie des Habsbourg.

Oudinot, qui était cantonné près de Francfortsur-le-Mein, à Hanau, reçut Tordre de pénétrer dans le royaume de Bavière, dont le souverain était alors notre allié, et de marcher sur la rive droite du Danube jusqu'à Augsbourg, c'est-à-dire jusqu'au point extrême de nos lignes de ce côté.

C'est là que son ancien chef et ami, Masséna, vint le rejoindre et prendre la direction du corps d'armée. Ils y séjournèrent quelque temps avant l'ouverture des hostilités; puis l'archiduc Charles étant entré inopinément en campagne et essayant de les couper de Davout, qui était à Ratisbonne, ils marchèrent précipitamment pour opérer leur jonction avec ce maréchal. Après une courte rencontre avec les Autrichiens à Pfaffenhofen, ils arrivèrent à temps sur l'Isar pour assurer le gain de la bataille de Landshut (21 avril).

La victoire . de Ratisbonne rejeta l'archiduc Charles sur la rive gauche du Danube, tandis que l'archiduc Louis était contenu sur la rive droite. L'armée française tout entière descendit alors le grand fleuve, le long de cette dernière rive, en s'efforçant d'empêcher la réunion des deux archiducs, qui auraient pu se donner la main sur un pont. Oudinot était à l'avant-garde avec Masséna, et c'est à eux qu'incombait cette tâche laborieuse. Le passage de l'Inn les fit entrer dans la Haute- Autriche. Oudinot eut, le Ier mai, une courte et heureuse rencontre avec l'ennemi à Ried. Le 4, un combat terrible s'engagea au passage de la Traun pour emporter la ville d'Ebersberg et son château juché sur une hauteur. Le combat fut particulièrement affreux. Les obus mettent le feu à la ville; on la prend, on la perd, on la prend encore, ou du moins on ne prend qu'un monceau de ruines fumantes, où l'air est si étouffant qu'on ne peut pénétrer dans les restes des rues et qu'on

y laisse agoniser les blessés. Le lendemain, Napoléon lui-même, si façonné aux massacres, ne pouvait s'empêcher de manifester son horreur.

Le 9, Oudinot était campé à une portée de fusil des murailles de Vienne. La capitale, quoique mal en état de défense et peu gardée, songeait à résister, tant l'esprit de la population était patriotiquement excité contre les Français. Après avoir en vain sollicité une capitulation, le général força le faubourg de Maria-Hilf; comme il en parcourait les premières rues, un boulet frappa à deux pas de lui l'angle d'une maison; les grenadiers recevaient des pierres et de l'eau bouillante du haut des fenêtres. Mais les obus incendièrent le théâtre et plusieurs points de la ville ; incapable de soutenir un siège, elle fut bientôt réduite à ouvrir ses portes.

Les Français se retrouvèrent alors dans la situation d'où un subterfuge les avait tirés quatre ans auparavant : maîtres de Vienne et de la rive droite du Danube, ils étaient obligés d'aller relancer l'ennemi sur la rive gauche. Mais au lieu de débris, l'archiduc Charles disposait, cette fois, de cent cinquante mille hommes, et une telle masse ne se laisserait surprendre ni par l'artifice de Murat, ni par l'audace d'Oudinot. Après un examen approfondi, Napoléon résolut de tenter le passage en aval de Vienne, à l'endroit où le fleuve divisé enserre dans ses bras la grande île de Lobau. L'action commença le 21 à Essling et resta indécise. Oudinot passa le fleuve dans la nuit du 21 au

22 et vint occuper le centre, ayant d'un côté le village d' Aspern où était Masséna, de l'autre celui d'Essling où était Lannes; il s'avance, il enfonce le centre des Autrichiens et déjà il va séparer les deux ailes, lorsque tout à coup on apprend la rupture du pont de bateaux reliant l'île de Lobau à la rive droite. L'Empereur redoute que les munitions, déjà rares à 10 heures du matin, ne viennent à manquer tout à fait au plus fort du combat, et il donne l'ordre de rétrograder : Lannes et Oudinot se voient arracher la victoire qu'ils croyaient déjà tenir. Ils reculent pied à pied faisant tête à l'ennemi; les grenadiers essuient des pertes terribles, mais sans jamais perdre contenance, grâce à l'attitude de leur chef, qui pourtant avait reçu une balle dans le bras.

A la mort de Lannes, qui périt dans cette retraite, Oudinot fut jugé digne du très grand honneur de le remplacer à la tête du 2* corps.

« L'Empereur, dit le dixième Bulletin de la Grande Armée, a donné le commandement du 2e corps au comte Oudinot, général éprouvé dans cent combats, où il a montré autant d'intrépidité que de savoir. » (2 mai 1809.)

Incapable de monter à cheval à cause de sa blessure, Oudinot retourna en calèche à l'île de Lobau, où l'armée s'établit fortement en attendant la construction de ponts assez solides pour assurer une base inébranlable aux opérations. Six semaines furent nécessaires à l'achèvement de ces grands travaux. Enfin le 4 juillet, dès la nuit

close, à 9 heures du soir, Oudinot reçoit Tordre de commencer encore une fois le passage, manœuvre vraiment extraordinaire si Ton songe au nombre de troupes engagées (cent cinquante mille hommes de chaque côté) et à la difficulté pour Tannée française de combattre ayant à dos un grand fleuve où elle pouvait être jetée en cas de revers.

Les soldats d'Oudinot, passés dans de grands bacs, surprirent les sentinelles ennemies et s'emparèrent rapidement d'une redoute appelée la Maison Blanche, malgré un orage terrible qui éclata soudain. Puis, facilitant le passage de Masséna et de Davout, Oudinot se porta en avant entre la Maison Blanche et le hameau de Muhleiten, faisant canonnerà sa droite le château fort de Sachsengang, que défendait un bataillon autrichien : à Taube cette petite garnison se rendit prisonnière.

A 7 heures, Tavant-garde montait les premières ondulations de la plaine; à 9 heures, Tarmée était déjà rangée en ligne devant les hauteurs de Neusiedel et de Wagram, qu'occupait Tarchiduc Charles. Entre Masséna à gauche et Davout à droite, Oudinot fut le soir à Grosshofen, en face du corps de Hohenzollern, dont il était séparé par un ruisseau nommé le Russbach. Napoléon voulant essayer de terminer Taffaire dans la soirée du 5, il s'élança sur le village de Baumersdorf; mais dans le même moment une partie des troupes de Macdonald ayant tiré par méprise sur nos alliés

les Saxons, ceux-ci, pris de panique, se débandèrent, et cet incident nous fit abandonner l'attaque.

Le lendemain, Oudinot avait reçu Tordre de ne pas combattre, au moins tant que l'archiduc Ferdinand n'aurait pas donné; mais cette éventualité était douteuse. Toutefois, lorsqu'il vit que Davout avait réussi à occuper les hauteurs de Neusiedel, assez faciles à prendre parce qu'elles étaient en pente douce, il comprit que la possession de ces crêtes par nos troupes rendait plus accessibles les hauteurs de Wagram, qui étaient fort escarpées et qui formaient la clef de la position. Alors, incapable de contenir sa bouillante ardeur, malgré ses instructions, il passa le Russbach, assaillit une seconde fois Baumersdorf, remporta et continua sa marche en avant, malgré les Autrichiens qui s'abritaient dans les fissures du sol pour tirer plus à l'aise. Mais rien n'arrête son élan, ni une balle qui lui traverse l'oreille gauche, ni la chute de son cheval qui est tué sous lui ; il forme ses bataillons en masse, enfonce les carrés ennemis et pénètre jusque dans Wagram où il reçoit une balle dans la cuisse ; néanmoins il tient bon jusqu'à ce que le succès soit assuré. A 3 heures du soir, l'ennemi battait en retraite sur tous les points.

Telle est sinon l'histoire complète de cette célèbre bataille de Wagram, du moins son histoire sur un point décisif.

Le lendemain, Napoléon dit à Oudinot, en fai-

sant allusion à l'heureuse initiative qui l'avait jeté sur Wagram malgré ses ordres :

« Savez-vous ce que vous avez fait hier?

— Mais, Sire, j'espère n'avoir pas trop mal fait mon devoir.

— Ce que vous avez fait... Vous avez mérité d'être fusillé, »

Quelques jours après, dans une lettre écrite au ministre de la guerre et datée de Schœnbrunn, 29 juillet 1809, l'Empereur dit expressément :

« C'est le général Oudinot qui a pris Wagram, le 6, à midi. »

Et dans l'ordre du jour du 5 août, il confirme le fait :

« Sa Majesté doit le succès de ses armes au duc de Rivoli et à Oudinot, qui ont percé le centre de l'ennemi en même temps que le duc d'Auerstaedt le tournait par sa gauche. »

Les Français poursuivirent les Autrichiens jusqu'à Znaïm, où eut lieu le dernier combat et où une trêve fut signée le 12 juillet. Enfin on pouvait donc s'arrêter! Le lendemain, Oudinot épuisé de fatigue campait au milieu de ses hommes, sur cette route de Moravie deux fois arrosée de son sang : le droit au repos ne lui assurait pas encore le moyen d'en jouir à son aise, et il était simplement étendu sur une botte de paille, lorsque le colonel de Flahaut pénétra dans sa tente et lui remit un pli cacheté de la part de l'Empereur: c'était la nomination d'Oudinot au grade de maréchal, digne récompense d'une carrière si bien remplie.

io6 LE MARÉCHAL OUDINOT.

Un mois plus tard il recevait le domaine de Reggio, en Calabre, avec le titre de duc et une dotation de quatre-vingt mille francs de rente.

Ce fut précisément au moment où les nouvelles de ces récompenses si bien méritées parvinrent à Bar, dit la duchesse de Reggio, que nous y arrivions pour passer le reste de Pété chez ma sœur ; elle se préparait à aller offrir ses félicitations à la duchesse de Reggio; me rappelant son aimable accueil de l'année précédente, je demandai et obtins sans peine de ma mère d'accompagner Christine. Je fus donc de grand cœur offrir mes sympathies à celle sur laquelle s'accumulaient des titres et des honneurs qui devaient me revenir plus tard. O destinée !

Au milieu de son bonheur et de son légitime triomphe, la nouvelle maréchale restait bonne et simple comme par le passé.

Parmi les innombrables témoignages qui arrivèrent au général Oudinot à cette époque, je ne résiste pas à vous donner ici copie de ceux qui vinrent de Neuchâtel et de l'empereur de Russie.

Voici le premier :

« Déjà, lorsque vous agréâtes un témoignage de notre reconnaissance, nous espérions que cette épée deviendrait celle d'un maréchal de l'Empire; maintenant que nos vœux sont réalisés, il ne nous reste qu'à voir jouir Votre Excellence, sans mélange, d'une dignité si bien méritée et que la voix publique lui décernait depuis longtemps .

« Vous aimer, Monsieur le maréchal, est devenu un besoin pour les Neuchâtelois, etc. »

Voici la lettre d'Alexandre :

« Monsieur le maréchal, je prends une part trop vive à ce qui vous intéresse pour ne pas vous exprimer tout le plaisir que j'ai éprouvé à votre avancement au grade de maréchal. Il est aussi sincère que l'estime que je vous porte; je me rappelle toujours avec satisfaction le moment où j'ai fait votre connaissance, et je vous prie de croire que mes sentiments vous sont voués pour toujours.

« Signé : ALEXANDRE. »

Réponse du maréchal Oudtnot, duc de Reggio, à l'empereur Alexandre.

« Sire,

« Je ne pensais pas qu'il me fût possible d'éprouver, deux fois dans ma vie, un sentiment de satisfaction et, si j'ose le dire, d'enthousiasme, égal à celui dont je fus pénétré à Erfurt, lorsque Votre Majesté mit le comble aux bontés dont elle avait daigné m 'honorer, pendant les trop courts instants que j'eus le bonheur d'y passer près d'elle, par l'inestimable don de son portrait; mais, Sire, la lettre que je viens de recevoir de Votre Majesté m'a, s'il est possible, plus vivement remué encore.

« Le souvenir d'un prince aussi bon qu'il est grand et puissant a enflé mon cœur d'un noble orgueil, en même temps qu'il l'a rempli de la plus vive et de la plus respectueuse reconnaissance, et j'ai osé penser, Sire, qu'ayant obtenu des témoignages éclatants de la faveur de mon souverain, rien n'était si glorieux que de n'en être point jugé indigne par un appréciateur aussi éclairé qu'Alexandre.

« Signé : Maréchal OuDINOT, duc DE REGGIO. »

io8 LE MARÉCHAL OUDINOT.

Ces marques de sympathie ne sont pas les seules qui arrivèrent au maréchal des pays et des souverains étrangers.! C'était pourtant en les combattant qu'il en était arrivé là ! Je laisse à vos cœurs et à votre sagacité les conclusions à tirer de ces faits.

Quant aux démonstrations du département de la Meuse et particulièrement celles de sa ville natale, elles furent aussi unanimes qu'émouvantes; ainsi des centaines d'habitants voulurent joindre leurs signatures à celles des membres du conseil municipal, qui, dans une séance spéciale (22 juillet 1809), vota une adresse de félicitations à son illustre concitoyen, et jusqu'aux dames de la ville voulurent aussi se signaler en faisant leur adresse directe. J'ai ces pièces, mes enfants; vous les retrouverez après moi; mais j'ai encore devancé l'ordre du récit en vous citant les faits ci-dessus.

Vers la fin de ce même hiver, on commença à parler du divorce de l'Empereur et, aussitôt, de son mariage avec une archiduchesse d'Autriche. Ces nouvelles semblaient si prodigieuses, qu'elles triomphèrent de l'indifférence habituelle professée à Vitry-le-François sur tout ce qui se passait hors de ses petits remparts.

Bientôt, tout fut confirmé officiellement, et l'on nous annonça que Marie-Louise ferait à Vitry la couchée qui précéderait son arrivée à Compiègne, résidence où l'attendait son impérial époux.

Le mariage avait été célébré en Autriche, par procuration, ainsi que cela se pratique ordinairement pour les têtes couronnées. C'était le prince de Neuchâtel (aussi prince de Wagram) qui avait été représenter l'Empereur à la cérémonie. Il revenait avec la princesse, qui était âgée de dix-huit ans.

Le souvenir de ce que je vis alors, dans notre petite

ville, ne me fut peut-être pas inutile, plus tard, lorsqu'en d'autres temps et près d'une autre princesse, j'eus à faire avec elle des voyages en province.

Une de nos amies mit ses croisées à notre disposition près de l'hôtel où descendait Marie- Louise. Tout prenait, de minute en minute, un aspect plus varié, plus animé. C'étaient des gens à la livrée impériale, se promenant d'un air insolent, bouffis de l'effet que produisaient sur la foule leurs brillants galons. C'étaient les maréchaux des logis, circulant d'un air affairé, pour se rendre compte du casement de chacun. C'étaient des autorités haletantes; c'était, enfin, un mouvement inusité.

Le canon tonna : des courriers couverts de poussière, claquant leurs fouets, se succédèrent à de courts intervalles, criant : « L'Impératrice est à vos portes ! » En effet, arriva la voiture à huit chevaux. Elle était suivie de plusieurs autres, toutes remplies des dames et des officiers qui étaient allés recevoir la jeune princesse en Allemagne.

On vit peu et mal Marie-Louise. Elle avait près d'elle sa belle-sœur Murât, alors reine de Naples, et la duchesse de Montebello, sa dame d'honneur. Toutes étaient vêtues de robes amarante, brodées en or : seulement, celle de l'Impératrice était plus chargée que les autres.

On vit bientôt un page de l'Empereur arriver tout poudreux de Compiègne. Il avait franchi la distance à franc étrier, et il venait déposer aux pieds de sa souveraine la chasse de son maître, deux perdreaux tués par lui, la veille.

Ce fut alors que se décida la destinée de mes deux Pauline (mes meilleures amies de Vitry). Pauline de Cloys épousa M. Brandon du Thil. Pauline de Montendre quitta le pays pour se rendre à Abbeville avec ses parents.

Me promenant tristement avec cette dernière au moment des adieux, sous les massifs et sur les gazons de la Doutre où nous avions été si heureuses, nous devisions longuement sur notre avenir.

« Tu ne reviendras de longtemps ici, lui dis-je. On te

mariera là-bas Et toi ici », me répondit-elle. Un

silence suivit ces paroles. Nous continuâmes à marcher bras dessus, bras dessous. Perdues dans cet inconnu sans terme qui s'ouvre devant la jeunesse, tout à coup Pauline, ens'arrêtant, dit : « Promets-moi de m 'annoncer ton mariage comme je te préviendrai du mien, par le simple envoi d'un anneau d'or : les détails viendront après. »

Frappée de l'originalité de cette pensée, je l'adoptai en ajoutant : « Oui, mais si mon futur ou le tien est décoré de la Légion d'honneur, il faudrait mettre une étoile à l'anneau. — C'est bien, reprit-elle; mais deux étoiles s'il est baron. — Alors trois, s'il est comte, m'écriai-je. — Et s'il est duc? reprit Pauline. — Ah! alors, ce serait par un jonc de diamants qu'on annoncerait la nouvelle », dis-je en riant de bon cœur.

Nous rentrâmes égayées par cet étonnant entretien. Les adieux suivirent de très près, et deux ans plus tard, c'était moi qui envoyais le jonc de diamants.

Rappelé en France vers la fin de décembre pour présider le collège électoral de Versailles, Oudinot ne put que s'arrêter huit jours à Bar-le- Duc. Au mois de février 1810 il fut envoyé dans les Pays-Bas à la tête de l'armée du Nord, avec une mission des plus délicates. Le maître, si étroitement jaloux de son autorité, jugeait que son frère Louis, placé par lui sur le trône de

RÉCITS DE GUERRE ET DE FOYER. m

Hollande pour y être le mandataire docile des volontés impériales, ne se montrait pas un instrument assez souple et prenait des airs de souverain indépendant. Soucieux des intérêts dont il avait accepté la garde, ce roi fermait les yeux sur le commerce que ses sujets faisaient avec l'Angleterre, et rien n'était plus propre à blesser l'orgueil de Napoléon. L'arrivée de notre armée avait donc à elle seule le sens d'un ultimatum : ou bien Louis et son peuple se soumettraient, ou bien le pays serait annexé à l'Empire.

Si l'ordre était brutal, l'agent choisi pour l'exécuter était l'homme le plus capable d'en rendre l'accomplissement le moins cruel possible. Bien que la Hollande eût songé un moment à s'ensevelir sous les eaux pour se sauver comme au temps de Louis XIV, Oudinot comprit que son rôle serait plus pacifique que militaire ; ce n'était pas le héros de Friedland et de Wagram, mais l'organisateur de la principauté de Neuchâtel qui allait avoir à montrer ses talents.

Il ne pénétra pas tout d'abord au cœur de la Hollande et s'arrêta en deçà du Wahal, à Boisle- Duc, attendant les événements, s'appliquant à maintenir la discipline de ses troupes, à respecter les coutumes, à ménager les personnes; son tact, sa modération, la sagesse de sa conduite parvinrent à faire accepter sans heurt la présence toujours humiliante d'une armée étrangère, et lorsque, les affaires ne s'arrangeant pas, il s'avança au delà du Wahal jusqu'à Utrecht, la

ii2 LE MARÉCHAL OUDINOT.

population ne s'offusqua pas de cette progression. C'est dans cette ville que le maréchal apprit la mort de la duchesse de Reggio. Son fils Victor et M. Pierre, maire de Bar-le-Duc qui, par un sentiment de déférence pour l'illustre enfant de Bar, avait accompagné le jeune homme, firent le voyage pour apporter la pénible nouvelle (i).

Ce fut au printemps de cette même année 1810 que mourut à Bar Mme la maréchale Oudinot ; malgré quelques souffrances qui avaient précédé la catastrophe, elle devança toutes les prévisions. Le maréchal était alors en Hollande, chargé d'une importante mission à la fois militaire et diplomatique, et sur laquelle j'aurai occasion de revenir. Ce fut à peine si son fils aîné, Victor, lieutenant dans les chasseurs à cheval de la garde impériale, eut le temps d'arriver pour donner ses derniers soins à sa mère; et ce fut lui qui remplit la douloureuse tâche d'aller annoncer à son père cette déplorable nouvelle.

Ainsi que je l'ai dit en son temps, Élise, la fille afnée du maréchal, avait épousé deux ans auparavant le général Pajol. Par extraordinaire, car les congés étaient rares à cette époque, le général et sa femme se trouvaient en cet instant à Bar, y déplorant la perte récente de leur premier-né. Là aussi était en ce moment Nicolette, seconde fille du maréchal'; quoiqu'elle n'eût que quinze ans, sa main était promise au général de Lorencez, qui était alors en Espagne. Venait ensuite Auguste, charmant enfant de dix à onze ans ; il faisait ses études au collège de Bar, dont il emportait sans effort tous les prix. Élisa le suivait; elle avait alors environ huit ans. Enfin

(1) Ici nous reprenons le récit de Mme la duchesse de Reggio.

venait la chère petite Stéphanie, âgée de dix-huit mois.

Indépendamment des regrets mérités qu'emportait la duchesse de Reggio, qui aurait pu rester indifférent à la perte terrible que faisaient en ce moment tous les siens? Qui peut voir, sans une profonde émotion, disparaître de cette terre une mère laissant six enfants? Nous en avions été, pour notre part, sincèrement affectés, et j'en étais encore pour mon propre compte toute préoccupée lorsque, quelques mois après, arrivant chez ma sœur, nous fûmes nous promener dans le jardin de' l'hôtel, qui était alors, comme il est encore aujourd'hui, ouvert aux personnes qui avaient des rapports de société avec la famille Oudinot.

Vers le lieu où j'avais rencontré pour la première fois le maréchal, quelques semaines auparavant, j'aperçus une toute petite fille qui courait vers nous les bras ouverts; elle était suivie d'un homme à visage honnête et ému à la fois qui la rappelait. L'enfant était votre sœur Stéphanie ; le serviteur à qui elle avait été confiée pour le moment était le brave Maucourt, jardinier en chef de Bar et Jeand'heurs. Souvent vous m'avez entendue parler de cet homme de bien qui, par son caractère privé comme par son savoir en horticulture, etc., avait inspiré au maréchal et à sa famille une confiance exceptionnelle, «c Revenez donc, mademoiselle, disait-il à l'enfant, qui s'était arrêtée. Pardon, mesdames, elle vous prenait pour des personnes de la famille. » Pleine d'intérêt pour cette petite orpheline qui s'était retranchée derrière Maucourt en voyant des étrangères, je voulus approcher d'elle pour l'embrasser. Elle, me regarda avec ses yeux de gazelle effarouchée et s'enfuit sur ses petits pieds de mouche, nous laissant une impression sympathique qui ne s'est jamais effacée.

ii4 LE MARÉCHAL OUDINOT.

Cependant Louis s'affermissait dans sa politique de résistance et, plutôt que de se réduire au rôle effacé de lieutenant de son frère, il se résolvait à signer son abdication (Ier juillet 1810). Aussitôt Oudinot fit son entrée dans Amsterdam. Depuis six mois il avait si bien su faire aimer le nom français que l'armée trouva, en arrivant, un accueil sympathique sur lequel elle était loin de compter : la population vint à sa rencontre ; les arbres et les digues regorgeaient de curieux; dans la ville, de nombreux drapeaux flottaient aux fenêtres ; les soldats hollandais fraternisaient avec les nôtres dans les casernes. Mais le ministre Cambier, chargé de remettre la capitale aux mains des autorités françaises, ne put cacher le chagrin que lui causait la disparition de cette fière petite nation qui avait sauvegardé sa liberté avec tant d'énergie pendant des siècles, et il pleura en abordant le maréchal. Oudinot sentit ce qu'il y avait d'amertume bien naturelle dans ce cœur ulcéré, et il avoua son émotion sur un ton un peu brusque qui voulait la cacher :

a Voyons, monsieur Cambier, dit-il, ne pleurez pas ainsi ; car, par ma foi, j'en ferais autant et nous serions ridicules tous les deux. »

Le duc de Reggio passa les mois suivants à surveiller les cantonnements de ses troupes, à visiter le pays et à en commencer l'assimilation.

En 181 1 il partagea son temps entre la Hollande d'une part, où il servit de guide à Napoléon

RÉCITS DE GUERRE ET DE FOYER. 1x5

et à Marie-Louise lors de leur visite, et, d'autre part, entre Bar-le-Duc, où sa destinée allait se modifier profondément. Mais ici il faut laisser l'auteur des Souvenirs raconter elle-même des événements où elle est si étroitement mêlée.

La naissance d'un fils portait au plus haut degré la puissance de l'Empereur; Ton ne voyait plus de guerres probables, et, comme généralement tous les partis, s'étaient ralliés, ainsi que je l'ai déjà dit, à ce trône qui venait de trouver, par cette naissance, un nouvel appui, la joie était réellement universelle.

O prévision humaine ! quelle est votre portée !

Après le rétablissement de ma sœur, nous quittâmes Bar, où Ton attendait le maréchal Oudinot. Il y avait un an que sa femme était morte; mille intérêts Pavaient vainement appelé; la mission militaire et politique qu'il remplissait en Hollande avait mis un obstacle absolu à son retour dans ses foyers jusqu'au moment où nous sommes arrivés.

En effet, il ne s'agissait rien moins que de faire passer la Hollande sous la domination de la France, en lui enlevant d'une part le roi Louis Bonaparte qu'elle aimait, et en lui imposant de l'autre le système de prohibition colonial le plus absolu. Persuader au pays que ces deux mesures lui étaient salutaires, c'était difficile ; mais, dans ce temps, les paroles les plus douces de la France étaient appuyées par le canon et les baïonnettes dont l'on ne se servait pas toujours, mais qu'on avait soin de laisser entrevoir : c'était éloquent, je vous jure.

Rien de plus intéressant, mes enfants, que les papiers se rapportant à cette grande affaire. Elle fut plus diplomatique encore que guerrière. Votre père sut obtenir un

n6 LE MARÉCHAL OUDINOT.

résultat vraiment inespéré, puisqu'il satisfit à la fois la volonté suprême de l'Empereur, acquit, par ses procédés et ses soins,'des droits à la gratitude du souverain qu'il venait de détrôner, et enfin, sut se concilier l'estime et les sympathies de l'État envahi; et le tout, à travers des oppositions et des froissements innombrables.

Tout ce qui se rapporte à cette belle page de la vie de votre père est classé dans nos archives, où Ton trouverait l'explication détaillée du souvenir touchant que la Hollande a gardé et témoigné au maréchal à diverses époques. J'ai déjà mentionné l'hommage qui lui fut offert par la ville d'Amsterdam en 1811 ; et pourquoi ne parlerais-je pas à la suite de ce fait du remarquable souvenir qui vint, quelques années plus tard, prouver qu'à travers les révolutions et l'opposition des intérêts, ce qui a été juste et beau reste debout ?

Lorsque la maison d'Orange, après la paix générale, reprit sa domination sur la Hollande, le roi de ce pays envoya le grand cordon de ses ordres au duc de Reggio qu'il n'avait jamais vu, mais qu'il avait appris à connaître par les souvenirs d'équité, de désintéressement et de loyauté qu'il avait laissés derrière lui.

Mais revenons à Vitry avec ma mère, qui venait de prendre en définitive sa résolution, constamment ajournée, de réaliser ses propriétés de la Franche-Comté; elle en était naturellement très occupée et ne pouvait, comme de coutume, suffire à la fois à ses graves intérêts, à mes petites études dont elle s'occupait autant que possible, et enfin aux mille enfantillages que j 'aimais à lui conter. Pour ceci, elle me renvoyait souvent à ma tante la chanoinesse, femme excellente et pleine de sens, qui commençait toujours par me laisser colorer l'avenir des vives couleurs qui plaisent à la jeunesse, et qui, peu à

peu, par sa haute raison, son expérience et des récits à l'appui, me ramenait aux réalités de la vie.

Ce voyage en Franche-Comté, qui rompait nos habi-« tudes, me semblait devoir les changer pour toujours. Je ne sais quel pressentiment m'agitait; j'avais peur de l'avenir, et je désirais cependant des événements dans ma destinée.

Ma mère fixa enfin son départ et le mien pour le fameux voyage de la Franche-Comté. Nous devions d'abord nous diriger par Saint-Dizier et Langres, en ralliant en route l'homme d'affaires, M. Paillot, notaire à Bar, lorsque mon beau-frère écrivit à ma mère pour l'engager fortement à venir prendre l'homme de loi à Bar même. Elle s'y décida, et nous faisions nos préparatifs, quand arriva une nouvelle lettre plus explicite qui faisait connaître à ma mère une invitation directe et pressante du maréchal Oudinot, lequel l'engageait à une soirée dont sa fille, la comtesse Pajol, devait faire les honneurs, « L'insistance du maréchal, disait mon beaufrère, nous semble indiquer un projet préconçu; ses questions multipliées sur ma belle-sœur nous font croire qu'il a un mariage à vous proposer pour elle. »

Cette ouverture jeta ma mère dans une profonde méditation : il en résulta qu'elle envoya sur-le-champ un messager pour chercher mon oncle à Hancourt, Il arriva sans tarder et encouragea ma mère à se décider en faveur de la route de Bar sur celle de Langres.

a Qui vous fait donc hésiter, lui dit-il, à prendre la direction naturelle qui vous amène chez vos enfants? Est-ce l'attention distinguée d'un homme tel que le duc de Reggio qui vous intimide? Y répondre ne vous engage pas plus, quoi qu'il arrive, que tous les nombreux invités dont vous ferez partie; et en supposant,

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ce qui est fort incertain encore, qu'il y ait là-dessous une idée de mariage pour Eugénie, avez- vous donc le droit de vous en détourner sans en avoir apprécié les chances? »

Ce raisonnement trancha la question, et, deux jours après, nous partîmes. Gustave était en pension et nous voyagions, ma mère, ma bonne Rosalie et moi, dans la calèche de ma sœur, qu'elle venait de nous envoyer de Bar. Le temps était lourd et nous étions toutes endormies, lorsqu'un brusque mouvement nous réveilla; nous étions lancées du haut en bas de la rapide côte de Saudrupt, au pied de laquelle notre voiture fut renversée violemment. Les glaces furent brisées; l'un de leurs éclats me blessa à l'œil gauche et trancha un muscle de la main droite de ma mère, tandis que ma bonne, plus maltraitée que nous encore, fut jetée du siège au loin sur le sol. Le coup fut tel qu'elle resta sur place, la tête ouverte.

Vous dire comment nous sortîmes de là, je ne le saurais; ce que je me rappelle, c'est que, croyant ma mère morte, je n'étais pas même rassurée par le son de sa voix qu'elle cherchait vainement à me faire écouter : je hurlais en la pleurant ; cet égarement dura peu ; bien vite, l'une et l'autre, nous revînmes à la plus malade de nous trois : c'était Rosalie, qui gisait sur terre sans connaissance. Beaucoup d'habitants étaient accourus; on la déposa sur un lit dans la maison la plus voisine ; au bout de quelques instants elle reconnut nos voix et, sans ouvrir encore les yeux, chercha à nous rassurer. Mais elle n'y parvint pas; nous lui voulions avant tout des secours éclairés et prompts ; l'on avait relevé la voiture et l'attelage, qui n'étaient pas assez avariés pour ne pas continuer leur route ; nous recommandâmes au cocher de

prévenir doucement M. de la Guérivière seul de notre événement; et, après avoir donné nos premiers soins à Rosalie, qui, malgré son affreuse blessure, était entièrement revenue à elle ; après l'avoir recommandée de tous nos pouvoirs aux soins compatissants des femmes qui l'entouraient, ma mère et moi, l'imagination et les nerfs montés au plus haut diapason, partîmes à pied pour aller à Bar, hâter l'envoi des secours à Saudrupt et en réclamer pour nous-mêmes. Je venais seulement de m'apercevoir que mon œil, injecté de sang, n'était plus d'aucun service. Cette découverte avait jeté dans l'âme de ma mère un effroi que l'on comprend ; nous étions en outre couvertes de contusions et de coupures ; mais rien n'avait suspendu l'agilité de notre marche, et je me demande encore aujourd'hui, après avoir tant de fois parcouru ce même espace (deux lieues) , comment nous y serions parvenues, si nous n'avions pas eu le bon Dieu pour nous.

Je vous dirai que bientôt la maison de ma sœur fut transformée en une sorte d'ambulance. Le docteur Moreau, ami de mon beau-frère, était accouru et prodiguait à ma mère et à moi les soins de son zèle et de sa haute intelligence; il me sauva l'œil par des applications de sangsues et bien d'autres détails; finalement, il nous remit à flot au bout du temps voulu, tandis que son collègue Champion nous rendait Rosalie dix ou douze jours après la catastrophe. Quelle joie j'éprouvai en la retrouvant, sauf sa profonde cicatrice au front, telle que je désirais la revoir !

Le maréchal dînait chez un ami commun avec le docteur Moreau, lorsqu'on vint appeler celui-ci en toute hâte, en lui faisant dire avec l'exagération que prennent les bruits publics quand ils passent de bouche en bouche,

que Mme et Mlle de Coucy venaient d'être transportées chez Mme de la Guéri vière, à moitié tuées. Le maréchal resta interdit et consterné; et bientôt, rentrant chez lui, il pria ses filles, la comtesse Pajol et Mlle Oudinot, devenue comtesse de Lorencez, de venir aux informations.

Cependant, toute la ville avait été mise en émoi par notre accident. Indépendamment de l'intérêt qu'on voulait bien y prendre pour nous et M. et Mme de la Guérivière, qui étaient fort aimés, il s'était produit un fait qui éveillait singulièrement la curiosité publique. Le maréchal avait contremandé sa soirée priée en donnant, sans détour, pour motif les inquiétudes qu'inspirait notre état.

Quelques jours se passèrent lorsque, tout à coup, le maréchal fit demander à ma mère son jour et son heure pour venir s'assurer, par lui-même, des progrès de notre rétablissement.

Il arriva à l'heure dite; il était accompagné de son fils Auguste, en uniforme de collégien. A cette entrée, tout le monde était visiblement ému, et, chacun se rendant compte de cette disposition, il en résulta un de ces moments indescriptibles qui, tout rapides qu'ils sont, laissent une trace ineffaçable.

J'examinais attentivement l'enfant et le père. Celui-ci n'avait plus ses moustaches; sa taille et sa marche, fatiguées par la blessure dont il souffrait lors de notre première entrevue, étaient complètement revenues au naturel, et son ensemble me parut aussi agréable que distingué. Je venais de m'arrêter à cette opinion lorsque le maréchal, se tournant vers moi, fit enfin une question toute spéciale sur mon état actuel. Il y avait tant d'intérêt dans ces quelques paroles que mon beau-frère, entraîné par un mouvement dont il ne se rendit pas

compte peut-être, souleva mon voile en disant : « Voyez, monsieur le maréchal, ce qui en est résulté pour ce pauvre jeune visage. » Le coup d'oeil vif et rapide que jeta sur moi le maréchal ne sortira jamais de ma mémoire. C'était une curiosité mêlée du plus évident intérêt; nous n'échangeâmes que des monosyllabes, et bientôt après il prit congé et se retira. L'impression qu'il avait laissée chez ma mère était parfaite.

Nous avions vu aussi Mme Pajol qui, bien souffrante alors, venait de partir pour Plombières où son père devait aller la rejoindre. Il avait toujours continué à se faire informer exactement de nos nouvelles. Mais, peu de jours avant son départ, il revint en personne et nous trouva bien portantes et gaies. Cette fois la glace était rompue. La conversation, de part et d'autre, fut plus facile. Votre père fut charmant; il nous conta plusieurs anecdotes très curieuses de son intéressante vie.

Le lendemain de cette seconde visite du maréchal, nous allions nous promener en famille, vers huit heures du soir, lorsque Pils, le valet de chambre du maréchal, porteur d'un billet à l'adresse de M. de la Guérivière, l'arrêta au moment où il se préparait à nous suivre. Nous avions déjà fait quelques pas en avant : « Continuez votre promenade sans moi, nous dit-il; le maréchal m'appelle, j'y vais de suite. »

D'un commun accord, et sans nous être rien dit, nous rentrâmes aussitôt, et, nous asseyant dans le salon, nous y restâmes sans avoir échangé une parole pendant l'absence de mon beau-frère. Elle fut longue, cependant; la nuit était tombée; mais un beau clair de lune avait succédé au jour. Peu à peu tous les bruits de ville avaient cessé. Absorbées les unes et les autres dans d'inextricables pensées que nous ne sentions pas le

besoin de nous communiquer, nous atteignîmes ainsi onze heures du soir, sans autre lumière que la lune; car nous n'avions pas même sonné pour faire éclairer le salon. Enfin des pas se firent entendre au loin, et bientôt la grande taille de M. de la Guéri vière nous apparut. Après avoir jeté son chapeau sur une chaise, il s'approcha de moi en m 'adressant ces mémorables paroles qui retentissent encore dans mon cœur et âmes oreilles. « Ma sœur, voulez- vous épouser le maréchal Oudinot? » Nous poussâmes toutes trois un seul cri : c'était de saisissement, et non de surprise; car sans nous l'avouer, depuis quelques heures, nous avions deviné la véritable cause de cette entrevue.

Personne n'avait pris la parole : mon beau-frère, se promenant à grands pas, cherchait à recueillir du calme afin de remplir consciencieusement sa mission. Revenant enfin à ma mère, il lui en rendit compte à peu près en ces termes :

« Le maréchal m'attendait avec impatience; dès qu'il m'aperçut, il me prit le bras avec abandon et confiance, me conduisit dans sa chambre et me parla ainsi :

« Je ne puis rester longtemps dans la situation où m'a « placé le malheur de mon veuvage. Je veux épouser a une femme assez jeune pour qu'elle puisse, sans :( effort, se plier à mes habitudes et à mon caractère. « Pour mes enfants comme pour moi, je désire trouver « dans sa famille, son éducation et ses principes, des a garanties de sécurité; je cherche, au lieu de fortune, a des goûts simples et modestes. Aussitôt que l'idée de 'c contracter une nouvelle union m'est venue, c'est vers votre jeune belle-sœur que s'est reporté mon souvenir. Je me la suis représentée comme devant réunir toutes les conditions que je viens d'énumérer. Vous

a chargez-vous de lui exposer, ainsi qu'à sa mère, le « vœu que je forme en ce moment? »

a II est inutile, continua M. de la Guérivière, de vous peindre les sentiments qui m'agitaient et que je ne cherchais pas à cacher; mais le maréchal, ne me laissant pas le temps de les exprimer, reprit ainsi : « Elle sait que a j'ai six enfants; mais ce sont de bons enfants, qui, « dans la mesure que je médite , ne verront que mon « bonheur; vous direz de plus à Mlle de Coucy que j'ai « quarante-quatre ans et cinq cent mille francs de rente. « Quant à ma position sociale, elle est connue, et je « serai heureux de la lui faire partager. »

« Voilà, reprit mon beau -frère, l'exposé de cette première et décisive partie de notre tête-à-tête.

« Le maréchal part demain pour Plombières, et il m'a chargé de lui expédier sous quelques jours une estafette pour lui porter votre réponse. »

Tous trois alors se tournant vers moi, je vis qu'il fallait m'expliquer; mais, avant tout, je voulus connaître l'opinion de ma mère, qui s'exprima à peu près en ces termes : « Non, je ne te dirigerai point en ceci. La situation qui t'est proposée est trop connue, le personnage qui la domine est trop célèbre; tu es enfin trop éclairée personnellement sur l'ensemble de cette question, pour que je vienne chercher à t'influencer. A toi, à toi seule appartient cette importante décision. — Eh bien! j'accepte!! ! »

Cette confiance avec laquelle le maréchal me demandait son bonheur et celui de sa famille, parmi laquelle se trouvaient de très jeunes enfants, me montra cette mission sous une couleur si touchante, si honorable, que je mis de côté tout ce qu'elle pouvait avoir de périlleux; il ne me semblait pas avoir le droit de la refuser. Pourquoi

ne dirais-je pas aussi que la gloire de ce nom venait mettre un grand poids dans la balance?

Je ne vous donnerai pas ici tous les détails du premier entretien particulier que j'eus avec le maréchal et qui posa, pour ainsi dire, les bases de notre avenir. Votre père s'y montra à la fois franc, communicatif et compatissant pour moi, dont il avait su comprendre les agitations et l'embarras; et quand, au bout d'une demiheure, ma mère et ma sœur rentrèrent, elles me trouvèrent rassurée et pleine de reconnaissance. Depuis ce jour, le maréchal revint nous voir tout naturellement, puis il nous proposa un grand dîner chez lui. Dans notre situation respective et à travers les bruits qui circulaient déjà sur notre mariage, il me parut au-dessus de mes forces d'aller prendre place à sa table. Mais ma famille trouva que cette abstention serait un acte de pruderie ridicule, parce que le public, s'il était en droit de s'emparer, pour les exploiter au profit de sa curiosité, de certains faits récents, nous étions libres, de notre côté, de ne pas tenir compte de ses conjectures auxquelles nulle inconvenance de notre part n'avait donné lieu.

Nous fûmes donc à ce repas de cérémonie, dont Mme Poriquet, sœur de la première femme du maréchal, faisait les honneurs. Je retrouvai là, pour la première fois depuis quatre ans environ, le fils aîné du maréchal. Le temps écoulé, le changement d'uniforme, son air posé et sérieux m'eussent empêchée de le reconnaître partout ailleurs que chez son père.

Invitées à Jeand'heurs, nous nous y rendîmes. Le maréchal était partout, faisant exécuter, par un geste ou un coup d'œil, les divertissements les plus imprévus, tout en se gardant la liberté d'y prendre part ou non ; à chaque pas, on trouvait des canons.

Aucun accident ne vint troubler ces fêtes ; mais, quand j'y songe, je ne peux comprendre cette sécurité de chacun. A quoi cela tenait-il? C'est que nous subissions dans cette atmosphère l'influence du pouvoir qui dirigeait alors les hommes et les choses. Partant de l'Empereur, il était comme l'étincelle électrique qui agit de proche en proche avec plus ou moins de puissance, selon le degré de rapprochement où l'on se trouve du centre. Or le maréchal Oudinot était au centre du mouvement et nous le transmettait immédiatement. Véritablement, à cette époque, rien ne semblait impossible, le doute était inconnu, la difficulté n'était jamais admise; l'on mettait la volonté à la place de tout ; elle avait obtenu de telles merveilles de notre invincible armée, qu'on se laissait aller à la croyance instinctive d'une puissance magique contre laquelle on ne pouvait lutter.

Ce tableau pourrait vous faire croire que notre séjour s'est prolongé au moins une semaine : détrompez- vous ; il se borna à quarante-huit heures, après lesquelles j'étais, pour mon compte, si fatiguée, corps et âme, que je soupirai après le départ ; mon esprit n'était plus assez libre pour jouir, comme par le passé, des plaisirs de mon âge. Les fêtes devaient se prolonger encore huit jours; mais ma mère résista à toute instance, et ce fut alors qu'elle eut avec le maréchal un sérieux entretien.

« Je pars pour Vitry, et de là pour la campagne, dit ma mère. — Et moi, reprit le maréchal, avant de retourner en Hollande, où les ordres de l'Empereur m'appellent de nouveau, je vais d'abord aller le retrouver à Paris, pour le mettre dans notre confidence. Je vous donnerai ensuite de mes nouvelles; permettez-moi d'écrire directement aussi à Mlle de Coucy. »

Le jour de notre départ de Bar, le maréchal vint nous

dire adieu. J'étais émue, je parlai peu; il m'accusa de froideur et s'en plaignit à ma sœur qui me l'écrivit; mais ce nuage se dissipa.

Une longue attente me rendit pénibles les mois suivants. Le maréchal nous avait, en effet, donné de ses nouvelles; il avait été trouver l'Empereur à Rambouillet, lequel, après avoir reçu la confidence du projet de mariage, lui dit qu'avant tout il fallait retourner en Hollande pour y compléter son œuvre, en préparant ce pays à recevoir l'Empereur lui-même à titre de nouveau souverain : il ajouta qu'il serait accompagné de Marie- Louise, et qu'il comptait entièrement sur le maréchal pour leur ménager une belle réception. C'était chose si difficile à tous les yeux, que nous comprîmes de suite combien de temps et de soins nécessiterait une pareille tâche.

Cependant, le maréchal était en effet parti de suite pour la Hollande, d'où il nous écrivit encore diverses fois, mais brièvement, et sans que nous pussions trouver dans ses lettres l'indice prochain d'une solution. C'est que, réellement, il ignorait encore l'époque du voyage impérial, et que, d'autre part, il avait fort à faire, ainsi que je l'ai dit, pour décider ce pays, tout meurtri par les dernières mesures dont il avait été victime, à étendre ses habits de fête sur ses blessures pour les cacher.

L'été se traînait pour tous ; nous le passâmes entièrement à Hancourt et à Lentilles. Le temps était miraculeusement beau; tous les soirs, dans un ciel d'Italie, nous allions admirer la fameuse comète, et je dois lui vouer autant de reconnaissance que les propriétaires qui lui durent des vins si célèbres ; car elle fournit bien des sujets d'entretiens oisifs dans cette période de ma vie où

souvent il fallait cacher ma pensée sous des mots insignifiants.

Certainement, cette pensée était habituellement sérieuse) ainsi que je viens de vous le dire; mais ce serait manquer de sincérité, si je ne vous avouais pas qu'il se glissait bien quelques futilités dans mes prévisions. Je songeais souvent à cette jeune Impératrice que j'avais vue si rapidement, ne pensant guère alors que rien me rapprocherait d'elle. Je pensais à l'Empereur qui me parlerait, et auquel il faudrait répondre, lorsque je lui serais présentée; le maréchal s'était amusé à me faire grand 'peur de la Cour impériale et du grand monde de Paris. Que ne puis-je avoir à mon début, me disais-je, l'aplomb et la tranquille aisance de ma compatriote la maréchale Augereau, dont on connaissait la bonne tenue et les succès? Ce n'était pas pour moi que j'en désirais de semblables, mais pour le maréchal.

L'automne nous trouva encore à Lentilles, où nous arrivèrent les premiers détails du fameux voyage de l'Empereur. Leurs Majestés avaient été bien accueillies ! C'était un tour de force de l'administration à la fois douce et habile du duc de Reggio. L'Empereur crut, ou feignit de croire, que le pays lui était complètement rallié ; il en témoigna une grande satisfaction au maréchal, qui l'avait accompagné jusqu'à l'extrême frontière. Croyant là sa mission terminée, le maréchal parla pour la seconde fois à l'Empereur de ses projets de mariage : « Partez, lui répondit Sa Majesté; allez épouser Mlle de Coucy, je vous donne mon entier assentiment. 9

Le maréchal, sans perdre un instant, fut recevoir les touchants adieux d'Amsterdam, traversa Paris où il s'arrêta peu et arriva à Bar où des intérêts de toute nature l'appelaient impérieusement. Déjà on parlait

guerre, et le maréchal était prévenu qu'il recevrait sous peu le commandement d'un corps d'armée. Dans cette situation, Ton doit toujours tout prévoir; il avait donc à organiser l'ensemble de ses affaires, auxquelles la circonstance de son mariage ajoutait un grave intérêt.

Ce mariage, dont le public s'était occupé de suite, avait laissé reposer les esprits pendant plusieurs mois ; mais, lorsque le maréchal l'annonça à ses enfants et à ses intimes, il arriva de la part de ces derniers quelques actes de zèle qui froissèrent, sans les ébranler, les sentiments de votre père.

Il nous fit communiquer, par l'intermédiaire de M. et Mme de la Guéri vière, les nombreux ennuis qui l'assiégeaient et sa résolution d'y mettre une fin prochaine, en pressant la conclusion. En effet, il fit demander à déjeuner à ma mère pour la veille de Noël 181 1 .

Je me levai bien agitée, à la pâle lueur de ce 24 décembre. Ma mère n'avait appelé à ce déjeuner intime que ma tante la chanoinesse et M. d'Orisi, vieillard charmant, son ami et son conseil. Tout était soigné et chauffé dans la petite maison de ma mère, dès neuf heures du matin ; mon émotion s'augmentait de minute en minute; elleïut à son comble, lorsqu'à dix heures le maréchal, accompagné de mon beau-frère, sonna doucement à la porte de la rue. J'avais compté sur le bruit d'une voiture pour me préparer un peu à l'entrevue ; mais les voyageurs avaient renvoyé à la poste l'équipage et les gens, et s'étaient dirigés à pied vers notre rue de Frignicourt.

J'attendais le signal dans ma chambre : ce fut la Guérivière qui vint m'y chercher; son air radieux me donna du courage. En un moment, je me raisonnai assez pour comprendre qu'il fallait dominer une timidité enfantine dont le temps était passé. Notre accueil réciproque fut

naturel et confiant; le déjeuner fut charmant d'entrain et de gaieté. L'on reprit ensuite, au salon, l'entretien général où le maréchal et M. d'Orisi brillèrent par mille plaisanteries charmantes. Ils se prirent de sympathie l'un pour l'autre, et le digne vieillard resta jusqu'à sa mort l'adorateur de sa nouvelle connaissance. J'aimais beaucoup M. d'Orisi, mais n'eût-il eu d'autres titres à mes sentiments que son concours aimable dans cette célèbre matinée, cela eût suffi pour m'attacher à lui.

Nous avions eu, le maréchal et moi, quelques instants d'entretien particulier, et, là, il m'avait expliqué une infinité de faits accomplis, relatifs à notre position, et développé de longs plans d'avenir , le tout sur un ton de confiance et d'abandon qui m'avait encouragée à marcher dans la même voie : nous étions satisfaits l'un de l'autre, et chacun se disposait au prochain adieu qui se préparait , lorsque le calme et le silence habituels de notre rue furent tout à coup interrompus par le claquement d'un fouet de la poste et le fracas d'une voiture à six chevaux qui, en s'arrêtant à la porte de ma mère, vinrent mettre fin à tout incognito.

Bientôt, après un voyage à Paris pour faire dresser notre contrat de mariage que l'Empereur signa, le maréchal nous annonça son arrivée pour le 18 janvier (1812) ; il venait d'être nommé commandant en chef du 2* corps de la Grande Armée, et devait sous peu aller présider à son organisation en Westphalie. L'Empereur pressait son départ, et lui, de son côté, pressait ma mère à tel point que, malgré sa bonne tête et son activité, elle suffisait à peine aux détails si multipliés qui pesaient sur elle; mais bientôt ma famille entière vint la seconder; Ton se groupa autour de nous, et pour ne nous quitter qu'après le mariage. Mes pauvres tantes de Lentilles

seules, retenues chez elles par leur santé, ne purent braver l'hiver, qui, cette année-là, fut très rigoureux, Quant à moi, mes enfants, je ne savais s'il faisait froid ou chaud; l'événement principal qui se préparait eût, vous le comprenez, suffi à lui seul pour m'occuper gravement; mais en plus, il amenait à chaque minute de nouveaux incidents plus ou moins émouvants, plus ou moins sérieux, mais toujours en dehors de mes habitudes et du cours ordinaire de mes pensées.

Le maréchal nous annonça qu'il serait accompagné de la presque totalité de son état-major, et qu'il désirait qu'on invitât une grande partie de ses parents et de ses amis de Bar-le-Duc : ceci entrait dans nos idées, et comme, de notre côté, l'entourage était nombreux, l'on se trouva avoir beaucoup de logements à préparer et une table d'environ cinquante couverts à dresser.

Enfin, nous voici arrivés au 18. J'étais habillée et descendue au salon où s'était réunie la famille, lorsqu'à onze heures, un bruit confus nous fit pressentir l'arrivée du maréchal à son hôtel. Bientôt le tumulte augmentant et se rapprochant, nous comprîmes qu'il arrivait chez ma mère. En effet, il était précédé d'une foule telle que ses aides de camp avaient eu peine à lui frayer passage. Une garde d'honneur composée de la société d'élite de Vitry et commandée par le bon et aimable général dePossesse, que vous avez connu, escortait brillamment à cheval le maréchal qui était à pied, en uniforme, ainsi que son fils, son gendre et tout son état-major. Arrivé à notre porte, sur laquelle l'attendaient les hommes de ma famille, le maréchal, se détachant du groupe doré qui l'accompagnait, entra seul dans le salon; tout était et devait être solennel dans cette nouvelle entrevue. Après ce salut plein de grâce et de dignité dont votre

RÉCITS DE GUERRE ET DE FOYER. i£i

père avait le privilège, il me prit la main, il fit signe à son entourage qui s'avança aussitôt et il me le présenta, nominativement en commençant par ses enfants; puis tout aussitôt ouvrant une croisée, il m'y entraîna, et sans quitter ma main , il me dit de saluer avec lui le commandant et la garde d'honneur. Tous alors firent entendre un vivat unanime auquel le peuple assemblé en foule joignit le même cri de : « Vive le maréchal Oudinot, et vive l'Empereur ! »

Il s'était donc levé ce jour décisif et solennel! Le mariage est pour chacun d'une importance immense, mais, si vous voulez vous appesantir sur ma situation, vous trouverez qu'elle offrait des particularités peu communes. J'épousais un homme vers lequel je me sentais irrésistiblement entraînée, mais qui m'inspirait une sorte de timidité, que mon penchant pour sa personne ne pouvait entièrement dominer. J'étais sûre des regrets avec lesquels sa famille voyait son chef contracter une autre union; n'en connaissant aucun membre, je pouvais craindre que, malgré mes efforts, aucun d'eux ne m'en tînt compte. Bien décidée à ne jamais réclamer contre les enfants l'appui de leur père, je m'élançais seule dans cette arène, seule avec la droiture de mes intentions; c'était là, et surtout dans la grâce de Dieu, que je trouvais mon bouclier contre les plus grandes difficultés de mon avenir.

Comme accessoires, j'avais encore en plus que d'autres mariées les préoccupations d'une vie nouvelle : généralement, on s'établit dans la sphère de ses relations et de ses habitudes, mais ici tout changeait. Je passais d'une 4 vie calme, intime, uniforme et retirée, à une existence toute en dehors. C'était aller, sans transition, de l'ombre à la lumière. Il me fallait prendre immédiatement ma

place en face d'une nouvelle famille et du monde étranger et étourdissant qui m'ouvrait ses portes; et c'était seule que j'allais affronter ces divers écueils.

Le maréchal m'avait envoyé divers messages dans le cours de la matinée du 19. J'en citerai un. Il m'adressa pour ses enfants trois souvenirs qu'il désirait leur faire arriver par mes mains ; idée charmante en tous sens. Pour son fils, c'était une belle aigrette de colonel; pour sa fille de Lorencez, une bague de pierreries fines, diamants, énïeraudes, etc.; pour son gendre le général de JLorencez, une décoration en brillants, ordre de la Légion d'honneur. Ce fut de la manière la plus aimable que ce dernier m'aborda dans la journée pour m'adresser ses remerciements et ceux de sa femme : de ce moment, je me sentis attirée vers lui, et dès lors il y eut entre nous sympathie réciproque.

Les dispositions généreuses du marié se complétèrent dans le cours de la journée par divers traits dont je citerai encore ces derniers. Il offrit une épée au commandant de la garde d'honneur, un camée entouré de brillants à M. d'Orisi, etc.; enfin, tout ce qui incombe au marié fut fait et parfait, tant pour la famille que pour les

étrangers .

Il vint de sa personne passer quelques heures entre

• ma tante Clotilde et moi ; ce temps fut le meilleur de la journée, où j'avais l'amer regret de ne faire qu'entrevoir ma mère.

A la nuit tombante, on pensa à ma toilette. La soirée devait commencer à sept heures, le souper était pour

-neuf heures, le mariage civil pour onze, et la cérémonie

- religieuse pour minuit.

Cependant les messages se succédaient pour presser mon entrée au salon, où le maréchal et tous les convives

étaient réunis. Mme Morel, ma femme de chambre, mit sa centième épingle. Bientôt, je suivis ma mère, et me voilà en face de mon futur, de ses enfants, de ses officiers et des familles et amis de chacun. Ainsi que je l'ai dit, parmi ces derniers il s'en trouvait plusieurs de Bar, par exemple MM. Poriquet, Pierre, Buffault, Gillon, le préfet, etc., tous étrangers à mes parents et à mes amis de Vitry ; il était naturel que la fusion ne se fût pas opérée tout de suite. Le maréchal attendait donc impatiemment notre entrée, qui mit fin à cet état de contrainte, naturel et pénible, non que je fusse là dedans d'un grand secours : j'étais stupide, mais je fus la cause d'un mouvement général qui rompit la glace. Après diverses présentations, on organisa quelques parties; mais personne, si je m'en souviens bien, n'était à son jeu. Ma sœur, habituée à la bonne grâce pour elle du maréchal, chercha à l'égayer en lui reprochant de ne s'être pas fait assez beau pour la circonstance. Il n'avait en effet qu'un simple uniforme avec deux épaulettes; ils se querellèrent un instant en riant. L'annonce du souper vint à neuf heures y mettre fin; mais auparavant l'on fut tout à coup ébloui par la rentrée du marié qui, s'étant éclipsé un instant, reparut en grand uniforme de maréchal de l'Empire. A l'éclat de ce costume si noblement porté, se joignait le magnifique glaive d'Amsterdam resplendissant au côté de votre père : c'était la première fois que je le voyais dans ses splendeurs; j'en fus aussi ravie que possible, et mon admiration fut, dans des proportions diverses, partagée par tous les témoins.

Enfin l'heure était venue, tout était prêt à la mairie; on quitta la table pour se diriger vers les voitures.

Une foule de personnes de notre connaissance remplissaient les abords et les salles de la mairie. Elles se

pressaient avec une curiosité avide pour voir le maréchal que chacun dévorait des yeux. Comme jetais fière de lui! J'ai parfaitement présents tous les détails de ce premier acte du mariage qui vous laisse encore à la terre. Je me souviens toujours d'avoir entendu retentir ces mots, au bas de l'escalier de la mairie : o La voiture de Mme la duchesse de Reggio » ; c'était le chasseur du maréchal qui proclamait ainsi, pour la première fois, mon nouveau nom.

Mais arrivés à la grande et belle église de Vitry, la scène prit un autre caractère, et, toute à l'acte sacré, je ne vis plus rien que confusément. L'église était parfaitement éclairée et, malgré l'heure de minuit et le temps le plus affreux, elle était remplie de monde. Je vis dans la foule une femme évanouie ; mon élan m'entraînait pour la secourir, mais je fus arrêtée par quoi, je ne le sais. J'étais muette, sans raisonnement, sans volonté, jusqu'au moment où mon oncle, qui me soutenait, me déposa sur le carreau de velours préparé près de celui du maréchal au milieu du chœur. Je sentis, plutôt que je ne vis, ma famille se grouper derrière moi, tandis que celle du maréchal et tous les uniformes se rangèrent derrière lui.

M. le curé de Vitry, digne et excellent homme, commença son discours; alors je repris mes esprits et je l 'écoutai. Certes, il prononça de bonnes et saintes paroles, mais je vous assure, mes enfants, qu'il ne pouvait augmenter chez moi la fermeté de mes résolutions de marcher, de mon mieux, dans la nouvelle voie qui m'était ouverte.

Remontée dans la même voiture que mon mari, il m'embrassa de grand cœur, et remercia ma mère. Ce moment est gravé d'une manière ineffaçable dans ma mémoire.

Selon l'usage immémorial de la province, et malgré l'heure et cet affreux temps, dont j'ai déjà si souvent parlé, nombre de parents et d'amis vinrent féliciter les mariés. Il y en eut bien quelques-uns, cependant, qui restèrent en chemin.

Il avait été convenu que nos amis de la campagne, lesquels n'avaient point fait partie de la réunion de la veille, partageraient le déjeuner du départ. En effet, le 20 janvier, à dix heures du matin, je trouvai dans le salon, réunis à ma famille, M mes et MM. de Bouvet, Duhamel, de Liniers, etc.

Presque tous les autres convives avaient disparu. Les uns étaient repartis dès le matin pour Bar; et les Parisiens, presque tous à la veille d'une campagne, étaient retournés en toute hâte à leurs familles et à leurs affaires dans la grande ville.

La fin du déjeuner fut le signal du départ. Chaque instant ajoutait à mon saisissement et je regardais avec angoisse le visage de ma bonne mère, me répétant vainement que je ne la quittais que pour quelques jours.

Ah ! c'est que je sentais que de ce moment datait la véritable séparation ; que désormais ma vie et mes actions seraient indépendantes de sa volonté, et que sa voix chérie pe serait plus la première écoutée. Mais elle, dominant son émotion, pour m 'aider à vaincre la mienne, était courageuse par dévouement. Fuyant mes regards, elle cherchait à tout prix à éviter au maréchal l'explosion de mes regrets.

Bientôt le bruit des voitures se fit entendre, et les adieux s'échangèrent.

Je vis avec bonheur ma sœur prendre place dans notre voiture, qui partit au train des six chevaux qui l'entraînèrent.

Le maréchal causa gaiement durant toute la route avec Christine, ce qui me laissa le loisir de songer à ceux que je venais de laisser, pêle-mêle, sur le perron de ma mère, m 'envoyant de loin leurs adieux et leur bénédiction.

Cette route de Vitry à Bar, suivie si souvent avec ma .mère, était remplie de son souvenir. La rapidité de notre marche me représentait les miens fugitivement, mais très distincts. Je me rappelais nos communes remarques, et tout ce qui n'eût pas été aperçu par d'autres avait de l'intérêt pour moi.

La grille de l'hôtel était ouverte; le général de Lorencez, sa femme, Victor, M. Gouy, l'ami de cœur du maréchal, tous partis dès le matin de Vitry, nous attendaient. Je vis aussi là, pour la première fois, le colonel Chevallot, vieil et fidèle ami que vous n'avez pas oublié; bien d'autres personnes encore étaient groupées dans la cour.

Comme je venais de rentrer dans ma chambre, tout à coup, je fus tirée de ma méditation par le bruit d'une porte qui s'ouvrit derrière moi. Ce n'était pas celle qui Communiquait avec le maréchal. Un pas léger et une douce voix de femme me rassurèrent bien vite. Malgré l'obscurité, je reconnus Mme de Lorencez. « Je viens vous demander, me dit-elle, si vous ne pensez pas devoir , visiter mon grand-père chez lui avant le dîner où il va se trouver? » Frappée de l'urgence de ce devoir, touchée du procédé de celle qui me le rappelait si à propos, je me sentis émue jusqu'aux larmes ; et m 'empressant de suivre ma belle-fille à travers les allées neigeuses du jardin, je me laissai guider ainsi jusqu'à la demeure du digne père de mon mari (située aujourd'hui dans la rue dite rue Oudinot) . C'était un beau vieillard âgé de quatre-vingttrois ans; il m'ouvrit ses bras et ce fut avec bonheur et

vénération que je prononçai de nouveau ce nom de père, que je n'avais pas articulé depuis Page de cinq ans.

Le lendemain de bonne heure, je vis entrer Victor dans ma chambre; mais c'était un autre Victor. Il ne cherchait plus à cacher son émotion qui me gagna. Il venait me demander mon amitié, et, intérieurement, je venais de la lui promettre avant qu'il m'eût parlé. Vous savez, mes enfants, si elle s'est démentie jamais de part ni d'autre. Principes et intérêts communs, tout nous liait l'un à l'autre. Il retournait à Paris ; nous convînmes d'une correspondance, qui ne s'est point ralentie.

Le maréchal fut charmé du compte que je lui rendis de mon entretien avec son fils et touché de l'élan qui avait amené près de moi ce jeune homme.

Cette journée, toute satisfaisante qu'elle ait été, ne s'était cependant point passée sans quelques émotions rappelant celles de la veille. Ainsi, je fus très éprouvée à la vue soudaine de Mme Poriquet, sœur de la maréchale, lorsque je la vis entrer tremblante et tout en pleurs au bras de son mari. Je compris tout ce que cette visite de convenance devait lui coûter, mais j'eus lieu de croire, par la suite, qu'elle avait deviné les sympathies que m'inspirait cette situation, car, de ce jour jusqu'à sa mort, elle fut pour moi une amie.

J'ai dit que mon oncle, le chevalier de Coucy, était arrivé. Combien je fus heureuse de le revoir chez moi ! Lui qui m'avait si souvent gâtée chez lui ! Et comme je sus bon gré au maréchal d'avoir fait préparer pour le chef de ma famille le plus bel appartement de l'hôtel! Depuis quelques jours, tout devenait bonheur pour moi, et bientôt le complément y fut apporté par l'arrivée de ma mère. Elle n'en avait pas précisé le moment, et nous étions à dîner lorsque j'entendis des coups de

fouet de postillon qui me firent tressaillir de bonheur. Nous sortîmes en tumulte, et ce fut dans nos bras que fut reçue la voyageuse chérie. Elle vint prendre place à cette table, où sa bonté, sa distinction et sa bonne grâce emportèrent le suffrage général.

Avoir pour témoins de mon bonheur ma mère, ma sœur, mon oncle, mon digne beau-frère; pouvoir leur reporter à chacun la juste part qu'ils y avaient prise ; voir mon mari apprécier ces objets vénérés de mes premières affections; enfin m'entendre répéter vingt fois le jour, par celui que j'aimais à chaque instant davantage, qu'il bénissait la destinée qui nous unissait, c'était un bonheur tel qu'il n'appartenait pas à ce monde d'en offrir longtemps la réalité.

La correspondance du maréchal devenait de plus en plus active, et les bruits d'une guerre prochaine contre la Russie se confirmaient de jour en jour. Mon mari ne se prononçait pas encore, et je me gardais bien de le questionner sur l'époque d'une séparation, dont la pensée indéfinie venait souvent, comme un fantôme, s'interposer entre mon bonheur et moi.

Aussitôt après l'arrivée de ma mère, le maréchal avait organisé une série de grands dîners de noces qui firent ainsi passer, dans nos salons, tous les habitants notables de la ville haute, de la ville basse et du département. Des partants pour l'armée venaient souvent augmenter le nombre de nos convives.

M. Le Tellier, premier aide de camp, était parti, mais il avait été remplacé par MM. de Thermes et Jacqueminot. Ce dernier, d'origine barisienne, mettait la ville entière en mouvement. Aussitôt que nos grands dîners étaient terminés, et que chacun des convives s'était retiré, MM. les aides de camp déposant l'uniforme, l'épée et le

chapeau de grande tenue, allaient jouir des soirées dansantes qu'ils avaient organisées dans la matinée avec les mères qui voulaient amuser leurs jeunes filles.

Il faut bien que je confesse, puisque je dis tout ce qui m'est relatif, que les premiers détails sur les bals improvisés auxquels, naguère, j'aurais si bien pris part, me firent commettre le péché d'envie, mais je me gardai bien de me laisser deviner, sentant que j'avais pris une situation trop grave pour conserver l'attitude d'une jeune fille. D'ailleurs, un instinct salutaire m'avertissait habituellement de ce qui pouvait déplaire au maréchal, et, sans l'avoir encore consulté sur rien, je croyais l'avoir deviné sur beaucoup de choses.

Un soir, cependant, je ne sais qui avait inventé de faire trouver une musique dansante dans la salle à manger après le dîner. Il y avait eu au repas beaucoup de jeunes femmes et de jeunes filles. Parmi ces dernières figurait, comme une des plus jolies, Mlle Henrionnet, devenue Mme Landry-Gillon. Ce bal impromptu commença sans que le maréchal eût l'air de le désapprouver et, sans autre réflexion, je m'y mêlai. Aussitôt je vis disparaître mon mari, que bientôt je fus retrouver chez lui. Il résulta de notre entretien que je renonçai à la danse, sinon sans regrets, du moins sans combats. D'ailleurs, /bientôt les événements eussent mis fin à ce genre de distraction, alors même que mon parti n'eût pas été pris là-dessus d'avance.

Le maréchal avait pris et m'avait annoncé la résolution de m'emmener et de me garder près de lui tant que les opérations militaires ne prendraient point un aspect trop hostile. Jugez de ma joie en apprenant ce projet ! Toute à mon mari, je n'aperçus, dans ce premier instant, que le bonheur de retarder notre séparation, mais

je né restai pas longtemps sans m 'effrayer un peu de cette nouvelle ère qui allait s'ouvrir pour moi. Je pressentais que je ne jouirais pas, comme à Bar, de la présence du maréchal. Je me voyais partir sans compensation pour ce qui allait me manquer.

Une décision du général de Lorencez vint peu après me calmer un peu. Nommé chef d'état-major du corps d'armée commandé par le maréchal, unis ainsi par la même destinée, il associa à la mienne, pour le moment, celle de sa femme et l'emmena avec lui. Je m'attachais de plus en plus à ce ménage. Mme de Lorencez, âgée de seize ans alors, en avait trente au moral. Réfléchie et habituellement silencieuse, elle ne pouvait cependant passer pour indifférente, tant son œil bleu foncé était expressif. Quand elle parlait, la douceur de son organe et le charme de sa prononciation atténuaient ce que le laconisme de son langage aurait pu avoir de trop positif. Sa gaieté, quand elle se montrait, à de rares intervalles, était communicative. Pieuse, charitable, elle remplissait tous ses devoirs comme chose naturelle. Toutes les affections étaient sérieuses et profondes dans ce cœur aimant qui renfermait tout en lui. Sa taille, sa marche, son ensemble enfin étaient distingués.

Son mari vous est connu; le malheur et les années n'ont altéré que sa gaieté. Par son seul mérite, le général est parvenu au grade élevé dont il jouit. Il eût été apte à remplir les plus hautes fonctions. Le maréchal l'estimait à sa juste valeur et l'aimait beaucoup. Quant à moi, vous l'avez vu, dès les premières entrevues à Vitry, je me sentis entraînée à la confiance, car, dès lors, le général mit autant de liant que possible dans nos rapports.

Le manque de temps d'une part, la rigueur de la

saison de l'autre, s'étaient opposés à ce que je fisse connaissance avec les plus jeunes enfants de mon mari. L'on renonça donc à faire venir les petites filles, toutes deux en pension, l'une à Paris, l'autre à Nancy.

Je regrettais cet ajournement, lorsqu'un matin je trouvai, chez le maréchal, son fils Auguste. D'un transport plus facile que ses sœurs, son père l'avait fait venir pour nous embrasser avant notre départ. Je le vois encore avec son habit de collège, debout près de la cheminée et, si je l'avais oublié, mon fils Henry me rendrait sa parfaite image. Je me sentais portée de cœur vers ce cher écolier, qui répondit à mon accueil avec une mesure parfaite pour son âge.

Mon oncle était reparti; ma chère tante, sa femme, n'avait pu venir; on s'occupait de toutes parts de la longue absence qui se préparait.

Par suite d'un dévouement bien rare, M. Gouy tenait en main tous les fils des nombreuses affaires du maréchal. Il les conduisait mieux, avec plus de zèle et d'entendement que les siennes, travaillait du matin au soir à mettre toute chose sur un bon pied, avant ce départ saisissant, qui pouvait laisser tant à penser et à craindre. A cette époque, l'on pouvait compter sept gérants des intérêts divers du maréchal. Tous, suivant ses intentions, aboutissaient à M. Gouy, qui résumait chaque année la situation générale. Son œil perçant découvrait toutes les erreurs; il les signalait avec son langage positif et souvent acerbe, sans craindre ni l'ennui de ce travail pour lui-même, ni celui qu'il causait chez le maréchal, qu'il contrariait sans hésitation et sans scrupule quand il croyait cela nécessaire.

Durant ce temps personne ne songeait et je ne pensais pas moi-même à m 'initier à la gestion de cette for-

tune, de laquelle je n'avais qu'une idée très confuse. A peine avais-je même osé prendre mon rôle de maîtresse de maison, parce que donner un ordre me semblait une énorme affaire.

Tout ce que je voyais me semblait si beau que je n'avais pas la pensée d'un revers de médaille. Je me laissai donc vivre, durant ces premiers temps, sans chercher à savoir s'il y avait pour moi d'autres devoirs que ceux d'aimer mon mari et nos deux familles.

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