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CHAPITRE IV

Les préparatifs de guerre contre la Russie. — Départ du duc et de la duchesse de Reggio pour l'armée. — Arrivée à Munster. — La princesse d'Eckmûhl. — Entrée à Berlin. — Le comte de Narbonne. — Revue des troupes françaises à Berlin. — Courtoisie et égards d'Oudinot pour le roi de Prusse. — La guerre devient de plus en plus certaine. — Départ d'Oudinot pour Marienwerder. — Retour de la duchesse à Bar-le-Duc. — Passage du Niémen. — Oudinot commandant en chef du 2* corps. — Il est vainqueur à Deweltowo. — Ses opérations sur !a Dwina contre Wittgenstein. — Il l'attire adroitement dans une position fâcheuse et le bat sur la Drissa. — Difficultés croissantes de la situation. — Oudinot gravement blessé à Polotsk. — La duchesse avertie vient le rejoindre en Russie. — Les péripéties de ce long voyage. — Augereau. — Premiers symptômes de mécontentement. — Arrivée à Wilna. — Le duc de Bassano. — La comtesse Manuzzi di Bel mon te. — Oudinot à peine remis va reprendre son commandement. — Le froid. — La retraite. — Le dévouement de M. Abramowietz.

Nous arrivâmes ainsi à l'avant-veille du départ. C'était un dimanche gras, 12 février 18 12.

Nous étions un grand nombre de voyageurs et, pour trouver partout assez de chevaux de poste, il fallut penser à s'échelonner à l'avance sur la route. Deux aides de camp devaient ouvrir la marche ; venaient ensuite le général et la comtesse de Lorencez, et nous venions ensuite, le maréchal et moi, suivis de son secrétaire, de toute sa maison, dans deux voitures à six chevaux chacune.

Enfin, le jour du départ se leva; et ici, mes enfants, commença cette vie active et orageuse qui me conduisit, d'émotions en émotions, jusqu'à l'époque actuelle.

J'eus, depuis, de bien beaux jours, d'immenses satisfactions de cœur, beaucoup de jouissances d'amour-propre m'attendaient encore;. mais elles devaient être entremêlées de tant d'épreuves et traversées par de si terribles catastrophes, que j'eusse infailliblement perdu la tête si le voile de cet avenir eût été un seul moment soulevé à mes yeux.

Mais à chaque jour suffit sa peine, dit-on. J'ai souvent trouvé que celles dont j'étais atteinte dépassaient mes forces. Assurément je me trompais puisque me voici. Mais mon organisation nerveuse, longtemps ménagée par un bonheur exceptionnel, se trouva tout à coup aux prises avec de tels événements qu'elle en fut ébranlée de fond en comble , et il ne resta de la jeune femme dont je vous ai parlé jusqu'ici que les principes et le cœur*

Or donc, le 14 février, deux voitures à six chevaux nous attendaient dans la cour de Bar. Elles partirent devant nous, remplies par les personnes que j'ai désignées plus haut, qui nous devancèrent jusqu'au village de Naives. Bientôt nous arrivâmes dans une voiture de ville, où ma mère, ma sœur et mon beau-frère étaient montés entre mon mari et moi. Après avoir donné et reçu le triste embrassement du départ, je montai seule avec le maréchal dans la première voiture de poste. Je suivis, d'un œil mouillé de larmes, ma famille qui reprenait le chemin de la ville. Ah! dans ce moment, j'étais toute aux absents. Mais bientôt je sentis la nécessité de rappeler mes esprits, qui me ramenèrent à la réalité du bonheur qui me restait.

Je n'avais jamais parcouru qu'un cercle étroit et monotone; tout était nouveau pour moi, et, quoique la route de Bar à Verdun n'ait pour le voyageur rien de bien remarquable, et que tout fût en partie couvert de

neige, je faisais des remarques sur tout ce que je voyais. Il était nuit lorsque nous débarquâmes à l'hôtel des Trois Maures.

Depuis longtemps le charme des auberges a disparu à mes yeux; mais, dans les dispositions que je viens de vous peindre, tout me semblait délicieux. Notre gaieté ajoutait du prix à chaque chose. Le maréchal, heureux de retourner à l'activité, semblait radieux, et chacun subissait cette influence.

Nous étions au mardi gras ; logeant sur la rue , nous ne perdîmes rien du tapage infernal qui se faisait sous nos fenêtres et nous étions tout éveillés lorsque, avant le jour, on vint nous avertir que les chevaux étaient mis. Il tombait un grésil morfondant, et ce ne fut que quand le soleil chassa pour un moment la brume que je pus reprendre mes observations de la veillé.

Elles amusaient le maréchal, qui me dit plus d'une fois : « N'est-il pas vrai que le monde est bien grand? » Nous traversâmes, dans cette journée, les villes de Dun, Stenay, Sedan. Notre coucher était à Mézières, la première ville forte qui s'offrît à mes yeux. Ces remparts, ces ponts-levis, ces voûtes ténébreuses, sous lesquelles retentissait le bruit dé notre lourde voiture, me saisirent d'un effroi qui fit rire le maréchal. A peine y étions-nous descendus, dans un appartement chauffé d'avance et bien éclairé, que le maréchal y reçut de nombreuses visites. Je m'étonnai de la résignation avec laquelle il se soumettait à cette représentation qui terminait une journée fatigante, mais je dus m 'habituer à cette mesure. Il connaissait et recevait du monde partout. Les militaires de tous grades, notamment, arrivaient de tous côtés, et la manière aimable dont ils étaient accueillis m'expliquait cet empressement.

i46 LE MARÉCHAL OUDINOT.

En côtoyant, les jours suivants, les bords de la Meuse par Namur, Liège et Maëstrich, j'eus lieu d'exercer agréablement mes dispositions à observer le pays. Celui qui se trouve entre ces villes est admirablement beau. Le quatrième jour, nous arrivâmes sur les bords du Rhin que nous traversâmes sur un pont de bateaux à Wesel.

Nous devions arriver, le sixième jour, à Munster, où le maréchal devait prendre le commandement des premières forces du 2e corps de la Grande Armée. L'on avait préparé une réception militaire au général en chef ; il fut donc fort contrarié de trouver de tels chemins que nous étions encore à deux lieues de la ville lorsque la nuit vint nous surprendre.

Malgré l'obscurité, j'aperçus cependant un groupe d'hommes à cheval qui vinrent entourer la voiture. Des voix mâles, joyeuses et retentissantes, s'adressèrent alors simultanément au maréchal, qui reconnut successivement, au son de la voix, tous les généraux qui allaient se trouver sous ses ordres. Tous parlaient à la fois, chacun se nommant pour être sûr d'être reconnu et, dans chaque nom, le maréchal semblait retrouver un ami. Hélas! ce souvenir, qui m'est si présent, amène de bien tristes réflexions. De ces dix à douze généraux, tous alors dans la force de l'âge, il n'en reste pas un sur la terre.

Nous arrivâmes, sous cette honorable escorte, aux portes de Munster. La garnison, sous les armes, formait la haie jusqu'à l'hôtel du baron de Drott, chez lequel on avait disposé le logement du général en chef.

Il n'y eut aucune réception dans cette soirée, mais, dès le lendemain, tous les corps d'officiers qui composaient environ un total de douze cents personnes, arrivèrent en grand uniforme, les généraux en tête, pour faire leur visite officielle, et mon chagrin fut grand

lorsque Rappris du maréchal qu'après lui je devais recevoir ces messieurs, qui demandaient à m 'être présentés.

Il me fallut donc prendre une grande résolution. Elle faillit cependant m 'abandonner au premier pas que je fis dans cet immense salon, où se trouvait rangée circulairement une triple haie d'officiers, qui attendaient silencieusement que je parusse au milieu d'eux.

Les généraux, devinant mon émotion, s'avancèrent aussitôt. Ils m'entourèrent obligeamment, je sentis mes esprits revenir et ma gaucherie put être ainsi dissimulée au plus grand nombre.

Une autre représentation me fut encore imposée. Les Français, alors, étaient partout les maîtres et obtenaient en tous lieux des hommages, soit degré, soit par crainte, mais qui ne leur manquaient nulle part. Ce fut à notre puissance du moment que je dus peut-être l'extrême prévenance des dames de Munster. Peut-être aussi, et j'aime à le croire, le beau nom et la pure renommée du maréchal contribuèrent-ils à cet empressement; mais le fait est que, durant la seconde soirée de mon arrivée, j'eus à recevoir, sur leur demande, un nombre infini de comtesses, baronnes et abbesses. Ce dernier titre, qui m'étonna d'abord, se porte, dans ce pays, comme les deux premiers et sans emporter avec lui ni les obligations ni le caractère ecclésiastiques. Les abbesses de Munster étaient, comme les autres dames nobles, leurs compagnes, couvertes de rouge, de fleurs, plumes et bijoux. Elles furent toutes charmantes pour moi, et je fus leur rendre leur visite collective à ce qu'on appelait leur club. Elles s'y réunirent en grand nombre, un soir, pour me recevoir, et, tout fugitifs que sont ces souvenirs, j'aime à y revenir tant il y eut d'élan et de bonne grâce en ma faveur.

Plusieurs émigrés français de 1791 s'étaient aussi mêlés à nos réceptions. Ils avaient reçu, dans leur exil, un si bon accueil de la nombreuse noblesse qui peuple cette contrée que beaucoup d'entre eux s'y étaient fixés. Je citerai, parmi eux, le vieux comte de Sesmaisons, le comte de Flamarens. Le maréchal les reçut particulièrement à merveille. Ce fut aussi à Munster que je vis pour la première fois l'abbé, qu'on ne nommait alors que le baron Louis. Il était chargé par l'Empereur de l'organisation financière du pays, car Munster était le cheflieu d'une préfecture française , et c'était le comte du Saillant qui l'administrait comme préfet.

Nous partîmes le lendemain pour la jolie ville de Hanovre, où nous devions séjourner. J'employai une partie de notre séjour à la parcourir. Je fus même au delà, avec le général et Mme de Lorencez, visiter les belles serres de Hernhaussen, dépendantes d'une maison de plaisance appartenant au roi de Westphalie, Jérôme Bonaparte.

Nous donnâmes à dîner, à notre hôtel, le second jour de notre arrivée, à plusieurs des généraux français agglomérés dans cette ville, où l'on travaillait à remonter toute notre cavalerie. Pour occuper ces messieurs nous jouâmes au reversis, mais nous eûmes bien de la peine, ma belle-fille de Lorencez et moi, quoique n'étant pas naturellement dénigrantes ni moqueuses, à contenir un éclat de rire simultané lorsque le général Duverger, l'un des quatre joueurs, vint à donner les cartes. Long, maigre, poudré à blanc et orné de deux ailes de pigeon fort inusitées à cette époque, il avait vraiment, sous son uniforme, l'air d'une momie. Il ne toucha les cartes que du bout des doigts, sans remuer les coudes, et pourtant elles nous arrivèrent comme une pluie. Je n'ai jamais

rien vu de pareil. J'espère que ce digne et antique militaire était trop loin de ce qui se passait dans le monde pour suivre les mouvements de notre jeunesse. Il n'en fut pas moins vrai que nos deux maris, qui avaient tout vu, nous reprochèrent, le soir, notre intempestive gaieté tout en se rappelant qu'à nous deux, Mme de Lorencez et moi, nous n'avions que trente-six ans.

Grâce à Dieu, je n'ai qu'un petit nombre de pareilles sottises à noter dans ma vie, parce que ma mère m'avait bien sérieusement élevée.

Nous gagnâmes ensuite Brunswick, où nous arrivâmes le soir. Cette ville me parut grande et peuplée, mais je ne pus la juger, car nous partîmes le lendemain, dès le matin, pour Magdebourg, ville très forte et bien triste. Elle ne présente d'agréable qu'une promenade en terrasse qui domine l'Elbe, fleuve qui est là très large et très imposant.

Nous descendîmes dans un grand hôtel situé sur la place d'Armes ; le maréchal Davout venait de la quitter pour se porter en avant avec son corps d'armée, et j'ai à vous conter là-dessus une singulière méprise de sa femme, à laquelle il avait mandé d'arriver pour le voir avant qu'il s'éloignât davantage. C'était sur les entrefaites qu'il avait reçu l'ordre de se porter en avant immédiatement. La princesse d'Eckmûhl n'avait pas eu le temps d'apprendre ce changement; elle arriva de Paris dans la nuit qui suivit notre installation à Magdebourg et obtint, en se nommant, qu'on lui ouvrît, à heure indue, les portes de la ville. Elle ordonna simplement à ses postillons de la conduire chez le maréchal, sans autre désignation. Arrivée ainsi chez nous, elle voulut naturellement se faire ouvrir. On lui résista ; elle fit appeler l'aide de camp de rervice qu'elle ne reconnut pas pour

appartenir au maréchal Davout. Mais elle insistait toujours ; ce fut alors que M . Le Tellier lui dit que ce bruit pourrait éveiller Mme la maréchale.., A ces mots, la princesse d'Eckmûhl, stupéfaite, demanda et obtint des explications qui éclaircirent tout bien vite. M. Le Tellier se mit à sa disposition naturellement pour lui chercher un abri durant le reste de cette nuit si orageuse pour elle. Elle déjeuna avec nous le lendemain et nous nous amusâmes ensemble du quiproquo.

Elle était alors bien belle de visage, très princesse et très magnifique dans ses manières. Je n'ai eu qu'à me louer d'elle, mais, quoique nos maris se tutoyassent, nous ne fûmes jamais dans l'intimité.

Revenons à notre départ et à notre trajet, qui se fit par étapes militaires. C'était le signe de la guerre, dont nous nous approchions. La voiture de mon mari, dans laquelle j'occupais un coin, voyageait au milieu de son corps d'armée. Tel était le résultat des ordres qu'il avait reçus. Cependant, à deux journées de Berlin, il crut pouvoir y entrer seul de sa personne ; mais le prince de Neuchâtel, major général de l'armée et interprète des volontés de l'Empereur, apprenant ce fait, en fit faire des reproches à mon mari, en lui ordonnant de retourner au deuxième corps pour faire, à sa tête, une entrée triomphale dans la capitale de la Prusse.

La France était alors avec cette puissance, qui semblait être notre alliée, dans une situation fort délicate. Personne ne doutait que cette association ne fût, de la part de la Prusse, plutôt forcée que volontaire, et la suite l'a prouvé.

Le roi Frédéric-Guillaume devait fournir un contingent dans le cas de guerre contre la Russie et livrer, naturellement, passage à notre armée. Mais, en l'atten-

dant, il s'était empressé de quitter sa capitale pour se retirer avec sa famille à Potsdam. Mon mari avait une parfaite connaissance de cette situation, et son intention, en entrant seul de sa personne à Berlin, avait été d'épargner au roi de Prusse l'étalage d'une entrée triomphale dans sa capitale. Le maréchal pensait qu'il suffisait d'accomplir les faits sans blesser par les formes ; mais ce n'était point la politique de l'Empereur.

Par ordre supérieur, nous étions descendus au palais Saken, préparé et meublé pour le maréchal par les ordres du roi de Prusse qui, de plus, y avait envoyé une maison montée : valets de chambre, maîtres d'hôtel, cuisiniers, valets de pied, et enfin deux voitures de ville et leurs attelages , le tout pour rester à la disposition du général en chef pendant toute la durée de son séjour.

Aussi surpris que contrarié d'une telle munificence* le maréchal sentit bien qu'il n'avait pas la liberté de s'y soustraire; et j'ajouterai ici que cette contrainte lui pesa tout le temps de son séjour dans cette ville, où il sut allier , du reste comme ailleurs , les intérêts militaires et diplomatiques, qui lui étaient confiés, aux égards dus à la puissance d'un souverain froissé dans son propre pays.

La France était représentée à Berlin par le comte de Saint-Marsan, Sarde d'origine, homme excellent, ce qui ne l'empêchait pas d'être un fin et profond diplomate. Il s'entendit de suite à merveille avec votre père. Un peu plus tard on leur adjoignit le comte Louis de Narbonne, alors aide de camp de l'Empereur et jouissant de la plus haute faveur.

Tous les Mémoires du temps vous parleront, mes enfants, de ce personnage remarquable. Je vous dirai

seulement que, ministre de la guerre bien jeune, un moment, sous Louis XVI, il ne sauva sa tête que par Pémigration. Plus tard, quand le temps en fut venu, l'Empereur l'accueillit parfaitement et commença par payer quelques dettes qui lui avaient été révélées. Un peu plus tard encore, l'Empereur en découvrit quelques autres et dit à M. de Narbonne : « Mais, mon cher comte, vous avez donc toujours des dettes? — Mais oui, Sire, je n'avais que cela. » Et l'Empereur paya, et Taimable vieillard lui consacra jusqu'à son dernier jour, qui, hélas! ne tarda pas à venir, son dévouement, sa loyauté et sa haute intelligence.

Ce fut lui qui fut chargé de négocier le mariage de l'Empereuravecl'archiduchesse Marie-Louise d'Autriche. A une profonde connaissance des hommes et des choses, à une politique loyale et bien entendue, il joignait un esprit charmant. Homme aux belles manières, il en rendit la tradition à la nouvelle cour des Tuileries, et je n'oublierai jamais, non seulement la grâce exquise qu'il montra dans ses rapports avec nous, mais encore la bonté avec laquelle il me fit arriver, du quartier général, des nouvelles du maréchal dans un moment où je tremblais pour lui.

Mais reprenons notre récit.

Le maréchal fut donc se mettre à la tête de ses quarante mille hommes, et je pus les voir défiler des croisées de notre ambassadeur. C'était magnifique ! Eh ! qui nous eût dit alors que ces nombreux bataillons, cette brillante cavalerie, cette belle et imposante artillerie, resteraient, en grande partie, enfouis sous les neiges de la Russie, neuf mois plus tard?

Toutes les troupes, le maréchal en tête, défilèrent lentement depuis la belle porte de Charlottembourg, en

suivant les plus belles rues de cette régulière ville de Berlin ; elles s'y déployèrent admirablement C'était bien solennel ! Mais il est rare qu'en toutes circonstances il ne se trouve point un petit coin plaisant, et ce fut le général de division d'Oumerc qui se chargea de le fournir. Il commandait la division de cuirassiers qui fermait la marche. Cette troupe majestueuse s'avançait avec cette gravité calme et lente qui la distingue. Mais grand fut mon étonnement, en remarquant le costume de son chef, à cheval en avant, armé de toutes pièces, casque en tête, etc., et qui avait mis par-dessus sa cuirasse une bonne et épaisse douillette de taffetas lilas, laquelle flottait agréablement sur la croupe de son cheval.

Le fait est qu'un vent frais d'avril s'était probablement élevé tout à coup, et, sans s'inquiéter autrement de l'effet qu'il produirait, il avait voulu, avant tout, mettre son dos à l'abri. J'en riais à mourir, et, quand en rentrant je contai au maréchal cet épisode de son arrière-garde, il s'en montra indigné, et j'eus peur un moment d'en avoir trop dit. Mais bientôt il me fit le récit de sa journée, dont l'intérêt nous absorba l'un et l'autre.

Il avait été prendre ses troupes un peu plus loin que la maison royale de Charlottembourg, où se trouvaient le roi de Prusse et tous les princes de sa famille, qui vinrent alors le rejoindre. Mon mari leur rendit tous les honneurs militaires et tous les hommages que comportait la circonstance, voulant ainsi tempérer l'amertume de leur situation.

Voici comment cette entrevue est racontée par le comte de Thermes, qui y fut présent :

Le duc de Reggio aborda Frédéric-Guillaume le chapeau à la main, avec sa courtoisie chevaleresque; son

attitude tenait à la fois de la noble liberté d'un chef républicain, de la loyauté des antiques chevaliers, et avait cette aisance pleine de grâce et d'élégance que n'eût pu surpasser le maréchal de Richelieu. Nous étions fiers de voir l'armée si dignement représentée : et moi surtout, que le sort avait désigné pour l'approcher de plus près, j'étais émerveillé des mots heureux, de l'esprit d'à propos dont ses réponses au monarque prussien étaient constamment empreintes ; elles prouvaient qu'il était aussi fin diplomate que général habile.

Peu à peu les regards s'adoucirent autour du roi sous l'influence de cette courtoisie pleine de dignité, et bientôt l'on eût pu croire, à voir ces mêmes hommes, dont la physionomie était naguère agitée par de si haineuses passions, qu'un même intérêt nous avait tous réunis.

Le maréchal plaça le Roi à sa droite et lui fit ainsi parcourir les rangs, ayant soin, toutefois, que la tête de son cheval fût constamment en avant de celle du cheval de son hôte royal, afin de conserver cette prééminence dont Napoléon lui avait tant recommandé de ne pas perdre l'avantage.

Cette obligation gênait le maréchal et lui semblait puérile; mais ne pouvant s'y soustraire, il mit à l'observer un tact si fin, tant d'adresse et de naturel, que, si le Roi s'en aperçut, il ne songea pas à s'en offenser.

Le défilé eut lieu enfin; à l'aide de cette manœuvre, le maréchal fut plus à l'aise pour rendre au Roi les honneurs qu'il voulait lui prodiguer, sans enfreindre les ordres qu'il avait reçus.

Laissons la duchesse de Reggio reprendre son récit :

Comme j'étais à Berlin en contrebande, je restai le

plus possible dans mon intérieur, me trouvant bien heureuse quand les obligations , toujours plus multipliées , de mon mari lui permettaient de venir m'y rejoindre.

Au milieu de cet immense palais, j'occupais de préférence un petit salon reculé et silencieux, mais parfaitement décoré. On m'y fit remarquer une jolie table à thé, qui avait été mise là pour moi, me dit-on, et dont la vue m'intéressa particulièrement, parce qu'elle avait appartenu à la belle reine de Prusse.

Peu de jours après la revue d'apparat à laquelle le Roi et sa famille avaient été invités à Charlottembourg, au moment de notre entrée à Berlin, le maréchal et MM. de Narbonne et de Saint-Marsan furent appelés par le Roi à dîner avec lui et sa famille à Potsdam.

Ma santé s'était un peu délabrée et m'avait contrainte de manger à part, afin d'éviter la fatigue d'une table toujours occupée par le fond de la maison militaire de mon mari, et de plus par une foule d'allants et venants qui y apportaient un mouvement étourdissant. Néanmoins, le maréchal m'y appelait parfois avec instance lorsqu'il s'agissait d'en faire les honneurs à quelques notabilités, amenées là par les circonstances. Ce fut ainsi, par exemple, que je fis connaissance avec les maréchaux Victor, duc de Bellune, Ney, duc d'Elchingen, et les généraux Sébastiani, de la Riboisière et plusieurs autres, dont quelques-uns traversèrent Berlin pour n'y plus revenir.

L'on disait que l'Empereur se disposait à quitter Paris pour venir se mettre à la tête des forces échelonnées du Rhin à la Vistule, et divisées en douze corps d'armée, dont le total, ajoutait-on, était de quatre à cinq cent mille hommes.

Le maréchal Davout commandait le iw corps ; il

avait sous ses ordres le général Pajol, qui commandait sa cavalerie. Ce dernier avait emmené sa femme, que je n'avais pas encore vue depuis qu'elle était ma belle-fille.

L'ordre de marcher en avant ayant été donné au i*r corps, le général Pajol se décida à envoyer sa femme rejoindre son père à Berlin, afin que sa marche de retour vers la France coïncidât avec la mienne.

Tant de preuves d'une guerre certaine, dont j'avais aimé à douter jusqu'alors, les approches d'une prochaine séparation sur laquelle je m'étais illusionnée volontairement, me jetèrent dans une grande tristesse, et je me trouvai sans force contre mon chagrin, lorsqu'il me fallut l'envisager face à face. Mme Pajol m'arriva affligée par les mêmes causes ; Mme de Lorencez, de son côté, pleurait constamment.

J'avais vu arriver Mme Pajol avec grande émotion. Si ma liaison avec votre sœur aînée fut plus longue à se former qu'avec sa cadette, elle n'en devint pas moins sincère, et vous avez pu en juger dans le peu de temps qui vous fut accordé pour connaître Mme Pajol. Oui, les . années développaient en elle ces qualités de cœur et ce charme d'esprit dont elle avait apporté de si bonnes racines, et je l'ai d'autant plus pleurée, pour elle et pour les siens, que jamais elle ne m'avait donné plus de marques d'affection qu'au moment où elle nous fut enlevée d'une manière si foudroyante.

Mais, pour nous reporter aux jours de nos premiers rapports, je dois dire que nous n'étions en harmonie parfaite que dans nos regrets sur la séparation prochaine d'avec nos maris et sur les craintes terribles qui la suivraient. Elle nous contait, avec une énergie douloureuse, ses adieux à Dantzig, où elle venait de laisser le général Pajol, et nous disait que, à six lieues de là, l'essieu de

sa voiture ayant cassé, elle s'était trouvée heureuse de pouvoir s'exagérer l'embarras de cette situation au milieu d'un pays plein de désordre, afin d'y trouver l'obligation de faire appeler son mari à son aide et de l'embrasser ainsi encore une fois, en dépit des adieux qui avaient semblé définitifs. Ah ! c'est qu'en effet, à cette époque, ils étaient bien cruels les adieux des militaires à leurs familles !

Enfin le jour fatal sonna aussi pour Mme de Lorencez et pour moi. L'ordre du départ venait d'arriver, et, tandis que le maréchal allait se porter sur Marienwerder, il donna des ordres et prit des dispositions pour diriger 6es deux filles et moi sur Bar-le-Duc.

Le jour du départ fut saisissant et bien triste pour tous. Mais si dans le cœur du maréchal les sentiments privés étaient douloureusement ressentis, il devait trouver une large compensation dans la certitude d'avoir rempli de son mieux sa difficile mission. Oui, il pouvait se dire que, s'il avait accompli son devoir en faisant sentir aux Prussiens les serres vigoureuses de nos aigles, il leur en avait, autant que possible, adouci la griffe.

Je l'ai dit plus haut, il avait ajouté, dans cette dernière période, à l'estime que lui portait déjà antérieurement le souverain de ce pays, estime partagée par les principaux personnages du royaume, princes, ministres, diplomates, militaires, etc.

Il put donc partir en paix avec sa conscience, mais le sentiment que j'avais de tant de mérite et de gloire ne me consolait pas de cette séparation.

Le 2 mai 181 2, cinq voitures de poste encombraient la cour du palais Saken. Le maréchal et le général de Lorencez firent partir les trois premières, qui nous

étaient destinées, et montèrent ensuite avec leurs officiers dans les deux autres, qui se mirent en mouvement dans un sens inverse, marchant vers la guerre pendant que nous allions vers la France.

Mes deux belles-filles emportaient des espérances de maternité qui me manquaient, et ma blessure du moment était si vive quelle m'empêchait de penser aux adoucissements qui m'attendaient dans ma famille. Mme Pajol, seule dans sa voiture, nous devança pour commander, nous dit-elle, notre coucher. Je la suivais dans la mienne, accompagnée de Mme de Lorencez qui s'y était établie d 'entraînement. Dans notre troisième voiture se trouvait M. Boudait, secrétaire du général, et nos femmes. Je ne voyais plus rien ; je sentais seulement que le mouvement rapide des chevaux, qui nous emportaient, agrandissait l'espace de la séparation; et cette course en sens opposé était une douleur qui arriva presque jusqu'au désespoir.

Quelle journée, mon Dieu, que celle dont je vous parle !

Nous arrivâmes, brisés corps et âmes, à notre premier coucher (Truïnbrisen) , mauvaise petite ville entre Berlin et Wittemberg.

Ce fut, je crois, à notre troisième gîte qu'il nous arriva un événement hors ligne. Mme Pajol, qui avait déjà parcouru cette route, nous en traçait l'itinéraire avec une grande intelligence et cherchait toujours à nous devancer, pour nous faire préparer le nécessaire. Mais cette fois, nos trois voitures arrivèrent à peu près simultanément au lieu indiqué. C'était une maison de poste isolée, située au bas d'une montagne. Il faisait encore grand jour et nous aperçûmes des voitures armoriées qui avaient devancé les nôtres, et un grand mouvement de chevaux

et de gens à livrée s 'agitant dans la cour. Nous cherchâmes à gagner nos chambres à travers ce tumulte, mais bientôt nous fûmes à nos croisées pour voir partir le prince Eugène de Beauharnais, car c'était bien lui qui rejoignait la Grande Armée. Il nous aperçut, demanda notre nom et monta aussitôt. Dès que nous le vîmes prendre cette direction inopinée, la déroute se mit parmi nous. Sans trop savoir ce qu'elle faisait, Mme Pajol enleva le cachemire de sa sœur, qui le défendit en vain, tandis que je cherchais, sans la trouver, une issue pour m 'enfuir. Tout ceci fut l'affaire de deux secondes, et le prince entra avant que nous eussions repris contenance. Mme Pajol sut cependant répondre convenablement à cet aimable fils de Joséphine, qui avait toute l'aménité et les grâces de sa mère. Il venait, disait-il, « prendre nos commissions pour nos maris ». Mais je fus et restai stupide. J'en pleurai plus tard de honte et de regret. J'en racontai mes torts au maréchal, le soir même avant que de me coucher, et je m'endormis dans mon humilité. Je sus plus tard que le prince Eugène, en rejoignant le maréchal, avait été d'une bienveillance extrême dans son rapport sur cette anecdote.

Ce voyage entrepris tristement par des personnes si peu valides, pour le moment, nous semblait éternellement long, et, à défaut du bonheur que nous venions de quitter, nous aspirions du moins au repos.

Les objets extérieurs subissent tellement à nos yeux l'influence des impressions de notre âme, que je traversai sans plaisir un beau pays éclairé par le soleil de mai, tandis que, trois mois auparavant, j'avais été enchantée de ma route couverte de neige.

En approchant de Mayence, nous apprîmes que l'Empereur était en chemin pour l'armée, et que nous avions

i6o LE MARÉCHAL OUDIXOT.

la chance de manquer de chevaux. Dé ce moment, courant jours et nuits, nous parvînmes à gagner Metz avant lui, et bientôt nous voilà arrivés au terme de notre voyage, Bar-le-Duc.

Je visitai en pleurant tous les coins de ma maison, et notamment l'appartement du maréchal, où tous les effets à son usage parlaient de lui. Il n'était pas jusqu'à cette odeur de pipe, que je cherchais et croyais retrouver là, qui ne me portât à une illusion cruelle, dans laquelle je me complaisais. Il y a vraiment dans la vie des moments où l'on aime à aiguiser ses douleurs ! Et puis l'absence, lorsqu'elle doit être longue et qu'elle est menacée des chances redoutables de la guerre, n'offre-t-elle pas une image anticipée de la plus cruelle des séparations?

Enfin la première lettre du maréchal arriva. La vue seule de son écriture sur l'adresse m'avait causé un tel saisissement que je fus longtemps avant de comprendre le sens de ses tendres expressions. L'écriture a quelque chose de plus sacré que la parole. Il semble que rien ne peut détruire ni altérer ce qui nous est ainsi juré.

Mme de Lorencez avait aussi une lettre excellente de son mari, qui ne devait pas quitter le mien. Il n'en était pas de même pour Mme Pajol; le premier corps, dont faisait partie le général, semblait devoir porter les premiers coups.

Le maréchal était arrivé à Marienwerder ; il n'avait encore reçu aucun ordre de marcher et je respirai un moment.

Bientôt M. Gouy arriva; il venait m 'installer dans la position qu'il voulait me voir prendre à la tête de cette maison, où, sous le rapport de l'autorité à exercer, j'étais jusqu'alors restée nulle.

Forte de ce que mon mari m'avait dit là-dessus en me

quittant, stimulée (Tailleurs par le tableau que me déroulait M. Gouy, jeme misàétudier sérieusement la situation.

Enfin ! enfin ! ma mère revint accompagnée par M. et Mme de la Guéri vière, et je trouvai, dans la douceur de cette réunion et dans la vie occupée que je menais, le seul remède salutaire à mes inquiétudes croissantes.

Pendant la guerre, naturellement, tout plaisir était suspendu.

Mon oncle m'amena Enguerrand, ce fils charmant, qui arrivait transporté de joie par la promesse qu'à sa sortie de Saint-Cyr, où il allait se rendre, mon mari le prendrait comme aide de camp. Hélas ! !

Toute Tannée venait de passer la Vistule, et, à mesure qu'elle s'avançait sur le Niémen, les lettres arrivaient avec moins de régularité.

Ce fut vers ce temps qu'on m'annonça un matin que la maîtresse de pension à laquelle mon mari avait confié ma petite belle-fille Stéphanie, à Nancy, venait d'arriver à Bar, pour me présenter cette enfant, que je repris près de moi.

Son petit cœur se dilata, et, dès la fin de la première journée, nous commençâmes cette intimité que rien n'a interrompue et que tout a resserrée.

La guerre était enfin déclarée ouvertement, et notre armée marchait au delà du Niémen , sans rencontrer encore l'occasion de cette grande bataille à laquelle chacun s'attendait. De légers engagements partiels avaient seuls alimenté Tardent intérêt avec lequel on voyait arriver lettres et journaux. Hélas ! à cette époque, on ne recevait les courriers que quatre fois par semaine. Leurs réceptions étaient des moments de fièvre et les intervalles étaient des jours où Ton végétait péniblement en comptant les heures.

i62 LE MARÉCHAL OUDINOT.

J'attendais un buste de mon mari, qu'un artiste assez habile, de Berlin, avait moulé à la fin de notre séjour dans cette ville. Un matin, l'on m'annonça l'arrivée d'une énorme caisse venant d'Allemagne. J'entraîne ma mère et je presse avec vivacité l'ouverture. Toute palpitante, je vois enlever le couvercle, puis le premier, le second et enfin le dernier papier qui l'enveloppe.

Et quel ne fut pas mon saisissement en voyant, alors, une des épaules du plâtre chéri toute mutilée et prête à se détacher du corps ! Une pensée fatale s'empara de mon imagination; elle ne fut que trop réalisée, puisque, peu de jours après, le maréchal eut l'épaule fracassée par un biscaïen !

Après une halte sur la Vistule à Marienwerder, Oudinot franchit le Niémen avec le reste de l'armée en amont de Kowno (24 juin). Il fut destiné à former la gauche avec le 2# corps, reçut Tordre de franchir la Vilia et se dirigea vers le nord sur Vilkomir. Son premier combat à Deweltowo, le 28 au matin, put lui révéler dès Pabord ce que serait cette guerre trompeuse ; à peine futil possible d'atteindre Tarrière-garde de Wittgenstein, laquelle subit d'ailleurs un sérieux échec; l'ennemi, insaisissable, s'évanouissait déjà, se protégeant contre nous par des plaines sans fin, désolées et rebutantes.

L'Empereur suivait, avec la Grande Armée, la ligne de Moscou, cherchant, en avançant toujours, à provoquer un de ces engagements de géants qu'il avait su faire jusqu'ici tourner à son avantage, tandis que, sur la gauche, il avait détaché les corps d'Oudinot et de

Macdonald, dans la direction de Saint-Pétersbourg. L'armée qui faisait tête à mon mari était commandée par le général en chef russe, Wittgenstein. Il s'était enfin décidé à subir la lutte qui avait été jusqu'ici refusée à la Grande Armée, et déjà plusieurs combats avaient eu lieu. Après l'un des premiers, le maréchal me manda, sans autres détails : « Rassurez -vous, ma chère, les balles n'ont pas voulu de moi, parce que j'ai les os trop durs, etc. » Plaisanterie qui ne m'égaya pas, je vous jure. Mais ses lettres arrivaient de plus en plus irrégulièrement. Achetées par de longs jours d'angoisse, elles m'étaient parfois remises. en masse. Alors je perdais la tête , brisant tous les cachets à la fois , et je promenais sur les pages étalées à mes yeux des regards effarés qui ne distinguaient rien.

J'étais dans cette disposition, lorsqu'il m'arriva, un jour, une lettre sur papier à sucre. Elle était timbrée de Vitebsk. L'écriture m'en était inconnue; la voici :

a Vitebsk, le 3 juillet.

« Vous m'avez permis, Madame la duchesse, un billet par victoire; je vous demande bien pardon d'avoir tant tardé; mais en voici une et bien conditionnée, et vous croyez bien que c'est notre Bayard qui l'a gagnée. Hélas ! je n'y étais pas; mais j'ai du moins le bonheur de vous annoncer que, pour une égratignure à la main, il vient de prendre vingt pièces de canon, trois mille hommes, et le barbare en a tué quatre mille. Sur ce, Madame la duchesse, agréez l'hommage respectueux de votre vieux serviteur.

« Signe : L. NARBONNE. »

Je fus vivement touchée, comme vous pouvez le croire, de l'exécution de cette promesse, que j'avais prise pour

i64 LE MARÉCHAL OUDINOT.

une de ces obligeantes paroles de l'homme du monde. " Ces détails me furent bientôt confirmés par le maréchal

lui-même; il n'en supprima que la particularité de l'égra- •tignure, dont il ne m'a jamais parlé.

Ses lettres étaient pour moi d'une tendresse admirable ;

mais elles étaient écrites au galop sur tous les bouts de 'papier qu'il trouvait. Elles sentaient la poudre et le

bivouac.

Parfois, je recevais aussi des nouvelles de la Grande

Armée de Moscou, par Victor, mon beau -fils, officier

dans les chasseurs de la garde impériale; il ne quitta

guère le quartier général.

Oudinot se trouvait seul à la tête d'un important commandement, éloigné du quartier général .et, sauf des instructions qui devaient être de plus en plus espacées, livré à sa propre initiative. L'honneur de la direction supérieure lui venait dans le pays le plus âpre, le plus inconnu, le plus séparé du monde et ' dans des temps où Ton sentait planer comme un souffle aigre de malechance, avant-coureur de désastres vaguement pressentis. 'Bien d'autres, plus anciens que lui et bercés jusque-là par le succès, allaient être surpris de se 'réveiller soudain officiers malheureux dans ces dernières années si grandes et si douloureuses. ",. Il n'en fit pas moins bonne contenance, malgré une fatigue accablante ; la chaleur était de plomb sur ces terrains sans abri. Il disait lui-même n'en avoir jamais été aussi importuné, même en Italie, $ahs penser que, par une dérision amère de ce clinfiatj nous devions être ravagés, à trois mois de

distance, par les deux excès contraires de température. Ses officiers, qui le chérissaient et qui souffraient de le voir si incommodé, allaient la nuit, dans les bois voisins, cueillir des branches et les plantaient autour de sa tente, pour que ce berceau improvisé pût lui apporter quelque soulagement au réveil. ,

Napoléon, après avoir vainement essayé vers le sud d'envelopper le prince Bagration, remonta! tenter vers le nord une manœuvre semblable contre Barclay de Tolly, qu'il voulait contenir et cerner derrière la Dwina. Il vint lui-même établir son quartier général à Glouboukoé, entre Drissa et Polotsk. Oudinot, qui était déjà sur la Dwina, remonta ce fleuve par sa rive gauche et canonna fortement l'ennemi à Dwinabourg. Seulement Barclay s'étant dérobé lui aussi, suivant la prudente tactique des Russes, Napoléon déçu, mais fasciné par le mirage de Moscou, s'enfonça vers l'est, vers le pays des steppes dévorants. Il ordonna à Oudinot de reprendre son mouvement sur Saint- Pétersbourg en poussant toujours Wittgenstein.

Le duc de Reggio passa la Dwina à Polotsk, puis la Drissa au gué de Sivotschina. Il avait de la peine à s'éclairer et marchait à tâtons, lorsque, à Jakoubowo, la capture fortuite de deux officiers russes, qui tombèrent dans nos rangs, lui révéla la présence de l'ennemi. En effet, le 29 juillet, la division Legrand, qui formait l'avant-garde, était vivement attaquée. Le maréchal vola à son secours, maintint le combat sur tous les points, repoussa

i66 LE MARÉCHAL OUDINOT.

les Russes à la baïonnette et les aurait certainement écrasés, s'ils n'étaient parvenus à se réfugier dans un petit bois où ils purent se masquer et se couvrir de leur artillerie. L'avantage de leur position ne nous permit pas de continuer la lutte utilement. Oudinot, avec sa sûreté de coup d'oeil, comprit qu'il ne fallait pas s'obstiner pour le moment; mais il ne désespéra pas d'entraîner l'ennemi à une faute dangereuse. Feignant de vouloir rétrograder, il repassa en effet sur la rive gauche de la Drissa et s'y établit fortement par des dispositions cachées. Les Russes enhardis commirent l'imprudence de passer la rivière dans la nuit du 31 juillet au Ier août. Aussitôt averti, le duc de Reggio compléta ses mesures : l'artillerie couronna les hauteurs ; un régiment d'infanterie s'enfouit dans un taillis à gauche de la route, la cavalerie légère occupa la droite et les cuirassiers restèrent en réserve. Il donna l'ordre de laisser l'ennemi s'avancer à portée de canon; puis, le moment venu, il fit charger.

Voici un extrait du rapport qu'il adressa le soir même à Berthier sur cette affaire :

Béai a, le Ier août 181 2, à dix heures du soir,

Les Russes ont fait d'abord une résistance assez vive, mais inutile. Ils ont été culbutés en un clin d'œil et jetés dans la Drissa, laissant entre nos mains quatorze pièces de canon, treize caissons et plus de deux mille prisonniers. Pendant trois quarts de lieue qu'on les a menés battantjusqu'à la rivière, la terre est couverte de leurs

morts. J'ai vu peu de champs de bataille qui offrissent l'image d'un aussi grand carnage.

Malheureusement Oudinot n'était guère en état de profiter de son succès : le 29 corps avait beaucoup souffert depuis l'entrée en campagne ; la fatigue, les privations, les combats, la dysenterie, les désertions, Pavaient réduit de moitié en peu de temps, et il ne comptait guère plus de vingt mille hommes. Même renforcé, le 6 août, des treize mille Bavarois qu'amenait le général Gouvion-Saint-Cyr, il lui était difficile de prendre l'offensive, comme le souhaitait l'Empereur. Pourtant quelques jours de repos lui permirent de recommencer son mouvement vers le nord.

Le maréchal passa encore une fois la Drissa et s'avança sur la Swaina, qui le séparait des Russes ; il les tâta en vain et ne put les attirer au combat. Alors n'étant pas très sûr de sa position et craignant de laisser tourner sa droite qu'il ne pouvait garder, il se décida à rétrograder et à venir se placer tout près de Polotsk, entre laDwina et son affluent la Polota. Wittgenstein, qui épiait tous nos mouvements, reculant si nous avancions et avançant si nous reculions, crut le moment favorable pour attaquer; le 16 août il fut maintenu en respect. Le lendemain 17, le combat reprit à huit heures du matin; Oudinot résista avec énergie, tout en accentuant son mouvement de retraite sur la rive gauche de la Dwina. Nos troupes

i68 LE MARÉCHAL OUDINOT.

étaient épuisées par tant d'allées et venues et brûlées par la chaleur; vers deux heures, un bataillon de voltigeurs plia. Le maréchal, en s'élançant pour lui faire reprendre position, fut gravement atteint d'un biscaïen à l'épaule et obligé de remettre le commandement à Gouvion-Saint-Cyr. On le conduisit d'abord dans un couvent de Jésuites où les Pères lui donnèrent les premiers soins, et de là, comme il était incapable de se remettre prochainement à la tête de ses troupes, on le dirigea sur Wilna où il arriva le 20 août. Il devait y être rejoint bientôt par sa jeune femme, qui n'hésita pas à affronter le voyage :

Je m'occupais avec autant d'activité que possible de la surveillance des divers travaux dont j'ai parlé. Je voyais, par la correspondance du maréchal, le prix qu'il mettait à tous ces détails. J'allais sans cesse de Bar à Jeand'heurs; c'était du mouvement, mais non de la distraction. Une pensée fixe m'obsédait jour et nuit; elle pesait également pour la même cause sur mes deux bellesfilles, triplement engagées dans cette question, pour leurs maris comme pour leur père. Ma mère, ange de consolation pour toutes, s'était consacrée entièrement à Bar, pendant la durée de la guerre. Ma sœur, mon beau-frère, encore habitant cette ville, étaient de plus une ressource de tous les instants. Et cependant, je puis le dire en toute vérité, je ne vivais pas, mais je végétais.

Ainsi s'étaient tristement passés, mai, juin, juillet et une partie d'août.

La comtesse Pajol venait de partir, accompagnée de

Mme Poriquet, qui, avec un dévouement tout maternel, allait à Paris l'assister pour le moment de ses couches. Afin de lui éviter autant de fatigues que possible, je lui avais offert la solide et douce voiture de voyage que mon mari m'avait donnée et dans laquelle j'étais revenue de Berlin. J'avais gardé en échange celle qui lui appartenait ; elle était plus dure et à moitié usée par son long service.

Vous verrez pourquoi je parle de cette toute petite circonstance.

Il était convenu depuis longtemps avec mon mari que j'irais avant la fin de l'été faire, sans lui, hélas! nos visites de noces à Lentilles et à Hancourt. Je me remis à visiter avec un attendrissement religieux toute cette maison, pieux berceau de mon père, où rien n'avait été changé depuis sa naissance. J'en connaissais les plus minutieux détails ; mais ils m'étaient apparus jusqu'ici à travers l'insouciance de l'enfance. Je vis tout sous un autre aspect. Bien des magnificences avaient déjà paru sous mes yeux, depuis le jour où j'avais quitté Lentilles. Aujourd'hui cette simplicité, dont s'étaient contentés mes grands -parents, prit un caractère nouveau et sacré qui m'aurait fait volontiers me prosterner à chaque pas, et j'éprouvai un attendrissement indéfinissable, quand mes tantes, assises avec moi dans la grande chambre dallée, meublée avec des rideaux de serge verte, et tout le reste à l'avenant , me firent détailler la richesse élégante de mon mobilier de Bar; elles recueillaient avec une ardente et tendre curiosité toutes les douceurs qui entouraient ma nouvelle vie; sans arrière-pensée sur leur passé, leur présent, leur avenir, elles jouissaient pour moi seule de ce brillant tableau.

Mes tantes que j'avais toujours aimées me parurent

dans ce moment dignes d'un véritable culte... Hélas! mon Dieu, c'était pour la dernière fois que je les voyais.

Je devais m'arrêter un moment à Vitry, pour revoir mes amis, et l'on comptait sur ces diversions pour m'aider à passer quelques jours de cette terrible période.

C'est qu'elles étaient de plus en plus fondées, mes alarmes, 'et que l'on commençait à se préoccuper généralement de la marche de l'Empereur, qui s'enfonçait démesurément dans ces régions lointaines. On se demandait quand et comment nous en sortirions, et ce premier doute sur l'infaillibilité de notre étoile étonnait péniblement chacun.

Mais, en attendant le courrier, nous devions faire une revue générale de tous les points, objets de nos promenades favorites. J'étais prête depuis longtemps, attendant au salon que chacun s'y réunît pour partir, lorsque j'y vis entrer ma mère : « Que tu es belle! » lui dis-je en regardant une jolie toilette qu'elle avait adoptée dès le matin. C'était un peignoir de percale, soigneusement garni d'une dentelle. Jamais rien n'a pu effacer de mon souvenir ni ce costume, ni la figure profondément altérée de celle qui le portait. J'entends aussi et j'entendrai toujours vibrer ces mots : o J'étais peut-être belle ce matin, me dit-elle, mais... » Il ne m'en fallut pas davantage pour deviner l'annonce d'un malheur tel que je le mis au pire sur-le-champ. Et lorsque, après m'avoir porté un premier coup, on essaya d'y ajouter quelques détails, je poussai de tels cris, qu'il se passa quelques instants avant que ma famille, groupée autour de moi, pût se faire comprendre. Mais enfin mon oncle, dominant toutes les voix, s'écria à mon oreille : « Mais il n'est que blessé! » Je l'entendis soudain, et j'ouvris les yeux, que j'avais tenus fermés jusqu'alors, comme

si j'avais pu ainsi me dérober la connaissance de mon malheur.

Mon oncle me présenta le Moniteur > et je pus enfin lire, à travers mes sanglots, cet article que je n'ai plus sous les yeux, mais dont voici à peu près le sens :

« Le 17 août, au moment où le duc de Reggio était prêt à recueillir le fruit d'une victoire, il a été atteint à l'épaule par un biscaîen. La blessure, quoique grave, laisse des espérances ; l'on a transporté le maréchal sur les derrières de l'armée, et on le dirige sur Wilna. »

« Je pars pour Wilna, m'écriai-je; ma mère, mon oncle, ne me retenez pas. — Tu partiras, me répondirentils. — Oui, ajouta ma tante Clotilde, et mon mari t'accompagnera... »

Les grandes douleurs sont égoïstes : j'acceptai de suite ce grand sacrifice, sans en calculer l'étendue vis-à-vis de mon oncle et de ma tante. « Allons, allons ! dis-je. Mon Dieu, le retrouverai-je? » Et pendant la crise que provoqua en moi ce doute affreux, les uns me soignèrent, et les autres s'occupèrent activement du départ. Une heure après nous étions en route pour Vitry, et, malgré la nuit et les chemins de traverse détrempés par un orage, malgré la Marne grossie et qu'il fallait passer au gué, nous marchâmes bien et, vers le milieu de la nuit, nous arrivâmes à Vitry, où l'on nous attendait.

« Avez-vous rencontré le deuxième courrier que nous vous avons envoyé hier au soir? » nous dit Rosalie accourue près de notre voiture. Nous apprîmes alors avec désolation que nos peines et notre empressement allaient tourner contre nous.

Une fièvre d'impatience ardente s'empara de moi, lorsque j'appris que ce messager était porteur d'une lettre de l'armée. Il m'était expédié de Bar par Mme de

Lorencez, qui n'avait pas perdu un instant pour m'envoyer son cocher même.

Rangé autour du lit où on m'avait déposée, le cercle ami comptait avec moi les minutes et épiait les premières.lueurs du jour, qui, dans notre pensée, devait nous ramener le porteur des dépêches. En effet, un mouvement se fit entendre, et bientôt Ton remit dans mes mains convulsives un papier sur lequel je reconnus, sans pouvoir les lire, quelques lignes du maréchal. « Il n'est pas mort, il n'a pas les bras emportés ! » m'écriai-je. Ce fut tout ce que mes facultés purent saisir d'abord.

L'on se passa ce précieux écrit, et, quand j'eus repris assez d'intelligence, je lus ce qui suit : « Mon Eugénie, si tu apprends ma blessure par d'autres voies, ne t'en alarme pas; car elle ne sera, je l'espère, point dangereuse; cependant, elle me force à me retirer sur les derrières et à quitter mon armée. Je ne serai pas en position de t'écrire, à cause des non-communications. (20 août.) »

Quoique affaiblie, l'écriture n'avait pas perdu entièrement son caractère, et je repris la vie.

A cette lettre, le général de Lorencez en avait ajouté une, bien précieuse; j'y trouvai ces mots : « M. le maréchal m'a chargé de vous recommander de ne point entreprendre un si long voyage pour le rejoindre ; mais, croyez-moi, suivez les impulsions de votre cœur. »

Si je n'avais pas été décidée à partir, la lettre du général eût emporté cette question. Je ne songeai plus qu'à gagner Bar; j'y étais dans la matinée, accompagnée de ma mère et de mon oncle ; mais là m'attendait une cruelle entrave. Ma voiture de voyage était à Paris, et il fut constaté que celle que m'avait laissée Mme Pajol, en échange provisoire, ne supporterait pas un voyage précipité de six à sept cents lieues. On eût risqué de

rester vingt fois en chemin. Il n'y avait pas à balancer, et je fis partir en toute hâte un intelligent domestique, avec injonction de me ramener ma berline, dont j'envisageais de loin l'utilité pour mon bien-aimé blessé.

Les postes aux chevaux, dont on faisait alors un si continuel usage, étaient dans ce temps parfaitement organisées, surtout lorsqu'on payait bien les guides. Et cependant trois jours se passèrent entre l'aller et le retour. Trois jours de plomb pendant lesquels on s'occupa cependant autour de moi des divers préparatifs du voyage, sans qu'il me fût possible d'y ajouter un soin. Je me souviens seulement d'avoir fait placer vingt bouteilles de vin de Bordeaux dans la cave de ma voiture, devant laquelle je me serais bien volontiers prosternée, quand je la vis arriver le 12 septembre au matin.

La journée se passa à la charger, et le départ fut fixé pour six heures du soir.

Mon excellent beau-frère avait voulu disputer un instant à mon oncle les fatigues, les peines et la responsabilité de l'entreprise. Il semblait que plus ils avaient l'un et l'autre de sacrifices à faire, plus ils tenaient à la préférence. Tels ils étaient pour moil

Mais, cette fois, je me prononçai. M. de la Guérivière avait une comptabilité ; il ne pouvait s'absenter sans une autorisation ministérielle, tandis que mon oncle ne dépendait que des affections du foyer domestique; aussi, tout en lui répondant de ses quatre enfants, sa femme me dit : « Sois tranquille, je me charge de tout; ne sais-tu pas que tu es ma fille aînée ? »

Tandis que de la part des miens je recevais tant de marques de dévouement, ma nouvelle famille ne restait point en arrière. Mme de Lorencez, à travers ses inquiétudes sur son père et celles qui lui restaient sur son

mari, qui n'avait pas quitté le 2* corps (toujours aux prises avec Wittgenstein), n'avait cessé de montrer autant de dévouement que de présence d'esprit durant toute cette cruelle période. Mon beau-père, les intimes du maréchal, et, à bien dire, toute la ville remplissait la maison à toute heure. Aucune autre nouvelle de l'armée ne vint à notre aide. Ce silence me glaçait.

Les deux familles s'étaient réunies pour nous mettre en voiture.

Les coups de fouet des postillons donnèrent enfin le signal. Chacun se leva en tumulte et me suivit.

Bientôt les chevaux nous enlevèrent si vite, que ce ne fut guère qu'au village de Naïves que je repris mes esprits. Là, sur la porte de sa vieille mère, m'attendait le sénateur Jacqueminot, qui me remit en pleurant aussi, lui, ses commissions pour son fils ; c'est qu'alors personne n'était sûr qu'un message arriverait à destination, quand il était adressé aux combattants de l'époque...

Le temps était superbe; nous marchions vite et je m'en trouvai bien; car un mouvement forcé est peutêtre le plus puissant soulagement aux grandes souffrances de l'âme. Chaque tour de roue, d'ailleurs, ne me rapprochait-il pas du seul point de l'univers sur lequel se résumaient mes pensées?

Mon cher compagnon de voyage, si ému pour son propre compte, commença aussi à se calmer, quand la nuit fut venue. N'étant plus distraits par les objets extérieurs, nous en arrivâmes à envisager sous toutes ses faces la situation actuelle. « N'est-il pas raisonnable de penser, me disait-il, que cette absence de nouvelles dont tu prends alarme vient à l'appui de nos espérances? un grand malheur pourrait-il frapper ton mari, sans que le retentissement en arrivât bien vite, à tra-

vers l'espace, tandis qu'il est très naturel que nous restions dans l'ignorance des lents progrès de son rétablissement? » Parfois, je saisissais avec l'ardeur de mes vingt ans cette bienheureuse espérance, trésor de la jeunesse. Parfois, avec la même vivacité, je retombais dans mes désolations, en me demandant comment je pourrais supporter de telles alternatives, durant une entreprise dont je ne pouvais préciser le terme.

Nous étions à cinq heures du matin à Metz, frappant à la porte de M. Gouy. Sa femme et lui furent bientôt levés; en m'abordant, cet ami me dit : « Je vous attendais, et bien certain, sans que vous me l'ayez annoncé, que vous partiriez pour Wilna. J'ai préparé là, pour les mettre à votre disposition, six mille francs en or; les voulez- vous? Les voici. »

J'avais réuni les fonds nécessaires, et il ne me resta qu'à remercier l'excellent homme.

Le 14 au matin, nous étions à Mayence, prenant gîte, pour un instant, à l'hôtel des Trois Couronnes, si connu de toute l'armée.

J'écrivis de suite au maréchal Kellermann, en le priant de me communiquer ce qu'il pouvait savoir de mon mari. Presque aussitôt l'on m'annonça un de ses aides de camp, vieux comme son patron et lui ressemblant un peu. A peine m'eut-il annoncé son chef que celui-ci parut revêtu de son uniforme et parfaitement coiffé en ailes de pigeon. Sa tenue antique et sa politesse semblaient marcher du même pied et de la même époque. Il chercha de son mieux à me rassurer; mais au total, il n'avait rien de nouveau à m 'apprendre, et, dans sa peine de me voir si affligée, il me combla de soins, de bonnes paroles et m'invita notamment à venir passer quelques jours avec lui à sa belle propriété de Johannisberg, sur

les bords du Rhin, où se récolte le fameux vin qui porte ce nom.

Fous fous y reposerez, me disait le bon vieillard. Quel repos eussè-je pris là, en effet? J'espère n'avoir pas laissé deviner tout ce que je trouvais d'intempestif à cette proposition. Le repos pour moi, c'était d'avancer.

Après avoir pris congé le plus promptement possible du commandant général de cette contrée alors française, nous voilà de nouveau en route. Mais notre fatigue fut telle vers le soir, que nous prîmes quelques heures de sommeil à Hanau. Ce fut notre seul repos entre Bar et Berlin.

A peine arrivée, vous pensez bien que j'envoyai de touâ côtés aux nouvelles. Et quelle ne fut pas ma surprise, en voyant aussitôt accourir vers moi le comte de Saint-Marsan, notre ambassadeur, tenant à la main une lettre de mon mari à mon adresse !

Avant de m 'informer comment elle se trouvait là, de combien de bénédictions je comblai l'excellent homme ! Par quelques lignes, d'une écriture plus affermie, le blessé m'annonçait qu'il soutenait bien son voyage et revenait doucement sur Wilna.

Pour expliquer ceci, je dois vous dire que, de Bar, je m'étais empressée d'écrire au duc de Feltre, alors ministre de la guerre, pour le prévenir de mon départ et lui demander à toutes chances une espèce de feuille de route qui pût, en cas de difficultés, faciliter mon voyage.

Le ministre de la guerre avait fait connaître mon départ, sur la ligne que j'avais à parcourir, par l'entremise de l'auditeur au conseil d'Etat qui portait régulièrement les nouvelles officielles de Paris à l'Empereur. Je crois qu'il partait ordinairement un de ces messieurs par semaine. Ils se croisaient souvent en route, et,

comme toujours, ils s'arrêtaient à la légation française à Berlin. M. de Saint-Marsan eut l'excellente idée, en visitant le portefeuille de l'auditeur revenant, d'en retirer, pour me la remettre, la lettre dont je viens de parler. « J'ai fait connaître votre départ, me dit le comte, et comme, malgré votre diligence, mes jeunes gens vont encore plus vite que vous, votre arrivée sera annoncée d'avance au duc de Bassano, par conséquent, immédiatement aussi au maréchal. »

Ces nouvelles étaient, on le voit, aussi bonnes que possible, et me décidèrent à céder aux instances de mon oncle et à passer un jour entier à Berlin. On en profita pour consolider ma voiture, déjà fort éprouvée par ces trois cents lieues de route, et aussi pour la garnir d'approvisionnements, que la prévoyance des amis que je trouvai là me fit accepter avec reconnaissance; et pourtant, j'étais loin alors de me douter de la pénurie qui bientôt nous menacerait.

Le second personnage marquant qui s'empressa de venir me trouver à mon hôtel fut le maréchal Augereau. C'était la première fois que je voyais le mari de ma belle compatriote. Il était grand, fort, parlait haut et me représentait un peu le tambour-major sous lequel, dans mon enfance, je croyais toujours voir le chef d'un régiment. Je lui parlai avec plaisir de sa délicieuse femme, dont il possédait une charmante miniature. Il pensait alors pouvoir la faire venir près de lui et me dit en termes assez burlesques, qui lui étaient propres du reste : « Je l'ai engagée à préparer pour ce voyage ses culottes de peau. » Mais, au total, le duc de Castiglione se montra pour moi non seulement plein d'obligeance, mais aussi de sollicitude; et, prenant mon oncle à part, il lui recommanda, de la manière la plus expresse , de ne

point me laisser voyager la nuit au delà de Custrin, ma première couchée. « Ne cédez à aucunes sollicitations, car le terrain qui reste à parcourir à la maréchale est la partie la plus difficile de sa longue et pénible route. Au delà de l'Oder, elle peut être semée de maraudeurs, fricoteurs et voleurs qui suivent ordinairement la marche des armées. » Mon oncle tintl'avis pour bon et s'en servit.

Le troisième jour, je dis adieu non seulement à notre ambassadeur et au maréchal, mais à bien d'autres officiers supérieurs ou administrateurs dans l'armée, qui tous, pleins de dévouement pour mon mari, en faisaient réagir l'effet sur moi.

Passé Berlin, l'on trouve des sables épais dans lesquels on marche difficilement; rien ne me parut plus triste que la contrée qui sépare la capitale de la Prusse de la ville de Custrin, place forte située sur l'Oder. Le général Fournier d'Albe y commandait pour nous, et, prévenu par mon courrier de notre arrivée, il envoya un message pour que je me dirigeasse vers son hôtel, où m'attendait l'accueil le plus aimable. « Dans ce triste exil, me dit-il, lorsqu'il m'eut bien installée dans] son meilleur appartement, ma seule consolation, c'est d'être au moins de quelque ressource à ceux qui rejoignent l'armée; ils n'en trouveraient nulle autre ici, et j'en fais mon profit. »

Le général me fit remarquer, sur la place d'Armes, où il logeait, une croisée tristement historique, à laquelle le père du grand Frédéric fit placer et retenir ce prince, très jeune alors, pendant le supplice de son ami Katt.

Je trouvai à Custrin un domestique et deux chevaux, que mon mari avait laissés là comme renfort en cas de besoin. L'un des deux hommes qui m'avaient accompagnée était presque hors de service.

Je fis au général Fournier d'Albe les remerciements

les mieux sentis : il y eut promesse de se revoir ; mais l'homme propose et Dieu dispose ; nous ne nous sommes plus rencontrés.

De Custrin on nous dirigea sur Marienwerder. Les sables s'épaississaient. Les relais étaient irréguliers, à longue distance l'un de l'autre ; Ton augmentait le nombre des chevaux à chacun ; mais les pauvres attelages exténués n'en allaient pas plus vite, et la nuit commençait à tomber lorsque nous descendîmes par une sombre forêt vers les bords de la Vistule. Comme la pente était rapide, nous avions mis pied à terre, et ce ne fut que le soir, au gîte, que mon oncle médit avoir vu distinctement un gros loup, à quelques pas de nous, dans cette forêt qui semblait si sauvage qu'elle aurait dû être, sans partage, le domaine de ces redoutables habitants.

Nous traversâmes le fleuve sur un pont de bateaux. Si j'avais voyagé pour mon plaisir, alors, j'aurais vivement regretté de ne rien voir de ces contrées, déjà parcourues par nos armées dans une guerre précédente. Mais, vous le savez, le présent absorbait tout chez moi. Je remarquai en arrivant à l'auberge, où m'avait précédée mon courrier, que tout était fort éclairé et que chacun s'y agitait en tous sens; et bientôt j'appris que ce mouvement était en notre honneur, ou , pour mieux^dire, en souvenir du maréchal, qui, à la tête de son armée, venait d'y laisser récemment une si bonne renommée d'équité au milieu de sa puissance, que l'on ne croyait pouvoir en faire assez pour son nom. Du reste, l'on nous fit payer un peu cher le repas splendide et la salle de cinquante couverts dans laquelle nous soupâmes tête-à-tête, mon oncle et moi, au milieu d'une multitude de bougies. Ce fut là, du reste, notre adieu au luxe et à la civilisation. Le lendemain, je m'arrêtai dans la petite ville de

Là encore, nous trouvâmes un gîte et un repas passables. Je commençais à m 'endormit sur un petit lit bien dur, mais assez propre, lorsque j'entendis prononcer mon nom distinctement dans le corridor où je logeais. Ma femme de chambre, qui couchait toujours près de moi, fut de suite aux enquêtes et revint me demander de recevoir immédiatement un officier de l'état-major de mon mari, qui avait obtenu sa rentrée en France pour soigner une blessure; elle ne me sembla pas grave, car il avait la liberté de tous ses mouvements. Avec une parole rapide, il me donna de nouveaux détails sur la blessure de mon mari et m'assura qu'il marchait sans entraves vers la guérison. Quel baume sur mon cœur, et quel redoublement de forces ne trouvai-je pas dans cette rencontre ! Voir et entendre quelqu'un qui vient de voir et d'entendre celui qu'on a presque pleuré comme mort, c'est une sensation que je n'essayerai pas de dépeindre.

Lorsque les voyageurs arrivèrent à la couchée résolue pour le lendemain, les habitations, avec leurs Juifs d'aspect repoussant, parurent si malpropres et si nauséabondes à la duchesse, qu'elle demanda à son oncle de gagner le relais suivant : il céda à ses instances :

Deux postillons, de mauvaise mine, emmenèrent aussitôt notre voiture par saccades et d'un tel train que nous ne pouvions comprendre la cause de cette folle allure. Déjà bien loin de toute habitation, ils nous précipitèrent bientôt dans une épaisse forêt de sapins, où nulle route ne semblait tracée ; il nous y faisaient tournoyer rapidement à travers les arbres dont l'épais feuillage, joint à l'heure déjà un peu avancée de la soirée, formaient près-

que la nuit. Vainement mon oncle, qui parlait allemand, avait déjà crié aux postillons de ralentir leur marché frénétique; il n'avait rien obtenu que des coups de sifflet qu'il nous était permis d'interpréter d'une manière sinistre dans le lieu désert où m'avait amenée si tard mon imprudence; car c'était à mes seules instances que mon oncle avait cédé, en ne descendant point dans le gîte convenu.

Je l'avoue, cette fois, j'eus peur. Une peur vague et fiévreuse, sans qu'elle fût appuyée néanmoins sur des données que mon oncle m'avait laissé ignorer. Mais lui, le digne et excellent homme, qui répondait de ma sûreté dont il s'était fait le garant, repassant dans sa mémoire tous les avertissements qui lui avaient été donnés à Berlin, pouvait croire à un résultat sinistre, à la suite de notre course infernale.

Nous gardions un morne silence. La voiture courait toujours et les sifflets redoublaient. Tout à coup le jour sembla nous être légèrement rendu. Nous venions de quitter la forêt ; mais c'était pour longer un étroit chemin qui bordait l'immensité d'un étang, dont on ne pouvait calculer l'étendue. La chaussée se rétrécissant à mesure que nous avancions, l'une de nos roues se trouva bientôt dans l'eau. A cette vue, mon oncle, exaspéré, mit la tête hors la portière et invectiva plus énergiquement encore ces deux possédés. Ils n'en tinrent compte, et ne s'arrêtèrent finalement que devant la bourgade qui leur avait été indiquée pour notre coucher. Il n'en fut que cela heureusement; nos postillons avaient bu du schnick (forte eau-de-vie du pays) , et c'est la seule explication de cette aventure.

Nos dispositions soupçonneuses s 'étant apparemment épuisées sur nos postillons, nous entrâmes tranquillement

dans la maison de poste, je crois, probablement la seule qui pût nous recevoir. Et quel gîte, pourtant! Nous commandâmes un souper quelconque, et, en l'attendant, je voulus entamer un entretien avec mon oncle, qui était évidemment mécontent de moi, pour avoir voulu changer l'ordre de notre marche, et de lui, pour m 'avoir cédé. Mais»quand j'ouvrais la bouche, il se mettait à siffler. C'était chez lui le signe extrême de la colère. Elle n'allait jamais au delà de cette manifestation. Je pris patience, et bientôt le souper aida au rapprochement. On nous servit un coq rôti qui se présentait sur son plat si révolté d'avoir été tué au moment où il s'y attendait le moins, il avait la tête et la crête si hautes, que nous partîmes d'un éclat de rire spontané. Il se défendit de nos dents, si bien que nous n'en pûmes presque rien tirer, et que sur ce mince repas nous fûmes nous coucher. La fatigue m'avait tellement engourdie que je ne sentis rien des épreuves de ma nuit.

J'abrégerai les détails de notre pénible route à travers ces sables éternels, partagés par quelques bois de sapins et de nombreux étangs, et je vous amènerai en vue de la Baltique, en vous faisant suivre avec moi pendant six lieues un de ses bras nommé Freschaff. De misérables cabanes de pêcheurs sont les seules habitations de ces tristes rives. Aussi font-elles ressortir brillamment la ville de Kœnigsberg, quand elle se présente belle et fière avec son port et ses nombreux clochers.

En tout autre temps, la mer, que je voyais pour la première fois, eût fixé mes regards et mon plus vif intérêt. Mais je voyais tout à travers une seule idée, et ma première pensée fut donc de réclamer du général, commandant pour nous le pays, des nouvelles qui pouvaient m'intéresser.

C'était le général Loison qui commandait à Kœnigsberg; je le savais et j'étais convaincue que ce compatriote de mon mari ne me ferait pas défaut. En effet, il était à mon hôtel une demi-heure {après mon message. Il commença par me rassurer sur l'ensemble de la santé du maréchal, sans cependant entrer dans tous les détails dont j'aurais eu besoin. 0 Mais où comptez-vous donc retrouver le maréchal? me dit-il bientôt. — Mais à Wilna, lui répondis-je, toute saisie... — Il n'y est plus, madame. » Ah ! mon Dieu ! et mille idées sinistres et confuses me traversèrent la tête avant que j'eusse pris le temps de questionner de nouveau. Je me sentais folle, mais mon oncle, plus calme, éclaircissait les faits. C'était un bruit vague arrivé sans preuves au général Loison, qui ne pouvait pas même dire sur quel point le maréchal serait dirigé. « Il revient peut-être, m'écriai-je; et qui me dit que je ne le trouverai pas en route ? — Pas d'illusions, madame, reprit le général; si votre mari a fait un mouvement, ce ne sera pas de ce côté-ci. — Eh bien ! je le poursuivrai à travers tout, dis-je dans mon désespoir; non, je n'aurai pas fait cinq à six cents lieues et subi tant de jours d'incertitude et de tortures pour revenir sur mes pas, et, ne fût-ce que pendant une heure, je veux revoir le maréchal. »

Je m'étais senti du courage, tant que j'avais marché vers un point fixé, dont chaque pas me rapprochait. Mais en voyant reculer dans l'espace ce terme dont je m& croyais proche, ces forces factices m'abandonnèrent et je déraisonnai. Ce ne fut pas le général Loison qui mit fin à mes angoisses, parce qu'il semblait ne pas les comprendre dans tout ce qu'elles avaient de poignant, et parce qu'il me confirma un bruit qui déjà avait agité mes esprits. C'est que l'Empereur avait défendu absolument

i84 LE MARÉCHAL OUDINOT.

à toutes les femmes d'officiers, de quelque grade qu'ils fussent, d'aller au delà de la Vistule; et je m'approchais du Niémen !

Pour preuve du fait qu'il annonçait, le général me dit être chargé par le gouverneur de Wilna de chercher à Kœnigsberg un logement pour sa femme, qu'il était obligé de renvoyer de Wilna où elle était venue s'établir en confiance, a Croyez-moi, disait-il, installez- vous ici, et attendez-y les événements. Je me mets à votre pleine et entière disposition, etc. »

Ce que j'avais appris de plus clair sur le chemin qui me restait à parcourir, c'étaient le mauvais état dans lequel l'avait mis le passage de notre immense armée et la complète désorganisation des moyens de transport.

a A la grâce de Dieu ! » dis-je à mon oncle en montant avec lui dans notre voiture, à la levée du jour et par une pluie battante. Cette misère, qui vint encore assombrir nos dispositions, se prolongea pendant trois jours consécutifs, et augmenta beaucoup les difficultés du voyage. Nous ne marchions plus dans les sables épais que nous avions trouvés de Berlin à Kœnigsberg, mais bientôt sur de gras terrains dans lesquels nous enfoncions jusqu'aux jarrets des malheureux petits chevaux du pays. C'était par réquisitions, à grand 'peine et avec beaucoup de temps perdu, que nous en réunissions la quantité nécessaire à la marche de notre lourde voiture. Et c'était grâce à une feuille de route très explicite du général Loison que nous obtenions ces moyens de transport.

La partie de la Prusse que nous venions de traverser est, dit-on, fertile et prospère; mais je n'étais pas venue là pour étudier le pays, qui, d'ailleurs, ne se montrait pas dans un tel moment sous son aspect ordinaire. Les chemins défoncés, les retards forcés qu'exigeait la recherche

des chevaux épars qu'on nous amenait de droite et de gauche, avaient dérangé tous les calculs de nos couchers; et je ne sais au juste combien de temps s'est écoulé dans cette deuxième partie du trajet, constamment noyée par la pluie la plus abondante que j'aie vue, je crois, dans ma vie. Elle sembla redoubler, lorsque, à la nuit fermée, nous arrivâmes à Insterbourg.

Le premier gîte devant lequel on nous arrêta était entièrement occupé, nous dit-on, par un détachement qui regagnait l'armée. Il en fut de même au second, et ainsi de suite; et je sus depuis qu'il n'y avait rien moins que dix mille hommes stationnés pour cette nuit dans cette petite ville.

Mes pauvres domestiques, qui avaient reçu tous les torrents tombés du ciel dans cette journée, excitaient surtout ma pitié, et, je dois l'avouer, nous étions tous anéantis, âme et corps. Il était donc bien cruel de passer cette nuit sans abri. Enfin, nous prîmes un grand parti, et Caries, un jeune domestique prussien, qui naturellement s'expliquait très bien en allemand, muni par mon oncle de notre feuille de route Loison, fut par notre ordre frapper à la porte du commandant de la place.

Mon oncle coucha à ma porte en dehors, faute de lit; mais au moins il était à couvert du déluge plus acharné que jamais. Nous partîmes avant le jour. C'était pitié de voir les difficultés de notre marche, à travers ces chemins entièrement détrempés. Cependant nous arrivâmes sans accident à Gumbinnen, où nous pûmes trouver place. Dès le lendemain, nous remarquâmes que la ligne que nous parcourions dénotait, de plus en plus, les désastres qu'entraîne la guerre. Non seulement les chevaux devenaient très rares, mais leurs propriétaires se montraient très méfiants (j'ai déjà dit que nous n'avions plus affaire

à l'administration des postes, complètement désorganisée). Chaque villageois voulait suivre son animal, afin d'être sûr qu'il lui reviendrait; et un jour, pour huit chevaux, je me vis quatre postillons de file. Et quels chevaux ! Et quels postillons ! Les premiers étaient attelés par de mauvaises cordes ou des ficelles; et les seconds, habillés de peaux de mouton, ressemblaient à des sauvages. Je ne sais comment il ne nous est pas arrivé mille accidents pour un.

Les vivres devenaient plus rares à mesure que nous avancions et nous fûmes fort heureux de retrouver un matin, au fond d'une poche de la voiture, un bout de saucisson, qui nous venait encore de nos amis de Berlin.

Nous étions réellement affamés en arrivant à Marienpol. L'air de détresse de ce lieu ne nous promettait rien de bon. Nous fûmes donc agréablement surpris en voyant apparaître, sur la porte d'une auberge délabrée, non une Juive, cette fois, mais une Française avenante qui nous offrit deux poulets, sur lesquels nous nous jetâmes, sans prendre le temps de les faire cuire, nous les réservant pour notre souper à Kowno, où nous avions l'ardent désir d'arriver le même soir.

Kowno, sur les bords du Niémen, le dernier fleuve qui me restait à traverser, Kowno me semblait être Pavantposte du but auquel j'aspirais.

Nous poursuivîmes, à travers des chemins qui n'étaient plus tracés, notre marche lente et accidentée. La nuit nous surprit dans le plus triste gfte que nous eussions encore rencontré; force nous fut de nous y arrêter.

En abordant le lit repoussant que Ton me présenta, je demandai si c'était la seule ressource qu'on pût m'offrir. c Oui, me répondit-on, parce que la belle chambre est « occupée par la princesse. — Quelle est donc cette prin-

cesse? » demandai-j e à mon oncle, lequel, après informations, apprit que c'était la princesse d'Hohenloen, en son nom, femme du général hollandais Hogendorp, alors gouverneur de Wilna. Oui ! c'était la pauvre femme renvoyée de cette ville par l'ordre de l'Empereur! Je plaignais tant son sort, que je n'eus pas même intérieurement la pensée de lui envier le refuge où elle reposait ; mais j'étais bien résolue de ne pas partir sans la voir, et je fis prendre dans ma voiture un des deux petits matelas qui s'y trouvaient ; puis, le faisant étendre sur une espèce de banc, dans une pièce close qui donnait sur la rue, au rez-de-chaussée, gardée par mon oncle qui coucha dans la voiture , après l'avoir fait placer contre ma croisée, je m'endormis vaincue par la fatigue. Mais je fus réveillée en sursaut par la brusque entrée d'un homme dans ma chambre. Il faisait claquer son fouet et jurait en même temps. A mon premier cri, Mme Morel, qui s'était posée sur un grabat près du mien, se jeta sur lui comme une hyène ; il en fut si étourdi qu'il se sauva. Ce fut tout, mais je ne pus me rendormir. Nous apprîmes le lendemain matin que c'était tout simplement un courrier de l'armée qui demandait des chevaux.

Cette alerte, le désir de voir la voyageuse et tant d'autres pensées que l'on peut deviner, me tinrent donc éveillée jusqu'au point du jour, et, aussitôt que j'eus saisi les premiers mouvements qui annonçaient le départ de Mme d' Hogendorp, je montai dans la belle chambre qu'elle occupait. Quel galetas !.. . Je trouvai là une femme délicate et distinguée, habillant une pauvre petite fille de six ans qui semblait n'avoir que le souffle. Plusieurs femmes de chambre faisaient les paquets, et personne ne se serait étonné de l'empressement avec lequel on se disposait à sortir de ce bouge!...

A mon nom, Mme d'Hogendorp, revenue de son premier étonnement, s'empressa de me donner des nouvelles du maréchal à peu près en ces termes : « Je l'ai quitté il y a environ six jours ; sa blessure suit une bonne marche, mais il n'a pas encore songé à quitter Wilna, pour retourner à l'armée, car, malgré le mieux dont je vous parle, il ne pourrait encore monter à cheval. »

Ranimée par cet entretien je me sentis renaître, tout à coup, à mon caractère et à mon âge. Les craintes disparurent, je retrouvai l'espoir seul au fond de mon cœur.

Je quittai Mme d'Hogendorp, non sans lui adresser du fond de l'âme des vœux de santé, de bonheur et de réunion, qui, hélas! ne furent pas exaucés; car l'enfant mourut six mois après, et la mère le suivit à court intervalle.

Si j'avais été moins disposée à voir en beau la situation, j'aurais cependant tiré quelques conséquences redoutables de mon entretien avec Mme d'Hogendorp, car, sans récrimination ni aigreur, elle m'avait positivement prédit que l'Empereur ne me laisserait pas plus qu'elle prendre résidence à Wilna. Mais en la quittant, je secouai toutes les prévisions contraires à mes vœux, et rien ne vint troubler mes heureuses dispositions durant cette journée.

Cependant, je ne pus rester longtemps indifférente à la vue de ce qui se déroulait sous mes yeux. Nous cheminions à travers une dévastation générale. Les chemins, absolument défoncés, étaient jonchés de débris de roues et de squelettes de chevaux. Des villages ruinés laissaient encore quelques pans de bâtiments autour desquels s'agitaient des habitants déguenillés. L'on distinguait les bivouacs abandonnés par les cercles noirs que laissaient les feux éteints. L'on voyait au loin le terrain de culture

piétiné par des milliers d'hommes et de chevaux. L'on jugeait très bien, par ces restes muets, qu'une multitude immense avait dû passer là; mais ce qui m'attrista le plus, ce furent ces fréquents monticules sur la forme

desquels on ne pouvait guère se tromper Beaucoup,

d'ailleurs, étaient signalés par une petite croix, faite à la hâte de deux baguettes coupées dans les broussailles et plantée là par les camarades ! C'étaient les plus jeunes, les plus faibles, probablement, qui étaient ainsi restés en chemin ; mais l'on peut croire que ceux qui leur avaient donné la sépulture ne repassèrent point là. Ils furent plus loin, souffrir davantage, plus longtemps, et ne revinrent pas.

Je me disais : « Mais moi! je ramènerai vivant et couvert d'une gloire nouvelle celui que je suis venue chercher de si loin. Nous rentrerons ensemble, bientôt, dans notre belle patrie. O bonheur! » J'en arrivais, comme vous le voyez, à bénir sans m'en rendre compte cette blessure, qui, à moitié guérie aujourd'hui, garantissait votre père de nouveaux dangers... C'est ainsi que ma tête de vingt ans arrangeait tout à son gré; mais, hélas! avant de revoir la terre de France, il fallait subir des épreuves plus sévères encore que celles dont je vous ai entretenus jusqu'ici...

Quelle fut ma satisfaction de trouver, à Kowno, un aide de camp de mon mari, qui déjà, par ses ordres, m'y attendait depuis vingt-quatre heures ! C'était M . Jacqueminot; avec son activité ordinaire, il avait complété un excellent attelage de chevaux du train d'artillerie en réserve à Kowno. Ceci devait nous faire franchir, sans avoir à recourir à d'autres moyens désormais, les vingtcinq lieues qui nous séparaient encore de Wilna, moyennant des relais préparés à l'avance.

iço LE MARÉCHAL 0UDIN0T.

De ce moment, je me retrouvai avec délices sous cette puissante égide, sous cette influence protectrice qui me rendait si forte et si heureuse.

Monté en quatrième dans notre voiture, M. Jacqueminot put enfin me donner les détails dont j'étais si avide. Il me confirma ceux que j'avais déjà reçus à Berlin par M. de Saint-Marsan. C'était bien ce dernier qui avait annoncé mon arrivée, et déjà « depuis cinq jours, me dit le jeune homme, le maréchal s'agite en vous attendant; hâtons-nous. — Mais, repris-je toute tremblante, est-ce qu'il me renverra? — Il n'en a pas la moindre envie, me répondit-il en riant, quant à lui; mais

l'Empereur — Oh! je sais, lui dis-je; mais allons

toujours, il faut d'abord arriver. »

Dans ce moment, il fallut descendre pour soutenir et relever la voiture prête à verser. L'on s'était trompé de voie et l'on ne distinguait plus rien. M. Jacqueminot s'empara d'une des lanternes et, se détachant, marcha devant l'attelage et parvint à nous remettre, non sur notre route, il n'y en avait plus, mais sur la ligne des désastres, qui nous servait de point de rappel. Nous avions suivi à pied, mon oncle et moi, ayant du sable jusqu'à la cheville, lorsque M. Jacqueminot revint nous dire le résultat de ses découvertes, nous engageant à hâter le pas pour reprendre nos places dans la voiture. Mais quand, à la lueur de sa lanterne, il me vit tirer péniblement les pieds de ces couches de sable, il partit d'un de ces éclats de rire qui lui étaient propres et qui tenaient bien plus du sarcasme que de la gaieté. « Quelle étrange circonstance, me dit-il, que votre présence au milieu de ces déserts , madame la duchesse ! Oh ! cette ambition dévorante qui nous conduit ainsi au bout du monde, qui désorganise toutes les existences et paralyse tous les

projets, où nous mènera-t-elle? Nous sommes tous à bout. »

Cette diatribe, la première que j'eusse entendu faire contre l'Empereur depuis mon mariage; ce violent mécontentement d'un homme aussi brave qu'enthousiaste me pétrifia de surprise. J'écoutais en silence. « Oui, continua-t-il, des malheurs sans nombre ont déjà atteint et menacent de plus en plus notre armée (l'Empereur était alors en marche sur Moscou), et je ne sais qui de nous re verra la France. »

En ce moment nous aperçûmes quelques lumières partant d'un bâtiment devant lequel la voiture s'arrêta enfin. L'on me fit traverser diverses pièces, qui me semblèrent avoir été dévastées avant que d'avoir été finies. C'était un vrai hangar, où rien n'était crépi ni plafonné; mais l'accueil le plus avenant m'attendait là. Mme Oguinska, gracieuse femme d'environ trente ans, vint à ma rencontre avec un empressement fort aimable. Elle parlait français, comme toutes ses compatriotes, avec une facilité remarquable. Elle s'excusa sur tout ce qui allait me manquer chez elle, par la position du lieu. Il avait servi de quartier général aux diverses armées qui s'étaient succédé sur cette ligne, et je compris qu'en effet ceci n'avait pas dû ravitailler la place. Mais cette triste conséquence de la guerre ne fut pas, de la part de la princesse, l'objet d'une plainte directe, ni sousentendue.

Les Lithuaniens, alors, je n'en excepte pas les femmes, étaient tous sous le charme des plus vives espérances. Au début de la campagne, ils s'étaient élancés avec transports vers l'Empereur, croyant voir arriver, par lui, la restauration de leur nationalité. La Pologne lui avait offert, de toutes parts, hommes, argent et hommages.

Rien encore jusqu'ici n'avait formellement démenti l'espoir qu'ils avaient conçu.

Ce ne fut qu'au dernier de tous les moments que, avec nos désastres, ils renoncèrent à leur chimère adorée; mais ils ne nous maudirent pas, et ils ne tinrent compte que de la bonne volonté dans laquelle ils avaient mis leur foi. Ils gémirent de nos malheurs, sans nous reprocher ceux que nous venions d'ajouter à leur position déjà si fatale.

Je dormis peu, et, comme dès la veille j'avais pris congé de la maîtresse de céans, je ne mis aucun retard au départ, qui eut lieu au point du jour. Mais les chemins, défoncés par l'artillerie, étaient pires que ceux que nous avions suivis jusqu'alors. Nous ne marchions pas. J'aurais voulu aider les chevaux à traîner la voiture. Je tâchais de contenir mon impatience, mais elle me suffoquait.

Vers midi, M. Jacqueminot, ayant trouvé, dans une espèce de ferme restée debout, une petite voiture du pays, se décida à prendre les devants. « Vous n'avez plus rien à craindre, me dit-il. Je vais chercher à calmer l'impatience du maréchal en vous annonçant. Je vous recommande seulement, ajouta-t-il en s 'adressant à mon oncle, quelques précautions pour la descente rapide que vous trouverez à deux ou trois lieues d'ici. »

Après son départ, nous gardâmes un profond silence. Il en est parfois du bonheur vivement ressenti comme de certaines douleurs, et rien ne peut s'exhaler du cœur quand les impressions sont trop profondes...

En touchant à son terme, notre émotion était de nature à ne pouvoir plus s'exprimer; mais nous fûmes tout à coup tirés de cette situation indéfinissable à la vue d'une pente rapide et longue, sur le haut de laquelle la

voiture venait de s'arrêter, et, jetant les yeux sur la plaine qu'elle dominait, je poussai un cri perçant, un cri de saisissement et d'actions de grâces. Je voyais Wilna.

Wilna ! ce point de Punivers sur lequel se concentraient, depuis tant de jours et de nuits, tous mes sentiments et toutes mes pensées ! Wilna, qui avait semblé reculer devant moi jusqu'ici, était là sous mes yeux. C'était bien sa plaine sablonneuse; c'étaient bien ses nombreux dômes et clochers, tels que M. Jacqueminot me les avait dépeints.

De longues années et beaucoup d'événements se sont accumulés sur ma tête depuis ce moment, mais rien n'a pu en affaiblir le radieux souvenir. Je montrais du doigt à mon oncle le terme de notre commun pèlerinage, et nous restions tous deux en extase, pendant qu'on enrayait notre lourde voiture.

Enfin, bondissant de joie, je la descendis à pied cette montagne qui, deux mois plus tard , devait s'interposer, blanche et glacée comme un grand spectre, entre la France et notre armée, dont les restes vinrent presque entièrement mourir à ses pieds; mais rien ne pouvait affaiblir mes transports. Qui eût pu, d'ailleurs, me faire prévoir à quel degré de malheur nous en arriverions si vite? Cependant, durant les deux lieues que nous avions à parcourir, nous devions trouver quelques signes précurseurs de l'affreux désastre qui s'approchait. Ainsi, aux débris des trains d'artillerie qui jonchaient le chemin se joignait une multitude de chevaux morts, les uns déjà réduits à l'état de squelettes, les autres à un degré de corruption qui répandait dans l'air une odeur fétide. Mais j'arrivais! et, pour le moment, j'étais inaccessible à toute autre sensation.

Tout à coup, j'entendis le galop d'un cheval. « Ah!

M. de Thermes! », m'écriai-je. C'était lui en effet qui m'était dépêché par mon mari pour me faire marcher plus vite, « Arrivez-donc, madame la duchesse, medit-ilà la portière; depuis le retour de Jacqueminot, le maréchal compte les minutes. Et puis il est bon de presser le pas pour sortir de cette atmosphère » ; et le jeune homme s'éloigna gaiement à fond de train, en ajoutant : « Je vais vous annoncer. » Il disparut, comme la voiture commençait à rouler sur le pavé de Wilna.

Je venais de reconnaître des gens à la livrée du maréchal; la voiture entra sous une porte cochère et je le vis,

lui lui, avec sa figure la plus gracieuse. Il étendit

pour me recevoir le seul bras qu'il eût de libre, l'autre était en écharpe. Son visage était pâle, mais qu'importait? Il était là. Je l'embrassais, il me parlait avec effusion et une tendresse infinie. Oh ! quels moments !

Il se retourna ensuite promptement vers mon oncle en lui adressant, avec son laconisme entraînant, de ces mots qui ne s'effacent jamais de la mémoire.

Tout l'état-major et une masse d'individus sur lesquels je ne fixai pas mes yeux, étaient témoins de cette réunion, si froide sous ma plume et dont le souvenir est si brûlant dans mon cœur.

Nous montâmes tous l'escalier, et, laissant derrière nous la multitude qui nous suivait, nous entrâmes, mon oncle et moi, avec le maréchal, dans sa chambre ; et là vint cet interrogatoire réciproque , ce feu croisé de demandes et de réponses, délices des premiers instants de réunion.

Quelques élus furent ensuite successivement admis; mais je ne m'en plaignis pas; quand on est heureux, on aime et on accueille tout le monde. D'ailleurs, plus ou moins, chacun de ceux qui avaient accompagné le maréchal excitait mon intérêt. Tous ses gens y avaient aussi

des titres. Est-il besoin de vous citer en tête de ceux-ci le brave Pils ?

L'on nous servit à dîner en particulier, mais notre conversation à trois était parfois interrompue par les éclats de la joie bruyante de l'état-major, qui dînait au grand complet dans la salle voisine. Le maréchal jouissait évidemment de cette gaieté, en même temps qu'il comblait mon oncle des attentions les plus délicates. Ces attentions étaient vivement appréciées, mon cœur nageait dans le bonheur, tout me souriait. La voix du maréchal, seule, me faisait un tel bien que je cherchais à le faire parler sans cesse. La vue de ses deux bras attachés à ses épaules, à la suite de cette blessure, était une jouissance particulière. On en était là, à cette époque, et toutes mes contemporaines me comprendraient.

Ne pouvant manger, je demandai à boire. L'on me servit de l'eau rougie, qui me fit faire une horrible grimace. 0 Ah ! ah! me dit le maréchal, tu n'aimes pas le vin fait sans raisin. » Ceci me rappela mes vingt bouteilles de Bordeaux. On venait de les déballer, on les apporta et je les présentai en triomphe à mon estropié. Il en fit servir une sur notre table, mais il envoya les dix-neuf autres à l'état-major, dont alors la joie et l'animation redoublèrent. J'étais certes charmée de leur être agréable, mais je dois avouer pourtant que, regrettant beaucoup ce petit secours hygiénique pour le maréchal, je ne sus trop que répondre aux vifs remerciements que vinrent m 'adresser tous ces messieurs.

En ceci, mes enfants, votre père a donné la mesure de sa manière d'être avec ses officiers. Au reste, dans cet état-major, renommé dans l'armée à plus d'un titre, l'exemple du chef n'était point perdu. Il y existait une communauté touchante dans les affections et le bien-être,

ce qui rendait le bon temps plus doux encore et faisait mieux passer les mauvais jours.

Le maréchal n'était chef que dans ce qui était métier. Hors de là, jamais il ne faisait sentir l'élévation de son grade. Et pourtant, tout en ayant pour lui ce qu'on peut appeler un culte d'affection et un dévouement sans réserve, ses officiers étaient devant lui respectueux et parfois timides. Nous étions encore à table lorsque arriva un éblouissant fashionable, c'était le comte Adolphe de Maussion. Il était attaché, comme auditeur au Conseil d'État, au bureau du duc de Bassano, et venait, au nom du ministre, savoir des nouvelles de mon arrivée.

« Vous la voyez » , dit gaiement mon mari en me montrant au jeune homme ; celui-ci se prosterna, en disant qu'il allait rendre compte de son message à son patron, occupé à expédier à l'Empereur un courrier, qui serait porteur de l'annonce de ma présence à Wilna.

Je crus trouver dans ces mots l'arrêt de mon renvoi; toutes mes terreurs me reprirent pour un moment, mais j'avais trop besoin d'être heureuse pour m 'arrêter à cette pensée, et je la chassai en me disant que les distances étalent énormes, et que bien des beaux jours pourraient s'écouler avant qu'une réponse si redoutée nous parvînt.

Je fus agréablement surprise de ne retrouver ni dans les dispositions, ni dans les discours du maréchal, rien qui vînt me confirmer les tristes récits et les funestes prévisions de M. Jacqueminot. Mon mari, qui n'avait assisté qu'à des triomphes depuis son entrée dans la carrière militaire, fut le dernier à constater nos désastres; et, quand il les toucha du doigt, il chercha encore à se les dissimuler. Lorsque ce ne fut plus par incrédulité, ce fut par rage et désolation.

Aussi ne se permettait-on point de lui rapporter les on dit, quand ils étaient défavorables à nos armes. Il n'accueillait d'autres nouvelles que celles données par le duc de Bassano et celles que lui fournissait son chef d'état-major (le général de Lorencez) sur les mouvements du 2* corps d'armée. Or, de ce côté, rien d'alarmant aux premiers jours d'octobre.

L'on sait qu'après la blessure du maréchal Oudinot, son corps avait été mis sous le commandement du maréchal Gouvion-Saint-Cyr, qui était resté sur la Dwina, où il se maintenait avec avantage contre l'armée de Wittgenstein.

Donc là, tout était satisfaisant.

Dès le lendemain de mon arrivée, je reçus beaucoup de visites ; d'abord celle du duc de Bassano, puis vint M. Bignon, homme de beaucoup d'esprit, qui, là, remplissait aussi une mission diplomatique, sous la dénomination de commissaire impérial. Arrivèrent ensuite tous les blessés, échappés et convalescents de l'armée qui, pour y retourner, venaient se faire soigner à Wilna.

Je fis aussi la connaissance de charmantes femmes du pays, non seulement Lithuaniennes proprement dites, mais aussi venant de toutes les parties de la Pologne, pour se grouper au centre de la politique et des nouvelles du moment. Elles me prévinrent, et je rendis de grand cœur ces diverses visites.

Nous acceptâmes ensuite, mon mari, mon oncle et moi, les invitations de nos deux diplomates. Eux seuls tenaient maison ; car les indigènes avaient assez à faire pour soutenir leur cause, à laquelle ils sacrifiaient, avec entraînement, plus que leurs revenus. Je dirai, par exemple, que toutes ces charmantes personnes réunies à Wilna y vivaient de privation, afin d'aider leurs maris à

soutenir les régiments levés à leurs frais et commandés par eux, leurs fils ou leurs frères. Oui, cachemires, argenterie, diamants et perles, tout allait s'engloutir successivement dans le gouffre d'une guerre dont ces nobles cœurs et ces vives imaginations ne voulaient tirer que des espérances.

La première représentation à laquelle j'avais assisté avait été un grand dîner, suivi d'une nombreuse soirée, chez le duc de Bassano. Il possédait, chacun le savait, toute la confiance de l'Empereur. J'ai déjà dit qu'il tenait encore et faisait jouer, à la volonté de son maître, tous les fils de la diplomatie européenne. Ce ministre avait conservé, comme le comte Louis de Narbonne, l'ancienne coiffure. Il portait très droite et très bien sa tète poudrée. Il était d'une haute stature; son maintien était grave ; ses mouvements étaient lents, ses paroles rares et toujours mesurées. Au total, il était imposant. D'ailleurs, connaissant son crédit sur l'Empereur, il me semblait que de ses rapports allait dépendre la durée de mon séjour près du maréchal... Alors, j'évitais la prévision autant que possible, et, faut-il le dire?... parfois j'étais affligée, effrayée même, des progrès que faisait la guérison de mon mari ! . . .

Le mois d'octobre avait été superbe, mais il touchait à sa fin et sa trompeuse douceur n'illusionnait pas tout le monde.

Les entretiens du duc de Bassano et de mon mari se multipliaient.

Souvent, par les belles matinées de ce mois d'octobre, exceptionnel dans sa douce température, nous partions tête à tête avec mon mari pour parcourir les environs, à l'aventure; et certes, le charme de ces promenades ne tenait point aux localités en elles-mêmes.

Wilna est situé dans des sables arides, entouré de collines privées de végétation. La Wilia serpente en vain dans cette contrée, elle ne semble pas la fertiliser. Quelques tours en briques se montraient sur les hauteurs ; elles étaient à moitié démolies ; mais ce n'étaient point des ruines, c'était de la destruction.

Les rues de Wilna étaient sales et noires, et la population juive, qui y était en majorité, n'éclaircissait point le tableau. Il y a cependant une multitude de dômes et de clochers, qui s'élèvent brillants du haut des trente-six couvents que renferme la ville ; et, quand on plane sur ce spectacle des hauteurs environnantes, cela ne ressemble à rien de ce que Ton a vu.

A cette repoussante population juive qui formait, comme je l'ai dit, la majeure partie des habitants, se joignaient nos soldats malades et convalescents. Ces derniers se traînaient dans les rues ou s'étendaient au soleil. Rien n'est plus triste à mon avis que la vue du soldat malade, parce que, aux souffrances physiques empreintes sur son visage, l'on doit joindre dans sa pitié le mal du pays, si cruel pour le riche et si intolérable pour le pauvre.

La condition du soldat malade à la suite d'une guerre lointaine me semblait affreuse, et j'en trouvais la preuve tragique dans le regard de ceux que je rencontrais. Combien succombèrent à la nostalgie ! Qui les a comptés ?

Un matin, nous avions gagné, mon mari et moi, un bouquet de sapins qui nous avait attirés, parce que la végétation était rare. Nous causions gaiement, quand, tout à coup, nous trébuchons contre un amas de terre. C'était une tombe ! Puis une autre, puis cent autres... En un mot nous nous trouvions sur le cimetière d'un hôpital militaire. Nous tournâmes court, et, tout près de

là, nous trouvâmes un estaminet devant lequel nos soldats, prêts à rejoindre l'armée, dansaient avec les cantinières.

Parmi nos promenades du matin, j'en citerai encore deux qui marquèrent particulièrement dans mon souvenir. D'abord celle que nous fîmes au château du général russe Benningsen, à deux lieues de la ville. L'empereur Alexandre y recevait une fête à l'heure même où un courrier venait lui apprendre que nous avions passé le Niémen. La confusion qui résulta de cette nouvelle, à laquelle on ne s'était pas préparé, avait laissé des traces visibles dans cette habitation qu'on semblait avoir quittée précipitamment et dans un désordre qui régnait encore.

Il est temps d'en venir à vous entretenir d'une des plus charmantes personnes que j'aie connues, non seulement dans ces contrées, mais dans le cours de ma vie. Je veux parler de la comtesse Mannuzzi de Belmonte. D'origine italienne, son mari possédait d'immenses propriétés sur les bords de la Dwina. Son magnifique château de Belmonte, bien différent des habitations dont j'ai parlé jusqu'ici, était, disait-on, par ses dimensions, son architecture et son mobilier, une demeure royale. Pris et repris alternativement par Oudinot et Wittgenstein, il avait naturellement souffert de cette terrible lutte, qui avait en dernier lieu favorisé le duc de Reggio ; mais, en se retirant, les Russes avaient emmené comme otage le comte Mannuzzi, entièrement dévoué aux Français. La position du prisonnier devait être regardée comme bien grave, parce qu'il était chambellan de l'empereur Alexandre. Pendant ce dernier conflit, sa jeune femme éperdue s'était enfuie de ce champ de bataille avec plusieurs personnes de sa suite, emportant épars quelques

bijoux, quelques cachemires et ce qui s'était trouvé sous sa main parmi les pièces de son immense argenterie. C'étaient là toutes ses ressources. Et disons tout de suite que la majeure partie fut employée à secourir nos soldats.

Elle était arrivée à Wilna presque en même temps que mon mari, et celui-ci avait de suite cherché à la rencontrer et lui avait reproché doucement de l'avoir fui avec une terreur si vive. « Je ne vous connaissais pas », lui dit-elle. Cette réponse résumait toute la situation. Nous étions voisines, et mon mari s'était empressé de nous mettre en rapport. Cela devint bientôt de l'intimité. Naturellement, Mme Mannuzzi ne prenait aucune part au mouvement mondain de Wilna ; mais, du matin au soir, nous étions l'une chez l'autre. Elle avait environ vingt-quatre ans ; son visage était délicieux de délicatesse et de distinction , son instruction universelle, comme celle de presque toutes les femmes du Nord, et tous ces charmes étaient complétés par une grâce de manières et de langage qui ne pouvait être surpassée.

De combien de bons moments je lui suis redevable ! Et quels profonds regrets j'ai éprouvés et je ressens encore de n'avoir jamais eu l'occasion de l'accueillir en France !

C'était en vendant une à une aux Juifs avides, qui guettaient toutes les proies, les pièces diverses dont j'ai parlé, qu'elle faisait vivre elle et sa suite encore nombreuse. Ayant conservé des habitudes de grandeur qu'elle n'avait pas encore eu le temps de perdre, sa table était jusqu'ici abondamment servie, et c'était sa desserte confortable qu'elle se faisait un bonheur de distribuer à nos pauvres militaires convalescents et souvent affamés. Ses gens avaient mission d'aller chercher

et de réunir tous ceux qui se trouvaient à leur portée.

Cependant, à mesure que les jours s'écoulaient, une inquiétude vague, une sourde rumeur commençaient à se manifester. Les fêtes continuaient. Les figures de la diplomatie restaient impassibles; mais je m'apercevais que les conférences particulières se multipliaient entre mon mari et le ministre. Traitée à peu près comme une enfant, je n'en apprenais jamais rien; mais un matin, c'était je crois le 29 ou le 30 octobre, je remarquai tant d'allées et de venues ; le maréchal donna à voix basse tant d'ordres divers à ses officiers ; ses gens aussi prirent tant de mouvement, que je pressentis un départ, et le doute cessa, quand je le vis mettre en ordre ses cartes de guerre et les faire ranger par Pils, dans ses malles.

Le départ était irrévocablement fixé au lendemain, et l'odieux mouvement des apprêts d'un long voyage agitait du haut en bas la maison.

J'avais envie de gronder tous les gens qui s'en occupaient ; j'étais outrée de la mine insouciante des uns et satisfaite des autres. Les aides de camp particulièrement s'applaudissaient de se voir remis en campagne, et je les détestais en ce moment.

Quel dîner ! quelle soirée ! quelle nuit ! Au point du jour, la voiture roula pesamment sous la voûte, et vous le savez, l'on ne peut trouver à la voiture qui emmène le même bruit qu'à celle qui ramène.

Le maréchal m'embrassa silencieusement, tristement, et, après m 'avoir de nouveau recommandée aux soins de mon oncle, il disparut me laissant réellement au désespoir.

Ce départ du maréchal et l'affreux silence qui le suivit marquèrent un des plus cruels moments de ma vie; et les soins de toute nature que me prodigua mon oncle

échouèrent devant une telle douleur. Moral et physique étaient à bas, et je fus très malade pendant quelques jours.

C'était sur la nouvelle d'une blessure que venait de recevoir le maréchal Gouvion-Saint-Cyr, que le duc de Reggio, sachant le 2e corps sans commandement en chef, prit immédiatement la résolution de rejoindre ce poste, et cela salis ordres ni instructions de l'Empereur, dont on ignorait en ce moment la marche et les plans. Cette vive et admirable impulsion créait pour le maréchal une nouvelle et immense responsabilité, mais il ne voyait qu'un point dans cette question, c'était l'intérêt de nos armes et celui de sa conscience.

Le 2ê corps avait évacué Polotsk, et c'était dans sa marche rétrograde vers la Bérésina que votre père allait chercher à rejoindre ses troupes.

Sous un double point de vue, les beaux temps étaient passés ; et c'était dans les jours brumeux et décroissants du commencement de novembre, à peine remis d'une grave blessure, qu'il allait au-devant de tant de périls divers.

Hélas ! ce n'était plus à la conquête que l'on marchait; et déjà le mot de retraite, si nouveau pour nous, se faisait sourdement entendre.

Le maréchal m'avait recommandée aux soins du duc de Bassano, dont il était convenu que je suivrais les conseils et la direction.

Continuant sa paternelle mission, mon cher oncle cherchait à me distraire par tous les moyens possibles, et il me fit prendre une maftresse de piano. Il me fit des lectures choisies. Je me prêtais à tout, mais sans zèle ni attention. Alors mon oncle voulut que je me promenasse en voiture. Prévoyant qu'il n'aurait pas besoin de ses

attelages, le maréchal m'avait laissé huit de ses chevaux qui, bien soignés et bien nourris, nous rendirent plus tard d'immenses services. Mais, pour le moment, c'était du luxe.

Déjà les premières neiges couvraient le sol, lorsqu'un matin, enfoncés dans notre calèche et allant grand train, nous fûmes tirés de notre léthargie par un brusque écart des chevaux qui était causé par la vue d'un cadavre, sur lequel ils n'avaient pas voulu passer. C'était le commencement.

Cet épisode ne me fit pas prendre en goût les promenades ; cependant je ne pus refuser au duc de Bassano d'aller assister à une revue de la garde napolitaine, qui traversait Wilna pour aller rejoindre Murât. Légère et brillante elle manœuvra sous nos yeux durant une heure ou deux. Ce furent ses adieux au monde, parce que, quelques jours plus tard, les froids ayant augmenté, hommes et chevaux se fondirent peu à peu comme la neige au soleil. Aucun n'arriva à destination.

Tout en faisant la part de l'exagération des bruits fâcheux qui commençaient à courir, nous avions assez de réalité pour étouffer sous le poids de nos préoccupations. L'on envoyait toujours quelques troupes à l'armée , mais personne n'en revenait. Un silence de mort régnait chez le duc de Bassano, comme chez moi. Il venait souvent me communiquer ses préoccupations et recueillir celles qui me débordaient. Chaque jour qui s'écoulait, comme chaque degré du froid qui se faisait de plus en plus sentir, accroissait les tristesses de la position.

A cette date de novembre, environ du 15 au 20, le thermomètre était à douze degrés, et l'on n'avait pas d'autre chance que celle de le voir descendre.

Notre correspondance de France nous avait apporté

jusqu'alors des nouvelles de paix et de santé ; mais un matin je fus saisie d'horreur en lisant, dans une lettre de ma sœur, les affreux détails résultant de l'invasion d'un loup enragé, qui avait mordu dans la ville de Bar dixneuf personnes, dont dix-sept déjà avaient succombé à l'hydrophobie.

Une visite du ministre interrompit cette lecture : « Il y a aussi, me dit-il, des loups à Paris. » Il venait d'apprendre la conspiration de Mallet! « Jugez de ma position, nous dit-il. Paris est en rumeur, et que puis-je lui mander, pour le calmer? Au lieu de ces victoires auxquelles on est accoutumé et dont la nouvelle ferait à l'instant une heureuse diversion, irai-je dire que nous ignorons en ce moment le sort de l'Empereur et celui de la Grande Armée? Serait-ce un palliatif suffisant que de répéter les derniers rapports que j'ai reçus de Moscou et dont j'ai fait l'expédition? Et pourtant, il faut écrire à ce Paris, si exigeant et si impressionnable; et d'un autre côté, il faut que je fasse ici bonne contenance devant ce corps diplomatique, dont les yeux, toujours ouverts, surveillent mes mouvements. Il faut continuer à faire danser les dames polonaises, qui persévèrent à espérer en nous et qui ne seront peut-être que trop tôt désabusées. Telle est la situation que chaque jour écoulé rendra plus difficile. »

Nous partagions de cœur des angoisses si motivées. A l'intérêt général de la question, se joignaient des craintes et des sentiments personnels, tout palpitants.

Quelques jours bien assombris succédèrent à la confidence du duc de Bassano. Rien ne pouvait plus me tirer de mes noirs soucis. J'avais été avertie parle ministre que toutes les dames réfugiées à Wilna suivraient attentivement et mes impressions et la marche qui me serait

tracée ; car, malgré l'espèce de sécurité dans laquelle chacune d'elles voulait encore vivre, des inquiétudes involontaires se faisaient place. Il fallait donc me contraindre et ne rien changer à mes habitudes.

Vous croyez bien qu'aussitôt après le départ du maréchal, j'avais cessé de paraître dans le monde de Wilna; mais je faisais et recevais des visites du matin ; et, en plus des indigènes, je voyais beaucoup chez moi les officiers supérieurs de service dans la place, et aussi les convalescents qui achevaient là leur rétablissement.

Le comte et la comtesse Abramowietz étaient du nombre de nos assidus. Une particuliarité, rare partout ailleurs qu'en Pologne, s'attachait à la comtesse, qui en était à son quatrième mari. Tous étaient vivants. Je ne me chargerai pas d'excuser la position religieuse, si révoltante en elle-même et si étrange chez une catholique ; mais le duc de Bassano m'expliqua la position civile, par l'élasticité de la loi, qui, dans tous les actes de mariage polonais, laisse une chance de nullité ou de séparation. Parmi ces quatre maris se trouvait, m'avait-on dit, un . Français (comte de Montholon) , et je crois, sans l'affirmer, que c'était celui qui a suivi l'Empereur à Sainte- Hélène.

Mme Abramowietz, à part l'étrangeté de sa situation, était d'une bonté, d'une charité parfaites, et les grâces de son esprit et de ses manières m'eussent attirée infailliblement, si les trois premiers époux ne se fussent souvent présentés entre elle et moi. Mais celui qui régnait alors sur ses actions et sur son cœur méritait assurément toute l'affection qu'elle lui portait. Jugez-en par ce qui suit.

Vous le savez déjà, les communications étaient interrompues généralement avec l'armée et plus particulièrement sur la ligne de Moscou. Le duc de Bassano, pressé

de faire connaître à l'Empereur l'événement Mallet, et craignant d'en livrer les détails aux chances que les partisans faisaient courir à ses dépêches, cherchait avec anxiété un moyen sûr de faire parvenir son importante nouvelle. Ce fut le comte Abramowietz qui le tira de cette perplexité en s'offrant d'entreprendre à ses risques et périls le trajet en question. « Mais quels moyens emploierez-vous, lui demanda-t-on, pour vous soustraire aux risques redoutés? — Cela me regarde, répondit-il ; mais ce que je peux vous assurer, c'est que, si vos dépêches ne parviennent point à l'Empereur, aucun autre n'en connaîtra jamais le contenu. »

Là-dessus, le duc de Bassano vint m'engager à profiter de cette occasion pour écrire au maréchal.

Il nous semblait évident que ce dernier revenait, de concert avec le maréchal Victor, vers le point de jonction où ils devraient retrouver l'armée de Moscou. Je remis donc mes lettres au brave voyageur.

De longs jours s'écoulèrent sur cet incident. Un dimanche, pendant la messe, l'on vint me prévenir que M. Abramowietz venait d'arriver. Vous jugez du trouble avec lequel j'abordai la maison. Bientôt, en effet, M. Abramowietz, qui avait commencé naturellement par le duc de Bassano, vint m'apporter et lettres et nouvelles de vive voix. L'ensemble me rassura, et je vis que nous avions bien jugé la position en pensant que le 2e et le 6* corps d'armée avaient rejoint l'Empereur.

Soit par prudence, soit par ce sentiment enraciné chez les Polonais, sentiment qui leur fermait les yeux sur le véritable état des choses, M. Abramowietz se renferma dans une grande réserve, au moins vis-à-vis de moi, et ne me laissa pas deviner ce que peut-être il avait déjà révélé au duc de Bassano.

Il était arrivé à peu près au moment où les corps de Bellune et de Reggio rejoignaient l'Empereur, et certes, alors, il avait pu prendre une idée réelle de la position.

Maintenant, par quel miracle avait-il échappé aux embûches du chemin ? Le voici :

Connaissant parfaitement le pays, il s'était décidé à dépister les partisans en traversant successivement divers lacs qu'il espérait trouver entièrement glacés. Arrivé près du premier abîme, il sonda l'épaisseur de la glace avec un long bâton ferré du bout. L'épreuve ne lui parut pas décisive ; mais qu'importe, se dit-il, je ne risque que ma vie et, si je suis englouti, les dépêches disparaîtront avec moi ; marchons. C'est sous cette impression qu'il fit ses premiers pas sur cette glace qui craquait sous ses pieds et laissait le gouffre ouvert derrière lui. C'était en s'élançant légèrement à l'aide de son bâton qu'il avançait ainsi plein d'ardeur et d'espérance, s'étourdissant sur le bruit mortel qui menaçait sa vie à chacun des mouvements qu'il faisait. Mais Dieu le protégea. L'abîme ne s'ouvrit point devant lui; il le laissait derrière et n'y regardait pas.

S'il eût été englouti, jamais sa femme, ses amis ni son pays n'auraient connu son sort; et ce modeste courage, celui du devoir accompli, fût resté ignoré.

Quelques jours d'un silence absolu succédèrent aux détails que vous venez de lire. Rien de direct, rien d'officiel ne nous arrivait de cette armée que nous savions en marche pour Wilna. . . Le froid augmentait et tous les cœurs se serraient en se représentant cette masse d'hommes cheminant entre cette neige qui couvrait tout, et le ciel gris, que ne perçait plus un seul rayon du soleil.

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