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CHAPITRE V

Oudinot manoeuvre pour se rendre maître de la Bérézina. — Combat de Borizow. — Le général Corbineau découvre par hasard le gué de Studianka. — Établissement des ponts. — Activité d'Oudinot pour faciliter le passage. — Il est grièvement blessé. — Les détails de la retraite. — Oudinot sur le point d'être pris à Pletchnitzy. — Sa grandeur d'âme et son énergie dans cette circonstance. — Il retrouve la duchesse à Wilna. — L'Empereur quitte l'armée. — Le retour. — Cruelles souffrances. — La nuit du 7 au 8 décembre. — Tous les vivres sont gelés. — Patriotique douleur du maréchal Oudinot en apprenant la perte de son artillerie. — On s'égare en chemin. — Malgré l'évidence, Oudinot ne veut pas croire à la destruction de l'armée. — Le général Rapp à Dantzig. — Traversée de l'Allemagne. — Retour à Bar-le-Duc.

Le 2e corps, commandé une seconde fois par Oudinot, qui l'avait rejoint le 4 novembre après la blessure de Gouvion- Saint- Cyr, allait s'affaiblissant toujours, pendant qu'au contraire l'ennemi recevait des renforts. Il avait dû se retirer en cherchant à rejoindre le maréchal Victor et voulait s'emparer, à Borizow, sur le cours supérieur de la Bérézina, de la seule route qui pût donner passage à l'Empereur et aux lamentables débris ramenés par lui de Moscou. Lequel dés deux, Oudinot ou bien Wittgenstein, serait maître de ce petit cours d'eau, hier fossé insignifiant, gouffre fatal tout à l'heure? Le duc de Reggio et le duc de Béllune possédaient les seuls soldats solides et organisés qui restassent alors en Russie, mais

aïo LE MARÉCHAL OUDINOT.

leurs effectifs réunis ne formaient guère qu'un total de vingt-cinq mille hommes. Ils attaquèrent vainement l'ennemi à Smoliantzy et ne purent l'entamer. En même temps, le général polonais Dombrowsky, qui gardait pour nous ce pont de Borizow, suprême espoir ! le perdit après un combat sanglant.

L'arrivée soudaine d'Oudinot faillit rétablir la situation. Il fond sur Borizow, surprend l'avantgarde du général Pahlen, lui tue ou prend douze cents hommes, s'élance sur le pont... Trop tard! Les Russes, ne pouvant plus le défendre, venaient de s'enfuir en l'incendiant.

Heureusement, le général Corbineau, qui avait été séparé du 2e corps depuis la retraite et qui s'était rabattu sur lui un peu à l'aventure, remarqua des paysans qui passaient la Bérézina à gué, vis-à-vis de Studianka, à trois lieues en amont de Borizow. Aussitôt informé, Oudinot s'empressa d'envoyer Corbineau porter ce précieux renseignement à l'Empereur. Napoléon adopta tout de suite l'idée d'utiliser le gué de Studianka et, pour tromper l'ennemi, il ordonna que l'on feignît des travaux de passage sur d'autres points en aval de Borizow.

Il arriva le 26 novembre à sept heures du matin au village de Weselowo, sur la rive gauche de la Bérézina, en face de Studianka, qui est sur la rive droite (1). Il dit à Oudinot, qui avait déjà fait

(x) Thiers dit par erreur que Studianka est sur la rive gauche,

commencer les préparatifs en ayant soin de les dissimuler le plus possible :

« Eh bien ! c'est vous qui serez mon serrurier pour m'ouvrir ce passage. »

En même temps, Berthier, assis sur la neige, écrivait les ordres du jour.

Corbineau passa avec quelques cavaliers qui , prenant des fantassins en croupe, allèrent sur la rive droite s'emparer d'un petit bois d'où ils délogèrent quelques Cosaques. En même temps, les pontonniers du général Eblé, plongés dans l'eau jusqu'aux épaules, encerclés par les glaçons qui se cristallisaient autour de leur poitrine, enfonçaient les pieux destinés à l'établissement des deux ponts. Celui de droite fut terminé le 26 à une heure de l'après-midi; celui de gauche trois heures plus tard. Le corps d'Oudinot passa aussitôt sur la rive droite, s'y établit avec deux bouches à feu, se précipita sur quelques troupes russes que commandait le général Tchaplitz, les dispersa en les poussant au delà de Brilowa et assura ainsi la liberté du passage.

Le soir, Oudinot coucha sur ce terrain affreux sans autre abri que des branches d'arbre; il n'avait même pas de paille, et ne trouvait pour boire rien que de la neige fondue.

Nous devons ici reprendre le récit de la duchesse de Reggio :

(tome XII, page 624). Une note de Victor Oudinot, témoin oculaire, précise ce détail.

Malgré les sinistres pressentiments qui avaient recommencé à s'emparer de moi et nonobstant les bruits menaçants qui avaient repris le dessus, je ne pensais point à quitter Wilna pour mon compte ; mais on parlait beaucoup, parmi les réfugiées, d'une retraite prochaine sur Varsovie. Dans aucun cas je n'aurais suivi cette ligne, parce que celle que mon mari m'avait désignée par précaution, en cas d'événement, était celle de Kowno et Kœnigsberg. Mais le duc de Bassano, répondant de moi au maréchal et se croyant certain d'avoir toujours devant lui autant de temps et d'espace qu'il lui en faudrait pour se retirer, ne jugea point à propos de me faire devancer sa marche, ce qui eût été assurément pour toute la ville un signal visible de détresse.

J'attendis donc, satisfaite dans mon malheur de ne point me trouver obligée de m 'éloigner des événements.

Nous étions ainsi arrivés au 2 décembre, anniversaire du couronnement de l'Empereur. Huit années s'étaient écoulées depuis ce grand événement que l'on voulut essayer de fêter encore.

Ce jour anniversaire, 2 décembre 1812, se leva brumeux et plus glacial encore que les autres. Mon oncle et moi, mornes et silencieux, attendions notre triste déjeuner en échangeant, non sans effort, quelques paroles avec l'excellent et dévoué M. Verger (commissaire des guerres et secrétaire particulier du maréchal) qui, pour soigner des intérêts divers, était resté, par ordre de mon mari, avec nous à Wilna.

Partageant de cœur toutes nos alternatives, il se trouvait toujours à la hauteur de nos sentiments. Un poids énorme nous écrasait tous trois lorsque, tout à coup, la porte s'ouvre avec fracas et je vois entrer une espèce de fantôme qui me rappelle M. Le Tellier. Je

pousse un cri terrible en m'élançant vers lui; il me prend les deux mains, me place dans un fauteuil, s'assied près de moi en tenant toujours mes mains et me dit d'une voix creuse et émue, que j'entends encore : « Je vous apporte des nouvelles de votre mari...

— Ah! mon Dieu, ayez pitié de moi, m'écriai-je. — Calmez-vous, reprit l'aide de camp, il est vivant, il arrive, mais... il a reçu... il est encore un peu... blessé. »

J'avais senti le coup dès l'entrée de M. Le Tellier et je restai anéantie, sans force et sans paroles pour m'éclairer. Vainement M. Le Tellier mit sous mes yeux quatre lignes tracées par votre père, je ne pouvais rien distinguer. Il me les lut alors, et je compris. Les mots de retour en France me ranimèrent et je revins à la vie.

« Allons, dis-je à M. Le- Tellier, partons, allons à sa rencontre. — Ah! pour ceci, reprit-il, j'ai une consigne, et vous ne sortirez pas d'ici. — C'est ce que nous verrons, repris-je; pensez-vous que je l'attendrai immobile et sans lui porter sur-le-champ tous les secours qui lui manquent? — Il a prévu votre projet, madame, et m'a prescrit si rigoureusement ma règle de conduite que, dus se- je vous enfermer, je ne vous laisserai point partir. »

Mon oncle, alors, se rangeant à l'avis du jeune homme, je courbai la tête en me résignant à laisser partir seul le bon M. Verger qui s'offrit à porter, sans retard, au blessé tout ce que je pus imaginer de plus utile.

Quand mon parti fut pris et mes dispositions faites, je demandai, avec avidité^^ à M. Le Tellier tous les détails qui me manquaient. Il eut soin de me dissimuler, autant que possible, la gravité de la blessure; ce qui me laissa la force et la présence d'esprit d'écouter le reste. « Où est l'Empereur, où est l'armée? lui demandai-je d'abord.

— L'Empereur, reprit-il d'un air sombre, c'est de ses victimes que nous avons à nous occuper; sa folle et gigantesque entreprise, son ambition sans limites, son égoïsme sans exemple, nous coûtent quatre cent mille hommes... Vous voulez savoir des nouvelles de l'armée, madame; elle n'existe plus... Regardez-moi, je suis un des plus forts, l'un des mieux vêtus, de ceux qui, en petit nombre et par miracle, ont échappé à cet immense naufrage! »

Des larmes de rage et de désespoir arrêtaient parfois la parole véhémente du jeune homme. Que vous diraije? pendant deux heures de suite, renfermés, lui, mon oncle et moi, nous écoutâmes le terrible récit de la retraite de Moscou. Il nous le fit, par tradition, jusqu'au moment où il vit, de ses yçux, le 2* corps rejoindre les restes effarés de la Grande Armée. Cette jonction, à laquelle il faut ajouter celle du 6* corps (maréchal Victor), commença au 20 novembre et ne fut guère accomplie avant le 25.

Tout le monde a su, dans le temps, avec quel étonnement la plupart des échappés de Moscou revirent des troupes organisées ayant encore leurs armes, conservant leurs numéros et reconnaissant leurs officiers. L'on espéra que l'exemple allait opérer un bon effet ; hélas ! ce fut le contraire qui prévalut. Les mauvais entraînèrent beaucoup des bons, et les 6* et 2* corps qui, par comparaison, avaient d'abord été fiers et satisfaits de présenter encore l'un trois mille et l'autre six mille hommes en bon ordre, de quarante mille dont chacun se composait au début de la campagne, les 2* et 6* corps, dis-je, se virent bientôt soumis, en partie, au sort commun après le passage de la Bérézina.

Ce fut le 24 novembre, après sa jonction, que le duc

de Reggio envoya trois cents hommes à Aukoholda pour y simuler la construction d'un pont sur cette rivière ; tandis que, dans la nuit qui suivit, Ton commença, le plus secrètement possible, le véritable pont vers Studianka.

Le 26, le maréchal Oudinot passa le premier. L'Empereur le suivit le 27. Wittgenstein pressait notre retraite par les derrières , tandis que le corps de Tchitchakoff l'attendait sur le bord du côté de France. Ainsi, sans la ruse habile du maréchal Oudinot, sans ce simulacre de pont qui trompa l'amiral et lui fit concentrer ses forces sur un point éloigné de celui où l'on voulait réellement passer la Bérézina, notre armée et son chef, pressés devant et derrière par les Russes, étaient perdus.

C'est votre père, mes enfants, qui a sauvé ce qui est revenu de là, et cette justice lui fut unanimement rendue.

Malgré la diminution du nombre, ce passage se prolongea plus longtemps que s'il se fût agi d'une armée bien organisée; et il n'était pas à sa fin lorsque Tchitchakoff , reconnaissant sa méprise, accourait à notre rencontre, tandis que Wittgenstein était sur notre dos. Ce fut alors que la traversée de cette fatale rivière prit ce caractère d'horreur qu'aucun récit ne peut rendre, et que je ne me charge point de vous présenter ici.

Le 28, la neige tombait si dru qu'on ne se voyait point à trente pas. Oudinot essayait de contenir le général Tchitchakoff qui arrivait de Borizow en remontant la rive droite de la Bérézina. On combattait en tirailleurs, parmi des bois semés de clairières ; un peloton de Cosaques, subitement

2i6 . LE MARÉCHAL OUDINOT.

surgis du sol blanchi, ayant attaqué notre artillerie, le duc de Reggio envoya un aide de camp en arrière chercher un escadron de cuirassiers; il attendait impatiemment sous une grêle de balles, gai pourtant dans le danger, et chantonnait entre ses dents à l'adresse des projectiles : « Tu ne m'attraperas pas encore. » Tout le monde avait les yeux fixés du côté par où devaient venir les cuirassiers, lorsque le maréchal tomba tout à coup du haut de son cheval.

Pendant que Ton s'écrasait sur le pont et que dessous Ton mourait noyé, gelé ou coupé par les glaçons, votre père marchait toujours devant lui en combattant. Il en fut ainsi jusqu'au 28, jour où il reçut, dans le bois de Zamwki, une balle qui le traversa. Le pied retenu dans son étrier, il était traîné, la tête en bas, par son cheval effaré, lorsqu'un de ses aides de camp qui, heureusement, était à sa portée, se précipita à la bride de l'animal et empêcha un plus grand malheur.

Le maréchal avait été tiré de bas en haut; la balle était entrée dans le côté à plusieurs pouces de profondeur; mais, par suite de cette destinée qui a multiplié autour de votre père toutes les sortes de dangers et qui a toujours préservé sa vie, cette balle, malgré la longue route qu'elle avait parcourue, n'avait rencontré aucun organe essentiel.

L'on emporta, comme on put, à travers la bataille qui continuait, l'illustre blessé qui avait perdu la parole, mais non la connaissance. La triste nouvelle parvint bientôt à l'Empereur, qui se trouvait non loin de là. Il ordonna de suite qu'on mft toute sa faculté chirurgicale

et médicale à la disposition du blessé et lui envoya son fils Victor qui était alors, vous le savez, dans les chasseurs de la garde. Le triste convoi parvint sans accident à l'ambulance, et tandis que les Desgenettes, les Boyer s'empressaient autour du maréchal, tandis que son fils consterné et ses aides de camp pleins d'alarmes étaient groupés autour de lui, M. Capiomont, chirurgien en chef du 2* corps, fendant la presse, vint réclamer son privilège en disant qu'à lui seul appartenait le droit de traiter son général en chef.

Le maréchal refusa d'être attaché. Pils lui donna une serviette à mordre et l'opération commença. Vainement le bistouri parcourut six à sept pouces de profondeur, il n'atteignit point la balle, qui ne fut jamais extraite.

Le blessé ne s'était affaibli ni physiquement ni moralement ; il avait entendu tout ce qui se disait autour de lui à voix basse, et notamment ce propos du docteur Desgenettes : « S'il vomit, il est mort. » Cet accident ne se produisit point et l'on put enfin poser le premier appareil. Mais, hélas! tout aussitôt il fallut mettre en mouvement le martyr, afin de l'éloigner au plus vite du champ de bataille. Il fallait entreprendre, par un froid horrible et des dangers de toute nature, un voyage de près de cent lieues.

Je dois vous rappeler ici que M. Le Tellier m'avait ménagée, autant que possible, en ce qui concernait l'intérêt principal que j'avais dans son récit; mais il n'épargnait pas le noir dans le reste de ses tableaux. « Et maintenant, qu'allons-nous devenir, disait-il, en supposant que les restes de la Bérézina résistent, en partie, aux froids qui augmentent, à la faim que rien n'apaise sur cette route dévastée, et enfin aux Russes qui nous poursuivent méthodiquement et en bon ordre? En admet-

tant, dis-je, qu'un débris de ce qui fut la Grande Armée arrive jusqu'ici, qu'en fera-t-on?

a Dans quelles conditions et comment regagner nos frontières? Et pourtant, répétait avec rage le jeune homme, nous n'avons jamais été vaincus par l'ennemi. Nous n'avons cédé que sous l'empire du froid et de la faim; mais quant aux Russes, chaque fois que, durant la retraite, nous faisions volte-face, nous les battions.

« Lorsqu'il fut question d'établir dans la Bérézina, à moitié gelée, les fondations de ce pont historique, seule planche de salut qui nous fût offerte , à la voix de leur chef, ces hommes de résolution et de devoir s'enfoncèrent en silence dans l'eau, n'interrompant leur travail que pour détourner d'eux les énormes glaçons qui menaçaient de les couper comme aurait pu le faire une lame. Ils enfonçaient les pieux, base de l'édifice, et frappaient jusqu'au moment où ils sentaient la mort les saisir. Aucun ne remontait, mais il en descendait d'autres pour compléter l'ouvrage. Ouvrage d'un jour qui doit laisser un immortel souvenir !

« Depuis longtemps privée d'une nourriture quotidienne, l'armée souffre cruellement. Votre mari et, par conséquent, son état-major, se ressentent de cette pénurie ; mais le pire est peut-être encore l'absence de gîtes sous cette température infernale. Sans autres ressources que nos manteaux, depuis longtemps nous couchons dans la neige; heureux quand, auparavant, nous avons pu trouver place aux feux des bivouacs, qui envoient plus de fumée que de chaleur à ceux qui se pressent pour s'en approcher. Nous revenons en guenilles. »

Je regardai alors avec plus d'attention le narrateur. Sa figure, toujours belle, mais tragique, avait quelque chose de si sombre que j'en restai atterrée. Lorsqu'il

m'était apparu, deux heures auparavant, j'avais cru voir un fantôme, et, en effet, ses joues creuses, son désespoir, la fumée des bivouacs incrustée sur sa peau, lui donnaient une teinte toute cadavéreuse. Ses vêtements étaient usés, ternis, presque sans couleur. Ses bottes étaient serrées et rattachées par des ficelles; en un mot, la catastrophe qu'il venait de décrire si éloquemment semblait s'être personnifiée en lui.

« Mais, finalement, où donc avez- vous laissé le maréchal? lui dis-je. — En marche pour Wilna, me réponditil; il a dans sa voiture son fils, son docteur, et un aide de camp ; sur son siège il a Pils et un valet de pied. Il est entouré d'une escorte, devenue bien nécessaire, par suite de la présence des Cosaques qui parcourent toute la contrée que nous avons à traverser.

0 Vous le voyez, madame, continua M. Le Tellier, il était impossible de vous laisser courir les chances d'un tel voyage. — Mais, mon Dieu, repris-je, est-ce qu'elles ne sont pas redoutables aussi pour le blessé? — Non, puisqu'il a une escorte qui vous aurait manqué. Je vous le répète, la vie et la marche du maréchal sont assurées. »

La vie, oui, j'en pris l'assurance dans ces quatre lignes qu'il avait eu le courage de me tracer, et dans la parole de son premier aide de camp. Mais sa marche me préoccupait beaucoup et, cependant, qui pouvait prévoir ce que j'aurai à vous en dire tout à l'heure?

Malgré son état d'épuisement, ce fut à peine si M. Le Tellier voulut prendre le temps de manger, ni même celui de changer de vêtements, avant d'aller rendre compte au duc de Bassano de la situation générale de nos débris dont il était, du reste, la personnification; mais il n'y avait plus rien à cacher : aussi le jeune homme déroula-t-il au ministre le noir et terrible tableau

qu'il venait de faire passer sous mes yeux. Il se renferma après dans un silence absolu, par suite de la consigne que lui avait donnée le maréchal de ne révéler qu'à qui de droit le récit de nos misères. J'étais rassurée, comme on l'a vu, sur l'existence de Victor qui, par ordre de l'Empereur, accompagnait son père. Je savais aussi que les généraux Pajol et de Lorencez, ayant la vie sauve, restaient l'un et l'autre à leur simulacre de commandement. Le mutisme du ministre, comme le nôtre, n'arrêta pas longtemps les bruits sourds, mais significatifs, qui commencèrent à se répandre dans toute la ville de Wilna. La nouvelle de cette seconde blessure du maréchal, à elle seule, était déjà un grave indice qui m'attira immédiatement de nombreuses marques de sympathie. Ce que le duc de Bassano avait prévu se réalisait; l'alarme était partout, et l'on accourait chez moi pour connaître la direction que j'allais suivre, avant de s'arrêter à celle que l'on prendrait soi-même.

Le 29, dans l'après-midi, la voiture d'Oudinot atteignit le village de Pletchnitzy. On le fit entrer dans la maison d'un Juif ; on retendit sur un lit de paille, et son chirurgien Capiomont le pansa. Le pansement à peine terminé, Victor Oudinot entre brusquement et dit à son père :

— « Console-toi, cher père... nous sommes tous prisonniers. »

Le maréchal se leva sur son séant, aperçut à travers les carreaux le bout des lances des Cosaques, et répondit à son fils avec son énergie habituelle :

— « F... -moi le camp et bats-toi! »

. Il était en ce moment sans uniforme et revêtu d'une simple pelisse. Alors un juste sentiment de fierté soutint ce corps débile : le maréchal de France Oudinot, duc de Reggio, jugea que, même blessé, il devait conserver une tenue conforme à son rang pour paraître devant l'ennemi en quelque situation que ce fût, et demanda son grand cordon en disant : « Au moins, s'ils me prennent, ils sauront qui je suis, b Puis, armé d'un pistolet, il monta avec ses officiers sur des chevaux que l'on n'avait même pas eu le temps de brider.

Par bonheur, les Cosaques se dispersèrent et s'attardèrent au pillage de quelques voitures abandonnées. La petite troupe profita de ce répit pour se jeter dans une maison où le général Pino s'était réfugié avec une dizaine de grenadiers et qui était entourée d'une palissade en bois : vraie petite forteresse où l'on pouvait soutenir un siège. Les Cosaques revinrent bientôt; cette fois ils avaient de l'artillerie et un boulet bien lancé effondra la toiture. Les assaillants, ayant mis pied à terre, s'approchèrent, mais leurs rangs furent si éclaircis par les coups de pistolet tirés des fenêtres qu'ils s'enfuirent presque aussitôt. Enfin, à la nuit, le général westphalien Hamerstein, suivi d'une poignée d'hommes, parut sur les hauteurs de Pletchnitzy, réunit quelques traînards au son du tambour, leur donna de la cohésion et les conduisit à la délivrance d'Oudinot (i), que l'on put

(#) Cette aventure de Pletchnitzy est rapportée un peu plus loin dans les Souvenirs de la duchesse de Reggio. Néanmoins on a cru

faire arriver sans encombre à Wilnale 3 décembre :

La nuit qui suivit cette terrible journée du 2 décembre me parut bien longue. Dès le matin du 3, mon oncle entra dans ma chambre suivi de Mme Morel qui m'obligea à prendre un peu de chocolat dont, certes, je ne ferais pas mention si les restes n'étaient venus en aide à un affamé qui se précipita sur le plateau emporté par Mme Morel. C'était dans la pièce voisine que j'entendais un mélange de voix et de porcelaines s'entre-choquant ; et je n'avais pas eu le temps d'aller aux informations lorsque mon oncle, qui était sorti précipitamment, rentra avec Victor. Ce dernier prévint toute appréhension en me criant, de la porte, que son père n'allait pas plus mal et qu'il venait de sa part m 'annoncer son arrivée probable pour le lendemain.

La satisfaction que me causa cette nouvelle dissipa bien vite la terreur d'un instant dont j'avais été saisie à la vue du voyageur. Celui-ci mourait réellement de faim ; et c'était lui qui, voyant sortir de ma chambre le reste de mon déjeuner, s'était jeté dessus comme le loup sur sa proie.

« Eh bien ! dis-je à Victor, je pourrais gagner vingtquatre heures en allant à sa rencontre, et, puisque vous êtes arrivé sans obstacles, pourquoi en trouveriez- vous contre mon vœu ? » Mon beau-fils ne fut pas plus facile que ne l'avait été M. Le Tellier sur ce chapitre, et vous allez le comprendre quand vous aurez lu ce qui suit.

« D'abord, me dit Victor, c'est providentiel si nous avons, Le Tellier et moi, évité les Cosaques semés sur la route ; mais écoutez maintenant ce que Le Tellier n'a pu vous dire et rendons grâce à Dieu d'avoir échappé

devoir la raconter ici d'après les Mémoires de Pils, témoin occulaire, les deux récits se complétant l'un par l'autre.

aux dangers compliqués auxquels mon père a été exposé, peu après le moment où il vous eut expédié son premier aide de camp. »

Vous trouverez, mes enfants, dans les récits de la campagne de Russie le fait inouï de Pletchnitzy ; néanmoins, le voici :

Couché dans sa voiture où se trouvaient en plus son fils, un aide de camp et son chirurgien, le maréchal voyageait au pas de son escorte d'infanterie. On s'avança d'abord avec méfiance et précaution ; mais, à la seconde journée, la route continuant à paraître libre, le blessé voulut tenter d'accélérer un voyage si pénible et donna l'ordre de devancer le détachement pour gagner le gîte indiqué. C'était le village de Pletchnitzy.

On déposa le maréchal dans une chambre chauffée par un poêle. Il s'y croyait seul et attendait, sur un grabat, que le docteur Capiomont eût préparé son pansement, quand un coup de canon vint ébranler sa baraque, construite en bois, comme toutes les habitations du pays, et fit ricocher un éclat de la cloison sur la victime. Au même instant quatre ou cinq enfants juifs furent précipités du haut de ce poêle où ils gisaient entassés au chaud, sans mot dire. En même temps entrèrent Victor et ces messieurs, annonçant au maréchal que le village était cerné par cinq cents Cosaques, ayant avec eux deux pièces d'artillerie, dont l'une venait déjà de donner de ses nouvelles.

Tout compté l'on se trouvait de vingt-cinq à trente hommes pour défendre cette belle prise, un maréchal de l'Empire! Le croirez-vous ? votre père, surexcité par la la pensée d'être prisonnier des Cosaques, exigea qu'on le montât à cheval. Il ne put s'y soutenir, et on le rapporta presque évanoui sur son malheureux lit, tandis

que chacun, sans exception, courut à la défense. L'on se servit de tout pour former des espèces de barricades autour de la maison. Pendant ce temps le maréchal avait repris connaissance et il trouva, à ses côtés, la femme de l'intendant militaire Martouret, laquelle, à ses risques et périls, avait suivi son mari dans toute la campagne.

Elle avait supporté, avec un courage extrême, les épreuves inouïes de cette retraite. Sa santé y avait résisté, et elle en avait profité pour être utile et secourable à chacun.

En la reconnaissant, le maréchal se fit remettre par elle des pistolets et, de son lit, visant juste par une ouverture qui se trouvait en face, il tira sur les Cosaques. Ses coups se perdirent dans la bagarre; la lutte était vive, car chacun était décidé à se faire tuer plutôt que de se rendre ; mais soit que cette défense leur en ait imposé, soit qu'ils aient ignoré l'importance du grade qui leur eût fait un si beau trophée, ils ne profitèrent pas avec intelligence de leur situation et donnèrent à un débris de colonne de l'armée française le temps d'arriver. Aussitôt qu'ils l'aperçurent ils ne pensèrent plus qu'à se jeter, en pillards, sur les équipages et les chevaux de main qu'ils purent trouver; et ce fut, de leur part, une fuite plutôt qu'une retraite ; ainsi se termina l'aventure. Elle avait, naturellement, allumé le sang du blessé qui, tout en rendant grâce à Dieu de l'espèce de miracle qui venait de le sauver, passa une très mauvaise nuit.

Dans toute autre position on eût regardé la continuation de son voyage comme impossible, mais ce dernier mot était rayé du dictionnaire de cette époque ! L'on se mit donc en route le lendemain, mais à pas lents, au milieu d'une escorte que l'on n'eut plus la tentation de dépasser.

Cette journée du 3 fut employée par mon beau-fils à raconter, et par mon oncle et moi à écouter.

Plusieurs officiers du maréchal le devancèrent en me confirmant son approche. Il était temps, grand Dieu! car le thermomètre était descendu à dix-huit degrés, et je voyais avec désolation la nuit s'approcher, lorsque le bruit de la voiture sous la voûte se fit enfin entendre. Cette fois, c'était le bruit du retour, mais dans quelles conditions, hélas! J'accourus à la portière; elle était ouverte et rien n'en sortait. Les gens semblaient gelés sur le siège; c'était sinistre. Enfin, à grand 'peine, doucement soutenu par son entourage zélé, le maréchal, brisé par la souffrance et raidi par le froid, put être sorti de la voiture. On voulut le porter pour monter l'escalier, mais il s'y refusa, et courbé en deux, méconnaissable de la tête aux pieds, il arriva anéanti devant le feu qui l'attendait.

Je pus alors constater l'inconcevable changement qu'une grave blessure, et peut-être plus encore des souffrances morales si vivement ressenties, avaient opéré dans cette nature si forte et si vivace. J'en éprouvai une rude atteinte, est-il besoin de vous le dire? Mais il ne s'agissait pas de penser; il fallait agir. Un lit bien chaud fut de suite préparé, et j'assistai au pansement de cette plaie béante, qui ne voulut jamais rejeter le projectile, mais qui se débarrassa peu à peu de ce qu'il avait fait entrer avec lui. Ainsi, chemise, flanelle, uniforme, wistchoura d'astrakan, la balle avait fait entrer tout cela devant elle, et ce ne fut qu'après que cette nature vigoureuse eut expulsé tous ces corps étrangers, que la blessure put se cicatriser; mais nous n'étions encore qu'au début.

Cependant la chaleur et ce pansement opéré paisible-

ment avaient amené un bien-être visible, qui se marqua sur cette figure dont l'expression servait, pour ainsi dire, de thermomètre à chacun.

J'étais, pour mon compte, suspendue à ce regard et à cette parole, qui s'étaient adoucis à mon approche sans doute, mais qui avaient repris aussitôt une sombre expression de tristesse et presque d'irritation. Je n'avais vu encore le maréchal qu'heureux; j'ignorais donc quel effet un chagrin ou un mécompte pouvaient produire sur cette organisation nerveuse au superlatif. Je ne fus pas longtemps sans m'apercevoir qu'il ne fallait pas dérouler devant lui le tableau des misères qu'il venait de voir. Le mot désastre lui était si nouveau, qu'il ne pouvait l'entendre. Et pourtant, excepté chez ceux qui étaient sous sa dépendance, le maréchal n'avait pas le pouvoir d'arrêter le torrent d'invectives qui se débitaient contre l'Empereur. Il ne pouvait s'opposer aux récits animés des maux qu'on lui attribuait.

Un peu reposé du pansement qui avait été le début de la soirée, le maréchal demanda à manger, et voulut que l'on servît près de son lit une table, à laquelle il invita naturellement ses compagnons de voyage. Ils étaient assez nombreux et tous affamés. A la vue du linge blanc, de l'argenterie, de l'éclairage, et surtout à l'odeur des plats succulents que je m'étais plu à leur faire préparer, il y eut un hourra de surprise, aussi bien que de satisfaction; et, à ma grande joie, le maréchal en avait donné le signal, o N'est-ce pas un rêve, disait-il à ces messieurs qui faisaient chorus, de retrouver une table bien garnie? » Et là-dessus s'accumulaient les détails désolants de leurs privations.

On mangea longtemps, et j'avais à la fois envie de rire et de pleurer de tout ce que je voyais et entendais.

La nuit qui suivit fut bonne pour le maréchal; mais, dès le lendemain, son lit fut assiégé, non seulement par tous ceux qui étaient restés à Wilna, mais par ceux qui commençaient à y arriver en foule et en désordre. C'était le sauve-qui-peut qui commençait; et votre père, ne comprenant rien aux combinaisons, en dehors du devoir et de la discipline, s'irritait vivement à chaque occasion. Rien ne pouvait l'amener à la conviction de cette terrible vérité qui ressortait de tout, c'est qu'il n'y avait plus d'armée.

Chaque jour amenait à Wilna des masses de blessés, de malades, de soldats sans chefs et de chefs sans commandement. Des convois de soldats mourants, entassés dans des voitures , ne trouvaient plus de place dans les hôpitaux déjà encombrés. Le gouverneur, perdant le peu de tête qui lui restait, ne mettait , disait-on, ni hommes ni choses à leur place, et laissait s'accumuler ainsi les chances du désordre affreux qui éclata peu de jours après, lorsque l'ombre de quelques corps semblant encore organisés se présenta à son tour.

Le maréchal, sachant tout ce qu'il y avait d'approvisionnements de toutes sortes à Wilna, soutenait qu'on pouvait et devait s'y défendre assez longtemps pour se refaire et se réorganiser un peu. Il avait à ce sujet de vives discussions avec toutes les sommités qui entouraient son chevet. Que de noms historiques je pourrais citer parmi ceux-ci ! C'était le maréchal Gouvion-Saint- Cyr, dans sa froide impassibilité; c'était le général Pajol, faisant un parfait contraste avec le premier, l'un blâmant par un silence expressif, l'autre s'exhalant en plaintes énergiques. Sur tous planait le duc de Bassano, qui, le matin du troisième jour après l'arrivée de mon mari, vint

plus tôt qu'à l'ordinaire, manifestant le désir de lui parler en tête-à-tête.

L'entretien fut court, mais d'une telle nature, qu'en se séparant, les deux interlocuteurs se dirent un adieu expressif et particulier. Je me trouvais sur le passage du ministre; il me prit à part, et d'une voix basse et pressée, il me dit : « Je viens de déterminer le maréchal à partir aujourd'hui; hâtez les apprêts le plus possible, vous n'avez pas un moment à perdre. — Comment, lui dis-je, avez-vous pu obtenir une si prompte décision du maréchal, qui luttait encore hier contre tous, voulant qu'on se défendît ici? — Ah! me fut-il répondu, mon argument était déterminant », et, baissant encore la voix, il ajouta : « L'Empereur est passé cette nuit pour retourner en France... •

Je crus rêver, à ces paroles, mais je compris que ce n'était pas le moment de les commenter. Je reçus les adieux du ministre et lui fis les miens. 11 partait le lendemain et nous engageait fort à le devancer. Vous dire dans quelle agitation je retrouvai votre père est, je pense, superflu. C'était avec rage qu'il reconnaissait aujourd'hui l'impossibilité de la lutte, et, forcé de céder le terrain, il voulut alors le quitter le plus tôt possible. On précipita donc les apprêts ; mais des scènes lamentables vinrent se mêler à ce mouvement. C'était Mme de Mannuzzi qui venait nous faire de déchirants adieux, décidée qu'elle était à partager, quel qu'il fût, le sort de son mari. C'était Mme Abramowietz, qui voulait suivre le sien dans notre armée et profiter de l'escorte du maréchal.

Que vous dirai-je? C'était un désordre moral et matériel dont rien ne saurait vous donner l'idée, et qu'un froid mortel venait compliquer de la manière la plus

cruelle. Ce fut dans cette fatale journée et dans la nuit qui la suivit que le thermomètre descendit de dix-huit degrés à vingt-huit !

Vous jugez de ce que cela nous promettait.

Nous laissions Victor derrière nous, à notre grand regret; mais il voulait attendre, quelque impossible qu'elle parût à nos yeux, la chance d'une direction officielle. Le maréchal lui laissa le soin de rassembler les restes ruinés de ses chevaux et de ses équipages, dont il ne put presque rien retrouver.

Le général Pajol nous avait devancés ; quant a.u général de Lorencez, encore retenu par l'ombre, du 2e corps, dont il représentait l'état-major, il ne reprit le chemin de la France que l'un des derniers.

Couché et empaqueté soigneusement dans ma bonne voiture, qui était une dormeuse avec ses matelas , le maréchal s'y renferma, m'ayant à ses côtés et Mme Morel en face , tandis que mon oncle, MM. de Bourcet, Jacqueminot et Capiomont, s'installèrent dans la voiture du maréchal, beaucoup moins commode que l'autre. Ces trois derniers étaient atteints, à divers degrés, de l'une, des maladies qui détruisaient l'armée, la dysenterie; une quatrième victime de ce fléau vint implorer leur commisération, disant qu'une des deux places de leur siège qui lui était désignée serait pour lui un arrêt de mort. Ils étaient déjà très serrés au nombre de quatre; mais, je l'ai dit, le mot impossible n'existait pas alors; ils firent donc monter, en cinquième, le malheureux M. Rouget, le maître d'hôtel du maréchal, qui, tantôt à genoux au milieu d'eux, tantôt allongé en partie sur leurs genoux, se tordait sous toutes les formes en excitant vivement leur pitié.

Si le pauvre homme reporta ses souvenirs aux temps

heureux où sa fierté se trouvait blessée de monter sur un siège de voiture commode, combien il dut alors regretter la position qu'il avait tant dédaignée au début de cette fatale campagne. On lui devait du reste tous les services et tous les égards possibles, en échange du zèle intelligent qu'il avait déployé pour nourrir son maître, quand tout manquait autour de lui. Il eut notamment la gloire de faire griller des côtelettes de mouton dont l'Empereur prit sa part, peu avant le passage de la Bérézina.

Le siège de cette seconde voiture fut occupé par deux de nos gens ; sur le nôtre se placèrent Pils et le cuisinier. Après nos tristes adieux à Victor et à tous les blessés, moitié gelés, qui encombraient nos appartements au moment du départ, l'on ferma les portières et il était temps; car le froid nous mordait déjà.

Les voitures s'ébranlèrent et firent bientôt voltiger la neige comme de la poussière. Nous avions une escorte de vingt cuirassiers, parfaitement équipés et enveloppés dans leurs grands manteaux blancs. Mais, sauf quelques pâles Juifs frissonnant en courant à leurs spéculations que rien ne ralentit jamais, pas un être vivant ne se trouva sur notre passage dans les rues de cette ville que j'avais abordée avec un cœur si épanoui deux mois auparavant.

Le brave M. Le Tellier, avec sa figure de fantôme, s 'étant déclaré le plus valide de ses camarades, avait voulu faire le service de cette terrible journée, et il galopait énergiquement près de notre voiture. Il s'y maintint, tandis que je voyais peu à peu diminuer le nombre des cuirassiers de l'escorte. En est-il arrivé un seul à notre premier bivouac? Je ne le sais, parce que la nuit mit fin à toute observation. Je me souviens seule-

ment que les deux derniers soldats que je pus apercevoir avaient leurs longues moustaches raidies par les glaçons qu'avait formés leur respiration.

Bientôt, tout se confondit, mais pas assez tôt, cependant, pour qu'arrivée au pied de la fameuse montagne qu'il fallait gravir, je ne pusse distinguer des soldats immobiles semés sur toute la pente qu'ils avaient vainement tâché de gravir. Surpris par le froid, ils étaient tombés, et là, quand on tombait, l'on ne se relevait plus... Quelques mares de sang s'étaient échappées de leur poitrine et de leurs narines et rougissaient la neige.

Rien n'a jamais pu effacer la terrible impression qui m'est restée de cette ascension à travers ce champ de morts, qui n'était cependant que le commencement de la fin. Nos chevaux, ferrés à glace, montèrent vigoureusement cette pente droite et raide, et bientôt nous laissâmes derrière nous ce douloureux spectacle.

Le maréchal gardait un profond silence ; il sentait instinctivement tout ce que je devais souffrir de ce qui se passait sous mes yeux ; mais il en souffrait trop luimême pour me questionner. Nous allions comme le vent sur ce plateau, que nous avions parcouru avec tant de difficultés quelques semaines auparavant.

Mais la neige avait aplani les chemins...

Bientôt je ne distinguai plus sur sa blancheur que M. Le Tellier galopant toujours à la portière. Je ne saurais dire au juste l'heure à laquelle il fit arrêter la voiture, en nous criant qu'il allait nous faire préparer un gîte dans un bâtiment qu'il apercevait. Il revint bientôt. « Vite, madame la maréchale, me dit-il en ouvrant la portière, aidez-vous. » Saisie par une horrible sensation de cette température de mort, je me demandai comment mon blessé allait la supporter. Nos malheureux dômes-

tiques, blottis par le froid sur leurs sièges extérieurs, eurent cependant l'énergie de remplir leur devoir. L'on transporta le maréchal sur un de ses matelas, et l'on nous dirigea vers une espèce de hangar qui n'avait plus de forme, et qui me sembla entouré au loin de plusieurs grands cercles noirs qui se dessinaient sur cette neige éternelle. C'étaient des hommes, qui tous se mouvaient encore à cette heure; mais le lendemain...

La maison de poste à mpitié brûlée, dans laquelle nous fit entrer M. Le Tellier, avait été encombrée dans la journée, non seulement par ceux qui, revenant de r l'armée, avaient pu résister au froid et arriver jusque-là, mais par ceux qui, en sens inverse, arrivaient de Kœnigsberg pour rejoindre ce qu'ils appelaient encore l'armée. C'était l'état-major et la dernière partie de la division Loison, laquelle avait été appelée par l'Empereur. C'était le général et ses officiers qui avaient cherché là un abri dans cette maison, la seule qui se trouvât sur cette ligne dévastée, et dont une partie avait été démolie pour fournir au feu du bivouac que nous apercevions.

L'encombrement était tel (ces derniers détails, je ne les ai reçus qu'en France) que M. Le Tellier eut mille peines à pénétrer. Il battait les uns et marchait sur les autres, criant à tous que le maréchal Oudinot, mourant, avait aussi droit à une place. Rien ; personne n'écoutait, personne ne se rangeait ni ne se défendait. L'autre, furieux, s'exaspérait en vain; mais bientôt il s'aperçut que plusieurs étaient moribonds et quelques-uns déjà morts. Il chercha à traîner au dehors plusieurs de ces derniers, pour nous faire place; mais ceux qui restaient, profitant de ses soins, avec cet instinct égoïste de la bête, qui était, pour la plupart, le seul sentiment qui leur restât, en pre-

naient plus à leur aise. Cependant, après avoir traversé la première pièce, où régnait cet effroyable pêle-mêle, l'on nous fit pénétrer dans la seconde pièce, remplie des officiers du général Loison. Ils y étaient tellement entassés qu'ils ne pouvaient ni s'y asseoir, ni s'y étendre, et restaient debout pour tenir moins de place, à commencer par le général, qui, au nom de mon mari, obtint la place strictement nécessaire pour déposer devant le poêle le petit matelas sur lequel il était étendu. Je m'assis sur le pied de ce matelas. Le contenu de nos deux voitures prit place à ce couvert, et même la pauvre Mme Abramowietz qui, seule dans sa calèche, avait suivi notre sort.

Lorsque je reviens sur tous ces détails, lorsque je me représente mon état moral au milieu de ces horreurs, je m'explique parfaitement cet excès de personnalité, dont on a tant parlé à cette époque. Certes, je souffrais beaucoup de ce que je voyais ; mais ce sentiment était tellement secondaire relativement à ce que je ressentais pour ceux que j'aimais, et, faut-il l'avouer? pour moi-même, qu'aujourd'hui je me trouve avoir fait partie de ces insensibles qui ont fait ajouter à la langue française le mot démoralisation .

Le docteur Capiomont voulut essayer de panser son malade ; mais tout gelait entre ses mains, il fallut y renoncer. L'on tenta d'utiliser les provisions apportées d'une part de Wilna, et de l'autre de Kœnigsberg; mais pain, vin, jambon, volailles, rien ne put être dégelé, même près du poêle, autour duquel on se pressait. A peine une légère humidité paraissait-elle à l'extérieur de ces comestibles ; l'intérieur restait dur comme la pierre ; on y renonça.

La vue de nos misères avait singulièrement frappé cette fraction de militaires qui, partant d'un lieu encore

civilisé et bien approvisionné, n'avaient pu, sur les premières rumeurs qui leur en étaient arrivées, se faire une juste idée de la position; mais, s'ils en étaient attristés et frappés, chacun de nous éprouvait aussi un sentiment bien pénible, en songeant que leur devoir les obligeait à marcher au-devant d'une destinée identique à celle des restes de l'armée. Le maréchal avait échangé là-dessus quelques tristes paroles avec le général, mais en adoucissant toujours les couleurs. C'était dans son cœur navré qu'il les voyait telles qu'elles étaient, sans en faire l'aveu. Au reste, bien réellement il espérait encore qu'on pourrait rallier quelques-uns de nos débris sur la Vistule; mais il comptait d'abord sans la nuit désastreuse qui s'écoulait à l'heure même, et qui acheva notre cavalerie, et sans les deux défilés de Wilna, d'abord, et de Kowno, plus tard, où resta notre artillerie. Le deuxième corps notamment était parvenu, par un effort surhumain, à ramener la sienne presque entière jusqu'à Wilna, et l'un des cris de douleur les plus prononcés que j'aie entendu pousser au maréchal, ce fut quand le général Maison lui annonça la perte totale de ce matériel, qui resta au bas de la fatale montée de Wilna.

Tout ce qui remplissait la pièce où nous étions entassés ne pouvait céder au sommeil, puisque chacun n'avait place là qu'à la condition d'y rester debout. Je vis pour un moment le général Loison, qui dominait le matelas sur lequel nous étions étendus, fermer les yeàx et chanceler au-dessus de nos têtes. Sa chute nous eût aplatis, et je crus utile de la prévenir.

L'on souffrait tant où nous étions, que Ton pouvait se représenter ce qui se passait ailleurs; on sentait la mort autour de soi... Le feu du poêle se ralentissait,

faute de combustible; mais où et comment aller à la découverte? C'était presque risquer sa vie. Le bon docteur Capiomont s'y hasarda cependant, et je le vois encore rentrer triomphalement avec les débris d'une roue de canon, qui s'enflammèrent et nous rendirent l'énergie nécessaire au moment du départ.

Ce fut, de nouveau, M. Le Tellier qui vint en donner le signal. Le jour n'était point encore levé; mais il était plus que temps de rendre du mouvement à nos gens et à nos chevaux qui échappèrent par miracle aux désastres de cette nuit. D'ailleurs, la neige n'éclairait que trop à elle seule ce qui nous entourait. L'on transporta rapidement le maréchal dans sa voiture; mais, quelque promptitude que je misse à le suivre, ainsi que nos compagnons de voyage, nous n'eûmes que trop le temps de nous rendre compte de ce que nous apercevions. Les bivouacs de la veille se dessinaient en noir, sur la blancheur du terrain; mais tout y était éteint et sans mouvement. Combien d'hommes étaient morts? Combien agonisaient? Je ne le sais; mais il est de notoriété que cette nuit du 7 au 8 décembre 18 12 fut une des plus meurtrières par la température, et que ses ravages sur nos restes furent lamentables.

Les adieux sous la baraque, entre ceux qui prenaient chacun une route opposée, avaient été brefs et tristes.

Je cherchais à m'étourdir sur la vue des grands cercles noirs dont j'ai parlé; mais, mes enfants, ce souvenir a poursuivi ma vie et m'impressionne encore de la manière la plus pénible.

Avant tout, cependant, je pensais à mon intérêt immédiat, à ce héros mutilé que je disputais à la mort.

Nous marchions rapidement; je souffrais du froid, particulièrement aux extrémités; mais, outre qu'il eût été

inutile et presque honteux de me plaindre en cette circonstance, il y avait un autre motif pour me faire supporter sans murmure ce que nous appelons vulgairement l'onglée; c'est qu'elle est une preuve de vie inconnue à ceux qui vont mourir de froid. Lorsqu'elle arrive à un degré menaçant, on ne la sent plus.

Cette vérité est tellement établie en Russie , qu'il est reçu qu'un passant jette à un autre une poignée de neige au visage, s'il lui trouve le nez blanc, indice certain que la gelée l'a atteint. C'est un acte d'humanité que Ton exerce réciproquement, sans se parler.

Renfermés dans notre voiture, entre le ciel gris et la terre blanche, nous semblions être dans notre linceul. Le pâle soleil, qui s'était montré par moments la veille, nous refusa sa présence, et, quoiqu'à ce degré de froid il soit sans influence et n'empêche ni de geler ni de mourir, au moins arrête-t-il le désespoir.

Vous savez que j'avais trouvé dévastée cette même route que nous parcourions, et l'on ne voyait plus un seul habitant autour des ruines dont je vous ai parlé. Seulement, de loin en loin, s'élevaient encore quelques cheminées noircies, que je prenais quelquefois pour des Cosaques en observation. Les sapins épars me causaient le même effroi. Je me représentais alors mon mari prisonnier de guerre, et je me disais qu'il n'y résisterait pas. Mes appréhensions étaient doublées par la présence de mon oncle, dont la sérénité ne se démentait point au milieu de cette calamité que j'avais involontairement attirée sur lui. Je me représentais souvent sa femme et ses enfants autour de ce foyer auquel je l'avais

arraché peut-être pour toujours Alors je perdais

la tête, en songeant à ma responsabilité; car enfin, vous le comprenez, nous étions tous là par devoir : mon mari

et les gens de son métier suivaient leur destinée; moi, j'accomplissais la mienne; mon oncle, c'était par dévouement pour moi seule qu'il était venu au-devant de la sienne.

Nous ne pouvions communiquer souvent d'une voiture à l'autre, parce que nos gens, engourdis par le froid, n'auraient pu facilement nous servir de messagers. Ils ne se préservaient de la gelée qu'en se tenant blottis sur leur siège, enveloppant le plus possible leurs pieds, leurs mains et leur nez, ce qui n'empêcha point que le pauvre Pils et son compagnon eussent le nez saisi ; mais ils y apportèrent à temps le remède dont j'ai parlé et en furent quittes pour une boursouflure enflammée qui dura plusieurs jours.

Notre escorte avait disparu. Le seul M. Le Tellier se retrouva à cheval comme la veille. Dans toutes les circonstances, vous l'avez vu à la fois courageux et dévoué jusqu'à la mort envers le maréchal. Souvent atteint de coliques néphrétiques en temps ordinaire, il sut ici dominer toutes ses souffrances personnelles, par suite d'une surexcitation dont son patron, ainsi qu'il le nommait, était la cause. Ses forces factices se soutinrent pendant ces trois jours et ces trois nuits exceptionnels. Je lui en ai conservé une éternelle reconnaissance.

Je ne sais de quoi nous vécûmes pendant cette journée de voyage; le froid absorbait toutes les facultés. Vers la nuit, M. Le Tellier nous jeta tout à fait sur la gauche; car il s'orientait merveilleusement, malgré l'uniformité qui semblait résulter de la neige, dont je parle si souvent. Nous pénétrâmes dans un village nommé, je crois, Tchismori. Les maisons étaient debout; il n'offrait pas l'aspect de dévastation que nous venions d'avoir sous les yeux. On fit arrêter la voiture chez le pasteur, qui

nous ouvrit avec empressement deux petites chambres, dont l'une était chauffée par un poêle.

Nous sûmes nous contenter de la chaude atmosphère de cette petite pièce, où bientôt nous fûmes tous réunis autour d'un copieux plat de pommes de terre qui, à bien dire, était notre première nourriture depuis Wilna. La chaleur avait rendu à l'estomac une partie de ses facultés, et ceux qui, parmi nous, étaient atteints de la dysenterie, ressentaient des tiraillements tenant de la fringale. Tous, excepté mon oncle, portaient le cachet d'une vraie souffrance et d'une grande irritation. Mais lui, l'homme excellent, avait conservé son humeur égale et douce, et je constatai avec bonheur que sa santé avait jusqu'alors résisté à l'épreuve.

Cette fois, gens et chevaux trouvèrent un abri dans le village. Sachant que tous étaient à couvert pour cette nuit, je venais de m'étendre tout habillée sur un des matelas de la voiture, près du maréchal, qui occupait l'autre, et j'allais céder à mon extrême fatigue et dormir, quand un bruit violent vint ébranler la maisonnette. Ce . fut la seule fois de ma vie où je vis comme un sentiment de crainte chez mon mari. « C'est un parti de Cosaques, me dit-il, qui aura été mis sur ma piste. » Il avait à peine fini de parler, lorsque le pasteur, suivi de tout notre monde, entra pour nous apprendre la véritable cause de l'alerte. On venait le chercher pour donner des secours à un mourant.

Au point du jour, chacun fut sur pied pour gagner les voitures, qui nous attendaient tout attelées. Le pasteur était sur notre passage ; tandis que le maréchal et moi lui adressions des remerciements bien sentis , j e vis des larmes , qu'il semblait vouloir retenir, tomber abondamment sur ses joues. Il ne parlait point français; mais je suivis

avec empressement un geste expressif qui me montra un magnifique lévrier blanc, auquel l'un de nos gens d'écurie avait passé un cordon au cou, comme se préparant à Temmener.

Indigné de cet abus de confiance échangé contre l'acte d'hospitalité que nous venions de recevoir, le maréchal, qui avait suivi toute cette scène, fit restituer immédiatement à son pauvre maître son beau chien, qu'il reçut comme un bienfait.

Malgré la nuit, relativement bonne, que le maréchal venait de passer, le docteur n'avait pas été content de sa blessure. Elle s'était enflammée et le faisait souffrir de telle façon qu'il ne savait quelle posture prendre dans la voiture. Et pourtant il fallait marcher...

M. Delamarre, aide de camp du maréchal, qui, ainsi que M. Le Tellier et tous ces messieurs, se rendait compte d'un pays qu'ils avaient parcouru en tous sens, peu de mois auparavant , nous avait rejoints à Tchismori, pendant la nuit qui venait de s'écouler. Quoique ayant quitté Wilna peu d'heures après nous, il eut de nouveaux et tristes détails à nous donner. Il avait vu s'augmenter le désordre tumultueux que nous savions commencé dans la ville. La montagne s'obstruait de plus en plus, et l'on se préparait à brûler les malheureux restes de notre gîte de la veille.

Le général de Lorencez n'était point encore rentré à Wilna; Victor y attendait toujours quelques lambeaux de son régiment ; le seul général Pajol, ramené forcément par sa blessure, nous suivait de près. En effet, bientôt il nous rejoignit dans une hutte de Juifs, où force avait été de descendre le maréchal, pour essayer de panser sa blessure, qui s'irritait de plus en plus. Il aurait fallu des cataplasmes ; mais ils gelaient entre

les mains du docteur. Il en arriva cependant à ses fins; il s'ensuivit un peu de soulagement.

On voulait tâcher de gagner Kowno ; nous y arrivâmes en effet à la nuit tombante, et nous descendîmes chez l'intendant militaire, M. de Baudecour. Nous l'avions fêté à Bar, ainsi que sa femme, qui l'accompagna jusqu'à Mayence, lorsqu'il partait de sa personne pour la Grande Armée, onze mois auparavant. 11 s'empressa près du maréchal et de nous tous avec un zèle extrême ; mais ce ne fut qu'après avoir vu mon mari recevoir tous ses premiers soins que je m'aperçus du violent chagrin que semblait combattre notre hôte. Mon œil plein d'anxiété lui fit prendre la parole de suite; il prévint ma question, et voici ce qui sortit de sa poitrine à travers des sanglots navrants : o J 'ai perdu mon fils unique dans cette retraite, nous dit-il, et je ne le sais que depuis deux heures. » Un morne silence succéda à cette révélation. Qu'eussionsnous dit, mon Dieu, à ce père désolé ? Mon regard ne le quittait pas. Bientôt, il reprit avec activité la tâche que lui imposait l'hospitalité ; mais son logement ne secondait pas ses bonnes intentions. Il se composait d'une seule pièce présentable, celle dans laquelle nous avions été reçus. Elle était à la fois salon, cabinet et, il faut bien le dire, antichambre; car elle n'était précédée par rien, et l'on comprend qu'on ne pouvait laisser personne attendre dehors. L'on peut juger de l'encombrement qui se produisait autour de l'intendant militaire , qui avait à répondre à tant de soins divers et pressés, et qui, de plus, voulait nous faire servir à manger. Le poêle était chaud et la foule nous étouffait.

A la sortie de Kowno, nous traversâmes le Niémen, profondément gelé, et nous trouvâmes ensuite cette montée bien connue, diminutif de celle de Wilna. Nos

pauvres chevaux nous tirèrent encore de ce mauvais pas, où vinrent se briser quelques jours plus tard les épées des vaillants capitaines qui avaient pu les porter jusquelà. Ce fut à Kowno, en effet, que le maréchal Ney, notamment, termina la retraite, si Ton peut appeler ainsi le simulacre de commandement qu'il essaya d'exercer jusqu'à la fin sur quelques débris épars, qu'il cherchait à réunir et à faire marcher. Ils achevèrent de s'anéantir aux bords du Niémen, et de ce moment, chacun agît et marcha pour son compte.

Nous avions toujours été du même pas avec la seconde voiture, et déjà nous étions à quelques lieues de la montée dont je viens de parler, lorsque Pils, qui du siège observait tout, la chercha en vain des yeux, sur l'immense étendue de neige que nous parcourions. L'on fit halte pour l'attendre. Ce fut en vain, rien ne parut. On ne voyait que la neige éternelle, devant, derrière et partout. « Marchez », dit le maréchal. Oh! mon cœur se fendit en deux en ce moment. Abandonner mon oncle me semblait impossible. Sa femme, ses enfants, toute ma famille se présentèrent à moi comme des fantômes menaçants. D'un autre côté je sentais qu'il fallait, avant tout, penser à sauver mon mari. Partagée entre ces diverses émotions, j'étais comme folle.

Cependant la journée s'avançait, et M. LeTellier, toujours fidèle au poste, venait de nous prévenir que pour gagner Antonovo, petit château dans les terres, que le maréchal avait désigné pour sa couchée, et craignant de se tromper de direction si la nuit nous surprenait, il venait de prendre un guide, trouvé dans je ne sais quel village ruiné. Nous découvrîmes que c'était un Juif, et je tournai à la mort quand je vis cet homme de malheur, vêtu de sa longue robe noire, monter sur le siège et s'y

établir près de Pils. Bientôt, sous cette douteuse direction, nous nous jetâmes à droite et perdîmes ainsi de vue les légers indices qui pouvaient encore faire reconnaître le chemin direct, et c'était sur la foi de ce misérable inconnu que, à la nuit tombante, nous nous lancions à travers ce désert. Je jetai encore un long regard en arrière; point d'oncle et personne pour l'avertir du changement de direction, si par bonheur il nous suivait.

Le chemin était raboteux, et nous marchions lentement. La nuit était complète, et le guide, sans cesse interrogé par Pils, assurait toujours qu'on touchait au but. Je ne sais combien de temps se passa ainsi.

Enfin, M. Le Tellier s'écria que nous étions arrivés. 11 reconnaissait les lieux, puisque le maréchal les avait occupés avec son corps d'armée au début de la campagne. Lui et son état-major avaient été logés au château de la comtesse de...., zélée Lithuanienne, et l'on s'était quitté alors réciproquement charmé les uns des autres. J'ai déjà dit que c'étaient d'étranges châteaux que ceux de cette partie de la Pologne, mais je ne pensai guère à examiner celui qui était devant moi. La voiture s'était arrêtée, la parte s'était ouverte, et, à la lueur de plusieurs flambeaux, je vis indistinctement paraître la maîtresse de la maison. Comme elle s'avançait, le maréchal lui dit de sa voiture : « Je viens vous demander encore l'hospitalité. — Combien nous eussions été heureux de vous recevoir, dit-elle en excellent français, avec une voix douce et pénétrante, si vous ne vous présentiez sous de si tristes auspices. »

Nous pouvions croire que ces paroles se rapportaient soit à la blessure du maréchal, soit peut-être aux malheurs généraux, dont la nouvelle avait pu parvenir jusque-là.

Mais il s'agissait d'une calamité plus pressante. Le typhus venait d'envahir cette maison; sept personnes venaient d'y succomber, tant parmi les membres de la famille que dans les réfugiés à qui elle avait donné asile.

L'une des dames du château était au plus mal encore. c Que voulez-vous faire? dit la comtesse, après avoir rapidement fait au maréchal l'exposé ci-dessus. J'ai dft vous dire la vérité, et, si elle ne vous fait pas reculer, vos appartements sont prêts. — J'accepte votre hospitalité », répondit le maréchal. Après ces mots, la gracieuse femme disparut pour donner ses derniers ordres et retourner à ses malades. Nous avions eu à choisir entre la contagion et une nuit glacée au milieu de ces déserts. Quelle position !

Bientôt nous retrouvâmes Mme de..... qui prit encore le soin de nous introduire dans une chambre meublée simplement, mais à la française, et où se trouvaient deux bons lits, t Je vous place au plus loin de l'épidémie, ditelle, mais j'y retourne vite; adieu, vous ne me rêveries pas. »

Inutile de vous dire tout ce qui se passait en moi, à la vue de ce courage tranquille. La comtesse ne me laissa pas le temps de m 'exprimer comme je l'aurais voulu; mais dans ces circonstances, j'espère que les physionomies parient assez pour que l'on ne reste pas dans l'ignorance sur ce que chacun éprouve.

On nous apporta bientôt quelques vivres envoyés par la touchante châtelaine ; mais je ne pus manger; la masse d'angoisses était arrivée à son apogée et je succombai pour la première fois sous son poids.

En effet, voyez la série des épreuves de ces heures cruelles. Savoir votre père sous ce toit pestiféré ; craindre, pour mon oncle, ou la gelée ou la poursuite des Cosaques;

partager.de cœur la redoutable position de nos hôtes, c'était plus que je ne pouvais supporter.

Je venais d'assister au pansement de la blessure, pratiqué par Pils, à défaut de chirurgien. Le maréchal, accablé, venait de s'étendre sur un des deux lits qui nous avaient été préparés. J'allais essayer de me reposer sur l'autre, lorsque tout à coup une flamme furieuse sortit du poêle resté allumé. Elle était poussée par le vent qui venait de s'élever et soufflait bruyamment. La chambre était déjà remplie de fumée. Je m'élançai éperdue pour appeler à notre secours. Mais de quel côté me diriger dans ce lieu inconnu et désolé ? En voyant l'immobilité forcée de mon cher blessé, qui ne perdait rien de son courage, je sentis revenir le mien, et j'espère que j'en aurais donné quelques preuves, si au même instant un nouveau bruit n'était venu faire diversion. C'était Pils, que la Providence nous envoyait; il venait nous annoncer l'arrivée de la seconde voiture. Je ne chercherai pas à vous peindre le contraste des instants qui suivirent avec ceux que je venais de traverser. Le feu, qui n'avait pas encore eu le temps de faire de grands ravages, fut d'abord éteint, et bientôt les voyageurs souffrant du froid, mais du reste sains et saufs, nous contèrent leur incident, qui se bornait du reste à une avarie de la voiture, à laquelle on avait pu remédier, mais non sans un retard de plusieurs heures.

Nous abrégeâmes le plus possible la nuit sans sommeil qui suivit cette pénible journée. Ne pouvant porter secours à nos hôtes, ayant au contraire la chance de leur donner quelques malades de plus à soigner, nous étions naturellement pressés de les quitter; et nous voilà de nouveau chevauchant au point du jour sur ce pays tout blanc et tout glacé.

Nos traces de la veille nous guidèrent, je crois, à elles seules, car je ne me rappelle pas avoir revu le guide juif.

Nous avions repris la ligne directe, très distinctement constatée par M. Le Tellier. On avait marché tant qu'avaient pu aller nos chevaux. A la nuit tombante, on s'arrêta à Wirbahlen, devant une maison qui semblait abandonnée.

On recourut à l'autorité, qu'on espérait trouver encore organisée; mais si on la découvrit, elle resta impuissante, car nous eûmes à peine quelques bûches à brûler, et pour donner à souper à notre troupe affamée, un poisson grillé. La température ne se détendait pas, et cette nuit de faim et de froid fut encore une de nos plus difficiles h passer.

Cependant le point du jour nous retrouva encore tous vivants; mais le maréchal déclara qu'on prendrait un temps de repos dans la première station qui offrirait quelques ressources. Ce fut la ville de Gumbinnen, où nous arrivâmes toujours glacés dans la soirée du 11. J'avais remarqué, en allant, l'aspect gracieux de cette ville ; il faisait encore assez clair pour nous en montrer les rues bien alignées. Le froid empêchait les habitants de circuler, mais les maisons bien closes et les cheminées d'où l'on voyait sortir la fumée (ce qui représentait de bons feux allumés) donnaient grande envie de pénétrer dans ces demeures heureuses, heureuses puisqu'on s'y chauffait.

A Gumbinnen se trouvait encore une sorte d'organisation française, qui fit trouver immédiatement un bon logement pour le maréchal et pour toute sa suite. Et, pour la première fois depuis Wilna, nous fîmes un repas qui put nous profiter, parce qu'il fut pris tranquillement et au chaud. De la soupe, du bifteck aux pommes de

terre, quel festin, mes enfants ! Mais ce qui compléta la fête, ce fat la possibilité de pouvoir enfin changer de vêtements. Vous aurez pu remarquer qu'à l'imitation des héroïnes de romans, qui, au dire de je ne sais quelle femme spirituelle, n'ont jamais la pensée ni l'occasion de mettre une chemise blanche, j'avais gardé la mienne, et tout ce que je possédais d'habillements d'hiver accumulés sur mon corps, depuis dix jours. Eh bien, je vous assure que les petites délicatesses de mes habitudes s'étaient bien perdues dans nos souffrances, et je m'expliquais très bien, alors, comment ceux qui manquent de gîte et de pain se désintéressent sur la propreté. Jusque-là je l'avais mise en tète des besoins de la vie, et, quand mon cœur se soulevait involontairement à la vue des sales haillons de la misère, je plaignais le pauvre plus de sa malpropreté que de son frisson et de sa faim. Je suis revenue à des idées plus saines et plus justes. Mais à Gumbinnen, je n'étais pas encore assez endurcie dans mon métier d'apprentie cantinière pour être insensible aux douceurs du savon, du peigne, des brosses et du linge blanc. J'étais heureuse aussi de pouvoir enfin échanger paisiblement avec mon oncle quelques-unes des pensées qui avaient mutuellement oppressé nos âmes. De ce moment, seulement, j'osais envisager comme certain notre retour en France, tous au complet; car, jusque-là, j'avais toujours redouté quelque catastrophe imprévue. Enfin, là seulement, je repris haleine, d'autant plus que la blessure du maréchal, si fortement irritée par un mouvement forcé et un froid incessant, prit un autre aspect, dès les premiers moments de ce temps d'arrêt. Mais si ses souffrances physiques étaient amoindries, son moral n'en restait pas moins sombre et concentré, et, tout en

attribuant ce changement à nos désastres, qui lui étaient insupportables, j'en étais véritablement désolée.

Notre séjour à Gumhinnen avait donné le temps i l'état-major de mon mari de venir se réunir à lui, et, un matin, il l'assembla devant son lit. C'était solennel, et je regrettai de n'avoir pas une chambre pour me retirer»

Quand tous ces jeunes gens furent rangés en demicercle autour de leur chef, il leur dit : « Eh bien ! messieurs, où donc allez-vous?» Et eux de se regarder sans mot dire. Le maréchal reprit : « Quoi ! sans blessure, sans maladie sérieuse, vous quittez l'armée ? Croyez- vous que je lui tournerais le dos, moi, si je pouvais m'utiliser en ce moment ?» La consternation était à son comble. Enfin M. Achille de la Marre prit la parole et dit, au nom de tous, apparemment, puisque personne ne le démentit : « Monsieur le maréchal, vous êtes notre chef direct, notre patron; nous devons suivre votre chance. D'ailleurs, il n'y a plus rien à faire ici, car l'Empereur est parti et l'armée n'existe plus. » Ces paroles, si souvent répétées, mettaient toujours votre père hors de lui. t Eh bien ! messieurs, reprit-il, on la recomposera cette armée, et on la ramènera, au printemps, tambour battant sur la Vistule. Attendez-moi là, et allez offrir vos services aux chefs de corps qui, plus heureux que moi, peuvent encore rester utilement à leur poste. »

Aucun de ces messieurs ne chercha à combattre l'avis du maréchal. Us se retirèrent en silence, et leur chef, après leur avoir énergiquement exprimé sa pensée, en resta là. Il eut d'autant moins l'occasion de revenir sur cet incident que le reste des événements ne tarda point à se dérouler, et à prouver de plus en plus cette triste vérité qu'il n'y avait plus d'armée.

M . Le Tellier avait noblement rempli son mandat. Dès

le lendemain, il prit la route de la France, accompagné de MM. de la Marre, de la Chaise, etc., etc., tandis que MM. Jacqueminot et de Bourcet, tout languissants qu 'il i étaient par suite de leur dysenterie, accompagnèrent le maréchal, en s'entassant dans la seconde voiture.

Peu après, M. Jacqueminot se procura un petit traîneau et, prenant tous les matins les devants, il s'utilisa courageusement, tant que nous fûmes en pays étranger, en faisant préparer les logements.

Tous remis à flot du plus au moins, nous quittâmes Gumbinnen pour nous rendre à Wehlau, encore sous notre domination. Mais, la principale autorité de cette ville ne s'y trouvant point à notre arrivée, nous y manquâmes de tout.

Notre temps d'arrêt à Gumbinnen avait donné la faculté à beaucoup de nos compagnons d'infortune, déserteurs aussi (c'était ainsi que le maréchal les nommait), de nous devancer ou de nous atteindre. Chacun d'eux s'était mis en route dans le costume où il se trouvait. Les uns étaient fourrés comme des ours; les autres, •ayant tout perdu et n'ayant rien pu racheter, étaient revêtus de leurs grands uniformes : tel était par exemple le général de Chasseloup-Laubat, de l'artillerie. Il grelottait tout doré, dans son traîneau formé de quatre planches. Ne pouvant réchauffer sa personne tout entière, et s'étant trouvé les moyens de préserver ses oreilles, il en avait usé, et j'ose même dire abusé. Il était donc coiffé d'un bonnet de coton tiré jusque dans le col de son habit, et ceci était surmonté d'une calotte de taffetas gris. En apprenant qui nous étions, à un bouge où l'on faisait manger les chevaux, il arriva suivi du colonel Bodson, de la même arme, pour saluer le maréchal. Ni l'un ni l'autre ne songeaient à leur accoutrement ; il était

bien question de cela, en effet ! Touché de leur empressement, le maréchal les accueillit d'abord très bien; mais la scène changea, quand ils commencèrent la kyrielle des misères que nous avions laissées derrière nous et dont ils avaient quelque connaissance, parce qu'ils avaient quitté Wilna plus tard qu'aucun de ceux qui nous avaient rejoints jusqu'ici. Quand le général s'arrêtait, le colonel reprenait la parole. Je ne sais combien cela eût duré si le maréchal, au dernier degré de la crispation, ne s'était écrié tout à coup : « Mais, mon cher Bodson, mouchezvous donc! » C'était en effet devenu nécessaire... et pendant l'opération, le maréchal, saluant ces messieurs, fit refermer la portière et nous partîmes . On ne riait pas durant ce voyage. Ce ne fut donc que bien plus tard que, revenant avec mon mari sur cette anecdote, nous en avons pris un accès de gaieté qui se renouvelait encore quand nous en faisions le récit.

Je reviens à Wehlau, où nous passâmes une nuit glacée; nous avions dû en prendre l'habitude, mais il n'en fut pas ainsi. Notre maigre souper n'avait pas contribué à réchauffer notre sang, et nous partions tout frissonnants au lever du jour, quand nous vîmes apparaître près de la voiture un jeune sous-intendant militaire, tout brodé, tout pimpant, ayant une figure charmante et un air fashionable. Mais ce qui contrastait étrangement avec cet ensemble d'élégance, c'était une énorme miche de pain, percée par le milieu, et dans laquelle M. Solikoff (c'était son nom) avait passé son bras. Après avoir salué respectueusement le maréchal, il se retourna vers moi et me dit en me présentant le pain : « C'est tout ce que je peux vous offrir, madame la duchesse, comme une faible compensation des privations que vous avez souffertes, dans cette résidence dont

j'étais absent hier; j'aurai bien de la peine à me consoler de l'inhospitalité dont M. le maréchal et vous avez été victimes, dans un lieu où je suis censé exercer quelque autorité. »

Nous le remerciâmes autant qu'on peut le faire, quand la bise vous coupe en deux. Il nous salua d'un air ému... Je n'ai jamais revu ce jeune homme, mais plus tard j'ai rencontré son frère à Paris... Il se fit présenter à moi, je fus heureuse de pouvoir lui dire que je n'avais pas perdu le souvenir de cette miche de pain, offerte avec tant de bonne grâce et de dévouement.

Elle nous fut, en effet, d'un grand secours, et nous conduisit, nous et nos compagnons, jusqu'à Kœnigsberg, où nous arrivâmes le même soir.

Nous voici donc dans un grand et bel hôtel, et au centre d'une capitale. Il semblait que nous allions chercher, en y prenant quelques jours de repos, à consolider notre mieux-être. Vain espoir! Le maréchal était très souffrant, je le trouvais agacé... je craignais qu'il n'eût la fièvre... j'ambitionnais pour lui le silence, le calme, mais je prévoyais quelque déconvenue. La chambre du cher blessé était vaste, on dressa la table du dîner devant son lit. Tant que dura le repas, il chercha à détourner son attention du vacarme qu'on entendait dans la pièce voisine, mais il devint tel, qu'il chargea M. Jacqueminot d'aller s'informer de ce qui se passait. Celui-ci revint, plus sombre qu'il n'était allé, et, sans s'expliquer catégoriquement, il chercha à préparer mon mari à la prolongation infinie du bruit en question. Ne voulant pas s'éclairer davantage, le maréchal congédia tout le monde et s'enfonça dans ses oreillers...

Dormit-il? Je ne l'ai jamais su... S'il devina la cause des toasts de vingt ou trente Prussiens qui buvaient

à nos désastres, il dut avoir de cruels cauchemars; jamais je n'ai osé le questionner Là-dessus.

Les habitants de Kœnigsberg étaient dans l'effervescence des premières nouvelles qui venaient de leur parvenir... Ils connaissaient le départ de l'Empereur et tout ce qui devait s'ensuivre...

Ils étaient au début de leur festin, lorsqu'on vint les prier de modérer les éclats de leurs voix , par égard pour un officier général français blessé qui venait d'arriver à l'hôtel... Leur dit-on le nom de votre père? Je ne l'ai jamais su, mais ils ne tinrent nul compte de l'avis, il sembla même doubler leur ardeur...

Cette conduite sauvage est un fait isolé dans la vie du maréchal, qui, chez ses ennemis comme chez ses amis, fut toujours l'objet de tant d'égards et de procédés.

J'ai toujours cru que cette circonstance avait hâté notre départ de Kœnigsberg.

Depuis Kœnigsberg nous eûmes recours à la poste, et, dans la soirée du 17 décembre, nous arrivâmes à Brandebourg.

Le Frische-half , petit bras de la Baltique, et que Ton côtoie en sortant de Kœnigsberg, était gelé. Ce ne fut donc pas là que je pus juger de cette mer noirâtre, dont j'aperçus plus tard les flots en avançant vers Dantzig.

Nous traversâmes y sans pouvoir en remarquer les beautés, les terres de la Nogat, resserrées par deux bras de la Vistule. L'on dit cette contrée merveilleuse par sa fertilité.

Avant d'arriver à Dantzig, où nous étions attendus pour coucher, le maréchal voulut se réchauffer à Elbing.

A peine y étions-nous descendus dans un hôtel que je vois encore, et dont on nous ouvrit les portes d'assez mauvaise grâce, que nous reçûmes la visite du général, alors

colonel Farine, qui commandait là, et qui nous dit avoir toute la peine du monde à y conserver, comme il l'entendait, notre position militaire, tant la Prusse nous devenait hostile.

Déjà quelques preuves significatives des misères de la retraite s'étaient dénotées. Ainsi les hôpitaux s'emplissaient de malades, atteints pour la plupart du typhus. Il y en avait même dans les maisons particulières, et je pus m'en convaincre , car étant sortie avec Mme Morel, et me trompant de porte dans cette auberge, j'entrai dans la chambre d'un moribond, qui était hors d'état de juger de mon saisissement à sa vue. Oh ! que j'étais pressée de quitter Elbing !

Le pauvre général Pajol y arriva peu d'heures après notre départ, et lui, qui avait si brillamment supporté et ses blessures et ses fatigues durant cette campagne, fut atteint de l'épidémie régnante, et à un tel degré qu'il eût infailliblement succombé si un médecin français, tout à lui, ne l'eût nourri et couvert de quinquina. Il lui en soupoudra sans relâche tout le corps, et le sauva par ce remède suprême. Ce traitement n'était pas à la portée de la généralité, qui mourait en masse de cette peste.

Un peu plus tard, le général de Lorencez paya aussi son tribut. Fidèle à son poste de chef d'état-major du 2* corps, dont les restes arrivèrent encore avec une sorte d'organisation jusqu'à Wilna, il secondait énergiquement le général Maison, qui, par ancienneté, avait pris le commandement de ce débris. Malgré le froid, malgré les exemples décourageants qui les avaient précédés, ne ramenant qu'une petite partie du personnel de leur armée, ils étaient néanmoins parvenus à sauver presque tout leur matériel. Ils arrivèrent aussi à sortir cette artillerie, si belle encore, de l'horrible chaos que

présentait Wilna. Mais, hélas ! ce ne fut que pour abandonner forcément son précieux dépôt au pied de la fatale montagne

Le général Rapp, qui commandait à Dantzig lorsque nous y arrivâmes, avait quitté cette importante position par ordre de l'Empereur, pour aller se battre en Russie. Il en était revenu, non moins énergique et dévoué qu'il y était allé, mais abîmé de fatigue et avec les deux oreilles gelées. Il nous avait devancés de quelques jours, en retournant prendre son commandement, et avait déclaré au maréchal, en le rencontrant, qu'il allait lui préparer un logement et le forcerait, bon gré, mal gré, à se reposer quelque temps dans les remparts dont il était le gardien. Homme excellent! de combien de soins prévenants nous fûmes l'objet de sa part 1

Il nous fut impossible de nous défendre de l'hospitalité à la fois large et délicate de ce cœur généreux . La situation du général, à Dantzig, était celle d'une espèce de vice -roi. Mais s'il sut jouir longtemps des avantages de la position, il sut aussi vaillamment la défendre dans les mauvais jours qui suivirent.

Notre séjour donna à beaucoup des échappés de la grande débâcle le temps d'arriver dans cette forteresse, où tous, se sentant en sûreté, prirent un repos plus ou moins long; et bientôt, là comme à Wilna, l'appartement du maréchal devint, à la fois, un quartier général et une espèce d'ambulance, où chacun arrivait avec ses blessures du cœur et les autres.

L'un des premiers que nous vfmes arriver, après nous, à Dantzig fut le général Maison. Malheureusement, il n'était pas suivi de son chef d'état-major, le général de Lorencez, qui, je l'ai dit, finit par payer son tribut et resta malade en chemin. Son état n'avait pas encore

atteint toute la gravité où il arriva plus tard au moment où le généra] Maison l'avait quitté. Néanmoins, cette nouvelle nous attrista beaucoup, et quand vinrent ensuite les détails qui se rapportèrent à l'abandon obligé de ses canons, le maréchal poussa des cris de douleur énergiques. Les jours et les nuits qui suivirent, il eut sans cesse à la tète et an cœur la perte de ce matériel qui lui était si précieux.

Parmi les plus intéressants des revenants de la Grande Armée qui entouraient la cheminée du maréchal, je citerai le général Mathieu Dumas. II existait entre le maréchal et lui une grande affection. Sa parfaite connaissance des faits relatifs à l'armée, sa parole toujours entraînante, la parfaite distinction de ses manières m'attiraient particulièrement, et je l'ai toujours retrouvé dans le monde avec plaisir.

Après une semaine de séjour, nous fîmes de bien affectueux adieux au général Rapp, que je retrouvai plus tard avec bonheur en France, où nous conservâmes d'excellentes relations.

J'abrégerai les détails de notre route de Dantzig à Berlin, parce qu'avec le danger l'intérêt diminue. La température s'était adoucie, et la neige à demi fondue nous laissait voir, par taches, un pays que Ton disait être assez beau, mais dont il ne m'était pas possible de juger en ce moment.

M. Jacqueminot, qui avait pris le service d'avantgarde, l'avait commencé en traîneau, ne pouvant encore se soutenir à cheval, disait-il. Mais la neige lui ayant fait défaut, il n'en persista pas moins à utiliser son véhicule, auquel il se cramponnait après le dégel.

Nous prîmes, le 31 décembre, gîte à Zehden, sur le bord de l'Oder, que nous avions à traverser le len-

demain, au point du jour. II n'existait pas de pont et on le passait ordinairement en bac, mais pour le moment la gelée annulait ce moyen. D'autre part, cependant, la glace n'était pas assez solide pour qu'on osât s'y risquer, disait-on. L'alternative était grave. Attendez, dirent les habitants du pays; sous peu de jours, la glace rompue permettra au bac de manœuvrer. Cette proposition n'eut pas le moindre succès près du maréchal, qui ordonna au postillon d'avancer. Nous voici donc affrontant % dans une lourde voiture à six chevaux, ce terrible passage sur une glace crevassée, qui me semblait craquer à chaque pas. Ce fut encore ici que le sort de la seconde voiture vint redoubler mes alarmes. Si nous échappons, me disais-je, nous avons assurément donné à la glace un ébranlement qui aura pu préparer l'engloutissement de ceux qui nous suivent. Dieu nous préserva encore cette fois, et enfin le i* janvier 18 13, nous entrions à Berlin. Nous descendîmes, à cinq heures du soir, à l'hôtel de Russie, situé dans la belle rue des Tilleuls. Là, pour nos étrennes, nous trouvâmes le sinistre et célèbre vingt-neuvième bulletin de la Grande Armée. Il venait de foudroyer la France.

Certes, la lenteur des communications d'une part, l'affaire Mallet de l'autre, avaient excité des inquiétudes générales; mais elles étaient vagues encore. On gémissait sans doute d'une guerre si prolongée et si lointaine! On se demandait de famille à famille où elle nous mènerait; mais la confiance dans l'étoile comme dans le génie de l'Empereur régnait encore généralement en France. Ce fut lui qui, tout à coup, fit tomber le bandeau, par l'aveu complet de ses revers.

Le maréchal, qui, vous le savez, aurait voulu garder pour lui seul le secret de nos désastres, le maréchal,

interdit, suffoqué par cette lecture, se retournant alors vers nous, exprima par son énergique pantomime que nous n'avions plus rien à taire !

Le lieu dans lequel il lui fallut avaler ce calice le rendit plus amer à mon mari. Berlin, où nous avions régné deux fois; Berlin, lisant avec nous ces déplorables aveux, nous était réellement odieux.

Cependant, les bons procédés de son souverain ne nous firent pas défaut pendant le peu d'instants que nous fûmes obligés de séjourner sur ce brûlant terrain. De Potsdam, où il était toujours, il envoya avec empressement savoir des nouvelles de mon mari, par le prince Radziwill, son beau-frère.

Ce fut là que je revis pour la dernière fois le comte Louis de Narbonne. Il avait subi toutes les misères de la retraite de Moscou, sans avoir perdu, en apparence du moins, sa gaieté communicative et gracieuse. Cependant, les traces de ses fatigues et de ses privations étaient fortement empreintes sur le visage du courageux vieillard.

Ce fut à Berlin que Victor nous rejoignit, accompagné de M. de Thermes, avec lequel il s'était associé depuis Wilna. Ils s'étaient, disaient-ils, sauvé réciproquement leur nez, en se jetant des poignées de neige au visage quand la mate pâleur causée par la gelée annonçait la mort de cette partie de la figure.

Je passerai sous silence les détails de notre voyage jusqu'à Leipzig. M. Jacqueminot avait préparé notre coucher dans un des plus beaux hôtels que j'aie vus de ma vie. Nous y étions arrivés de bonne heure, et, s'il n'eût pas fait un si déplorable temps, j'aurais aimé à parcourir cette grande ville. Mais Victor, qui depuis Berlin voyageait avec nous, plus aguerri que moi, si ce

n'est plus curieux, sortit de suite et ne rentra qu'à la nuit. Il avait parcouru non seulement quelques-uns des monuments, mais aussi des magasins bien remarquables, parce qu'ils regorgeaient de produits anglais, presque inconnus alors de notre jeune génération , et il m'offrit gracieusement un charmant échantillon de ses découvertes. C'était une robe de tulle, dont le réseau était d'une finesse merveilleuse. Le dessin était à colonnes, très riche et d'un goût parfait. Je fus touchée au cœur, de ce cadeau pris sur les économies du lieutenant de la garde impériale. Mais qui fut au moins aussi satisfait que moi, ce fut votre père.

Jusqu'à notre retour en pays civilisé, je n'avais donné nulle attention à nos costumes respectifs, et ce fut à peu près aux jours où j'en suis arrivée que je commençai à les examiner. Ils faisaient pitié, nous étions réellement déguenillés. Je me rappellerai toujours le site où je fis cette découverte. C'était un matin, par un beau soleil d'hiver; le maréchal, qui commençait un peu à marcher dans sa chambre, avait voulu essayer de l'air extérieur et, soutenu, il montait lentement une petite pente. Il était vêtu d'un witschoura de fourrure brune, coiffé d'un bonnet d'astrakan noir rabattu sur les oreilles; et il aurait ressemblé à un ours bien élevé, si ses jambes n'avaient été renfermées dans une certaine paire de bottes, bien fourrées en dedans, mais ne présentant au dehors qu'un coutil rayé bleu et blanc (coutil à lit de plume). Ces deux jambes bariolées sortant du witschoura faisaient un effet indescriptible. Mon oncle, quand on ne l'envisageait pas de près, avait une certaine mine de brigand qui me fit rire aux larmes. Ma pelisse fourrée tombait un peu en lambeaux.

Quant à nos gens, ils faisaient horreur. Leurs pauvres

figures, particulièrement celle de Pils et celle du cuisinier, portaient encore l'empreinte des gelées qu'ils avaient affrontées sur leur siège de voiture. Au total, il y avait dans les visages, dans les costumes et dans tout l'ensembledenotrecaravane, uncachet particulierd'étrangeté et de souffrance. On voyait que nous venions de loin, que nous avions beaucoup marché et beaucoup souffert. Nous couchâmes successivement à Weimar, Eisenach, Fuld, Hanau, et enfin à Mayence, où nous prîmes séjour avec d'autant plus de satisfaction, qu'alors c'était France* Nous descendîmes à l'hôtel des Trois-Couronnes.

Bientôt arriva le bon vieux maréchal Kellermann, avec sa suite d'aides de camp, ses contemporains. Beaucoup de visites lui succédèrent, puis M. de Bourcet se mit au piano et chanta !

Vous pouvez vous représenter ce qu'eut de doux et d'agréable pour nous ce premier retour à la civilisation, ce premier signe de sécurité.

Avec quelles délices le pauvre docteur Capiomont se livra à la bonne chère de l'hôtel des Trois-Couronnes, lui qui, depuis Wilna, tourmenté par la fringale qu'amène souvent la dysenterie, avait souffert plus qu'aucun autre des privations de la route !

Au moment où le maréchal allait s'endormir, on lui apporta le mot d'ordre de la place, a Bérésina, Reggio », gracieuseté du bon Kellermann, et preuve de la justice de l'opinion sur celui qui avait sauvé les débris de notre armée. De Mayence nous fûmes coucher à Hombourg, et de là à Metz. Notre ami Gouy accourut à notre hôtel. A sa vue, mon mari montra un bonheur et un abandon qui firent du bien à tous.

Mais, personnellement, j'avais peine à reprendre la confiance et la sérénité, qui étaient la base de moncarac-

tère. Bien des causes s'étaient réunies pour m'amener là en quelques mois. Et d'abord les deux catastrophes qui avaient menacé l'existence de mon mari; puis tout ce que j'avais vu de désastres et de souffrances autour de moi; puis, enfin, les espérances d'une guerre prochaine, qui seules ranimaient le maréchal et semblaient lui faire oublier, pour un moment, des souvenirs qui lui étaient insupportables.

C'est ainsi que, partagée par mille émotions diverses, je rentrai à Bar, après quatre mois d'une absence bien tourmentée. Certes, en y ramenant mon mari, presque rétabli ; en retrouvant là ma mère qui m'attendait chez ma sœur; en rendant sain et sauf mon oncle à sa famille, je devais à Dieu une reconnaissance sans bornes, que je lui portais du fond de mon cœur pénétré.

Nous fûmes reçus, est-il besoin de le dire? à cœur et bras ouverts par parents et amis, et les ombres dont je viens de parler ne m'empêchèrent point de jouir de cette période du 13 janvier, jour de notre retour, au mois-d'avril suivant , époque où recommencèrent de nouvelles alarmes . L'on partagea cette existence d'hiver entre Bar et Jeand'heurs. Il faisait froid partout; mais, pour nous, qu'était-ce que cette température comparée à notre récent passé? Du reste, nous n'avions pas la moindre envie de donner à nos hôtes, qui arrivaient de tous côtés, l'idée de ce que nous avions souffert de la température. Au milieu de toutes ces visites de parents et de nombreux amis, votre père complétait peu à peu son rétablissement, tandis que je commençais à payer mon tribut, par une inflammation interne dont je ne voulais pas écouter les progrès.

Sur ces entrefaites, Mme de Lorencez, que nous avions trouvée bien rétablie et portant dans ses bras sa petite

26o LE MARÉCHAL OUDINOT.

Victorine, partit pour aller à la rencontre de son mari, qui revenait enfin en France, rétabli de la grave maladie qui l'avait retenu en chemin. Us nous revinrent si heureux que cela faisait plaisir à voir.

La fin de janvier, tout février et partie de mars, se passèrent, comme je viens de le dire, entre Bar et Jeand'heurs. L'on fit dans ce dernier lieu des chasses immenses. Je vis plus d'une fois le perron du château littéralement couvert de gros gibier, tel que sangliers, chevreuils et, plus accidentellement, de quelques loups monstrueux, dont le repaire était toujours situé dans le bois de Landremont. M. de Bourcet avait la spécialité de cette chasse attrayante, mais dangereuse. Qu'il était fier, lorsqu'il recueillait les félicitations du maréchal sur ses beaux coups de fusil I

Mais, tandié que cette bouillante génération prenait du repos à sa façon, l'Empereur lui arrangeait, pour le printemps , une autre chasse dont les préparatifs s'activaient.

On commençait à comprendre en France quelle avait été la cause de cet aveu véridique et foudroyant renfermé dans le vingt-neuvième bulletin. N'avait-il pas fallu, en effet, confesser toutes les pertes et tous les malheurs, pour acquérir le droit de demander tous les secours ; et notre pays, qui se croyait épuisé par la guerre de Russie, ne devait-il pas essayer un nouvel effort pour faire face à la campagne de Leipzig?

Alimentée par l'Angleterre, la guerre d'Espagne nous rongeait au midi, tandis que la Russie, maintenant, ouvertement soutenue par la Prusse, s'avançait vers l'Oder, où le vice -roi était parvenu à recomposer un corps d'environ quarante mille hommes, valeureux débris de la Grande Armée.

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