CHAPITRE VI
Voyage à Paris. — Maladie de la duchesse de Reggio. — Présentation de la duchesse à la cour. — L'Empereur. — Marie-Louise. — Présentation à l'Impératrice mère ; à Joséphine. — La reine Hortense.
— Retour à Bar-le-Duc. — Le chevalier de Boufflers. — La campagne de 1813. — Rôle important d'Oudinot à la bataille de Bautzen. — Oudinot mis à la tête de l'armée chargée d'opérer contre Berlin. — Ses répugnances pour ce mouvement qu'il juge impraticable. — Il se résigne à accepter par devoir. — Impossibilité de la concentration de ses forces qui amène l'échec de Gross-Beeren.
— Les entretiens de l'Empereur à Sainte-Hélène rendent justice à Oudinot sur ce point. — Le rôle d'Oudinot à Dennewitz. — Son énergie à Leipzig. — Il protège la retraite. — Il est atteint du typhus. — On le ramène à Bar en danger de mort. — r Premières dispositions pour la campagne de France.
Les mesures de l'Empereur marchaient avec une telle rapidité que Ton pouvait croire à une entrée en campagne pour le courant d'avril. Ce fut vers le milieu de mars que, sans plus tarder, le maréchal voulut aller montrer l'Empereur qu'il était en état de reprendre de l'activité.
Ma mère était allée nous attendre à Vitry, où nous arrivâmes, le maréchal, ma sœur et moi, dans l'intention de lui donner une journée. Nous savions Enguerrand de Coucy sorti sous-lieutenant de Saint-Cyr, mais que nous étions loin de croire que, sans pouvoir regagner Hancourt, il était tombé malade chez ma mère ! Nous trouvâmes tous les siens éperdus... Mais il avait toute sa tête, il voulait nous voir... Le pauvre enfant nous montrant son épaulette, qu'il cachait sous son chevet pour qu'elle ne le quittât pas, nous dit un « au revoir » qui me brisa le cœur...
Ce jeune homme, distingué par le maréchal, a été amèrement pleuré...
J'étais bien malade moi-même, et loin de m'ôter l'illusion que je voulais garder, on me la laissa, mais ce fut sous de tristes auspices que je fis, pour la première fois, la route de Paris.
Le lendemain nous entrions à Paris par le faubourg Saint-Martin. C'était alors l'un des plus tristes quartiers de la grande ville. Il était environ quatre heures du soir; une pluie glaciale rembrunissait tout, et j'éprouvai un tel désappointement dans mes illusions que j'en eus le cœur serré.
Les visages, nouveaux pour moi, des gens de service attachés à l'hôtel m'apparurent comme des fantômes à travers ma fièvre: Ma nuit fut mauvaise et, dès le matin, mon mari et ma sœur, désolés, envoyèrent chercher des médecins fameux . Ce fut Victor qui se chargea du message, et bientôt m 'arrivèrent les docteurs Dubois et Roux. L'inflammation dont j'étais la victime était arrivée à son apogée, et les deux sommités s'accordèrent pour ne m'ordonner que des bains éternels.
J'y passai presque entièrement les premiers jours de mon arrivée. J'étais jeune et forte et, une fois qu'on se fut rendu maître de la maladie, ma convalescence marcha vite. Il le fallait bien, car notre séjour devait être borné par le nouveau commandement qui se préparait pour le maréchal.
On ne parlait que de guerre, triste condition pour une convalescente ; mais il fallait se dominer pour suffire au présent, fort occupé, et à l'avenir, que l'on entrevoyait chargé de nuages.
C'était de mon lit de douleur que j'avais fait la connaissance de diverses personnes.
Bientôt arriva la maréchale Augereau, duchesse de Castiglione. Je retrouvai la belle Adèle ni plus ni moins charmante , dans le luxe de ses vêtements, qu'elle ne Tétait dans les simples parures auxquelles, à Vitry, elle savait donner tant d'élégance. Nous causâmes longtemps de notre jeune passé, de notre brillant avenir, et, sur le présent , elle me donna des renseignements que la similitude de nos positions me rendit fort utiles.
Je revis aussi, avec bonheur, mes anciennes intimités de Bar-le-Duc.
Aussitôt que j'eus repris un peu de force, mon mari me fit voir quelques-unes des merveilles de Paris. J'ouvrais de grands yeux ; je cherchais à mettre mon intelligence au niveau de ce que je voyais. Parfois j'en jouissais avec l'abandon de la jeunesse; mais, je le répète, ce séjour était troublé par bien des préoccupations.
Le maréchal, pour épargner mes forces, demanda et obtint que mes présentations aux Tuileries se fissent le même jour.
C'était la duchesse de Bassano qui me présentait, et je fus la prendre dans ma voiture.
Grande, belle, froide, la duchesse m'imposait beaucoup, et son patronage, naturel par suite de nos relations intimes avec son mari, ne vint pas à mon secours; car, habituée graduellement à la haute situation qu'elle occupait, elle n'avait jamais ressenti, ou elle avait oublié, les angoisses de la timidité.
Convenez que la mienne était bien légitime en cette circonstance. En effet, quand je songeais que cette grande fantasmagorie qui avait tant occupé mon imagination, vide de faits, allait se réaliser, que j'allais voir et entendre l'Empereur et qu'il me faudrait lui répondre, j'en perdais la tête. Je ne comprenais pas le calme de
ma compagne; elle m'examinait tranquillement, sans penser que nous approchions des Tuileries, où bientôt nous arrivâmes. L'Empereur était à la messe. Nous l'attendîmes naturellement. Dans quelle pièce? je ne sais ; le local m'occupa si peu que, durant les quinze années de la Restauration, j'ai vainement cherché à la retrouver.
Nous nous étions assises au milieu de beaucoup de monde, et, comme une présentée est toujours un objet de curiosité, l'on me regardait beaucoup. Mais rien ne pouvait ajouter à mon trouble. Absorbée par une seule pensée, le reste n'était que confusion. Tout semblait tourbillonner dans ce salon, j'étais prête à me trouver mal, et ma pâleur devint telle qu'un des grands officiers de la maison de l'Empereur (le comte de Canouville, qui était de service) vint m'offrir un verre de malaga et un biscuit. Je le remerciai négativement et, presque aussitôt, un tumulte significatif vint me sortir de ma léthargie. On se leva, et l'Empereur traversa rapidement la pièce où nous nous trouvions.
A peine la porte se fut-elle refermée sur lui qu'elle se rouvrit et nous fûmes appelées. Je suivis la duchesse de Bassano qui, toujours impassible, se trouva bientôt dans le cabinet, en tiers avec l'Empereur et moi. Il fit un pas vers nous et dit, en faisant un signe de tête plutôt qu'un salut : « Bonjour, madame la duchesse de Bassano. » Puis, se retournant vers moi, m 'adressant le même signe de tête, sans changer de figure ni d'inflexion, il me dit : a Bonjour, madame la duchesse de Reggio. »
Je le saluai; car, dans ce moment, j'avais repris tous mes esprits. Après une seconde de silence, l'Empereur me demanda des nouvelles du maréchal, puis il me dit : « Vous êtes une vieille mariée, madame. » Un fin sou-
rire suivit ces paroles et vint, comme un rayon, éclairer ce visage. Je répondis qu'il y avait, en effet, quinze mois que j'étais mariée, mais que les circonstances s'étaient opposées jusqu'ici à ma présentation.
« Je le sais, reprit l'Empereur sérieusement, mais avec une nuance d'intérêt ; vous avez fait un long voyage et, ajouta-t-il avec une expression très sentie, vous avez eu bien froid. » Je m'inclinai; il s'arrêta, puis il me dit : a Vous êtes Champenoise. » Après ma réponse il me demanda des nouvelles de mon mari et, se retournant vers ma compagne, il lui parla, je crois, de ses enfants, puis il nous fit un salut collectif qui nous donna congé.
L'on trouva que l'Empereur m'avait très bien reçue. C'était aussi mon impression; elle me resta, et le souvenir de cette rapide entrevue est ineffaçable. J'entends encore sa voix, et je vois toujours cet œil bleu foncé qu'on ne pouvait pas plus fixer qu'on ne fixe le soleil, mais que l'on devinait et dont on subissait instinctivement et pour toujours la puissance.
Ce fut ma seule entrevue avec l'Empereur. Vous comprendrez que tout dut me paraître pâle après cette réception; aussi j'affrontai sans grande émotion le cercle brillant et les regards curieux des dames de l'impératrice Marie- Louise.
Cette princesse, grande, raide, timide et très maigre, s'avança d'un pas à notre rencontre. Elle avait appris que ma santé avait été vivement altérée et elle me fit, à ce sujet, quelques questions bienveillantes en leurs termes et insignifiantes par le ton. Cela dura deux ou trois minutes et ma tâche fut terminée pour ce jour-là.
Je trouvai votre père m'attendant impatiemment; il
fut content du compte que je lui rendis et nous fûmes ensuite, selon l'usage, remercier, dans cette même matinée, la dame d'honneur de l'Impératrice. C'était la duchesse de Montebello. Je lui trouvai l'air excédé de son emploi. C'est tout ce qui me resta de ma visite.
Huit jours après le maréchal, seul, fut invité au cercle de l'Impératrice. Je crois qu'il ne s'y rendit pas ou qu'il s'y montra à peine; et pendant que je suis sur ce chapitre, je vais, pour le conter à fond, anticiper de deux mois sur mon récit.
Votre père cheminait côte à côte avec l'Empereur, aux environs de Dresde, lorsque celui-ci demanda tout à coup de mes nouvelles. « Sire, répondit le maréchal, je ne croyais pas que Votre Majesté se rappelât que j'avais une femme. — Que voulez-vous dire? reprit vivement l'Empereur. — Mais, Sire, elle avait été présentée à vous et à l'Impératrice, qui ne Ta point fait inviter à son cercle; j'en ai été très froissé, puisque son rang y était marqué. — N'allez-vous pas, reprit l'Empereur, me rendre responsable des bévues d'une dame d'honneur? Voyons, voulez- vous que votre femme ait une place à la cour de l'Impératrice? Ma question vous prouvera, je l'espère, que je n'ai pas oublié la duchesse de Reggio. » Le maréchal remercia et bientôt les événements se chargèrent de la solution de cette demande.
Je retourne à Paris pour vous finir le récit de mes autres présentations.
Je fus d'abord chez la mère de l'Empereur avec le cérémonial le plus rigoureux. Telle était la volonté de son fils. Elle fut très bonne et très obligeante dans la réception qu'elle me fit. On me conduisit ensuite au petit Luxembourg chez la reine Julie, bonne et simple princesse qui subissait, plutôt que de les goûter, ses
grandeurs du moment. Du reste, elle occupa à peine le trône d'Espagne où son mari, le roi Joseph, avait régné peu de temps.
Les autres souverains, appartenant à la famille de l'Empereur, étaient absents de Paris; mais il me restait un devoir à remplir à la Malmaison , et ce fut de grand cœur qu'un matin j'en pris le chemin avec mon mari qui, cette fois, s'était réservé le droit exclusif de me présenter à l'impératrice Joséphine.
La bonne grâce avec laquelle elle m'accueillit dépassa encore mon attente. Après m 'avoir fait asseoir près d'elle, sur son canapé, elle m'adressa cette foule de questions affectueuses et obligeantes qu'inspire à un bon cœur la jeune femme timide que l'on veut encourager. Elle tenait une branche de camélia blanc, production toute nouvelle de ses magnifiques serres. Elle nie la donna avec une grâce infinie. Je la reçus, tout émue, en me levant à moitié, et le maréchal, qui suivait tout des yeux, me dit plus tard qu'il était satisfait de la manière dont s'était produite cette petite pantomime. « Avez- vous été présentée?» me demanda Joséphine ; et je sentis que je rougissais en répondant : «Oui, madame.
— A l'Empereur et à l'Impératrice? » reprit-elle.
Et je sentis que je rougissais plus bêtement encore en répondant à cette dernière question un second : « Oui, madame. »
Bientôt après l'Impératrice se leva et fut trouver le maréchal, qui causait au bout du salon. Elle ne l'avait pas vu depuis deux ans. Il la complimenta sur son air de santé. « Oui, lui répondit-elle d'un ton doux et résigné, avec un triste sourire; tenez, cela me va bien de n'être plus impératrice régnante. »
Elle nous avait invités à dîner pour le dimanche sui-
vant, et là je vis pour la première fois la reine Hortense, sa fille, qui me plaça près d'elle à table et me captiva par le charme particulier de son entretien.
« Contez-moi donc, me dit-elle, les circonstances de votre mariage; Ton en parle comme ayant été toutes particulières et très intéressantes. » A ce qu'elle m'en dit je vis qu'on avait composé, de quelques vérités et de plusieurs fables, une espèce de petit drame. Je rétablis les faits , qu'elle recueillit avec une bienveillance marquée. Ce repas me sembla court.
Le maréchal me fit faire ensuite beaucoup de visites. Nous dînâmes chez quelques ministres et notamment chez le comte Regnaud de Saint-Jean d'Angely. Ce fut un de mes meilleurs jours. Ma sœur était de la partie; nous nous trouvions là chez un des vrais amis de son mari; puis j'y revoyais Aglaé et Blanche Buffaut, nièces bien-aimées du ministre.
Cependant, les jours s'écoulèrent, et nous n'avions plus guère qu'une semaine à passer à Paris avant le départ du maréchal pour la campagne qui allait s'ouvrir. Il venait de recevoir le commandement du 12' corps de la Grande Armée et, tandis que j'envisageais, en frissonnant, l'ère agitée qui allait commencer, deux nouvelles sinistres vinrent encore ajouter aux tristesses de notre fin de séjour. La première fut la mort d'Enguerrand de Coucy. J'en ai assez dit sur ce jeune homme, espoir de notre famille, pour vous faire apprécier la douleur que ma sœur, mon mari et moi ressentîmes de cette perte. Dans un autre genre, la seconde catastrophe eut aussi ses amertumes. C'était l'incendie de notre hôtel de Bar-le-duc, lequel, à peine fini et nouvellement meublé avec la plus grande élégance, venait d'être réduit en cendres.
M. et Mme de Lorencez étaient avec nous à Paris; mais ils avaient laissé leur petite-fille à Bar, et c'était par suite de l'imprudence de la nourrice que le feu avait pris dans une chambre du second étage où elle logeait. Ce que je regrettai particulièrement dans ce désastre, ce fut cette superbe lingerie dont le maréchal m'avait fait hommage à mon arrivée dans la maison. Il l'avait fait composer en Hollande de tout ce que cette contrée produit de plus beau en linge. L'on retrouva, dit-on, en cendres, des piles de serviettes qui conservèrent leurs plis jusqu'à ce qu'on eût soufflé dessus.
L'Empereur apprit ce désastre. Il envoya de suite 100,000 francs au maréchal sur sa cassette; mais, tout gracieux que fût cet acte, d'une générosité spontanée, il ne put réparer que partie de nos pertes. L'on rebâtit vite et moins bien cette charmante maison. On ne la remeubla qu'incomplètement ; mais que fut cela, comparativement aux renversements de fortune qui suivirent ?
Nous n'avions plus de toit à Bar, et ce fut sous celui de mon vénérable beau-père que nous fûmes d'abord nous abriter.
Nous retournâmes à Jeand'heurs, où je fixai ma résidence. Le maréchal me fit là ses adieux en me recommandant de venir souvent à Bar pour surveiller les constructions.
Notre séparation fut pour moi un peu adoucie par un espoir consolateur qui me restait ; mais bientôt il s'évanouit à la suite de cruelles souffrances, et de nouveau je me crus destinée à ne pas me voir revivre dans mes enfants.
Cependant, la campagne s'était ouverte brillamment par la victoire de Lutzen. Je m'en étais réjouie en Française, sans peur pour mon compte, parce que le maréchal
27o LE MARÉCHAL OUDINOT.
n'avait pas été mis en mesure d'arriver assez tôt pour prendre part à l'action.
Pour le moment, j'étais entre Jeand'heurs et Bar, souffrant de corps et d'esprit, malgré les précieux soins dont m'entouraient ma mère, les membres de ma famille qui se succédaient chez moi, ainsi que d'anciens amis et quelques-uns de date nouvelle. Parmi ceux-ci, je compterai M. et Mme de Sainte- Aulaire.
Le comte de Sainte-Aulaire venait de remplacer comme préfet de la Meuse M. le comte Leclerc. Quoique faisant partie de l'ancien régime, il s'était franchement rattaché au gouvernement de l'Empereur et était chambellan de Marie-Louise. Homme excellent, d'une intelligence exceptionnelle, d'un esprit charmant, il fut pendant longtemps mis en relief dans des charges importantes et souvent difficiles. Son début dans les affaires date de la Meuse, où son souvenir vit encore. Veuf d'une princesse tenant à la famille royale du Danemark, il en avait une fille de douze ans (qui fut depuis la duchesse Decazes) . Sa seconde femme, Mlle du Roure, âgée de vingt et un ans, était une des plus jolies et des plus spirituelles personnes de l'époque. Ce délicieux ménage eut bientôt gagné mon cœur et, malgré bien des divergences dans quelques-unes de nos idées et dans nos positions politiques, nous restâmes amis. Ils apportaient à Jeand 'heurs, le seul mouvement que je voulusse y appeler ; mais, à bien dire, rien n'était capable de me distraire longtemps de la pensée fixe que vous devinez.
Le maréchal, qui était attristé par ce qu'il avait appris de ma santé , fut d'accord avec mon médecin pour m 'envoyer à Plombières.
Sur la fin de ma saison, j'entrai en relation avec des personnes d'une tout autre nature. J'avais remarqué
différentes fois les regards bienveillants qu'une famille entière attachait sur moi, lors de nos fréquentes rencontres.
Cette famille se composait du vieux chevalier de Boufflers , célèbre par ses productions littéraires et sa conversation éminemment spirituelle et gracieuse, puis de la marquise de Sabran qu'il avait épousée, et dont il avait pour ainsi dire adopté le fils Elzéar, poète élégant et dont votre enfance a pu garder le souvenir.
J'en étais restée presque exclusivement à mes lectures de jeune fille ; c'était donc par on dit que je connaissais la célébrité de ces messieurs. Je n'avais eu aucun rapport avec des auteurs, quels qu'ils fussent, et j'éprouvai une sorte de joie mêlée d'un peu de timidité, lorsqu'un matin l'aimable trio se fit annoncer chez moi.
« C'est un hommage de reconnaissance que nous venons vous apporter, me dit tout en entrant l'aimable vieillard; nous aimions à vous rencontrer, et je ne sais quel motif a pu retarder notre visite jusqu'à ce jour. » Vivement touchée de ces paroles et de la physionomie des trois personnages, je me sentis attirée vers eux sympathiquement. Le chevalier de Boufflers continua : « C'est à votre mari, madame, que nous devons la mise en liberté cT Elzéar ; ami intime de Mme de Staël, il redoubla les témoignages de son attachement envers elle durant son exil ; on en tira de fausses interprétations ; on voulut y voir de la politique, et il fut enfermé à Vincennes. Sa mère se désolait au fur et à mesure que le temps s'écoulait sur cette captivité : Dieu m'envoya une inspiration et, sans connaître le maréchal Oudinot autrement que par sa réputation, sans autre titre, à ses yeux, que celui de notre souffrance, j'obtins de lui un appui si chaud et si immédiat qu'Elzéar nous fut rendu. Je n'ai pu
exprimer encore verbalement au maréchal notre reconnaissance; j'en attends impatiemment l'occasion, mais je bénis celle qui nous a mis sur le chemin de sa jeune femme. »
Je quittai Plombières, plus forte de santé, mais toute prête à reprendre les alarmes que l'armistice avait suspendues. Je pris en passant à Nancy la chère petite Stéphanie, et, après notre arrivée à Jeand'heurs, nous eûmes en vacances notre si bon Auguste, alors âgé de treize ans.
La présence de ces deux enfants me donna les seules distractions que je fusse susceptible d'accepter. Le caractère de Stéphanie se révélait déjà. La profondeur de ses sentiments se dessinait dans celle de ce regard exceptionnel qui nous fascine encore aujourd'hui. Sa santé était d'une délicatesse extrême, qui demandait un régime et des soins que j'eus bientôt la satisfaction de voir réussir. Je me plaisais à voir l'attachement de cette enfant répondre au mien.
Le général de Lorencez avait établi sa jeune femme dans sa propriété de Marbot près de Bar, avant de prendre le commandement d'une division dans la Grande Armée. Bientôt il y fut grièvement blessé, et l'un des plus pénibles moments de ce fatal été de 1813 fut celui où j'eus à annoncer cette douloureuse nouvelle à ma belle-fille.
Cependant la campagne de 181 3 commençait Pour la dernière fois, nos armées, déjà désorganisées, pouvaient combattre hors du vieux sol de la France. Malgré les trahisons ou les défections des uns, malgré la mauvaise volonté des autres, malgré la lassitude et la désillusion de tous, dans
le désordre universel des esprits et dés choses, Oudinot fut du petit nombre de ceux qui jamais ne bronchèrent, qui ne firent entendre ni critiques ni récriminations hors de propos, et pour qui la claire notion du devoir ne fut jamais ternie d'aucun doute. Le patriote de 1792 se retrouva tel qu'il avait été vingt ans auparavant, dévoué, ardent, inébranlable.
Placé à la tète du 126 corps, il alla prendre son commandement en Bavière, à Bamberg, et aussitôt que la victoire de Lutzen (2 mai) eut rendu Napoléon maître du pays entre la Saale et l'Elbe, le maréchal , coopérant au mouvement de concentration des forces françaises, longea le pied des montagnes de Bohême et arriva le 10 au grand rendez-vous de Dresde. On franchit le cours de l'Elbe, derrière lequel s'abritaient les Russes et les Prussiens coalisés, et l'on s'avança jusqu'au fond de la Saxe, vers la vallée supérieure de la Sprée, qui sort en cet endroit des montagnes et près de laquelle l'ennemi occupait une position très forte. Le duc.de Reggio dirigeait la droite.
Le 20 mai à midi, il reçut l'ordre de passer la Sprée en amont de la ville de Bautzen, près de Sinkwitz. Deux de ses colonnes d'infanterie passèrent à gué, escaladèrent la rive opposée qui est très abrupte et se trouvèrent devant les Russes commandés par ce même Wittgenstein, l'adversaire acharné d'Oudinot, l'année précédente, sur la Dwina. Assaillies aussitôt, elles tinrent ferme et donnèrent au reste du corps d'armée le temps
d'arriver à son tour et d'occuper, malgré un feu très vif, une importante position sur la montagne de Tronberg. Macdonald, Marmont et Bertrand sur les autres points avaient également réussi à passer la Sprée, et le soir tous purent coucher sur la rive conquise.
Mais les Russes n'en conservaient pas moins en arrière une deuxième ligne très forte, plus forte même que la première, parmi des monts et des vallées. Le lendemain ils commencèrent l'attaque, et Miloradowitch, le plus brillant de leurs généraux, celui qu'on appelait le Murât russe, s'efforça particulièrement de reprendre le Tronberg, que Oudinot avait conquis la veille. C'est sur ce point que la bataille fut la plus acharnée. Le maréchal, éprouvant des pertes énormes, obligé de céder par moments, mais revenant toujours, parvint à se maintenir à force d'énergie jusqu'à ce qu'enfin Ney, qui avait tourné la position en remontant la Sprée, rendît impossible la situation de l'ennemi. La victoire nous restait, mais elle n'était malheureusement pas décisive.
Quinze jours après, l'armistice du 4 juin rendit à tous un espoir de paix définitive, et les propositions honorables des puissances, qui nous reconnaissaient la possession de nos frontières naturelles, semblaient un bienfait pour tous; mais l'orgueil du maître ne voulut ni fléchir ni transiger, et la lutte reprit dans des conditions de plus en plus disproportionnées.
L'Empereur, se maintenant en Saxe sur le haut
Elbe, confia soixante-quatre mille hommes à Oudinot avec mission de marcher sur la capitale de la Prusse et d'y combattre le nouveau prince de Suède, Bernadotte, devenu l'adversaire de ses frères d'armes. Le duc de Reggio avait ainsi sous ses ordres d'abord le 12e corps, puis le 4% commandé par le général Bertrand, enfin le 7% commandé par le général Reynier.
11 ne faut pas que ce chiffre imposant de soixantequatre mille hommes fasse illusion; l'effectif se composait, en effet, pour moitié, de troupes étrangères, les unes italiennes qu'aucun patriotisme n'animait, les autres saxonnes qui se battaient à regret contre des Allemands ; quant aux Français, ce n'étaient plus ces vieilles bandes invincibles que les déserts de Russie et d'Espagne avaient dévorées; c'étaient de jeunes soldats braves et ardents, mais inexpérimentés et prompts au découragement.
D'autre part, le pays à traverser afin d'avancer sur Berlin par le sud était aussi défavorable que possible pour manœuvrer; bois, rivières et marécages s'y enlaçaient en un inextricable réseau, où les roues des canons s'embourbaient dans les marnières et où les hommes s'épuisaient en longs détours. Une telle nature de terrain, au lieu de faciliter la concentration des forces, en rendait au contraire l'éparpillement inévitable : la marche était donc extrêmement périlleuse.
Bernadotte, avec les Suédois, les Russes et les Prussiens, ceux-ci prêts à tout pour couvrir
leur capitale, était à la tête de quatre-vingt-dix mille soldats ; les nôtres avaient donc à se battre deux contre trois.
Oudinot avait représenté à Napoléon toutes les difficultés provenant du défaut de cohésion des troupes, de leur infériorité numérique, delà nature du terrain et aussi de cette situation aventurée si loin de l'armée principale et de la base d'opération qui était Dresde. Mais il s'était heurté à un parti pris absolu, l'Empereur ne voulant pas voir les objections et comptant beaucoup sur l'effet moral qui devait résulter, selon lui, de l'occupation de Berlin. Oudinot ne répliqua point et «accepta avec abnégation l'accomplissement de sa lourde tâche, dont il ne prévoyait que trop les fâcheux résultats.
Le 2 1 août, la petite ville de Trebbin fut emportée malgré la résistance des Prussiens, et le lendemain l'armée continua sa marche incertaine dans ces fourrés, à travers étangs et forêts. On marchait par trois colonnes, Bertrand à droite, Reynierau centre, Oudinot à gauche. Le 23, le maréchal donna à ses lieutenants l'ordre de converger tous les deux sur le village de Gross-Beeren, de l'y attendre lui-même, afin que, les trois corps se trouvant enfin réunis, ils pussent attaquer utilement tous ensemble Bernadotte qui occupait, près de là et en avant, la position de Ruhlsdorff. Ces instructions nettement prescrites, Bertrand s'avança à droite par Blankensfeld, Reynier au centre et Oudinot lui-même à gauche par Arensdorff.
. Malheureusement l'accord désiré et indispensable pour cette combinaison, qui était fort sage, ne se réalisa pas. Bertrand, inquiété par le corps prussien de Tauenzien, fut retardé par une canonnade stérile qu'il soutint contre lui. Reynier, en débouchant le premier à Gross-Beeren, qui n'est qu'à trente kilomètres de Berlin, y rencontra la division Bortsell et la débusqua; mais au lieu de faire halte, comme il en avait l'ordre formel, pour attendre son chef et son collègue, il se laissa entraîner tout seul à la poursuite de l'ennemi avec plus de courage que de prudence et se trouva bientôt engagé contre le gros des forces de Bernadotte. Enfin il comprit le danger, mais trop tard, et se retira avec ordre, sans pouvoir toute- • fois rallier complètement* sa division saxonne, qui se débanda et se laissa faire deux mille prisonniers. Oudinot, averti par le bruit du canon, accourut d'Arensdorff assez à temps pour assurer aux troupes une fière contenance, mais pas assez pour empêcher la retraite. Aussi prudent pour la conduite d'une opération qu'il était impétueux au feu, il ne voulut pas persister et, afin de limiter sagement ses pertes, il rétrograda avec lenteur sur l'Elbe et s'établit fortement à Wittemberg, le 30 août. La tentative sur Berlin n'avait pas réussi, mais du moins le corps d'armée était sauvé.
Napoléon qui, sur le moment, fut très désappointé par cet échec, rendit plus tard justice à Oudinot dans ses méditations de Sainte- Hélène :
« Quant à l'événement de Gross-Beeren, dit-il,
le duc de Reggio s'en est tiré assez heureusement pour que le projet favori de l'Empereur n'en fût pas dérangé. L'opération, retardée seulement, n'en devait être que plus complète.
« La tentative du duc de Reggio a été utile comme reconnaissance militaire. Elle a attiré l'ennemi hors des lignes, elle a entraîné Bernadotte du côté de Wittemberg; elle a laissé ouverte la ligne de Dresde à Berlin. »
Oudinot, jugeant plus que jamais l'opération impraticable depuis qu'il l'avait expérimentée, demanda à être relevé de son commandement en chef, qui fut confié à Ney; lui-même restaà la tête du 1 2e corps et consentit noblement à devenir le simple subordonné de son camarade.
Non seulement Ney ne fut pas plus heureux, mais encore il perdit une bataille beaucoup plus importante que celle de Gross-Beeren. S'étant risqué témérairement à faire une marche de flanc pour gagner Baruth, que l'Empereur lui avait assigné, il divisa ses forces en trois colonnes qui marchaient, non pas d'une manière parallèle ou concentrique, mais à la suite l'une de l'autre et à une assez grande distance pour ne pas pouvoir se secourir aisément. Bertrand, qui dirigeait la première, fut attaqué à l'improviste dans le défilé de Dennewitz et eut à soutenir un combat inégal contre le gros des forces allemandes. Reynier, qui suivait, réussit à grand'peine à empêcher les Prussiens de s'établir sur notre gauche. Enfin Oudinot, qui arrivait tardivement puisqu'il était en
queue, s'employa d'abord d'une façon très efficace à arrêter quarante mille Russes et Suédois qui menaçaient de nous déborder du même côté. Mais appelé très mal à propos par Ney pour appuyer Bertrand à notre droite, il dut, par cette conversion dangereuse, abandonner à eux-mêmes les Saxons, nos flottants alliés. Ce départ fut pour eux le signal de la débandade et pour l'armée celui de la défaite (6 septembre). Cette fois la route de Berlin était décidément perdue et il fallait retourner sur l'Elbe, non plus à Wittemberg, mais bien plus loin, à Torgau. Le vent et la poussière avaient fait rage si violemment dans cette malheureuse journée que les combattants se distinguaient à peine.
Cet échec etd'autres qu'essuyèrent divers lieutenants de Napoléon forcèrent celui-ci à concentrer ses troupes qu'il avait trop dispersées. Oudinot fut appelé à commander deux divisions de la jeune garde. Il prit part auprès de lui à la lutte suprême où se joua le sort de l'Europe dans les champs de Leipzig. Là, le 16 octobre vers midi, lorsque Napoléon se décida à prendre l'offensive vers le centre, ce fut lui qui déboucha de Wachau avec le maréchal Victor et qui, d'un élan irrésistible, repoussa le prince Eugène de Wurtemberg, le refoula sur Awenhayn et détruisit les cuirassiers russes, don l'élan vint se briser contre nos lignes. Le soir du même jour il contribua encore à contenir les grenadiers de Wpissenwolf . Succès plus brillants qu'efficaces, pâle et dernier sourire de la fortune.
Le surlendemain, pendant la désastreuse bataille des Géants, Oudinot ne put que tenir -ferme entre Victor et Poniatowsky.
Après la débâcle, c'est à lui qu'incomba la redoutable tâche de diriger l'arrière-garde et de couvrir la retraite avec ses deux divisions. La Saale franchie, il défendit héroïquement, à Freybourg, les deux ponts de l'Unstrutt, empêcha le général York d'en approcher et lui tua quelques centaines d'hommes dans un combat opiniâtre ; il passa le dernier (22 octobre). Le 26, il contint Blûcher qui l'attaquait à Eisenach.
Constamment il essayait de faire marcher les traînards, les affamés, les désarmés, qui répondaient aux reproches de leurs officiers :
« Nous aimons mieux nous laisser prendre; nous n'avons pas de pain ; les Cosaques nous en donneront. »
De durs exemples ne leur servaient pas de leçon.
Fermant la marche, il trouvait les villages encombrés de malades, de blessés, de mourants; chambres, écuries et granges en regorgeaient. Il était forcé de coucher la nuit hors des maisons, au milieu des Cosaques toujours plus pressants, que l'on avait sur le dos et qui hurlaient sinistrement dans les ténèbres : « Paris ! Paris ! »
Le 28, attaqué du typhus, qui rongeait ce débris d'armée, il fut dans l'impossibilité de se tenir à cheval. On le hissa dans une méchante calèche trouvée par hasard et on le traîna ainsi, tant bien que mal, douloureusement cahoté, au centre du
parc d'artillerie, le corps brisé, mais l'âme forte et le visage impassible. A Hanau, sur le Mein, nos anciens alliés les Bavarois, qui nous avaient abandonnés depuis nos revers, essayaient avec les Autrichiens de nous barrer la retraite. Il assista du fond de sa calèche à la bataille qui nous ouvrit la route et coucha dans ce véhicule, au milieu d'un bois de sapin, n'ayant en fait de vivres qu'un peu de farine apportée par un tambour et que l'on délaya dans l'eau. Il ignorait où il était, tant la confusion était extrême. Un officier, qui le heurta sans le voir, le reconnut et lui apprit le voisinage de la cantine de l'Empereur; on put alors lui procurer quelque secours.
Enfin, le 5 novembre, le duc de Reggio arrivait à Jeand'heurs.
Les hostilités avaient recommencé plus acharnées et surtout plus compliquées que jamais et, parce sentiment que je crois vous avoir laissé deviner en d'autres occasions, sans m'en rendre compte peut-être, j'enviais presque le sort de votre sœur de Lorencez, dont le mari avait la vie sauve. Il venait de recevoir diverses récompenses de l'Empereur et entre autres le titre de comte. Ii était arrivé à Jeand'heurs, où sa femme et son enfant s'étaient établis près de moi depuis sa blessure. Sa vive participation aux inquiétudes qui me torturaient, son expérience des choses de guerre, tout en lui m'était de secours. Le cher Auguste était retourné à sa pension après les vacances.
Ma mère, qui était allée voir son fils et sa fille à Paris, y était retenue par un rhumatisme articulaire. Tout était
triste, et ce n'était pas dans la correspondance du maréchal, fort active cependant, que je pouvais trouver des forces ; car, indépendamment des craintes incessantes qui m'assiégeaient constamment sur sa vie, je croyais démêler dans son style, toujours fort sobre de faits de guerre ordinairement, une sorte de préoccupation involontaire.
En effet, ce fut à ce moment à peu près que l'Empereur mit sous son commandement environ soixante mille hommes, en lui donnant Tordre de marcher droit sur Berlin (i). De suite, le maréchal lui fit observer la mauvaise chance que lui présentait une telle entreprise contre les Prussiens qui, eux aussi, avaient soixante mille hommes et défendaient leur capitale, renforcés par soixante mille Suédois. Ces observations furent mal accueillies ; ce fut alors que l'Empereur, dans son ardente volonté d'attaquer Berlin, envers et cçntre tous, reprit le commandement général au duc de Reggio pour le remettre au maréchal Ney. Celui-ci usa immédiatement de ses pouvoirs, et, tandis que le maréchal Oudinot, ne tenant pas compte de l'injustice dont il venait d'être l'objet, soutenait en Français et en franc camarade l'entreprise de son collègue, celui-ci se faisait battre complètement.
Votre père rallia le mieux qu'il put les forces partielles qui lui avaient été confiées, et il les ramena à peu près intactes au point de départ, sans récriminations personnelles. Ce n'est pas un cœur comme le sien qui aurait joui d'un triomphe acheté si cher par nos armes.
Tel est le résumé bien succinct de l'un des événements
(i) La duchesse fait ici allusion à la bataille de Gross-Beeren, que nous avons racontée en détail plus haut, page 277.
les plus marquants de la campagne de 181 3. Il ne m'appartient pas d'en multiplier les détails ; il nous suffit , à vous et à moi, de constater en cette occasion-ci, comme en tant d'autres, le sens exquis et le patriotisme du maréchal. Il a fait preuve de Tune et de l'autre de ces deux qualités à un bien haut degré dans cette circonstance.
La saison s'avançait ; les défections se multipliaient parmi nos alliés ; tout semblait se compliquer et se rembrunir du côté de l'armée. Le maréchal Oudinot venait de recevoir le commandement de deux divisions de la jeune garde, et, comme pour faire suite à sa destinée qui semblait toujours le mettre en face de Wittgenstein, dans les premiers jours d'octobre, il le rejeta sur Stoermthal et Gossa. Mais encorç une fois, je le répète, ce n'est point l'histoire de cette campagne de Dresde, triste sœur de la campagne de Russie, dont je fais le tableau ; je me contenterai de vous dire que, après avoir combattu de tous côtés, à la tête de son nouveau commandement, votre père fut chargé de l 'arrière-garde, mission cruelle, qui ne lui présentait que désastres à constater et désordres à réprimer. Il ne parlait qu'en frissonnant des actes de sévérité qu'il eut forcément à exercer contre nos malheureux soldats désorganisés et devenus pillards.
Ce fut particulièrement après la bataille de Leipzig, qui n'embrassa pas moins de trois jours de lutte de nation à nation ; ce fut surtout après l'explosion du fameux pont sur l'Elster, que le commandant de l'arrièregarde eut à sévir. Il y mit toutes ses forces morales; mais le physique ne put y résister et, subissant à son tour l'influence de l'épidémie qui commençait à décimer les restes infortunés de notre armée, il fut porté mourant dans sa voiture et ne prit point part à la dernière lutte qui eut lieu entre les Français et les Bavarois, près de
Hanau. Elle fut glorieuse, sans doute, mais elle ne put rien réparer; votre frère aîné s'y battit vaillamment; mais, peu après, lorsque nous eûmes repassé le Rhin et qu'on put réunir nos débris dans la place de Mayence, Victor vint constater douloureusement l'état dangereux de son père.
Le typhus, qui poursuivait notre armée, l'avait aussi devancée, et Mayence était un foyer de corruption dont il fallait éloigner le maréchal. Il était presque sans connaissance, lorsque son fils et ses aides de camp eurent à trancher entre le danger de le laisser sur ce redoutable terrain ou de l'envoyer à Jeand'heurs, éloigné de cent trente lieues.
C'était également menaçant ; enfin, ils prirent le dernier parti. Votre frère ne pouvait quitter son poste ; mais il remit en toute confiance son précieux dépôt aux soins de MM. les aides de camp de Thermes et de Bourcet, qui, secondés par Pils et faisant pour ainsi dire force de rames, arrivèrent sans accident d'abord à Metz, chez l'ami fidèle, M. Gouy.
,On peut juger de l'effroi de ce dernier, lorsqu'il se vit à peine reconnu par le malade que la fièvre ne quittait pas. On trouva prudent de prendre un jour de repos; puis M. Jacqueminot, ayant rejoint les voyageurs, s'offrit pour venir me prévenir de leur arrivée.
Cependant, je vivais au milieu des angoisses les plus multipliées ; les nouvelles générales étaient affreuses et les nouvelles particulières faisaient défaut.
Le général et Mme de Lorencez, fort alarmés de leur côté, étaient venus passer quelques jours avec moi. Nous étions au 7 novembre, lorsque, dans la matinée, je vis arriver M. Jacqueminot.
Je ne me suis rappelé que plus tard l'air contraint et
réservé avec lequel il répondit aux mille questions que je lui adressai à la fois. Il m'avait annoncé l'arrivée du maréchal pour le soir même; je m'attachai à ce fait unique, et le jeune homme manqua de courage pour me déclarer la vérité tout entière. Je ne pus tirer de lui que ce renseignement : a Le maréchal est très fatigué et très changé. » Puis, pour se soustraire à mes investigations, M. Jacqueminot reprit la poste et partit pour Paris, en me répétant de sa voiture : « Vous le trouverez bien changé ; il aura besoin de tous vos soins ; courage ! »
Cependant, la journée se passa sans arrivée et sans nouvelles. Je commençais à m 'alarmer, et le général ne savait plus comment me calmer; car M. Jacqueminot avait été plus explicite avec lui qu'avec moi.
Nous avions dîné tristement et nous regardions brûler le feu dans la cheminée de la grande chambre n# 1, qui était alors celle que j'occupais ; nous écoutions tous les bruits, mais nous n'entendions guère que celui du vent... Le général, me prenant en pitié, me dit : 0 Allons, essayons d'une partie d'échecs. » Je devais mes débuts dans ce jeu savant à mon cher Auguste, qui avait cherché à me le faire comprendre pendant les vacances qu'il avait passées avec moi ; mais à peine avions nous rangé nos pièces, qu'un coup de fouet nous fit tressaillir. Une voiture roula sous la porte voûtée qui fermait alors la grande cour. Je bondis à travers les longues galeries et les escaliers, et me voici près de la voiture.
Elle était ouverte et rien n'en sortait ; il tombait une pluie fine et glacée ; la nuit était profonde et le silence complet. Quelques flambeaux arrivèrent et je montai éperdue dans cette voiture, où j'aperçus vaguement un homme étendu et sans mouvement ; alors deux voix émues me parlèrent à la fois d'une manière pressée et
mystérieuse. Je ne comprenais plus rien, j'étais vraiment folle. On me fit descendre de là ; puis six hommes se réunirent et prirent le maréchal; car, hélas! c'était lui que je venais de reconnaître et qui ne me reconnut pas, et le portèrent dans son appartement.
Je suivis le cortège machinalement, et, quand on eut posé mon pauvre mari sur son lit, il ouvrit des yeux hagards et prononça distinctement ces mots : « Je veux un bain. »
Je le fis préparer et j'expédiai une voiture au docteur Moreau. Bientôt on mit le malade dans ce bain ; je lui tenais la main, il semblait m 'avoir reconnue pour un moment, et il me dit d'une voix si faible, qu'à peine pouvais-je distinguer ses paroles : « Je suis mieux, mais je vais dormir... », et au même instant il s'étend et coule au fond de l'eau. J'appelle à grands cris; on le retire, mais il était sans mouvement et glacé. On fait un grand feu, puis nous le couchons sur un matelas dans toute la longueur de la cheminée ; nous lui frottons les pieds et les mains; mais ses traits étaient livides, contractés, ses •lèvres noires, et des taches putrides paraissaient^ la peau.
Nous en étions là, lorsque le docteur Moreau arriva. Sa brusque franchise ne sut jamais rien ménager ; il crut le maréchal perdu et laissa deviner sa pensée. Expliquera qui pourra ce qui alors se passa en moi... Revenue de mon premier saisissement, je compris qu'il fallait, non se désespérer, mais écouter le docteur et agir. Envers et contre tous, je me cramponnai à l'espérance et ne pleurai plus. « Madame, qu'avez- vous donc fait, me dit le docteur, et qui a pu vous décider à mettre dans un bain un homme attaqué du typhus ? — Mais il me l'a demandé, répondis-je. — Était-ce une raison? Vous voyez qu'il est
en délire. » Et, en effet, la vie était revenue, mais la fièvre aussi. Bientôt le maréchal parla avec volubilité, s 'appelant déserteur et disant qu'il méritait d'être fusillé pour avoir quitté son poste au moment d'un combat ; c'était celui de Hanau qui lui avait laissé ces dernières impressions.
Le danger dura cinq jours, pendant lesquels le maréchal parfois me reconnaissait, sans savoir où nous étions ; plus souvent il se croyait à l'armée, nommait ses généraux, les appelait, etc., etc.
Enfin, la fièvre céda, et le docteur me dit le sixième jour en entrant dans ma chambre : « Il est sauvé !... — ' Comment le savez-vous, puisque vous l'avez à peine entrevu et que vous ne lui avez pas touché le pouls ? — Par le seul aspect de son attitude dans son lit, madame; il s'était tenu jusqu'ici couché sur le dos, c'était un symptôme alarmant ; ce matin, vous le voyez, il dort sur le côté; c'est la convalescence, mais elle sera longue et orageuse ; ne vous relâchez pas dans votre surveillance. »
De ce moment, en effet, tout se rétablit peu à peu dans cette chère santé. Cette belle nature avait recouvré toutes ses forces morales, moins de quinze jours après son arrivée. Les forces physiques n'avaient pas marché si vite, et je me souviens que la première fois qu'il put passer dans ma chambre, où se trouvait un grand miroirpsyché, il s'arrêta devant son image en disant : « Voilà un vilain monsieur ! »
La fin de novembre et partie de décembre se passèrent à Jeand 'heurs, où nous eûmes force visites, quand on sut le maréchal en état de recevoir.
Les événements marchaient grand train. Le passage du Rhin par les coalisés était imminent, et le maréchal
frémissait d'impatience d'aller se montrer à l'Empereur de nouveau, pour lui prouver, encore une fois, qu'il était retrempé et prêt à reprendre la campagne.
L'ennemi passa le Rhin le 20 décembre 18 13 ; à cette nouvelle nous partîmes. A peine avions-nous quitté la traverse de Jeand'heurs et gagné la grand 'route de Saint- Dizier à Vitry que nous la trouvâmes déjà encombrée de nos troupes. Nous pûmes serrer la main à Victor, qui était en marche dans cette direction. Nous déjeunâmes à Vitry, déjà occupé par la garde impériale, et nous arrivâmes à Paris où je trouvai ma mère bien souffrante. ' Dans le mouvement des esprits l'on pouvait remarquer, dès cette époque, parmi la généralité, cette tendance à l'égoïsme, qui est aujourd'hui notre régime. L'ennemi s 'avançait à grands pas , et , il faut le dire , l 'on pensait bien plus à récriminer qu'à se défendre ; il était évident que l'armée seule agirait, sans le secours de la nation qui ne se réveillait pas encore ; et pourtant, quoi de plus propre à la stimuler que cette réflexion navrante que, des bords de la Moscova et de la Dwina, les coalisés avaient gagné en quinze mois notre frontière du Rhin ?
Cependant la garde nationale de Paris venait d'être recréée, et ses officiers, appelés en masse aux Tuileries, à la veille du départ de l'Empereur, lui jurèrent avec élan qu'ils défendraient jusqu'à la mort Paris, la régente et le roi de Rome, qui venait de leur être confié. En effet, la garde nationale fit, au 31 mars, une belle et honorable défense.
Marie-Louise et son fils avaient assisté à la séance dont je viens de parler ; l'enfant, alors âgé de trois ans, était superbe. Il avait la tête de son père et ce fut sa présence qui dut électriser la réunion plus que ne le fit l'impassible figure de la régente.
Mon mari venait de recevoir le commandement d'une partie de la jeune garde, il se disposa à suivre de près l'Empereur.
Quoique bien souffrante encore, ma mère voulut retourner à Vitry pour faire face, disait-elle, à l'orage.
Mon mari était parti cette fois sans me faire d'adieux; c'était un essai tenté dans le but de me ménager, et quand j'accourus au bruit des six chevaux qui entraînaient sa voiture et que, tendant les bras pour l'embrasser encore, je ne le trouvai plus, je tombai dans un accès de désespoir tel que ma sœur et son mari, aux soins desquels il m'avait laissée, ne savaient plus que faire de moi. A cette crise succéda un abattement qui se prolongea pendant la durée de cette glorieuse et sinistre campagne.
Un froid exceptionnel vint en augmenter les duretés. Le maréchal et ses officiers arrivèrent glacés chez ma mère, à Vitry, que tous revoyaient sous des auspices si différents de ceux qui les avaient réunis en ces lieux deux ans auparavant.
L'Empereur arriva le lendemain et fit appeler le maréchal pour dtner avec lui. Il avait établi son quartier général chez Mme ***, qu'il appela à sa table ; elle y fut embarrassée et gauche au point qu'elle ne put jamais répondre que « oui m'sieu » et « non m'sieu », à chaque question qu'il lui adressait.
Mes enfants, dans les graves événements qui nous ont amenés jusqu'ici, je vous ai renvoyés à l'impartiale histoire pour y trouver le récit des hauts faits de cette époque; jamais elle n'aura à enregistrer rien de plus beau que les détails de cette campagne de France, où la science militaire enfanta des miracles. Ils furent inutiles; mais ils n'en feront pas moins l'admiration delà
postérité. Non, Ton ne comprendra pas, lorsqu'on mettra en balance les forces de l'attaque et celles de la défense, qu'une semblable lutte ait pu se prolonger trois mois.
En quittant Vitry, ce fut vers sa ville natale que le maréchal fut dirigé. Là, vivaient encore son père, sa plus jeune fille, et bien des parents et amis chers à son cœur. Oh ! qu'il lui parut amer, à lui, qui avait porté si loin les armes de la France, d'avoir à défendre son berceau! Avec quelle animation il vous dépeignit, dans votre enfance, cette poursuite meurtrière des Prussiens qu'il accula d'abord à Saudrupt, et qu'il débusqua de là en les pourchassant jusqu'à Bar qu'ils traversèrent en partie sans s'y arrêter pour se retirer au delà de Ligny ! Appelé aussitôt par d'autres combinaisons de l'Empereur, le maréchal ne prit que le temps, à Bar, d'embrasser son digne et respectable père. Hélas! je lui avais dit un éternel adieu, et cependant, quand je le quittai à l'époque où nous sommes arrivés, il était encore plein de vigueur. C'est l'invasion qui Ta tué, et pourtant son nom, vénéré à l'étranger, lui avait attiré personnellement les égards des armées diverses qui se succédèrent à Bar; mais ces faveurs exceptionnelles n'attiédirent pas l'esprit de nationalité si violemment froissé chez ce vieillard plein d'énergie. Il était à son lit de mort lorsque son petit-fils Victor, par suite des fluctuations de l'époque, passa par Bar avec son régiment. Naturellement le jeune homme, désolé de ce qu'on lui apprenait de l'état de son aïeul, accourut au plus vite. Le vieillard ne pouvait plus parler, mais il avait toute sa connaissance. Il s'en servit pour montrer à son petit-fils, qu'il reconnut, un sabre suspendu à sa cheminée, en lui faisant signe d'aller à la poursuite de l'ennemi sans se laisser retarder par des soins devenus pour lui inutiles...
Restée seule, rue de Bourgogne, je recommençai, au sein de Paris, les épreuves que j'avais subies durant les campagnes de Russie et de Dresde; mais il y avait quelque chose de plus fatal dans la position, puisque aux craintes habituelles qui m'obsédaient relativement au maréchal s'en joignaient tant d'autres, hélas! sur ma famille et ma patrie.
Ce foyer de la guerre s'était allumé dans la Champagne où résidaient tous les miens. Vitry, devenu une espèce de place forte, fut tour à tour occupé par nous et par l'ennemi, et la malencontreuse pensée qui avait ramené là ma mère eut, pour elle, les effets les plus pénibles.