CHAPITRE PREMIER
J. De la Kabylie. — 2. Organisation de l’armée expéditionnaire. — 3. D’Alger aux camps. — 4. Camps de Sikhou-Meddour, de Hamis, d’Abid-Chambal.
I. De la Kabylie. — La France poursuit en Afrique son œuvre de civilisation conquérante. Isolée au milieu de peuples ennemis de sa race, de sa religion et de ses mœurs, elle est entraînée à combattre par les aggressions incessantes dé ses fanatiques voisins, plus encore que par son génie belliqueux. Comme l’Angleterre dans les Indes, la Russie entre ses limitrophes d’Europe et d’Asie, les États- Unis sur les deux Amériques, la France est fatalement conduite à l’accroissement incessant de sa puissance africaine.
Depuis le début de sa conquête en 1830, elle trouve devant elle trois nationalités diverses, qu’il lui faut dompter et s’assimiler pour coloniser librement son nouvel empire : les Turcs, les Arabes et les Berbers ou Kabyles, races distinctes d’origine et de mœurs, ennemies entre elles , mais réunies par une religion et des haines communes
contre le chrétien, le Franc, l’envahisseur nouveau de l'Afrique musulmane.
Les Turcs, nationalité peu nombreuse et sans racines en Algérie, souverains éphémères d’un pays révolté sous leur impuissant despotisme, acculés à la mer par les Arabes et les Berbers , ont été vaijicqs (Jès le premier choc et domptés d’un seul effort.
Les Arabes, conquérants épuisés, refoulés par les Turcs, traqués par les Berbers, tribus des plaines, nomades, contemplateurs, amoureux de luxe et de distinctions, façonnés à l’asservissement, ont succombé en quelques années. Leur résistance s’est effacée avec le chef glorieux qui galvanisait leur courage.
Les Kabyles ou Berbers, race indigène, grossis de tous les transfuges des vaincus successifs du nord Afrique, montagnards, sédentaires, travailleurs, passionnés de liberté et d’égalité absolues, tiennent encore en échec, la colonie française.
Descendants mélangés mais directs des autochthones ou premiers habitants du pays, les Kabyles se regardent à bon droit comme les légitimes propriétaires du sol ; à ce titre, ils sont les ennemis naturels des races diverses qui sont venues s’implanter sur leur continent. Tous les colonisateurs successifs du nord Afrique, Mèdes, Carthaginois, Romains, Arabes, Français, ne sont à leurs yeux que des envahisseurs détestés, qu’ils doivent combattre sans relâche, et que tôt ou tard ils chasseront de leur terre natale.
L’histoire africaine révèle la légitimité de leurs prétentions, mais en môme temps la nécessité fatale pour le conquérant, quel qu’il soit, de dompter le Berber, à peine d’être harcelé, combattu, puis expulsé par lui. En guerroyant sans relâche, jusqu’à l’absorption d’une nationalité dans l’autre, Kabyles et Français, les uns comme les autres, sont dans le courant naturel de leurs races, de leurs intérêts, de leurs devoirs opposés. Les uns défendent le sol sacré de la patrie, les autres suivent leurs voies civilisatrices et* conquérantes. L’histoire est la meilleure explication de certaines fatalités incomprises, de devoirs indispensables et comme primordiaux, qui régissent les actions des peuples.
Depuis le premier jour de la conquête chrétienne, les tribus berbères, fidèles à leur nationalité, sont debout devant la.France, en lutte ouverte, recueillant ses déserteurs,
soutenant ses ennemis, pillant ses tribus soumises ou at-
taquant ses postes avancés. Elles combattent sans chefs, sans discipline, sans union, mais protégées par les- difficultés de leurs pays, luttant pro aris et focis, avec la bravoure sauvage de leur race et toute l’énergie d’un patriotisme fanatique.
Depuis le premier jour, la France les combat et les refoule sans relâche. Aussitôt après la soumission de ses premiers ennemis, les habitants des plaines ou les Arabes, elle s’est trouvée directement en face des Berbers où Kabyles, ou habitants des montagnes. Une lutte et des négociations incessantes ont triomphé progressivement
de tous les Kabyles des montagnes isolées, puis de ceux des basses montagnes du Djurjura, l’une des grandes chaînes de l’Atlas algérien et le siège principal de la résistance kabyle. Quatorze expéditions tentées successivement autour de cette cordillère africaine, ont peu à peu circonscrit la résistance des Berbers , et l’ont isolée , comme dans une île ennemie, seule en guerre au milieu de l’Afrique pacifiée. C’est cette contrée insoumise, qui est connue en Europe sous le nom de grande Kabylie ou Kabylie du Djurjura.
* Le territoire de la grande Kabylie se compose d’un seul massif de montagnes à étages successifs, dont le centre principal est une immense muraille de rochers à pic, qui porte le nom général de Djurjura. Sa superficie, estimée à 8,000 kilomètres carrés, est bornée approximativement au nord par Dellys et la Méditerranée ; à l’est par Bougie, à l’ouest par la vallée de Tisser, au sud par Aumale. Sa population est estimée généralement à 250,000 habitants.
C’est le cœur môme de la puissance berbère et le foyer de tous les soulèvements des peuples du nord Afrique. Ses montagnes abruptes, coupées par des précipices, hérissées de villages, peuplées, comme une ruche d’abeilles, par une race guerrière, pauvre et farouche, sont presque vierges de pas conquérants. A l’exception des Romains, peut-être, aucun des dominateurs successifs [de l’Afrique septentrionale ne les a possédées pleinement.
Ce vaste cratère d’irruptions destructives est situé à trente lieues de la capitale de la colonie algérienne. D'Al-
ger même on découvre le Djurjura, à compter ses sommets. Quand le Kabyle, descendant sur la basse montagne, dévaste les villages des tribus soumises, du haut des terrasses d’Alger on voit la lueur des incendies.
Tant que ce foyer des résistances africaines ne sera pas éteint, tant que le Kabyle ne sera pas poursuivi, jusque dans son dernier asile, tant que la Kabylie du Djurjura ne sera pas domptée, il n’y a ni repos ni sécurité pour l’Algérie. L’or ou les conseils d’une puissance ennemie de la France, l’illumination soudaine d’un marabout fanatique, le moindre choc européen, peuvent soulever tout à coup la grande Kabylie.; puis, à sa suite, comme une traînée de poudre, tous les peuples musulmans que la France tient sous sa pression victorieuse, peuvent s’enflammer dans une guerre universelle de race et de religion.
II. Organisation de l'armée expéditionnaire. — Dans le but d’écraser cette résistance, ou au moins de la réduire encore, le maréchal Ràndon, gouverneur de l’Algérie, a demandé à l’Empereur l’autorisation de faire une nouvelle campagne de Kabylie.
L’Empereur l’a autorisé. Comme pour les campagnes précédentes, l’Algérie seule, sans troupes nouvelles envoyées par la France, doit fournir l’armée nécessaire à l’expédition.
Aün d’obtenir des résultats décisifs, le maréchal con-
voque 35,000 hommes de troupes régulières et quelques milliers d’auxiliaires arabes et kabyles. Tous les grands centres militaires delà colonie sont appelés à fournir leurs
air, au danger, à la gloire, c’est la passion de la France.
La Mitidja est couverte d’hommes , de chars et d’animaux : ici une compagnie est en marche , égrenée , sans rangs ; par le soleil , la poussière et les fossés de la route, chacun chemine à son gré. Tout soldat porte à son dos . son sac de guerre, sa tente ou ses marmites de campagne; les fusils sont aux épaules en tous sens; les mains sont dégantées, les tuniques ouvertes; les pantalons sont dans les guêtres, serrés pour la route. Les officiers, à cheval quelques-uns, la plupart à pied, apparaissent çà et là, hausse-col tombant, en grandes bottes, abrités sous un caban blanc, ou un mouchoir qui flotte du képi sur l’épaule : officiers et soldats causant, fumant, riant ou silencieux de route et de chaleur, mais tous l’allure contente, s’en vont pas à pas vers l’étape indiquée.
Là, sur le bord d’un chemin, dans le fond d’un vallon, autour d’un torrent , en rase plaine ou parmi les broussailles, un bataillon est campé. Des chevaux 'hennissent attachés à des piquets, débridés, paissant l’herbe en attendant leur prébende d’orge. Des tentes se dressent ; des quartiers de bœuf ou de mouton saignent accrochés à des branches ; un soldat traîne du bois mort ou vert, cassé à l’arbre voisin ; un autre apporte de l’eau ; un troisième émiette le pain ou le biscuit ; des feux flambent de tous côtés, et des senteurs de dîners, des rires, des chants , des propos joyeux courent par la plaine.
Plus loin, un convoi d’Arabes est en marche. Les mulets Août pliés sous leurs fardeaux: les chameaux défilent à
grands pas lents, avec leurs corps difformes, leurs cols tendus, leurs tôles étranges , qui regardent tout d’un œil mélancolique et bôte ; les charges pendent secouées aux deux côtés de leur dos. Les Arabes conducteurs suivent isolés, toujours graves, guidant leurs bôtes avec le bâton. Sur les lianes du convoi, un spahi , drapé de rouge, court à cheval, encaissé dans sa haute selle arabe : du haut de sa monture, aux mouvements rapides, il active de la voix la lenteur des mulets et de leurs guides ; et chaque Arabe obéissant frappe sa bôte en murmurant à demi voix , un chliou excitateur, qui paraît correspondre à tous les cris divers de nos charretiers français.
Mais la nuit tombe : le convoi s’arrête. Les caisses, les barils, les bagages sont jetés sur le sol sans ordre ; les bôtes déchargées paissent librement; quelques tentes sont • dressées çà et là, au hasard; des feux s’allument. Autour d’eux, les Arabes s’entassent silencieux ou parlant avec des éclats de rire sauvages ; et, en les voyant ainsi accroupis sous leurs laines blanchâtres , attisant les feux qui les éclairent, les yeux luisants , basanés et maigres, on rêve aux sorcières de Goethe, faisant sabbat.
Sur tout le chemin, depuis Alger jusqu’aux montagnes, on rencontre en outre des cantiniers, des troupeaux de bestiaux, des chariots du train, des charrettes, des mulets, chargés de provisions, de munitions, de bagages, etc. Chaque troupe chemine vers la Kabvlie sans confusion et tour à tour, par longues files, car tout est prévu à l’avance. A la place, au jour, à l’heure marquée par l’état—
major, chacun séparément installe son repos ou son bivouac de nuit.
Le 17 mai, le maréchal quitte Alger, traverse en voiture toute la Mitidja, franchit à cheval les dix lieux de collines et de vallons, qui séparent Tisser du Sébaou, et le jour même arrive au fort de Tizi-Ouzou (le col des genêts épineux), près des camps de l’armée active.
IV. Camps de Sikhou-Meddour, de Ilamis, d'Abid- Chambal. — Le lendemain de son arrivée à Tizi-Ouzou, le maréchal visite successivement le fort et les camps; le 19, il pousse une reconnaissance, jusqu’au pied des montagnes insoumises, afin de choisir les points d’attaque; puis, le 20 au matin, suivi de son état-major, il établit son quartier général au centre de l’armée active. 23,000 hommes environ de troupes françaises, et quelques goums arabes, entourés ou suivis d’un nombre considérable de bêtes de somme et de bestiaux, composent cette armée.
A droite du quartier général du maréchal, sous les ordres du général Renault, est campée la première division, organisée en deux brigades qui comprennent : la première, 5 bataillons, sous la direction du général de Liniers ; la seconde, 6 bataillons, commandés par le général Chapuis. C’est le camp de Sikhou-Meddour. La cavalerie est établie autour de ce camp, sous les ordres du colonel de Fénelon.
A sa gauche, sous les ordres du général de Mac Mahon, est la seconde division, organisée en deux brigades, qui
comprennent chacune 6 bataillons, sous les ordres des généraux Bourbaki et Périgot. C’est le camp d’Abid-Chamhal.
Autour de lui, au centre, est rangée la division du général Jusuf, organisée en deux brigades, qui comprennent chacune 6 bataillons, sous les ordres des généraux Gastu et de Ligny. C’est le camp de Hamis.
Indépendamment des troupes d’infanterie, ligne, zouaves et chasseurs, chaque division a un contingent de génie et d’artillerie, un service d’ambulance et un état-major divisionnaire, composé des aides de camp et officiers d’ordonnance du général, de l’état-major de la division, d’un olficier des bureaux arabes, d’un chirurgien-major et d’un aumônier.
Les trois camps sont établis sur un espace de plus d’une lieue, dans le fond d’une large vallée encaissée de tous côtés par des montagnes ; derrière eux ou au travers de leur méandre, le Sébaou, fleuve africain, roule sur des galets ses eaux rares, qui serpentent par filets séparés et limpides. Des plages de sable s’étalent sur ses deux rives, nues ou couvertes çà et là de broussailles rabougries.
Derrière les camps, règne une longue suite de collines déboisées, qui vient mourir sur la vallée par pentes douces. Toute cette partie de la Kabylie jusqu’à Dellys et la mer, est occupée par des tribus soumises, 'dont quelques contingents sont môme avec l’armée.
. A droite, dans le lointain, le Bordj ou fort de Tizi-Ouzou projette son mamelon couvert de murailles, qui ferme le chemin d’Alger et de la Mitidja. Le Bordj est une des
RÉCITS 1)E LA K Alt Y L 1 E.
clefs de la Kabylie insoumise ; situé sur un plateau isolé entouré de plaines, il commande la vallée du Sébaou, qui sillonne les montagnes depuis Dellys jusqu’au Djurjura. Ses bâtiments considérables abritent une garnison, un hôpital qui peut recevoir 400 hommes, une manutention organisée pour fabriquer 12,000 rations de pain par jour, et presque tous les approvisionnements et la réserve d’artillerie, nécessaires à la campagne.
Ses murs blancs ferment l’horizon de droite. En avant de lui, le fleuve tournant brusquement vers Dellys, s’enfonce entre les contre-forts de sa rive droite par une gorge resserrée, comme la bouche d’un gouffre.
A gauche, la vallée se perd derrière les montagnes boisées des tribus ennemies, en continuant son cours sinueux, qui va se resserrant toujours jusqu’au Djurjura, dans lequel le Sébaou prend ses sources.
En face des camps, du côté de l’ennemi, les terres s’élèvent progressivement par mamelons ou plateaux, dont les pentes douces vont en tous sens, sans ordre. Des blés, des orges encore verts, des foins, des sainfoins aux fleurs roses, les recouvrent partout. Puis la plaine cesse brusquement : les montagnes commencent. Dans le bas, sur leurs déclivités dernières, des figuiers et des oliviers, plantés à larges intervalles, laissent entrevgir un sol cultivé, labouré, préparé comme en France. Puis les pentes devenant plus roides, les figuiers et les oliviers se font rares : on ne voit plus que des frênes épars, qui poussent comme accolés à la terre qui les porte. Peu à peu la. montagne se
nÉCITS DE LA KABYL1E.
dresse presque ;'rpic ; partout où il y a terre végétale el inclinaison possible à des pieds d’homme, il y a culture ; mais arrachée par les eaux sur des côtes abruptes, la terre manque par places. Çà et là on aperçoit, tortueuse, rougeâtre, une apparence de grand serpent, qui monte en sinuant : c’estun sentier-ravine, chemin de chamois, creusé par les eaux, qui mène jusqu’à la crête de la montagne.
Entre ces crêtes, dans les déchirements qui les séparent, on voit s’enfoncer des vallées aux pentes cultivées comme de grands vergers, coupées de haies, plantées d’arbres, qui prolongent au loin leurs ravines verdoyantes. Par intervalles, dans leurs fonds, aux caprices des montagnes ,
l’œil aperçoit tout à coup quelques cimes grisâtres, dénudées, sillonnées de plaques de neige. C’est le Djurjura.
Sur ces crêtes sans plateaux, étroites comme des tranchants de lames, se trouvent tous les villages; les maisons inégales des premiers qu’on découvre se profilent dans le ciel, ainsi que des sommets dentelés de rochers, à les prendre pour tels.
Ce sont ces villages qu’il va falloir enlever; c’est par
ces sentiers qu’il faudra passer ; ce sont ces montagnes,
dont les hauteurs varient de 800 à 900 mètres, dont
toutes • les pentes sont si roides qu’une pierre lancée
d’en haut doit rouler jusqu’en bas, dont chaque rocher dé-
taché peut écraser des files d’assaillants, ce sont ces montagnes qu’il faudra gravir sous le feu d’un ennemi qui vise à couvert, à son aise, de chez lui, comme on vise une poupée dans un tir !
Durant toute la première journée, au-dessus de cet immense panorama, le ciel étend sa coupole bleue, - sans nuages; le soleil d’Afrique mord. Dans l’air, au-dessus des camps, quelques vautours grisâtres, en quêtes de proies, planent isolés par lentes spirales. L’air est limpide et pur.
En se promenant sur les collines ainids qui régnent en face des montagnes ennemies, de l’autre côté de la vallée, on voit au-dessous de soi, dans la plaine, sur les deux bords du fleuve, comme trois villes de maisonnettes blanches ou de cabanes de feuillage déjà séchées par le soleil. Ce sont les trois camps ; à travers leurs méandres, circule sans cesse une foule d’hommes, de chevaux et de
mulets. Des fumées, des bruits de tambours, de clairons,
de musiques, des chants et toute une rumeur confuse montent de cette foule, comme d’une cité. Tout autour d’eux les herbes apparaissent foulées, grisâtres ; mais peu à peu, au loin, la verdure reparaît, et on distingue çàetlà, enfouis dans les hautes herbes, des bandes de soldats et d’Arabes qui fauchent pour les bestiaux, des sainfoins ou des blés verts; et enfin, au lointain, comme en pays ennemi, les grand’gardes apparaissent au milieu des verdures de la plaine, groupes noirâtres et mouvants qui veillent pour tous.
A la lorgnette on aperçoit sur les crêtes des montagnes ennemies et jusque sur les basses collines qui les bordent, des hoinipes isolés ou réunis par troupes, vêtus de blanc, qui glissent comme des ombres dans l’azur du
ciel. C’est l’ennemi. Çà et là, sur le haut d’un piton, en promenant la lorgnette, on en découvre quelques autres travaillant à des ouvrages avancés, ou assis par terre en groupes. De loin en loin, entre leurs premiers postes et les nôtres, une fumée bleuâtre monte dans l’air, une explosion lointaine retentit : bruit inutile, qui ne blesse personne, mais prélude sinistre de luttes prochaines.
Pendant la nuit, les explosions sont plus fréquentes;
guidés par nos feux, qui de tous côtés brillent dans la
plaine, quelques Kabyles isolés essayent de loin leurs
balles vaines qui n’arrivent pas, et auxquelles persorine ne
répond, même dans les grand’gardes:
L’attaque est projetée pour le lendemain et chacun se prépare. Les soldats nettoient leurs armes une dernière fois ; les officiers chargent leurs pistolets ou écrivent quelques lettres , dernières pensées d’amitié ou d’amour. Le maréchal et ses généraux discutent une dernière fois leurs plans d’attaque. Tous sont prêts ; tout est décidé. La tribu kabyle dont le territoire doit être envahi le premier par l’armée expéditionnaire, est celle des Beni-Raten.
Parmi les diverses nations insoumises de la grande Kabylie, celle des Beni-Raten est une des plus ardentes à l’indépendance. Depuis longtemps la conquête française trouve cette tribu dressée partout devant ses armes ou son influence. Elle est divisée en cinq fractions, parfois ennemies entre elles, mais toujours unies pour la lutte contre les chrétiens. Travailleurs, intelligents, belliqueux, protégés par un pays réputé inaccessible, fiers de leur sol
el de leur liberté vierges, les Raten n’ont jamais cessé de lutter par les armes, les intrigues et l’argent.
Leurs contingents d’hommes armés ont pris part à tous les combats qui se sont donnéé contre nous dans lés montagnes ; leurs intrigues réitérées ont fait soulever en 1 855 les Beni-üuagüenoun ; en 1856, les Gueehtoula; par des sacrifices d’argent incessants-, ils soutiennent dans cliaqüe tribu le parti de la lutte contre le Roumi, l’étranger, la France. Leurs habitudes guerrières, leur richesse, leur nombre, leur donnent sur toutes les tribus voisines une influence dominante et souvent décisive. A eux seuls ils comptent quatre à cinq mille fusils, et des alliés nombreux, qui gravitent autour d’eux. Les abattre, c’est frapper au cœur l’indépendance kabyle : c’est par eux que la campagne doit commencer.
Leur tribu, forte de soixante villages, s’étend sur plusieurs crêtes de montagne, qui sortent comme des rameaux, d’un plateau commun, le Souk-el-Àrba. Ce plateau est comme la capitale du pays des Bpni-Raten. C’est le point central de leurs positions géographiques et le lieu de leur marché principal. Situé près du Djurjura, pour l’attaquer, il faut traverser toute la Kabyiie insoumise. Trois grandes crêtes partent de ce carrefour el viennent, en s’éloignant lés unes des autres, tomber par pentes abruptes sur la vallée du Sébaou. C’est seulement par ces trois crêtes que Souk-el-Arba relie comme un sommet de triangle, qu’on peut monter jusqu'à lui du fond de la vallée du Sébaou, soumise à notre domination.
Des trois camps de l’armée active ou expéditionnaire proprement dite sont placés en face de ces crêtes. Chaque division a devant elle la position ennemie qu’elle doit enlever, c’est-à-dire une haute crête principale, bordée de contre-forts, hérissée de villages, fortifiée par la nature, et protégée çà et là par les ouvrages grossiers de ses défenseurs. Au jour, chacune d’elles gravira la montagne placée en face de son camp. Mais, si certains qu’ils soient, les projets humains sont soumis à la nature. Vers le soir, de grands nuages grisâtres défdent, prenant dans leurs brouillards les crêtes des montagnes kabyles. Tout disparaît aux yeux, ennemis, villages, arbres et montagnes. Peu à peu les nuages augmentent et par instants descendent jusque sur la vallée. L’ascension ne saurait avoir lieu par ce temps. A travers le brouillard et les sinuosités inconnues de la montagne , les différents corps de troupe ne pourraient, ni voir l’ennemi, ni trouver leur route et seraient exposés à tirer les unssurles autres. Il faut attendre.
Pendant toute Ij journée du lendemain, les nuages régnent en maîtres, défendant les uns, arrêtant les autres. Déjà, diton, les marabouts clament dans la montagne, qu’Allah envoie ses brouillards pour protéger ses croyants bien-aimés.
« Vainement, disent-ils, le Roumi vient, si nombreux, que depuis Alger jusqu’au Sébaou, on ne peut pas jeter un grain d’orge, sans qu’il retombe sur une tête d’homme". Mahomet veille sur ses enfants, et va disperser sans combat cette légion de fourmis voraces. »
Dans les camps on maudit le ciel, et chacun cherche dans
les airs un pronostic trompeur pour le temps du lendemain. L’un interprète les nuages, un autre consulte les vents, an troisième fait parler en augure le coucher du soleil. La nature impassible ne livre ses secrets à personne et passe indifférente sur les confiances des uns comme des autres.
Mais un sanglant épisode, précurseur d’une lutte sans merci , vient troubler le demi-calme des trois camps. Fidèles à leurs natures guerrières et vagabondes, soldats partisans , les zouaves vont errant sans cesse autour des camps, cherchant la razzia, la lutte et l’aventure. L’un d’eux est surpris par un parti de Kabyles , isolé , loin des camps. Un coup de feu l’abat. L’ennemi arrive sur lui; il lutte : mais seul, tombé, perdant ses forces avec son sang, il est pris vivant, entraîné, et déjà le flissat sanglant lui laboure le col. Quelques secondes encore et sa tête coupée ira orner une porte kabyle.
Cependant quelques-uns de ses camarades, chapardeurs isolés comme lui, ont entendu le coup de feu : ils accourent ; les féroces montagnards lâchent leur proie, et deux
spahis ramènent au camp leur camarade à demi mort. Son «
sang coule à flots par dix blessures ; sa tête est au quart tranchée, la mort vient. Mais nos chirurgiens d’armée sont experts à soigner les blessures des zouaves ; depuis tantôt vingt ans, en Afrique et ailleurs, ils en ont tant vu ! Le moribond guérira ; le cou d’un zouave, est comme de l’acier; tant qu’il lui reste une fibre, il ne casse pas 1 .
* Ce soldat est mort depuis, des suites de ses blessures.
À la vue, au récit de ce meurtre, des paroles de vengeance, des serments sinistres passent dans le camp comme des frémissements; la colère court parmi les zouaves, et si le tambour battait la charge, malheur aux vaincus! Mais les heures qui passent sont douces conseillères : dans deux jours cette fureur vengeresse s’apaisera, mer calmée, devant les pleurs tout-puissants d’un enfant kabyle orphelin !
Le lendemain, mêmes brouillards, mêmes impatiences de tous : la patience en vue de l’ennemi n’est pas née française. Sansleschefs dont les prudences courageuses savent attendre pour vaincre à coup sûr, les soldats se soucieraient du brouillard, comme l’aigle — des nuages et monteraient à l’assaut. Enfin, vers le milieu du jour, les montagnes se dégagent. Le combat est annoncé pour le lendemain dès l’aube : le maréchal rappelle aux troupes, en quelques lignes, ses promesses de l’année dernière, leurs triomphes passés et l’espoir de l’empereur comme le sien. La nuit tombe belle d’avenir, de combats et de gloire.
Mais le ciel d’Afrique est perfide. Toute la nuit le tonnerre gronde, la pluie tombe à flots comme si Mahomet lui-même la versait pour sauver ses fidèles. Au matin, le camp est un marais; la terre boueuse colle aux pieds. A moins d’ailes, comment gravir ces pentes abruptes, ces terres glissantes et détrempées? Il faut encore attendre, et contre-ordre est donné.
Le contre-ordre ne parvient pas à toutes les oreilles : vainement, à trois heures du matin, l’heure promise, le silence du tambour annonce le repos ; le repos ne convient
pas à tous! La tête encore pleine de libations faites la veille en l’honneur du combat prochain, un soldat du train se lève au petit jour et part seul, en quête d’ennemis. En face du camp, bien loin devant les grand’ gardes, sur un mamelon isolé, est une mosquée pleine de Kabyles. Pendant les jours précédents,' chacun a vu l’ennemi s’y réunir par troupes et monter la garde autour de son temple. C’est là que le soldat dirige ses pas chancelants d’abord, puis assurés et résolus.
Il monte, entre dans la mosquée, et saisit une lampe qui brûle encore. Au bruit, les défenseurs du prophète accourent; mais, ne pouvant croire à tant d’audace, ils prennent le soldat pour un déserteur, lui parlent, puis veulent l’entraîner. Il résiste, s’échappe de leurs mains, et descend la montagne en bondissant. Vainement les Kabyles tirent sur lui et, le poursuivent avec des hurlements : le sacrilège infidèle fuit sain et sauf. Il arrive aux grandgardes essoufflé, mais sans blessures tenant toujours sa lampe, trophée de sa tentative.
Les soldats, à leur tour, le prennent pour un déserteur mal accueilli par l’ennemi; il est arrêté, puis vivement ramené au camp. Une foule curieuse et indignée suit le coupable silencieux. Mais l’officier chargé de l’interroger reconnaît promptement l’erreur de la foule et l’état du triomphateur, habitué d’ailleurs aux libations extra. Le soldat raconte en détail sa course, son danger et sa fuite, et quand on lui demande pourquoi, seul, il a été ainsi à la conquête de tout un poste : « Je voulais préparer le café
pour les camarades, qui allaient monter derrière moi, » dit-il, avec ce flegme ingénu d’un buveur, qui a la conscience, sinon la raison, de toutes ses actions. L’oflicier se borne à le faire enfermer, jusqu’à évaporation complète de l’esprit aventureux qui est encore en lui, et toute l’armée, chefs et soldats, se plaît à reconnaître la vérité du vieux proverbe œnophile : « La Providence les protège. »
Au sortir du bruit causé dans le camp par le passage du prétendu déserteur, on entend tout à coup de nombreux coups de fusil, qui paraissent venir du piton même qu’il a parcouru : chacun croit à une attaque contre les postes avancés, et les suppositions, les histoires, les détails même circulent dans le camp sur la nature de l’attaque et le nombre des assaillants. Mais un officier d’ordonnance vient annoncer que ces coups de fusil ont été tirés à propos d’un âne que les Kabyles ont pris, et dont ils ont célébré la conquête par tout ce bruit, si fertile en commentaires.
A part ces deux incidents, la journée passe lentement: les uns causent, les autres dorment pour tuer le temps ; les coups de feu isolés, qui de fois à autres retentissent aux avant-postes, ne dérangent plus personne : on ne lève
môme plus la tête : les nuages qui passent, indices trom-
peurs du temps futur, ont seuls puissance pour occuper les regards et la pensée.
Fatigué d’espoirs trompés, chacun se demande pendant combien de jours, de semaines, l’attaque sera ainsi différée. La vie de camp a ses gaietés, mais elle a ses heures monotones, et l’attente est longue toujours, quelle qu’elle soit.