‹ Récits de Kabylie campagne de 1857Chapitre 3 sur 14 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

1. Attaque et ascension des montagnes des Beni-Raten. — 2. Division Mac Mahon. — 3. Division Jusuf. — l\. Division Renault. — 5. Camp de Tighilt El-had-Ali. — » 6. Combats du 25. — 7. Soumission des Beni-Raten.

I. Attaque et ascension des montagnes des Beni-Raten. — Enfin, le soleil se couche dans un bain de pourpre et d’or; le ciel est clair partout : c’est pour demain. Tous les chefs sont prévenus, la nouvelle circule. Les tambours et clairons resteront muets, pour ne pas avertir l’ennemi : chacun se lèvera de lui-même; les premiers debout réveilleront les autres.

En effet, à trois heures et demie, avant le jour, un murmure confus sort du camp; chaque tente s’agite : chacun sort et regarde le ciel. Les étoiles’ brillent; les montagnes kabyles apparaissent noires et sombres, sans nuages. Vers l’orient, une lueur vague semble poindre.

Tout le camp est debout; les tentes sont pliées : lestroupes sont en armes, prêtes à partir. Les pelotons se forment, et déjà la brigade du général Gastu se masse . a*

dans la plaine, à la place occupée par les grand’gardes de la veille. L’aube se lève ; les étoiles de l’orient pâlissent déjà dans sa clarté montante.

Le maréchal monte à cheval et se met en marche, au pas : son état-major le suit. Le général Jusuf, le cou et la poitrine parés de toutes ses croix, souple sur l’alezan qui se tourmente sous lui, en grand uniforme de bataille ou de fête, arrive au galop prendre les derniers ordres. Quelques minutes après, il part pour se mettre à la tète de sa division, et, en partant, il montre du bras le sommet de la montagne :

- « Vous serez obéi, monsieur le maréchal, dit-il, à sept heures nous fumerons le cigare dans le village d’Ighil- Guefri. »

C’est la première et la plus difiieile des positions, que sa division est chargée d’enlever.

Peu à peu les compagnies formées par colonnes, se dispersent sur la plaine et gravissent les pentes des premiers contre-forts : dans le demi-jour de l’aube, on les voit so disjoindre, s’éloigner et monter à travers les blés, comme de longs rubans noirs mobiles : déjà quelques-unes ont disparu sous les figuiers. Mais à gauche, tout à coup, on entend un feu de lile nombreux et nourri ; puis des feux roulants et quelques coups de canon résonnent par intervalles, dominant tout sous leur grande voix. La division Mac Mahon est engagée. C’est elle dont on entend le feu.

Le maréchal quitte la basse plaine pour gagner sur la

gauche un mamelon élevé, situé au pied des montagnes et que l’ennemi occupait la veille au soie. De là, il pourra surveiller à la fois les mouvements des deux divisions Mac Mahon et Jusuf. Il monte; deux cavaliers marchent devant lui, la carabine au poing, pour éclairer la roule, comme en pays soumis. Les chevaux passent avec peine à travers les blés, heurtant les pierres, glissant sur ces pentes- rapides qu’ils gravissent en soufflant. Les coups de feu et le canon grondent sans trêve ; tout le monde se presse pour arriver et voir ; les éperons mordent les chevaux. Le maréchal arrive le premier sur la crête du mamelon ; chacun l’a suivi pas sur pas et regarde.

Un nuage de fumée plane sur le bas de la montagne attaquée. Les arbres, les combattants, tout est enseveli comme dans un voile épais. Une senteur de poudre règne dans l’air : par intervalles, quand le canon se tait, les bruits des coups de feu arrivent distincts. On entend les tambours battant, les clairons sonnant la charge, et puis des cris, des clameurs vagues, qui montent portés par la brise. Mais l’œil plonge en vain sur ces fumées de poudre; rien ne perce. A la lorgnette, on voit vers les hauteurs, au-dessus de la fumée, des bandes de Kabyles, qui circulent remontant vers leurs crêtes.

Cependant à droite, au bas d’Ighil-Guefri, la division Jusuf a disparu presque entière, sous les figuiers de la basse montagne. Quelques coups de feu, qui partent dans les arbres, annoncent que, de ce côté aussi, la lutte est engagée ; il ne reste plus en vue, dans la plaine, que deux

ou trois compagnies, qui vont disparaître à leur tour.

Plus loin, sur les dernières déclivités qui font face à la division Renault, tout est silence encore. Mais déjà des Kabyles glissent entre les verdures, comme' pour regagner leurs villages. La première division doit être en marche ; l’ennemi, refoulé devant elle, se groupe et remonte pour l’attendre.

Chacun regarde à tous yeux, chacun promène sa lorgnette sur les flancs des trois montagnes, cherchant un incident, une face visible de cette lutte, qu’il entend et respire sans la voir. Afin de protéger l’ascension du général Jusuf, le maréchal s’est fait suivre d’une batterie de fusêens, qui lanceront leurs boîtes meurtrières dans le village ou les hameaux de la haute crête, tandis que les soldats graviront la basse montagne. Les mulets sont déchargés, les fusées sont placées sur leurs longs affûts, qui ressemblent à des montants d’échelles ; chaque fusée part en sifflant, traçant dans l'air un jet de fumée, puis, comme une pierre lancée, traverse la vallée. Les chevaux reculent ou se cabrent : et , dans le lointain, bien après, on voit, puis en entend une explosion, qui éclate sur les flancs de la montagne, en répandant même bruit et môme fumée qu’une boîte inoffensive de feu d’artifice. Chacune d’elle cependant porte dans scs fl'ancs cinquante balles, qui, à l’instant où leur débile enveloppe touchera terre, doivent partir en tous sens. Mais bientôt le maréchal fait cesser leur feu ; car les troupes montent cachées parles figuiers, et les balles des fusées pourraient les atteindre.

Un instant distrait par les fusées, chacun regarde de nouveau le combat, qui gronde autour de lui.

IL Division Mac Mahon. — Quelques%iinutes d’attente s’écoulent longues comme des siècles : tout à coup, du nuage de fumée qui couvre la 2 e division, une flamme s’élève, ardente et rouge : puis plus haut, plus loin, une autre. Deux hameaux brûlent : ce sont les hameaux retranchés qui couvraient Tacherahir ; les coups de canon et les feux roulants cessent, remplacés par des explosions isolées, annonçant les derniers soupirs d’une lutte. C’est bien la guerre !

Mais ce demi-silence sinistre ne dure pas. Les tambours, les cris, les clairons reprennent , les coups de feu recommencent, pressés ; plus de canon : le combat doit avoir lieu de près, décisif et mortel. On sent qu’une première lutte est finie, mais qu’ailleurs, une autre renaît plus ardente, — le second effort d’un duel , qui a déjà du sang !

Bientôt, au-dessus des fumées, sur quelques contre-forts de la crête principale, en haut, bien au delà de Tacherahir, des zouaves apparaissent entre les arbres et les broussailles, avançant toujours. Leurs baïonnettes scintillent sous le soleil, et à l’œil même on distingue leurs uniformes

rouges. Devant eux, à chaque instant, on voit des taches » »

blanches, qui passent rapides d’un buisson à un autre. Ce sont les Kabyles.

Au-dessus des uns comme des autres , des fumées soudaines se lèvent isolées. Mais chaque bruit se perd dans le bruit général, et on ne peut rien voir, rien deviner même,

des blessés ou des morts de chacun de ces coups. Cependant on voit les Kabyles se retirer toujours, lentement, en faisant feu depuis son en buisson. Peu à peu, les zouaves se montrent plus nombreux : les bruits de leurs clairons passent dans l’air; les fumées se multiplient au-dessus d’eux. Les Kabyles disparaissent successivement derrière un des plis de la montagne, suivis de près par les zouaves : puis tout redevient désert.

Dans le bas, la fumée règne toujours, mais déchirée par de grandes flammes rouges, qui montent vers le ciel. Estce donc déjà Tacherahir qui brûle, comme ses hameaux? C’est le premier village de ceux qui font face îi la 2 e division, la demeure du Scheik-cl-Arab, le plus ardent des Beni- Katen ! Oui, Tacherahir est déjà pris : ce sont ses défenseurs vaincus que les zouaves poursuivent, et ses maisons, qui brûlent. Cependant , il est cinq heures à peine ; pour arriver si vite, il a fallu courir 1 Mais là est le général Mac Mahon de Malakofl', qui marche vite toujours et partout : là sont les zouaves et Bourbaki d’Inkerman — les mêmes — (pas tous, hélas !) . Chefs et soldats, quand les hommes de Malakoff et d’Inkerman montent à l’ennemi, ils ne marchent pas, ils courent.

Et en effet , bientôt le maréchal apprend que , selon ses ordres, la division Mac Mahon a commencé son mouvement à quatre heures précises du matin. La brigade Bourbaki est partie en avant sans sacs, composée des 2 e de zouaves, du 54 e de ligne, du I er bataillon du 2 e étrangers, et du \\ e bataillon de chasseurs à pied. Trois sections d’ar-

tillerie la suivent de près. Derrière elle vient la brigade Périgot par bataillons en masse, savoir : le 93 e de ligne, le 3 e de zouaves et le 1 er bataillon du 3 e tirailleurs algériens. Un escadron du 1 er chasseurs d’Afrique et un escadron de spahis suivent à gauche dans la plaine, menaçant les bas versants de la montagne attaquée et de celle des Fraouçen, tribu voisine et amie des Beni-Raten.

La cavalerie engage la lutte ; ses deux escadrons, le lieutenant-colonel de Gondrecourt à leur tête, ramassent les Kabyles épars sur les derniers mamelons de la plaine ou sous les premiers figuiers , et les chassent devant eux vers leurs maisons. Mais les ordres défendent aux cavaliers d’aller plus loin : l’infanterie doit seule continuer une lutte, que les ravins de la montagne ne rendent possible qu’à des fantassins. La cavalerie reprend dans la plaine son rôle observateur.

La brigade Bourbaki a devant elle un premier plan de terrains en pentes douces, planté de figuiers, semé d’ouvrages en terre et de hameaux avancés, qui abritent des Kabyles répandus, sans ordre, en tirailleurs ; puis Tacherahir , situé à trois cents mètres au-dessus de la vallée, doublement fortifié par la nature et les Berbers.

Précédées d’une ligne de tirailleurs, les troupes entrent sous les figuiers et culbutent dans le ravin de l’Oued-Bou- Kale les premières embuscades ennemies, tandis que l’artillerie ravage à coups d’obus leurs premiers ouvrages du hameaux fortifiés, et bientôt Tacherahir lui-même.

Les bataillons Bourbaki * protégés par le désordre que

l’artillerie a porté sur la montagne, avancent sur Tacherahir : mais les Kabyles n’ont pas quitté. ce poste de combat : c’est comme le premier rempart de leur résistance ; du haut de ses maisons, ils dirigent sur les assaillants un feu plongeant et meurtrier. Le général Bourbaki divise sa colonne en deux troupes.. Tandis que le t er bataillon du 2 e étrangers et le 11 e bataillon de chasseurs marchent de front, ménageant leur feu, le 2 e de zouaves et le 54 e de ligne tournent par la droite, montant échelonnés, gravissant par bonds tous les obstacles. Les Kabyles, effrayés, incessamment pris entre deux feux, sans retraite possible, abandonnent un à un le village et se jettent dans les ravins. La \ re brigade est maîtresse de sa première position'.

Sans reprendre haleine, la brigade Bourbaki grimpe vers Bélias, autre bourgade retranchée, à trois cents mètres plus haut, franchit sous le feu de l’ennemi les contreforts de terre et les abattis d’arbres qui la retranchent, aborde maisons et défenseurs à la baïonnette, et là, pour haleter, s’arrête dix minutes; puis ralliant ses têtes de colonne, 2 e de zouaves et 54 e de ligne, leur fait reprendre course à travers les balles et les lance, têtes baissées, sur Afensou, situé à une demi-lieue de Bélias, deux cent cinquante mètres plus haut, sur un piton garni de rochers. Elles y arrivent en trente minutes , malgré l’ennemi, les ravins, les escarpements, et, à six heures du matin, s’y répandent victorieuses, ayant — en deux heures, sous le feu toujours, — parcouru deux grandes lieues, gravi sept cent cinquante mètres en hauteur, pris trois

villages, et, devant elles , sur toute la route, balayé les Kabyles entassés et hurlants, comme un vent d’orage balaie des poussières.

Le plateau de Souk-el-Arba, but des trois divisions, » qui s’avancent par trois crêtes distinctes, n’est plus désormais séparé de l’avant-garde Bourbaki que par une distance d’une lieue et demie et le village d’Imaïseren. Le général de Mac Mahon envoie le 2 e zouaves, qui, en une demi-heure , se rend maître d'Imaïseren et de Bou-Arfaa, autre mamelon situé plus à gauche, et là, selon les ordres qu’il a reçus, s’arrête enfin.

La 2 e division , maîtresse de sa crête , attend l’arrivée parallèle de la division Jusuf, et se cantonne dans ses positions, triomphante partout, mais toujours engagée sur toute la ligne.

En effet, tandis que la brigade Bourbaki remontait la crête placée sur sa route, jusqu’à Imaïseren, faisant trouée comme un torrent qui s’engouffre, l’arrière-garde de la même division opérait à son tour, par la même route, son mouvement d’ascension.

Tout d’abord, les bataillons de tête 1 er du 93 e , 3 e de zouaves et 3 e de tirailleurs algériens , montent , appuyant,

presque sans combats , les mouvements de la brigade d’a-

vant-garde.

Mais ses derniers bataillons, '11 e de chasseurs et 2 e du 93 e , forcés de rester en deçà de Tacherahïr, à l’extrême arrière-garde, jusqu’à complète évacuation des^ blessés sur l’hmbulance générale de la division, sont

vivement attaqués par un ennemi nombreux et hardi.

Par suite des difficultés de l’ascension, quelques mulets des ambulances légères, avec leurs cacolets, litières, etc., entraînés sur les pentes abruptes de la montagne, ont été précipités dans les ravins. Profitant du désordre causé par ces accidents et du temps perdu à porter à bras les blessés et le matériel, les Kabyles, croyant à une retraite, et tomme les Numides, leurs pères, terribles dans la retraite, essaient un mouvement offensif.

Leur nombre augmente au lieu de diminuer, parce qu’une partie des défenseurs de la montagne menacée par lé général Jusuf, se joint incessamment à eux. Devant le mouvement simultané des trois divisions françaises, qui suivent les trois grandes crêtes de leur pays, pour se réunir à Soukcl-Arba, les Kabyles de cette position centrale ont craint, avec raison, d’étre pris sans retraite possible dans ce filet vivant, qui monte sur eux. La plupart ont donc descendu précipitamment leurs ravins à droite et à gauche, et se réunissent aux Kabyles des deux autres montagnes, pour faire face avec eux aux divisions des deux ailes. De là les vaincus, et surtout les blessés, pourront se sauver chez leurs alliés les Fraoucen à l’est, les Menguillet et les Yenni au sud. Ils sont de la fraction Àkcrma, comme ceux que combat la division Mac Mahon'; c’est surtout de son côté qu’ils sont descendus. Unis à tous les combattants que la colonne Bourbaki a refoulés devant elle et aux Fraouçen,

leurs voisins, tous ensemble se jettent sur l’arrière-garde

de la brigade Périgot.

Le 11 e de chasseurs à pied et le 2 e bataillon du 93®, qui composent cette dernière colonne, les reçoivent à la baïonnette, les rejettent de nouveau dans les ravins dont ils débouchent par tous côtés, échangent avec eux pendant plus de quatre heures, par tirailleurs, une fusillade sans trêve, et enfin, à deux heures seulement, prennent leurs bivouacs, malgré les coups de feu qui continuent toujours, mais de plus en plus rares.

Pendant cette lutte d’arrière-garde, la brigade Bourbaki, maîtresse d’Imaïscren et de Bou-Arfaa, se fortifie dans ses positions. Du haut de ces deux mamelons, elle domine Souk-el-Arba, le point extrême de toutes les opérations. En attendant l’ordre d’enlever ce dernier plateau, elle se retranche tout en combattant. Autour du village, sur les sommets de sa crête, devant chaque piton, elle se construit à la hâte une ceinture de défense. Ici, les, soldats entassent des pierres ou des poutres, entre lesquelles ils ménagent des meurtrières étroites ; puis âge- « nouillés, l’œil au guet, les fusils appuyés, les canons sortant, à leur tour ils tirent à couvert. Là, demi-couchés dans des fossés qu’ils creusent à mesure, ou embusqués derrière un mur, un arbre, une pierre, ils ne laissent pas- / , ser que juste ce qu’il faut de tête ou de corps, afin de voir et de viser.

Sur les déclivités de la montagne, dans chaque ravin, dans les broussailles, derrière les haies, les rochers, sous leurs figuiers, leurs frênes, leurs oliviers, partout, les Kabyles se glissent; puis, aux remparts ennemis, aux

murs de ce village — leur demeure et leur abri naguère encore, — toute télé, tout corps chrétien qui passe, entend ou reçoit une balle. Mais malheur au burnous blanc qui paraît sous les feuilles, malheur au tireur qui, trahi par sa fumée, n’a pas pour abri le tronc d’un arbre ou le bloc , d’un rocher : son corps devient une cible vivante à laquelle vingt balles arrivent à la fois. D’instant en instant, la lutte devient plus vive; les coups de feu résonnent

sans arrêt ; les Kabyles grossissent ; tous les vaincus des

combats* de l’arrière-garde reviennent tenter un suprême effort.

Acculés à Souk-cl-Arba, cœur de leur pays et dernier refuge de leur liberté mourante : excités dans leur orgueil par les contingents des tribus alliées qui sont avec eux ; s’enivrant à leur haine, à la poudre, à leur nombre, ils se , groupent au fond des ravins qui les couvrent. Du haut des avant-gardes Mac Mahon, on les voit remonter sur Soukel-Arba, et là, s’ameuter, se réunir, s’exciter pour une lutte décisive. Bientôt ils redescendent ce plateau principal, arrivent, protégés par leurs côtes abruptes, jusqu’au pied d’Imalseren et de Bou-Arfaa ; puis hurlants, dédaigneux d’abris, montent, sous les balles, à découvert, et se ruent sans ordre sur les chrétiens.

Vainement les balles les déciment; agiles comme des panthères et hurlants comme elles, ils envahissent les fossés de défense; le fusil d’une main, de l’autre ils saisissent les soldats jusque dans leurs abris. Par deux fois le 2 e zouaves et le 54 e de ligne, officiers en tête, sont

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11ÉCITS DE LA. JUBYLIE. 41

forcés de charger à la baïonnette ; la dernière mêlée surtout est furieuse. Le commandant Boyer de Rebeval, du 54 e , est tué roide à la tête d’une compagnie de voltigeurs, qu’il dirige. Français ou Kabyle, chacun enivré de soleil, d’honneur et de patrie, chacun tue ou meurt.

Mais là, comme à l’arrière-garde, la discipline et les armes l’emportent : les Kabyles tombent ou s’enfuient dans leurs ravins; la division Mac Mahon reste maîtresse de toutes ses positions. Vers trois heures environ, l’ennemi, désormais vaincu, se retire presque partout : des deux côtés, les coups de feu deviennent plus rares. Pour la 2 e division, la lutte du premier jour est presque terminée : ses troupes victorieuses couvrent de leurs bivouacs les crêtes de la montagne, depuis la plaine, jusqu’à portée de canon de Souk-el-Arba ; l’habile direction des chefs et le courage des soldats ont vaincu tous les obstacles. Une fois de plus la patrie triomphe, mais elle compte trente morts et deux cent vingt-cinq blessés.

iri. Division Jusuf. — La 3 e division, 'formée en colonnes, commence son mouvement à quatre heures et demie, ayant devant elle, comme les deux autres, un premier plan de figuiers, puis la plus élevée des trois crêtes des Beni-Raten, habitée, comme la montagne du général de Mac Mahon, par la fraction des Akerma.

La colonne de droite, composée de deux bataillons du 1 er de zouaves et de deux bataillons du 60 e de ligne, commandés par le général Gastu , monte vers le village d’Ighil-Guefri, placé sur le sommet d’une montagne si

escarpée, (pie d’en bas on ne comprond pas comment les troupes pourront monter.

La colonne de gauche, composée du 13° bataillon de chasseurs, de deux bataillons du 45 e et du 3" bataillon du l re zouaves, sous les ordres du général de Ligny, est chargée d’enlever les villages de Taguemount et de Tighiltel-Had-Ali, situés plus au centre du pays des Beni-Ralen, mais sur la même crête de montagne.

Le 68 e de ligne et le 1 er bataillon du 73° forment une colonne de réserve, qui marche au centre avec l’artillerie, te génie et les ambulances (mulets et litières). Le général Jusuf se place à la tête de cette colonne, pour surveiller l’ensemble des mouvements des deux autres.

Toutes ces troupes partent sans sacs. Les pentes à gravir sous le feu de l’ennemi sont si roides, que, pour faciliter l’ascension , le soldat a dû être allégé de tout ce qui n’était pas ses armes. Les sacs, bidons, gamelles, tentes, etc., seront apportés plus tard, après la lutte, par des mulets, s’ils peuvent monter, ou par d’autres troupes.

La brigade Gastu part la première, une demi-heure avant les deux autres. C’est elle qui a le plus de route à faire ; en outre, elle est chargée d’enlever en passant la mosquée ou marabout de Si-Klaoui , située en avant de la montagne , dans la plaine, sur un mamelon séparé : celle-là même que le soldat en quête de bivouac pour café, a visitée la veille, et quittée saiu et sauf malgré les balles kabyles.

Ses compagnies se déroulent sur la plaine, marchant

vers la mosquée. Chacun les suit du regard et de l’oreille. Mais le mamelon reste silencieux. Les Kabyles l’ont abandonné. Les colonnes de la 1 re brigade disparaissent une à une, derrière son piton garni de broussailles.

Arrivé sans résistance au pied de la côte, sous les figuiers, le général Gastu s’arrête. Le silence règne partout, la montagne semble déserte. Il n’y a qu’à monter. Mais habitué de l’Afrique, tqut mutilé de ses combats , le général sait la guerre et ses ruses : il ne prend ni confiance, ni frayeur à ce désert silencieux, organise sa brigade en trois colonnes, qui monteront de front, à mêmes hauteurs, divisant ainsi l’attention et les efforts de l’ennemi; les couvre à droite et à gauche par deux compagnies de tirailleurs chargées de protéger leurs flancs , et les appuie en réserve par un demi-bataillon de ligne.

Subitement une fusillade assez vive part de tous les côtés de la montagne et interrompt ces préparatifs. Le feu des Kabyles embusqués tombant sur des masses va devenir meurtrier ; le temps presse. Précipitant son mouvement, le général fai^pnner la charge et monte.

Alors, parmi les hauts contre-forts de la montage et sur sa crête, autour du village, on voit des burnous blancs, qui passent rapides et disparaissent. L’ennemi s’enfuit ou plutôt va combattre ailleurs, en face des deux autres divisions.

Bientôt, au-dessus des figuiers , les uniformes français arrivent, un à un d’abord , clair-semés , puis nombreux , par masses rôuges ou noires. Quelques rares fumées s’é-

lèvent de leurs rangs pressés; le clairon sonne : ses bruits retentissants résonnent par la montagne; les troupes montent; mais tous ces hommes en mouvement, vus de loin, petits.et confondus , semblent n’avancer qu’à peine, comme des fourmilières en marche, qui grouillent aux flancs droits de la montagne : perdues tant elles sont petites, dont on n’aperçoit point les pas, et qu’il ne faut fixer que par intervalles, pour les voir en progrès.

Ils montent cependant , par élans, comme par des ressorts d’acier, qui les soulèvent. Pour se retenir, et monter plus vite, l’un s’accroche à l’angle d’un rocher, un autre saisit une poignée d’herbes ou une broussaille, et tous avancent. Vainement les herbes cassent, ils se cramponnent au sol ou au voisin plus heureux ; les terres éboulent sous leurs pieds, les pierres arrachées roulent de tous côtés, meurtrissant sous leurs ricochets les jambes et les têtes des plus bas placés : qu’importe? La plupart d’entre eux en ont vu bien d’autres : le colonel Collineau de Malakofï et ses zouaves sont là! Tous montent, échelonnés, rapides, animés par un commun courage, mais ^pcun selon sa fortune ou sa vigueur. Peu à peu les premiers rangs s’éclaircissent; seuls les hommes les plus jeunes sont encore en avant : bon gré, mal gré, tous ceux qui n’ont plus leurs jambes de vingt ans restent en arrière, vaincus par la nature, montant toujours, mais plus lentement.

Quant au feu de l’ennemi, l’excès même de la difficulté de l’assaut protège les assaillants. Les Kabyles ajustent mal ces hommes, qui montent penchés en avant, inclinés sur

une pente presque droite ; les rares blessés que fait l’ennemi sont frappés à la tête ou à la poitrine; mais le plus souvent le plomb siffle inutile au-dessus des troupes. La grande qualité du Français est de savoir mettre son intelligence rapide au service de son courage : les soldats se baissent encore plus; ils avancent comme rasés, collés à la montagne qui les protège. Çà et là, une balle arrive à son but ; un soldat s’arrête ou tombe ; son camarade le repose à terre, puis reprend sa route, et tout est dit; c’e^ l’affaire de l’ambulance ou du prêtre. L’honneur, le devoir et le clairon sonnent la charge, il faut monter : chacun monte, presque sans . •% tirer, sans s’occuper de l’ennemi, dédaigneux de ses balles.

Dans Ighil-Guefri , quelques rares Kabyles attendent résolûment les assaillants et tirent leurs derniers coups à vingt mètres de distance. Mais dès le premier feu, la plupart sont partis effrayés, comprenant que dans quelques minutes ils seront pris dans un cercle de feu , entre cette nuée de Roumis qui monte, devant eux et sur leurs flancs, par leurs trois montagnes. Ce sont eux, que d’en bas on a vus courant sur Jeur crête étroite et disparaissant de l’autre côté. - .

Cependant les soldats avancent toujours, et sans cesse on entend les éclats du clairon : imagination ou réalité, il semble qu’il ne sonne plus que par efforts haletants, par jets, comme essoufflé ; mais il. sonne sans cesse, jetant dans les airs sa fanfare de combat éclatante et sonore. Enfin, à six heures précises, en moins de deux heures de marche et d’ascension, une heure avant l’instant prédit

par le général Jusuf, le 1 er de zouaves et le 60 e de ligne pénétrent de tous côtés dans le village.

On aperçoit à leur tête, à plus de vingt pas en avant de tous, un lieutenant de zouaves qui gravit le premier les

murailles kabyles. C’est le lieutenant Bousset du 1 er batail-

Ion. Mais ce n’est que longtemps après le combat qu’on apprend son nom : pour le savoir, il faut faire une enquête,

comme pour découvrir un crime! Et quand le général

Gastu, qui est l)gn juge en fait de devoir accompli, le félicite sur sa belle conduite, le jeune lieutenant répond, dit-on, ù. son ‘chef :

« Je vous remercie, mon général, mais je n’ai rien fait de plus que les autres : je suis lieutenant, il fallait bien conduire mes hommes ! »

D’Ighil-Guefri, sans attendre, la brigade Gastu, montée tout entière avec ses chefs, se prolonge sur sa crête escarpée et marche sur Taguemount où la brigade de Ligny la rejoint presque aussitôt.

Cette colonne, chargée d’enlever deux villages placés en arrière d’Ighil-Guefri , plus au centre du pays des Beni- Raten, n’a quitté la vallée que bien après la 1 ro brigade. C’était l’ordre. Le général Jusuf, afin de faire opérer à toute sa division un mouvement simultané, avait retardé le mouvement de la deuxième colonne dont la route à parcourir était, à raison des coupures du terrain, moins longue que celle de la colonne Gastu. Le général de Ligny obéit Mais jamais la discipline et ses freips salutaires ne lui ont semblé si durs.

Avide de dangers, il accuse à demi-voix la lenteur des minutes, et fouille du regard les ravins de la montagne, cherchant des ennemis. Il connaît le pays et ses habitants comme personne ; il est couvert de cicatrices kabyles : depuis une année qu’il commande à Dellys, il a toujours été en lutte avec les montagnards : il sait leurs repaires, leurs allures, leur nombre. Il les aétudiés comme on étudie son ennemi avant l’heure de la vengeance; cette heure est venue, et il attend avec toutes les impatiences de sa fébrile ardeur.

Enfin l’heure est comble, il monte. Mais les Berbers aussi connaissent lesRoumis. Ils n’ont pas voulu se laisser prendre entre cette colonne, qui va leur couper la retraite, et les trois autres qui montent sur eux, croissant vivant.' Tout est désert, et c’est l’arme au bras, sans un coup de fusil, que la brigade Ligny commence il gravir la montagne qu’elle est chargée d’enlever; vainement impatiente

comme son chef, elle presse sa marche et monte rapide, haletante. Personne à combattre. Elle arrive enfin près du * sommet : là, sur sa crête, dans Taguemount, son village et son dernier espoir, elle trouye la brigade Gastu, qui, victorieuse, marche déjà sur Tighilt!

Général, officiers et soldats maudissent leurs fortunes contraires, car l’homme est oublieux ! n’ont-ils pas eu leurs triomphes d’Afrique ou de Crimée ! ne savent-ils pas que la Fortune se plaît à délaisser par instants ceux-là même qu’elle reprendra demain, comme elle reprend toujours ses enfants bien-aimés.

Les deux brigades réunies à Taguemount poursuivent

leur marche, et, avant sept heures du matin, opèrent leur

jonction avec la division Mac Mahon, en bas de Tighilt— el-Had-Ali, où leur montagne va se rattacher par mamelons successifs à la montagne de gauche.

A peine maître des positions qu’il doit occuper, le général Jusuf fait poursuivre, dans le vaste ravin situé entre le général Renault et lui, les Kabyles qui fuient de tous côtés. Le 1 cr bataillon de zouaves, chargé de cette chasse périlleuse, se divise par compagnies, qui sillonnent ces gorges sauvages avec des fortunes diverses.

Dans cet immense précipice semé de pentes boisées, dont les contre-forts sont couverts çà et là de maisons et de hameaux, l’une de -ces compagnies découvre un moulin kabyle, paraissant abandonné, et y pénètre. La maison est remplie d’hommes, de femmes et d’enfants, qui, confiants dans leur asile solitaire, espèrent échapper à l’ennemi. L’ivresse du premier feu est dissipée : le zouave, calmé, n’égorge que les poules. Les soldats se répandent par le taudis kabyle, cherchant butin, puis réunissent les prisonniers, pour les conduire au quartier général.

Mais tout à coup un Kabyle, le maître du moulin, à bout de haine et de fureur vaincues, sort son yatagan, caché sous son burnous, et veut frapper le soldat qui l’emmène. Deux coups de feu l’abattent : l’une des balles, tirée about portant lui brise le crâne : le sang et la cervelle du malheureux, rejaillissent jusque sur une petite fille de deux ou trois ans, qu’il portait dans ses bras. Aussitôt, tous ces hommes que la fureur inutile d’un ennemi allait rendre

cruels peut-être, s’apaisent ainsi qu’un orage en été; l’enfance, comme les cheveux blancs, est un diadème inviolable pour des hommes de cœur. Les soldats quittent prisonniers et butin : l’un prend l’enfant dans ses bras et le berce à demi ; un autre essuie du revers de sa main rude le sang paternel, qui couvre cette tête orpheline; un troisième va chercher de l’eau pour l’essuyer mieux : et tous, attroupés' autour de l’enfant, souriants, doux comme un jeune père à son nouveau-né, s’efforcent vainement d’a- 1 paiser ses pleurs et son légitime effroi.

La. mère est parmi les prisonniers, elle se fait place et veut reprendre sa fille; mais le zouave porteur de l’enfant, jaloux de sa paternité nouvelle, ne se dessaisit qu’à peine et pour un temps de son jeune fardeau. Puis, rassemblée par lui, la compagnie décide sur l’heure qu’elle adoptera, gardera et fera élever à ses frais l’orphelin qu’elle vient de faire. A peine arrivés au quartier général avec leurs prisonniers, les zouaves annoncent leur projet, et l’un d’eux, celui-là meme peut-être qui avait tué le Kabyle, emporte la petite fille dans sa tonie.

L’histoire circule dans le camp : le maréchal en est informé. I! fait parler aux soldats : « Quels que soient le but et l’avenir, nul — même un zouave — ne remplace une mère à son enfant. » Les zouaves comprennent : la femme kabyle reprend sa fille, et ‘pour prouver une fois de plus à l’ennemi que la France veut le conquérir et non le détruire, le maréchal fait conduire aux avant-postes toutes les femmes et les enfants prisonniers.

Là, des deux parts, le feu cesse; quelques Kabyles viennent au-devant des captifs, incertains encore et comme s’ils ne pouvaient en croire leurs yeux. Mais ce sont bien des enfants et des femmes de leur tribu, qui sont ramenés parmi eux, sans blessures et sans rançon : loin de là, chacun des prisonniers porte dans les plis de son burnous du biscuit ou du pain, du sucre, des sous, tout ce que chacun, officiers et soldats, leur a donné sur leur route à travers le camp. Bientôt tous s’éloignent sans mot dire ; les femmes vont chercher asile dans quelque tribu voisine. Les hommes reprennent leurs fusils, pour la lutte qui va renaître. Hommes ou femmes, aucun ne remercie : ce n’est pas leur coutume ; sauvage et fier, le montagnard kabyle n’est pas comme l’Arabe, il ne baise la main de personne. Mais leurs visages annoncent la joie : quelques-uns, du moins, frères ou maris, se souviendront.

Qui sait si cette clémence, inaccoutumée pour eux, ne sera pas bientôt une des causes, de leur soumission?

La justice de Dieu est impénétrable, et si pauvre que soit le sol, le moindre grain semé trouve tôt ou tard une poussière où germer.

Peu à peu, les colonnes envoyées pour dégager le ravin des ennemis, qui peuvent s’y cacher encore, reviennent et campent sur les flancs de la montagne, sans avoir trouvé de combats. Excepté dans la gorge isolée du moulin, l’ennemi a fui de toutes parts. Les femmes et les enfants sont, depuis longtemps déjà, chez les tribus alliées ; tout ce que les Kabyles possèdent en récoltes, argent, outils, etc., est

RÉCITS DK LA KÀBYLIK. 51

parti avec eux ou caché sous terre. Habiles et découvreurs, lés soldats en quête n’ont chapardé çà et là que des lentilles oubliées, un peu de blé ou d’orge cachés dans une poterie, quelques légumes arrachés de la veille, une galette oubliée du dernier festin, mais pas gras , comme ils disent. C’est à peine si deux ou trois favoris de la for- tune traînent derrière eux — à partager en argent ou en nature — un ûnon pelé qui se fait traîner; un mulet étique, à peine debout sur ses jambes chancelantes; un mouton oublié ou quelques poules maigres. D’autres, assis par terre, troquent entre eux des armes sans valeurs, des yatagans à fourreaux de cuir graisseux, des flissats dans leurs gaînes de bois, un fusil à pierre encore noir de poudre, à peine tombé d’une main mourante. On entend parler, mais vaguement, comme d’histoires d’un autre monde, de boudjous arabes, d’argent français, découverts dans l’angle d’un mur; mais ces rares trouvailles sont miracles accomplis sans témoin, (§ie les sceptiques nient, que la foule grossit.

Seuls, les chevaux et les mulets trouvent riche pâture aux herbes, aux pois, aux légumes verts des vallons; droits de vainqueurs qu’ils prélèvent sans pitié sur les champs conquis. C’est la guerre : les moissons, foulées sous les pieds des combattants, ne sont plus désormais utiles qu’aux bestiaux.

Tandis que les deux colonnes de la division Jusuf opèrent leur jonction avec la division Mac Mahon, un escadron de chasseurs d’Afrique, détaché pour protéger sur la

plaine le liane droit de la troisième division, rencontre aussi son léger combat.

Du haut des mamelons où ils sont en vedette, les chasseurs aperçoivent une file de Kabyles, qui descend des crêtes de la montagne centrale, pour gagner les hauteurs

situées devant la division Renault.

Aussitôt le capitaine commandant détache en tirailleurs trois pelotons, chargés de les repousser dans leurs ravins.

L’un de ces pelotons, conduit par un jeune sous-lieute-

nant, M. Isabey, qui voit le feu' pour la première fois, s’avance vers les Kabyles. Mais peu à peu le chemin se resserre entre les déclivités de la montagne; les chevaux ne peuvent plus passer qu’un à un. Chaque homme cherche une route, et le sous-lieutenant arrive seul, avec son brigadier, en fqce de quinze à vingt Kabyles, qui aussitôt se retranchent derrière des figuiers et, de là, tirent sur les deux cavaliers. t

Le cheval du lieutenant tombe frappé de trois balles ; sans se troubler, le jeune homme se relève, et ne voulant * pas laisser ses armes à l’ennemi, cherche à déboucler les fontes de sa selle, pour retirer ses pistolets. Mais le cheval est sur le dos, mort; la selle est engagée sous lui : les efforts hâtés du cavalier ne réussissent pas à la retirer : lé temps presse, car à cent pas on voit les Kabyles rechargeant leurs armes. Le brigadier, nommé Petit, descend alors de cheval, vient à l’aide de son ‘officier, et tout en coupant les sangles de la selle :

RÉCITS DE L K KÀBYLIE. 53

« Nous ne sommes pas pressés, lieutenant, dit-il, il leur faut du temps pour recharger leurs fusils. »

Mais le temps s’écoule, et une nouvelle décharge arrive - sur les deux hommes, avant la fin de le^'s courageux efforts ; les balles sifflent. Ils ne se troublent pas pour si peu, et continuent de dégager la selle. Ils réussissent enfin, et, sains et. saufs, triomphants, les pistolets aux mains, rejoignent les premiers rangs d’un bataillon du 75 e de ligne, qui, resté dans la plaine comme arrière-garde, a vu le danger des cavaliers et arrive à leur secours. Les Kabyles, abrités par les arbres et les replis du terrain, s’enfuient vers la montagne, vainement poursuivis par les soldats.

L’ascension de la division Jusuf n’a coûté à la France que 3 hommes tués et 34 blessés.

Souvent la Providence veille sur sa créature, malgré elle, et la sauve des dangers mêmes qu’elle cherche, en dépit de ses projets, de ses efforts, de ses moyens destructeurs.

IV. Division Renault. — La 1 re division, campée à Sikhou-Meddour, a devant elle tout le pays des Irdjen, l’une des cinq grandes fractions des Beni-Raten , c’est-àdire un étroit plateau avançant sur la plaine et se' reliant à Souk-el-Arba, par une longue crête de pitons inégaux, comme celle du général de Mac Mahon.

Les positions qu’elle est chargée d’enlever sont généralement moins haut situées que celles des deux autres divisions ; mais la route à- parcourir est plus longue, plus

semée de villages, qui garnissent non-seulement les crêtes principales de la montagne , mais tous ses contre-forts de droite.

. A cinq hemres et demie du matin, le général Renault forme sa division en trois colonnes d’attaque, et commence son mouvement.

La colonne de droite, commandée par le général de Liniers, se compose de 4 compagnies du 8° bataillon de chasseurs, 2 bataillons du 23° de ligne et 1 bataillon du 90 e . Elle suit dans la plaine les rives ou le lit de l’Oued- Aissi, et monte par le plateau de Takcept, à l’attaque des villages de Djemma et de Tiguert-Hala.

La colonne de gauche , dirigée par le colonel Rose, se compose du 1 er bataillon du 1 er régiment de tirailleurs algériens, d’une compagnie du 8 e chasseurs et d’un bataillon du 90 e . Elle suit dans la plaine le lit à demi desséché de l’Oued-Halled, l’un des torrents affluents du Sébaou, avec mission d’attaquer l’ennemi par la vallée qui sépare la montagne des Akerma de celle des Irdjen, de s’emparer du village de Taranimt, situé à gauche de Djemma, et de rejoindre à Tiguert-Hala la brigade de droite.

Le général Chapuis commande la 3° colonne, composée d’un bataillon de tirailleurs algériens, de 2 compagnies du 8 e bataillon de chasseurs à pied et de 2 bataillons du 41 e , marchant au centre par Souk-el-Had , formant réserve, avec mission de soutenir les deux autres colonnes. Le général Renault se joint à ce troisième corps de troupes.

Tandis que ces trois colonnes sont en marche , l’artille-

rie, placée sur un mamelon avancé, foudroie lo village de Djemma à coups d’obusiers rayés et de fusées.

Le colonel de Fénelon, commandant en chef de la cavalerie, refoule devant lui, à la tête d’un peloton de spahis et d’un escadron de chasseurs d’Afrique, les Kabyles épars sur la haute plaine et sous les premiers figuiers : puis, laissant aux fantassins une place que seuls ils peuvent occuper désormais, rentre sur la plaine pour ne point prodiguer en vain les efforts de ses cavaliers.

La colonne du général de Liniers s’avance par la ligne de pitons, successifs, qui relient le plateau de Takcept à la montagne, avance en bon ordre sur Djemma , malgré le feu des Kabyles embusqués dans les ravins ou contre-forts qui bordent les hauteurs graduées qu’elle suit, et vers sept heures du matin s’empare rapidement dp ce village. La direction intelligente de son chef a principalement décidé le rapide succès de son ascension.

De là, elle monte jusqu’à Tiguert-Hala par des pentes abruptes, que les Kabyles défendent une à une , et sur ce point opère sa jonction avec la 2 e colonne, qui est déjà maîtresse de cette position.

De son côté, la 2 e colonne , arrivée sans coup férir au pied des premières pentes boisées, sur l’une desquelles est situé Taranimt, gravit la montée difficile qui la sépare de ce village, s’en empare, après un vif engagement de quelques minutes , et de là, poursuivant sa route , monte vers Tiguert-Hala. Mais les Kabyles, repoussés par la colonne de Liniers, et protégés par des pentes coupées de précipices

boisés, dans lesquels un bataillon d’hommes décidés arrêterait une armée entière , disputent vivement chaque passage : ce n’est qu’à travers des difficultés incessantes que le colonel Rose parvient à s’emparer de Tiguert-Hala, point culminant de la crête des Irdjen, situé au tiers environ de la distance de Souk-el-Arba.

De ce point, les deux colonnes réunies dominent les pitons successifs placés en face d’elles, ainsi que les contreforts garnis de villages, qui descendent vers la droite, sur la vallée de l’Oued-Aïssi. '

Pendant ces opérations diverses , la colonne du centre, sous les ordres du général Chapuis, opère sa jonction avec la brigade de Liniers , dans le village de Djemma, et assure ses communications avec le camp de Sikhou-Meddour, tandis que le général Renault se porte en avant , en tête de sa divisiûn. Par ses ordres, la 2 e colonne, arrêtée un instant à Tiguert-Hala, marche sur les villages de Tamezeritet d’Ait-Saïd ; l’artillerie, qui a gravi avec peine les pentes difficiles de la montagne, prépare les assauts par le désordre qu’elle cause au milieu des assiégés. Protégé par son feu, le colonel Rose se porte sur ces deux villages, les enlève , puis du même effort s’établit sur le plateau d’Ouailel, et là, selon les ordres qu’il a reçus, arrête la course victorieuse de sa colonne.

Le général Renault installe son bivouac sur ce plateau élevé, d’où il voit Ibachiren et les différents villages qui le séparent de Souk-el-Arba, le point de jonction des trois divisions. Il est dix heures et demie, et ses troupes, enga-

gées depuis .l’aube , sans cesse en marche, sans cesse en lutte, ont besoin de repos.

Cependant l’ennemi ne cesse de tirer, et malgré les postes avancés, ses balles arrivent jusque dans le camp. Le général Renault fait occuper par les tirailleurs du colonel Rose les hauteurs qui commandent les villages d’Ibachiren et d’Azouza, situés ‘en avant de sop camp, tandis que deux bataillons des 41 e et 90 e de ligne, conduits par le lieutenant-colonel Méry de la Canorgue et le commandant Thouvenin , s’échelonnent sur un long contre-fort -de droite, dominant le village d’Aït-Hag. A deux reprisés, les Kabyles tentent des attaques vigoureuses sur ces différents points d’avant-garde; ils viennent si près, qu’en plusieurs endroits les soldats peuvent les repousser à la baïonnette ; mais une batterie d’obusiers de montagne lance sur eux quelques obus , qui portent en plein et préviennent de nouvelles attaques.

La 1 re division a encore à s’emparer des villages placés à sa droite, sur des contre-forts, qui descendent séparément et par des pentes rapides jusqu’à la vallée de l’Oued- Aissi. Les Kabyles de ces villages, embusqués derrière leurs maisons, ou se reployant à tous instants dans le fond de leur ravin impraticable, tirent sur les soldats encore à découvert, blessent ou tuent beaucoup de monde, et, par instants, font des retours offensifs jusque sur Tiguert-Hala et toute la crête occupée par la \ rc division.

Le général Renault fait descendre le commandant Gi-

bon à la tête d’un bataillon de tirailleurs et d’une compagnie du 8 e chasseurs, sur un contre-fort dominant ces deux villages, puis, du haut de la crête principale, fait diriger sur ces mêmes bourgades un feu plongeant , qui chasse leurs défenseurs et permet aux troupes de se retrancher définitivement dans leurs positions.

Mais pendant presque toute la journée, l’avant-garde de la division Renault reste engagée avec l’ennemi, par des feux de tirailleurs embusqués des deux parts, tandis que, sur les contre-forts de droite, les troupes échangent toujours des coups de fusil avec les différents villages qui garnissent ces pentes. Ce n’est que vers le soir, lorsque les soldats sont retranchés derrière des fossés creusés à la hâte, et que les Kabyles , dispersés ou fatigués de combats, font silence enfin, que la lutte commence à diminuer : le canon ne tonne plus qu’à rares intervalles ; les coups de feu deviennent moins fréquents; on sent que de ce côté aussi le combat s’épuise et ne se réveillera que pendant la nuit ou la journée du lendemain.

La première division, ayant eu tout un jour en face d’elle un ennemi nombreux et protégé par des ravins inextricables, n’a pu conquérir ses positions et s’y maintenir que grâce à l’énergique dévouément des chefs comme des soldats. Ses pertes, pendant cette première journée, ont été de 33 hommes tués et 159 blessés, dont 3 officiers.

V. Camp de Tighilt-el-Had-Ali. — La lutte s’est apaisée peu à peu, dans tout le pays des Beni-Raten. Les

RÉCITS DK LA KAB YLIE. 59

coups de feu deviennent moins incessants autour des deux crêtes occupées par les divisions Mac Mahon et Renault. 25,000 hommes sont campés victorieux en pleines montagnes, en plein territoire ennemi. . *

Dès le matin , pendant l’ascension générale , le maréchal a établi son camp autour du village de Tighilt-el- Had-Ali, sur un mamelon élevé qui relie la crête occupée par la division Jusuf à celle du général de Mac Mahon. De cette hauteur, on embrasse à la fois l’ensemble des trois divisions et presque tout le pays environnant.

Dans la partie non encore conquise , on voit sur les pentes des ravins , hors portée de fusil, des Kabyles qui rentrent dans les villages, ou sont assis par groupes autour des maisons. On devine, à les voir, qu’ils se recueillent et s’assemblent, vaincus mais non désespérés.

Sur les montagnes qui bornent le territoire des Beni- Raten, à droite et à gauche, en dehors du pays occupé par les troupes françaises, plusieurs villages sont en flammes. Les tribus alliées de la France, profitant de son effort pour faire invasion chez les alliés de nos ennemis, pillent et brûlent les bourgades dont les guerriers combattent contre nous, dans les rangs des Beni-Raten. Les Maatka brûlent les Douella et le$ Mahmoud : les Beni- Djennad brûlent les Fraouçen.

La lutte engagée contre les Beni-Raten s’étend à travers quatorze lieues de montagnes.

Sur le pays occupé par les troupes, c’est-à-dire sur une partie des trois crêtes qui montent de la vallée du Se-

baou au plateau de Souk-el-Arba, on voit quelques incendies. Mais la plupart des villages ont été respectés, et sur presque toutes les pointes des pitons , les maisons kabyles, entassées et rougeâtres, continuent d’apparaître audessus des frênes, des oliviers ou des cactus, qui les entourent. Çà et là au-dessous de ces villages, sur les contre-forts de leurs mamelons escarpés, des tentes blanches s’élèvent : des files d’hommes, de mulets et de chevaux se croisent en tous sens : des soldats groupés par compagnies préparent la défense, le souper ou le repos de la nuit. Là régnent la joie du triomphe, le sentiment de la force, et déjà, chez presque tous, la pitié du vaincu.

Chaque compagnie, chaque soldat s’occupe à des travaux divers. A l’avant-garde, on creuse des fossés de retranchement, on accumule des arbres, des pierres ou de la terre, pour les luttes probables de la nuit et du lendemain. Au centre et à l’arrière-garde, on achève d’organiser les campements : les uns déblayent, à pioches hâtées, les sentiers pierreux qui servent de routes ; d’autres déchar- , gent les mulets, fichent les piquets, dressent les tentes. Celui-ci traîne hors du village une solive ou un morceau de bois, et prépare le feu ; celui-là casse le biscuit pour la soupe du soir ou plume le poulet qu’il a conquis ; un troisième, accroupi près d’une source, puise de l’eau, ou nettoie son fusil, sa tête et ses mains, noirs de poudre.

Par tous les chemins, des mulets passent sans trêve^se croisant en tous sens, suivant pas à pas ces sentiers vagabonds, lits de torrents creusés par les orages, nivelés au

hasard sous les pieds nus des Kabyles. Les uns montent, portant des bagages, des provisions, des munitions. Les autres redescendent veufs de charge, et retournent déjà dans la vallée, afin d’y chercher de nouveaux bagages ou du vert pour les chevaux.

Dans les montagnes, le mulet est le pourvoyeur de tous. C’est par le mulet seul que tout vient : on dort par lui, on dine par lui, on se bat par lui. Il apporte tout : canons, munitions, vivres, tentes, à travers tous chemins, pliant sous le faix, tombant parfois, mais allant toujours, tant qu’il a force. Puis, chargé comme l'âne du meunier, il traîne en surplus son conducteur, qui, pendu à la queue de sa bête, se fait hisser par elle. Et toujours il mène ainsi son dur chemin, sans repos, dédaigné par tous, moissonnant bien souvent des injures, du bâton tout le jour, et le soir un peu d’herbe, s’il y en a : tandis qu’à côté de lui des chevaux passent , superbes, conduits à la main, sûrs de trouver au gîte l’orge du soir, la flatterie du maître et la couverture de nuit. Tout cela, pour un peu de sang d’âne! Si les mulets savaient parler, comme ils en pourraient dire sur les vicissitudes du sort !

Chaque conducteur arabe ou français arrive avec sa bête, cherchant le corps de troupe qu’il est chargé d’ap-

provisionner. Les Arabes passent, s’informant çà et là dans leur langue incomprise; quelques-uns, craignant d’étre pris pour des ennemis au milieu de ce flot de chrétiens, ont- orné leurs têtes d’une branche verte, symbole respecté de leurs sentiments amis. Mais ils vont généralement sans

grand souci de leur mulet et de sa charge, s’en remettant au destin de conduire l’un et l’autre à bon port.

Les soldats du train, au contraire, passent sans demander, trouvant du regard, vigilants de leurs dépôts, comme des sentinelles attentives. Chacun d’eux, la carabine au d03, prêt à tout, au combat comme à sa mission de conducteur, accomplit silencieusement son devoir. Dangers, fatigues, chemins, ils affrontent tout, sans gloire bruyante, sans espoir de lucre, sans clairon, sans poudre, qui les enivrent. C’est le devoir pour le devoir. Ici, un soldat maintient péniblement à deux mains le bagage qui se détache ; là, un autre soutient à la bride son mulet trébuchant. Tous vont mouillés jusqu’aux genoux, à travers les eaux des torrents, déchirés ou meurtris aux rochers, aux ronces, aux arbres du chemin, sans se reposer, sans se plaindre jamais.

Quand le mulet roule dans les ravins, le soldat s’arrête et va chercher sa bête à travers les précipices et l’ennemi. Rien ne l’arrête. Chaque jour, chaque danger, font naître des dévouements nouveaux.

Après l’ascension du général Bourbaki, au-dessus de Tacherahir, un mulet chagé de bagages tombe dans un ravin. Entraîné par son poids et par sa charge sur une pente à pic, il roule, sans arrêt, comme une pierre détachée, jusqu’au fond du précipice, à plus de cent pieds de profondeur.

Le soldat qui le guide, nommé Cousseau, part comme il peut, à sa poursuite, descendant la pente abrupte de la

RÉCITS DJE LA KABYLIÉ. 63

montagne, s’accrochant aux branches, aux herbes, aux pierres de sa route indicible.

Mais les- Kabyles occupent l’un des deux versants du ravin ; ils voient le soldat descendre et se rapprocher d’eux à portée de fusil : quelques balles sifflent. Le courageux convoyeur continue de descendre, sans s’occuper plus des dangers de l’ennemi que de ceux de la nature.

Il arrive enfin : le mulet est debout, broutant, sans blessure et sans souci, l’herbe savoureuse du fond de la ravine.

Le soldat le reprend et, toujours sous les balles, cherche un chemin possible pour rejoindre le convoi. Il réussit et monte. Mais à cent pas de là, par hasard ou maladresse, — les bétes sont comme nous plus ou moins heureuses, — le mulet roule de nouveau dans le même ravin. Bravant de nouveau les balles, le conducteur redescend. Cette fois, les bagages sont épars, le mulet est gisant sur le sol ; mais à la voix, aux efforts de son guide, il se relève : le soldat réunit les bagages, les charge, et, reprenant une seconde . fois, sous le feu de l’ennemi, le chemin qu’il a déjà suivi, rejoint triomphant les convoyeurs de sa brigade.

Le même jour, sur la môme route, un autre soldat du train, nommé Carquet, montre le môme courage sous une fusillade plus vive encore. Son mulet vient de rouler dans un ravin situé sous le feu plongeant de l’ennemi : Carquet descend à sa recherche ; vainement quelques officiers du 1 \ e bataillon de chasseurs lui crient de revenir, que l’ennemi est nombreux ; il n’écoute que son devoir, descend

toujours, retrouve son mulet, le relève et le ramène sain et sauf.

La conduite des blessés est exclusivement dévolue aux soldats du train. Par intervalles, à travers le camp, un de ces tristes convois passe sous là direction d’un chirurgien d’ambulance. Chaque trainglot, comme on les appelle, guide son mulet d’une main vigilante, choisissant les chemins, s’arrêtant à chaque pas, ouvrant l’œil, veillant sur ses blessés, comme une sœur attentive.

Partout, sur la route, la foule se range : officiers et soldats, tous s’arrêtent, pour saluer d’un regard ou d’une parole amis ces souffrances glorieuses. Le pas saccadé du mulet ballotte ces figures pâles, qui trahissent la douleur; à travers les capotes coupées à la hâte sur les membres blessés, quelques linges sanglants révèlent la place des blessures. Une jambe cassée vacille pendante, comme une

branche brisée : et dans le silence de son cœur troublé, chacun cherche, chacun rêve un moyen d’alléger cette torture. Mais la guerre est la guerre !

Jamais, d’ailleurs, jamais plus de soins ne furent donnés à des blessés. Tout ce que l’homme ici-bas peut faire pour secourir son semblable, tout est fait. Aussitôt qu’un homme est touché, le chirurgien du bataillon arrive, et autant que possible, panse le blessé sur place, sous le feu de l’ennemi. Si la blessure est légère, presque toujours le pansé reprend son rang de lui-mêmô; point n’est besoin, de solliciter un soldat pour retourner au feu. Si la blessure est grave, bon gré mal gré, le blessé est porté, comme

on peut, à une ambulance, qui suit la colonne. Là se trouvent d’autres chirurgiens, des infirmiers, des tentes, tout

ce qui est nécessaire à des malades. Des mulets, dits de

carolet, attendent toujours prêts, portant chacun, aux deux côtés fie leur dos, deux litières ou deux chaises à dossiers.

Si la retraite est assurée, dès que le blessé, officier ou soldat, a repris ses sens, un mulet le transporte au bas de la montagne, où des voitures suspendues attendent pour le conduire à Tizi-Ouzou et bientôt à Alger.

De telle sorte qu’en moins de trois heures, après une balle reçue dans la montagne, en plein pays ennemi, chaque homme est dans un lit! La préoccupation du blessé est le plus sacré des devoirs d’un chef, et pour lui, comme pour les soldats, le plus consolant à savoir accompli. . ,

Quant aux soins de la route ou de l’hôpital, le dévouement des infirmiers, des chirurgiens militaires et de l’aumônier, de tous ceux qui, chez nous, ont charge de souffrances, a mission d’y pourvoir. C’est un dévouement que

le monde entier confiait, car il s’est tant promené pour tous, des bords de la Méditerranée à ceux du Bosphore, qu’il est devenu l’une de nos gloires nationales.

Peu à peu, cependant, le soleil décline et disparaît derrière les montagnes d’Alger; ses derniers rayons embra- * sent le ciel d’une lueur rouge. Dans le crépuscule du soir, le Djurjura grandit, et des transparences de pourpre bai,-

gnent ses roches grisâtres parsemées de neige; vers l’orient, la vallée du Sébaou, qui, la veille encore, brillait

des feux des trois camps, apparaît déserte , profonde comme un gouffre, sillonnée par les reflets des eaux du fleuve. Les montagnes sans nombre du pays kabyle se confondent en masses noires, éclairées çà et là par les flammes des incendies. Les étoiles scintillent de nouveau ' dans l’ombre grandissante. Les coups de feu isolés, qui passent par lueurs douteuses, résonnent plus sinistres. La nuit prend dans ses ténèbres les vainqueurs comme les vaincus, et, poursuivant sa marche accoutumée, étend sur tous son manteau d’ombre oublieuse.

Lassitude ou crainte, l’ennemi laisse en paix, pendant la nuit, les deux divisions Mac Mahon et Renault ; c’est à peine si leurs avant-gardes daignent répondre par intervalles aux quelques balles inutiles qui leur viennent encore.

La division Jusuf, couverte par les deux autres, maîtresse des deux ravins qui longent ses campements, passe toute la nuit dans un repos absolu.

Les feux des bivouacs s’éteignent peu à peu. Sous leurs tentes éclairées, les chefs et l’état-major veillent seuls encore, racontant pour tous le succès de nos armes. Car au retour du combat leur tâche recommence : la France attend, et plus d'une mère veille inquiète. C’est le devoir des chefs de rassurer la patrie sur le sort de ses enfants. Déjà, dans Alger, le succès est connu. Terminé du jour même, le télégraphe électrique de Tizi-Ouzou a, pour première nouvelle, porté le récit du triomphe dans la capitale algérienne. *■

RÉCITS DK LA KABYL1E. 67

VI. Combats du 25 mai . — Le 25, dès l’aube, le combat recommence pour la 1 r ® et la 2 e division.

La division Renault, maîtresse du tiers environ du territoire des Irdjen, qu’elle est chargée de conquérir, mais non des villages situés sur son flanc droit, parmi les différents contre-forts de la montagne, s’occupe d’abord de ces villages. Son général n’a pas assez de troupes pour les occuper tous et garder en même temps la longue crête, qui les relie à la plaine. Il lui faut enlever, puis détruire ces positions dangereuses, à l’abri desquelles les Kabyles peuvent revenir et, du haut de leurs murailles, tirer sur les postes avancés du camp de Ouailel. Dans ce but, vers sept heures du matin, il réunit une forte colonne en arrière du village d’Ait-Saïd, près de son camp, et, surveillant luiméme chaque opération, fait successivement lancer sur les villages d’Ait-Halli et d’Ait-Yacoub quelques obus qui font fuir la plupart des Kabyles ; puis aussitôt, les commandants Paturel et Ris, à la tête de deux bataillons du 41 * et du 23 e de ligne, envahissent ces deux villages et les incendient.

Ces diverses opérations sont exécutées presque sans coup férir : seule, la retraite du commandant Paturel, est inquiétée par l’ennemi: la compagnie du 41 e , chargée de protéger ce mouvement, a deux hommes blessés et un tué ; les Kabyles, acharnés à leur poursuite, s’emparent du cadavre, et ce n’est que par un retour offensif que les soldats parviennent à leur arracher le corps de leur camarade.

A deux heures et demie, le général de Liniers, à la tête d’une seconde colonne, fait lancer quelques fusées sur le

village d’Ait-Hag, s’en empare, l’incendie, et vers six heures du soir opère sa retraite victorieuse, ramenant 8 hommes blessés, mais ayant refoulé les Kabyles dans le ravin de l’Oued-Aissi et détruit de fond en comble l’une des plus fortes positions de la crête des Irdjen.

Tandis que le général Renault couronne ainsi son triomphe de la veille, en dégageant son flanc droit, la deuxième division soutient des combats incessants d’avantgarde. Les Kabyles réunis en nombre considérable , composé en grande, partie par les contingents des tribus alliées des Beni-Raten, essayent tout d’abord d’enlever la position avancée d’Inlaïseren. Mais, repoussés à la baïonnette chaque fois qu’ils arrivent près des retranchements, perdant beaucoup de monde dans ces attaques à découvert, ils reprennent bientôt leur mode habituel de combat, et s’embusquent derrière les arbres ou à l’abri du sol coupé de leurs ravins. Pendant plusieurs heures, ils combattent ainsi, tirant sans trêve : des hauteurs voisines d’Imaïseren et de Bou-Arfaa, on les voit s’approcher de buisson en buisson, attendre un instant favorable, pour faire feu sur tout soldat qui se découvre. Dans l’acharnement de leur désespoir, quelquesuns se glissent deux par deux, jusqu’aux rebords des plis de terrain, qui les protègent comme des remparts ; l’un des deux se rase sur le sol, ne laissant passer que la tête, tandis que l’autre se dresse un instant , tout entier, à découvert ; quelques soldats sortent hâtivement têtes et bras pour ajuster ce but vivant, fugitif et rapide : le Kabyle rasé tire alors, tandis que son compagnon se défile précipitamment

derrière un arbre, ou se rase de nouveau sur le sol. La lutte ardente et désespérée chez les Kabyles, calme parmi les soldats, se prolonge ainsi, des deux parts, jusque vers le milieu du jour. L’avant-garde de la 2 e division, fortement retranchée de tous côtés , prudemment contenue par ses chefs, n’a qu’un homme tué et cinq blessés, dans cette lutte d’embuscade.

VII. Soumission des Bcni-Raïen. — Enfin, vers midi, le feu cesse autour de nos positions avancées. On voit des burnous blancs arriver de tous côtés sur le plateau de Souk-el-Arba, qui peu "à peu se couvre de leur foule agglomérée : une discussion violente, mêlée de gestes et de cri» confus, paraît s'élever entre les Kabyles, réunis sur ce point au nombre de 3,000 hommes environ.

Tout à coup cette foule se disperse en poussant des cris bruyants, et quelques-uns tirent des coups de . fusil dans la direction du petit village d’Icheraouia, placé sur le haut du plateau de Souk-el-Arba. C’est la fin de la lutte. *

Depuis longs jours déjà, la tribu des Beni-Raten est divisée en deux partis contraires, — de soumission et de résistance. Le parti de la soumission, écrasé sous l’enthousiasme libéral et guerrier de la race berbère, a toujours été le plus faible, jusqu’à l’arrivée des troupes françaises. Mais en présence du succès de nos armes , il relève la tète, encouragé surtout par un caïd jadis nommé par la France. Les trois grandes fractions de la tribu dont le territoire n’est pas encore envahi par nos troupes , les Aguaja , les

Oumalou et les Ousammer, se rangent surtout aux idées pacifiques.

« C’est chez eux que sont entassés les richesses et les » bestiaux de la tribu: si la lutte se prolonge, tout sera 1 » pillé ! Le parti de la guerre fait silence à son tour. »

Depuis longtemps le commandant Péchot, qui commande le cercle de Tizi-Ouzou, sème chez les Beni-Raten des conseils de soumission ; la tribu entière le connaît et l’estime. Depuis plus d’une année, les Raten sont privés des salaires qu’ils venaient chaque saison amasser dans Alger ; privés de nos marchandises, de nos denrées, que leurs voisins des tribus soumises leur vendent à prix excessifs ; exclus de nos marchés; traqués dans leurs montagnes comme des parias. Depuis plus d’un mois, ils sont grugés par leurs alliés incommodes , les contingents des tribus voisines ; leurs femmes, leurs enfants et leurs meubles sont cachés loin d’eux. Depuis deux jours leur territoire est foulé par un ennemi sans nombre, qui dévaste leurs villages, et va, s’ils ne se rendent, brûler leurs frênes, leurs figuiers et leurs oliviers, — leurs vraies richesses. Ils ont entre eux et leurs alliés près de 700 hommes hors de combat , dont 400 morts , sur 6 à 7,000 qu’ils étaient. Leurs marabouts, qui leur promettaient la dispersion des Roumis ; qui leur affirmaient que toutes ces tentes de la plaine étaient en carton ; qu’en vertu d’une promesse divine, leur territoire était inviolable à des pieds étrangers, leurs marabouts les ont trompés. Il y a une vieille prédiction, qui annonce l’arrivée des chrétiens pour un grand

jour du Rhamadan ; c’est le jour du Rhamadan que nous sommes montés ! Allah le veut ; ils cèdent 1

Mais les amis obstinés des Beni-Raten, les Menguillet, les Yenni, les Illilten, etc., veulent combattre encore. Hébergés, nourris par ceux qu’ils sont venus défendre, craignant avec raison pour leur territoire prochainement; envahi, et voulant concentrer la lutte chez leurs voisins, ils refusent d’évacuer le territoire de leurs alliés. Les Raten menacent de venir prendre place dans nos rangs. Les contingents se soumettent, mais irrités, et les coups de feu qu’ils tirent au départ contre Icheraouia, dont la population a toujours été favorable à la paix, témoignent des luttes prochaines qui surgiront encore.

Bientôt quelques messagers des .Beni-Raten s’avancent en parlementaires, jusqu’aux avant-postes de la division Mac Mahon, et demandent à entrer dans le camp, pour conclure la paix. Conduits de poste en poste, ils arrivent jusqu’au bureau arabe, qui a reçu à cet égard les ordres du gouverneur.

Mais ces quelques parlementaires ne représentent pas les cinq fractions des Beni-Raten. Il déclarent eux-mémes, avec la loyauté de leur race, qu’ils n’ont pas caractère pour engager la parole de toute leur tribu, mais que si le maréchal veut conclure un armistice, jusqu’au lendemain à six heures du soir, ils s'engagent à faire respecter la trêve par tous les leurs, et à revenir munis des pleins pouvoirs de leur nation.

Le gouverneur leur fait accorder cette demande, ordonne

aux trois divisions de cesser le feu, tout en gardant leurs positions retranchées; défend de détruire désormais les maisons, de couper un seul arbre, de commettre, en un mot, une hostilité agressive, quelle qu’elle soit.

Des deux côtés, la trêve est exécutée à la lettre.

Le maréchal, suivi d’un nombreux état-major, se promène en avant des grand’gardes, en plein jour, jusque près de Souk-el-Arba ; les Kabyles viennent sans armes et sans se cacher, jusqu’à portée de voix, fidèles à leur parole et confiants dans celle des Français.

Le lendemain, vers quatre heures, les envoyés des Beni- Raten, au nombre de quarante à cinquante environ, traversent le camp et arrivent jusqu’à la lente du maréchal, conduits par le chef de bureau politique, le colonel de Neveu. Sous leurs vêtements de laine, sales et déchirés, sous leur allure sauvage et jusque sous le sentiment de leur impuissance, les Kabyles gardent une attitude digne. Drapés dans leurs longs burnous à capuchons, qui les enveloppent comme des cagoules de moines, la barbe entière, la tète nue et rasée, le teint bruni par le soleil, ils marchent à pas assurés et calmes; quelques blessés de la veille ou des luttes précédentes suivent avec peine le gros de la troupe; çàet là, sous un burnous, un peu de sang paraît rougeâtre.

Mais aucun visage he trahit la souffrance, et nul d’entre eux ne se pare, ni ne s’humilie de ses blessures. Réunis en un seul groupe, passant au milieu de leurs ennemis, sans fuir ni chercher les regards, ce sont des vaincus, qui se sou-

mettent à leurs vainqueurs', tristement, mais sans honte, résignés, courbant la tête sous la volonté de Dieu. Malgré les combats de la veille et du jour, malgré son penchant à railler tout ce qui n’a pas son allure française, audacieuse et hardie, le soldat garde le silence sur leur passage. C’est que le respect du malheur est un sentiment français, s’il en fut. Au-dessus de ces hommes demi-sauvages, mais défendant aussi le sol sacré de la patrie, au-dessus de ces vaincus tombés sous le nombre, eux aussi, il y a comme une double auréole, qui, malgré tout, fait monter au cœur et des respects et des souvenirs !

Le maréchal est dans sa tente, entouré des officiers du bureau arabe; l’interprète principal de l’armée, M. Schousboe, est debout, à la porte, aidé d’un Kabyle, chargé de répéter ses paroles une seconde fois. Toujours silencieux, graves, sans saluer, les Beni-Raten s’asseyent à terre, en cercle, devant le gouverneur. L’un d’eux, presque vieillard, à la figure expressive, aux regards intelligents, à la barbe grisonnante, s’asseoit un peu en avant des siens, chargé de répondre pour tous.

Le maréchal se tourne vers eux et prononce chaque phrase d’une voix ferme ; l’interprète traduit en arabe ; le Kabyle répète après lui dans le dialecte de sa nation , écoute la réponse, ia redit en arabe à l’interprète, qui la transmet au maréchal.

La voix de M. Schousboe est claire comme sa diction ; % son interprétation est élégante et fidèle comme toutes les traductions qui passent par sa plumé ou par sa bouche.

Nul auditeur, soit musulman, soit chrétien, ne perd une seule parole.

— Vous tous qui ôtes ici, représentez-vous entièrement la tribu des Beni-Raten , et pouvez-vous vous engager pour elle?

— Oui, noussommes les amins 1 délégués par toute notre nation, et nous avons mission de parler pour tous les fils des Raten. Ce que nous aurons accepté sera accepté par tous.

— Pourquoi avez-vous manqué aux promesses de soumission que vous m’avez faites en 1 854 au sebt des Beni- Yahia, puis, en 1855, à Alger, et fomenté des révoltes chez les tribus soumises?

— Si quelques hommes des Beni-Raten ont fait cela, tous ne l’ont pas fait ; mais nous reconnaissons nos fautes et nous venons ici pour nous excuser du passé et nous soumettre aux Français.

— Avez-vous cette fois l’intention de tenir fidèlement vos promesses et d’exécuter les conditions qui vous seront imposées?

— Nous promettons que notre tribu sera fidèle aux promesses que nous te ferons en son nom.

— Voici quelles sont les conditions que je vous impose : si elles ne vous conviennent pas, vous retournerez à vos villages, vous reprendrez vos armes, nous reprendrons les nôtres, et la guerre décidera. Mais si vous nous forcez à combattre, après le combat, nous couperons vos arbres, et dans vos villages nous ne laisserons pas pierre sur pierre.

1 Un amin est un maire, un chef de village.

— Nous sommes tes vaincus, nous nous soumettons aux conditions qu’il te plaira d’imposer.

— Vous reconnaîtrez l’autorité de la France; nous irons sur votre territoire comme il nous plaira; nous ouvrirons des routes, construirons des bordjs ; nous couperons les bois et les récoltes qui nous seront nécessaires pendant notre séjour ; mais nous respecterons vos figuiers, vos oliviers et vos maisons.

Tous gardent le silence; leur orateur président s’incline.

— Vous payerez comme contribution de guerre et juste indemnité des désordres que vous avez causés, 150 francs par fusil.

— Les Beni-Raten ne sont pas tous riches, et beaucoup parmi eux n’ont pas assez d’argent pour payer cette somme.

— Lorsque vous avez fomenté la révolte des tribus qui sont autour de vous, chacun de vous a su trouver de l’argent : les riches ont payé pour les pauvres ; vous ferez comme vous avez fait : les riches prêteront aux pauvres, afin que tous payent et que chacun supporte la peine des fautes de sa nation.

Une sorte de brouhaha de réclamations confuses s’élève parmi les Kabyles : quelques-uns parlent ou gesticulent, mais le chef les apaise peu à peu, et répondant pour tous:

— Nous payerons la contribution que tu demandes.

— Comme preuve de vos bonnes intentions, vous me livrerez des otages, qui vous seront désignés ; je les gur-

derai jusqu’au payement intégral de la contribution, et môme plus longtemps, selon votre conduite.

Tous restent silencieux. Le chef incline la tôle.

— A ce9 conditions, vous serez admis sur nos marchés, comme les tribus kabyles soumises : vous pourrez tra-

vailler dans la Mitidja et gagner, pendant la récolte prochaine, de quoi payer votre contribution de guerre et bien au delà.

Les Kabyles écoulent toujours, impassibles en apparence.

Le maréchal reprend :

— Pour vous convaincre, dès à présent, que nous ne voulons ni emmener les femmes et les enfants, ni vous prendre vos terres, comme on vous a dit que nous avions coutume de faire, vous rentrerez dans vos villages immédiatement, aussitôt que vos otages nous seront livrés ; vous pourrez circuler en liberté à travers les camps, avec vos femmes et vos enfants, et on ne prendra à personne, ni sa maison, ni ses arbres, ni son champ, sans lui en payer la valeur.

Les Kabyles gardent le silence : leurs visages impassibles ne trahissent aucun sentiment de regret ni de satisfaction.

— Vous pourrez, comme par le passé, vous choisir des amins, mais ils devront être reconnus et investis par la France : vous pourrez môme garder vos institutions politiques de villages, pourvu que vos chefs sachent vous maintenir en paix.

Un frémissement de joie court parmi tous ces hommes : des conversations à demi-voix s’engagent entre eux , et il est facile de voir, à leurs gestes et à leurs figures, la satisfaction que leur cause cette promesse inattendue.

Le maréchal les congédie en les renvoyant aux chefs du bureau politique, chargés de choisir les otages et de veiller au payement de la contribution de guerre, qui devra commencer dès le lendemain. Le commandant Péchot, aidé du caïd, notre partisan, désigne immédiatement les otages, d’après quelques listes tracées à l’avance, et fait sortir des rangs ceux d’entre eux qui se trouvent parmi les envoyés.

Fidèles à leurs paroles, les Kabyles désignés vont sans murmurer s’asseoir h part : sur vingt et quelques, un seul demande à retourner dans son village pour réunir l’argent qu’il doit payer, après quoi il reviendra se livrer. Les autres retournent vers le plateau de Souk-el-Arba et leurs bourgades avancées.

A partir de ce moment, pas un coup de feu ne retentit, pas un soldat ne subit même une injure. Mais pas un arbre n’est coupé, pas une maison, pas une demeure habitée n’est même fouillée. Les Kabyles circulent à travers le camp, vendant des armes, des bestiaux, des légumes ; les enfants entrent dans les tentes et regardent tout , de ces grands yeux étonnés et naïfs qui ne savent encore rien cacher. Une œuvre de pacification victorieuse commence.

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