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CHAPITRE III

i. Soumission des Beni-Fraoucen, Beni-Bouchaïb, Beni-Khellili, Beni- Roubri, Beni-Douella, Beni-Setka, Beni-Mahmoud. — 2. Forl et route de Souk-el-Arba. — 3. Camp de Souk-el-Arba. — 4. Fort-Napoléon. — 5. Route de Tizi-Ouzou au fort Napoléon.

I. Soumission des Beni-Fraoucen, Bcni-Bouchaib, etc. — La reddition des Beni-Raten entraîne la soumission immédiate de plusieurs tribus, et porte l’inquiétude ou le désordre chez toutes les tribus hostiles. Leur confédération est l’une des plus fortes par le nombre, le territoire et les mœurs guerrières. Ses ramifications d’alliance ou de crainte s’étendent au loin sur les montagnes. Sa chute retentit dans toute la Kabylie, et produit comme un grand déchirement parmi les Berbers.

Ainsi, par la forêt, quand un arbre centenaire tombe sous l’orage, il ébranle ou renverse dans sa chute tout ce qui l’entoure. Les lianes déracinées suivent le tronc ; les arbustes pris dans ses rameaux cassent ; les arbres voisins perdent des branches ou des feuilles: toutes les végétations, qui croissaient à son ombre ou vivaient dans sa vie, sont atteintes.

Dès le lendemain et les jours suivants, les Beni-Fraoucen, Bouchait), Khellili, Roubri, Douella, Setka, Mahmoud, envoient successivement des députations pour demander Yaman, c’est-à-dire le pardon , et se soumettre à toutes les conditions qui leur seront imposées. Les officiers du bureau arabe, composant le bureau de direction politique de l’Algérie, savent, à quelques hommes près, la force de chaque tribu, le nombre de ses villages, ses alliances, ses haines, ses richesses : depuis plusieurs années, ils tiennent en partie double le registre exact des fautes commises ou des services rendus par chacune d’elles. D’après leurs renseignements , le gouverneur condamne tour à tour les peuplades 'que représentent ces différents envoyés, à des amendes plus ou moins fortes , selon leurs actes.

Excepté pour la quotité de l’amende, les conditions de l’aman sont les mêmes pour toutes les tribus : reconnaissance de la souveraineté de la France, libre parcours du territoire, livraison d’otages, payement immédiat de la contribution de guerre. Chaque séance de soumission présente généralement les mêmes phases, la même physionomie que la soumission des Beni-Raten. Aux reproches de manque de foi et d’hostilités, les envoyés kabyles répondent par des dénégations partielles ou par des regrets : ils acceptent silencieusement toutes les conditions, excepté celles de l’amende et des otages, dont ils marchandent le plus souvent la quotité, le moment et la forme. Mais, malgré tout, ils finissent toujours par souscrire à ces conditions comme aux autres. Les otages sont dirigés sur Alger le

jour même de leur arrivée au camp, et le payement de la contribution s’effectue peu à peu.

Déjà dans les trois camps , à force de voir passer des soumissions, les imaginations- enthousiastes regardent la Kabylie comme conquise et l’expédition comme terminée. Toutes les tribus vont venir l’une après l’autre sans combat! C’est à regretter d’être venu, pour si peu, pour une lutte d’un jour! Mais la Kabylie est comme un continent tout entier, sur lequel maintes nations hétérogènes sont entassées par peuples séparés; on y compte encore des tribus insoumises par dizaines : les Beni-Menguillet, Yenni , Bouyousef , Yahia , etc. , et toutes les tribus qui vivent sur les versants immédiats du Djurjura , enfants du brouillard, accolés au rocher même, toujours prêts à s’y réfugier en cas d’invasion. Non, la conquête n’est pas finie !

II. Fort et route de Souk-el-Arba. — Mais avant de s’enfoncer plus avant dans les montagnes, le maréchal veut profiter du triomphe du 24 mai, pour assurer définitivement la domination française sur le pays déjà soumis.

C’est le but principal de la campagne de 1857. La soumission de la Kabylie est une nécessité fatale de l’Algérie. Son avenir, son repos, et surtout sa colonisation, dépendent de ce grand apaisement. Si la France n’avait en vue que les intérêts de son fisc, elle pourrait, elle aussi, se retrancher dans la plaine et laisser faire le temps. Héritière des Byzantins et des Turcs, elle coloniserait à leur manière : régnant par des proconsuls rapaces : faisant suer aux populations

conquises le plus d’or qu’elles en pourraient rendre : se bornant, de fois à autres, à comprimer sous sa griffe sanglante les révoltes qui surgiraient; puis, accroupie sur sa victime, comme une panthère gorgée, qui tient une proie débile, elle regarderait, indifférente, ces populations se mourir lentement dans la misère et la barbarie.

Mais, pour notre honneur, à Dieu ne plaise qu’il en soit jamais ainsi ! En dépit des cupides, qui reprochent à la patrie d’oublier trop souvent son coffre pour sa gloire, le culte exclusif des intérêts matériels n’est pas le culte de la France et ne le deviendra pas !

Pour la mère-patrie, l’Algérie est une fille grandissante et non point une esclave exploitée. En Afrique comme par le monde, nous poursuivons autre chose que des écus. Placée par la Providence à la tête de la civilisation de son temps, la France a charge à la fois de la défendre et de la propager. C’est pour accomplir cette mission sacrée qu’elle va tantôt détruisant l’esclavage, tantôt foulant la Crimée, en Afrique soumettant les Kabyles, semant partout son repos, son or et son sang, mais aussi sa gloire 1 Pour soumettre définitivement, c’est-à-dire civiliser la Kabylie, l’occupation permanente est le seul moyen applicable. Depuis des milliers d’années, l’Atlas et ses contreforts multiples sont les foyers de la résistance indigène contre les conquérants successifs du Nord-Afrique, et le refuge de tous les indomptés de chaque race vaincue. Son sol montueux, haché, inextricable, qui permet à quelques hommes déterminés de lutter contre une armée entière, y

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rend les invasions difficiles : le génie indomptable de ses habitants rend les conquêtes précaires. Parmi tous nos prédécesseurs en civilisation, envahisseurs comme nous des plaines africaines, Mèdes, Carthaginois, Romains, Vandales, Byzantins, Arabes, Turcs, deux seulement paraissent avoir asservi plus ou moins la Kabylie. Pendant les grandes phases de leur toute-puissance, les Arabes par le fanatisme, les Romains par la transportation et l’occupation, ont dompté les Berbers.

L’histoire est l’enseignement des nations : l’exemple de ceux de nos prédécesseurs, qui ont réussi dans l’œuvre que nous poursuivons, doit nous servir. Mais notre fanatisme religieux n’est plus en état de faire des conquêtes ; le temps des croisades est passé’. La transportation d’une nationalité tout entière est un moyen extrême, qui répugne au cœur de la France; l’occupation reste seule* Pour être efficace sur des populations fanatiques, mobiles, passionnées, promptes au combat, dont la révolte est l’essence et la vie, il faut que cette occupation soit permanente, comme celle des Romains. Si fréquentes qu’elles soient, des expéditions passagères sont insuffisantes; vainement elles sillonnent les montagnes, sèment l’épouvante, récoltent des soumissions; trombes d’aventure infécondes et rapides, qui ne font que des ruines, elles traversent le pays insoumis, comme un navire les Ilots de l’Océan. Après leur départ, le sillage qu’elles ont creusé se referme, les ruines qu’elles ont faites se relèvent, les habitudes reprennent, les leçons et les promesses s’oublient. Propagé

par des ambitions isolées, surexcité par la haine du passé, l’esprit d’indépendance renaît victorieux; les premières tribus soulevées font révolter les autres, et, d’année en année, l’œuvre est à refaire. L’histoire de la Kabylie, depuis notre arrivée en Afrique, suffit seule à prouver cette vérité.

L’occupation permanente d’un territoire commence en tout pays, surtout en pays de montagnes , par des routes, un fort et des postes fortifiés. Les routes permettent de sillonner la contrée en tous sens , écoulent les denrées de ses habitants, et leur portent en échange des marchandises, du luxe, de l’industrie, tous les bienfaits d’une civilisation plus avancée. Les routes, c’est-à-dire la communication des idées et des travaux qu’elles enfantent , sont la plus puissante des pacifications : la vieille Vendée le sait bien.

Un fort et les postes fortifiés qui en dépendent sont le complément des routes et leurs gardiens. Établi sur un point culminant d’ou il dominera la contrée, approvisionné pour résister plusieurs mois à des assiégeants fortuits, ayant garnison nombreuse, afin de pouvoir lancer une cohorte sur toute révolte naissante , un fort en Kabylie est la soumission définitive du pays.

L’impuissance oppressive des Turcs n’a végété si longtemps en Algérie et n’a résisté aux attaques des Berbers, que par des forteresses ; depuis la conquête française, les bordjs turcs, restaurés, nous ont sauvé tant de soldats, que, par reconnaissance, la France de nos neveux rebâtira

quelque jour leurs vieux murs oubliés, eommeon rebâtit le mausolée d’un parent lointain, légateur sans le vouloir.

Le triomphe du 24 mai, en ouvrant définitivement la grande Kabylieà la France, lui permet de s’y établir, et d’étendre enfin son action civilisatrice sur cette grande île insoumise.

Après trois jours passés à régler la pacification des différentes tribus, qui font demander l’aman, et à des reconnaissances *du pays, le gouverneur lève son camp de Tighilt-el-IIad-Ali, et s’établit à Souk-el-Arba (le marché du mercredi) avec la division Jusuf; la division Renault reste à sa droite, conservant son camp de Ouailel; la division Mac Mahon va se grouper autour des hauteurs d’Aboudid, sur sa gauche, de front.

Le jour même, 28 mai, l’œuvre d’occupation commence; le maréchal a choisi le territoire des Beni-Raten pour y ouvrir la première grande route, et construire un fort qui dominera toute la Kabylie située au nord du Djurjura. Les montagnes des Beni-Raten comptent parmi les plus élevées de l’Afrique française : elles sont situées au cœur du pays insoumis , presque entourées par les vallées du Sébaou et de Boghni, toujours ouvertes à nos armes, à raison de leur largeur et des bordjs de Tizi-Ouzou et de Drah-el-Mizan, qui les commandent. Un fort élevé sur leur territoire rayonnera comme un phare sur le pays kabyle, et sera facilement ravitaillé de vivres et de soldats. En outre, on se servira des Beni-Raten eux-mêmes pour la défense extérieure de la forteresse. Les Turcs avaient l’u-

tile coutume de placer autour de leurs bordjs une tribu magzem ou gardienne par excellence, chargée, moyennant privilège, de la police des tribus voisines. A l’instar des Turcs, on fera des Beni-Raten une tribu magzem. C’est la confédération la plus redoutée de toutes, généralement fidèle à la foi jurée, en relations avec Alger depuis longtemps. Pour une légère exemption d’impôts , elle consentira facilement à jouer un rôle dont elle tirera profit et vanité. L’homme est ainsi fait, en Kabylie comme ailleurs, que la tête lui tourne, à regarder du haut d’un privilège ses égaux de la veille.

Le général de Chabaud- Latour, chef du service du génie en Algérie, est chargé de choisir l’emplacement du fort et de fixer le tracé cl’ une route carrossable, qui le reliera au bordj de Tizi-Ouzou.

Le général se connaît en fortifications exécutées rapidement et au-dessous de leurs devis , car il a été l’un des instigateurs architectes des fortifications de Paris. L’Algérie, par les travaux qu’il lui consacre, est un peu sa fille; son œil savant et paternel cherche avec soin, avant de choisir la montagne, qui va porter le sceptre coûteux de la jeune colonie.

Souk-cl-Arba est l’un des plus larges plateaux du pays kabyle. Son sol, admirablement solide, possède plusieurs sources, avantage sans prix sur la terre d’Afrique. S’il n’est pas le point culminant de la grande Kabylie, il en est du moins un des plus élevés : de ses hauteurs on découvre toutle territoire des Beni-Aissi, Yenni, Maatka, etc.,

une partie de la vallée de Sébaou , presque tout le Djurjura êt les montagnes d’Alger. Situé au centre du territoire des Beni-Raten, il relie les différentes crêtes de leurs montagnes, comme un carrefour principal relie des routes divergentes. Le général indique le plateau de Souk-el- Arba comme le meilleur emplacement d’un fort central ; le maréchal ratifie ce choix.

Ce point de départ arrêté, il faut une route pour relier Souk-el-Arba à Tizi-Ouzou : une route militaire, c’est-àdire dominant le pays, suivant les crêtes et non les vallées ; une route carrossable ayant partout six mètres de largeur, assez entaillée dans les flancs des montagnes pour supporter avec sécurité deux voitures de front, et dont la pente « <•

soit au vingtième, c’est-à-dire descendant au plus de cinq mètres par cent mètres. Cette route, il faut la mener tout entière, par des crêtes aiguës, aux mamelons séparés, coupés par des vallées profondes, des ravines soudaines aux pentes abruptes et rocheuses; il faut, la mener à la vallée du Sebaou, placée à 900 mètres au-dessous de Souk-el- • Arba. Enfin, et surtout, il faut la tracer et la faire de suite; car l’Algérie n’aura pas toujours à la disposition du génie une armée de vingt-cinq mille travailleurs tout réunis, . tout montés en pays berber, ardents à leur tâche comme s’ils allaient au combat, intelligents de leur œuvre, comme si chacun d’eux travaillait à son propre champ.

Le général et ses officiers du génie se multiplient : le jour on les rencontre par les sentiers kabyles, cherchant, étudiant leur route; la nuit, sous leurs tentes éclairées

jusqu’au jour, leurs silhouettes sc penchent, sur les plans du fort.

Enfin, le 2 juin, quatre jours après l’arrivée des troupes à Souk-el-Arba, le tracé est fait : 25,000 outils, en pelles, pioches, scies, haches, et 200 jeux de pétardement sont amoncelés par dépôts de Sikhou-Méddour à Souk-el-Àrba.

La route commence : à partir du 3 juin, un long cordon de soldats ouvriers s’échelonne sur son parcours. Chaque matin, à quatre heures et demie, la diane réveille les camps. Dix mille hommes se mettent à l’ouvrage vers cinq heures et travaillent ainsi jusqu’à huit. Interrompu pendant les heures de grande chaleur, le travail reprend vers deuk heures pour continuer jusqu’au soir. Le lendemain, deux mille nouveaux venus, reposés de la veille, reposent à leur tour leur prédécesseurs.

Depuis le maréchal jusqu’au soldat, chacun surveille ou travaille. Les trois camps sont comme trois ruches immenses d’où sortent, chaque matin, des essaims de travailleurs, qui vont en tous sens, causant ou chantant, acceptant sans murmure leur rude mission. Il n’y a pas place sür le chemin pour plus de dix mille hommes, mais chaque corps, chaque compagnie participe tour à tour à l’œuvre commune : les soldats du génie, arme d’élite, fiers de leur œuvre, graves sous leurs uniformes sombres : l’infanterie, la ligne avec son dévouement silencieux comme le devoir: les chasseurs et les zouaves, ces enfants gâtés de la renommée : la légion étrangère, dont les soldats, les Belges surtout, ont une habileté pratique qui double

leurs efforts. Tous les corps travaillent àl’envi, comprenant la grandeur pacifique de leur tâche, tous jusqu’aux tirailleurs indigènes, aux Turcos, comme on les, nomme : pittoresques soldats aux vêtements orientaux, causeurs comme de gais oiseaux, glosant de tout dans leur langue gutturale, étalant joyeux, sous le soleil qui les dore, leurs faces noirâtres et leurs dents blanches, qu’entr’ouvre leur rire éternel/

Au premier jour de ce labeur inaccoutumé, l’orgueil oriental des tirailleurs souffre à travailler la terre ; ils ne se soumettent que par obéissance. Mais le général Renault passe à travers leurs rangs pour les encourager : à bout de vanité humiliée, l’un des Turcos l’accoste avec cette liberté respectueuse qui règne toujours entre des hommes exposés à des dangers communs.

Parlant en langue franque : Mon général, dit-il, « Tra- » bajar barout bono, trabajar terra macachc. » Travailler la poudre, c’est bien ; travailler la terre, non.

Tout en riant, le général met affectueusement la main sur l’épaule du soldat, en lui disant en sa langue: Faisons notre route, mon brave, et ensuite nous irons ensemble « trabajar barout bôsef » travailler la poudre beaucoup.

Et tous les Turcos se mettent au travail avec ardeur en criant : Vive le général ! « Trabajar, trabajar bésef. »

Le respect qui règne et doit régner du soldat aux officiers, grandit au lieu de décroître à ces libres expansions,

RÉCITS DK LA KÀBYL1E.

et pour une parole tombée du cœur, les hommes au cœur chaud se dévouent jusqu’à mourir.

Grâce à ces labeurs incessants et disciplinés, la route avance à pas de géants. En huit jours, elle est indiquée sur tout son parcours, plus facile déjà que les sentiers kabyles. Les arbres qu’il a fallu abattre sont placés sur les côtés du chemin, destinés aux charpentes du fort. Ici, la crête d’un mamelon est aplanie et va s’abaissant sous les pioches : les terres, les pierres éboulées roulent aux deux côtés du ravin comme des avalanches continues. Là, toute une nuée de terrassiers, qui ont dû creuser un escalier pour monter à l’ouvrage , taillent les flancs abrupts d’une montagne à pic; plus loin, la route descend par lacets échelonnés, qui se reploient sur eux-mêmes comme un immense sprpent.

Chaque fois que la roche se montre trop dure pour être' entamée à la pioche, les soldats du génie arrivent. Sous leurs mains la barre à mine, patiente comme la force, plonge dans la pierre ; ses coups retentissants résonnent jusqu’au soir. Alors, dans la nuit tombante, sous les échos sonores des montagnes, les bruits des marteaux sur le fer, les voix, les chants des soldats, confondus par l’espace, s’élèvent en harmonies lointaines, qui font rêver aux chœurs de travail d’une soirée d’opéra ; mais ici le travail est réel, et les crêtes neigeuses du Djurjura font le décor de la scène.

Pendant les heures de repos général, les explosions de mines retentissent de tous côtés : à droite, à gauche, on

à sa haute paye de travail, chaque soldat s’offre souvent des extras de cantine, en vin, viande, etc.

Car, indépendamment des vivandières de l’armée, des cantiniers civils suivent les troupes. Sous leurs tentes aux abris prolongés, on trouve des vivres et du vin dont la qualité et les prix sont incessamment surveillés. Le grand prévôt de l’armée et ses gendarmes sont chargés de la police des cantines : avec ce calme inflexible, qui leur appartient comme un apanage, les gendarmes modèrent toutes les soifs trop avides, tantôt parmi les buveurs, tantôt parmi leurs hôtes, et ni la santé, ni le repos de l’armée n’ont à souffrir de ces cabarets exceptionnels.

Tous ces contingents de bien-être ajoutent encore à la gaieté française, et sans cesse les rires, les lazzis, les chansons, se croisent d’un ravin à un autre, joyeux et bruyants, comme dans un carnaval de plaisir.

A l’aller ou au retour du travail, chaque bataillon va fredonnant son refrain favori, ou jette en passant aux bataillons campés sur sa route, quelque lazzi, quelque sobriquet d’aventure ou d’habitude.

Quand les chasseurs de Vincennes aux uniformes sombres, les corbeaux , passent devant leurs amis préférés les zouaves, chacals , aux vives allures, aux regards toujours en quête, les couahh, couahh, s’élèvent dans l’air croassés par les zouaves à l’intention des chasseurs : comme si une légion de corbeaux emplumés traversait l’espace; aussitôt pour réponse, les chasseurs glapissent à pleine gorge, à faire croire que tous les chacals du désert sont

dans le voisinage, et pendant le défilé, les deux cris montent confondus et bruyants, à faire supposer une émeute.

Durant les heures de repos, les soldats causent autour des cantines, dorment ou jouent à l’abri des frênes et des figuiers, qui couvrent les pentes des montagnes. Le jeu de loto, surtout, fait fureur. Les appels de numéros, avec les sobriquets inénarrables que chacun d’eux porte en surnom, retentissent de tous côtés. Des marchands de coco, aux chapeaux de paille traditionnels, vont de groupe en groupe, flairant les joueurs fortunés, tournant autour du dernier gagnant leurs regards ou leurs tonneaux tentateurs ! et le gagnant cède, payant pour tous. Car partout, en tout pays, or ou cuivre, le gain du jeu s’envole aux tentations, comme ces jeunes oiseaux fraîchement emplumés, qui ne savent de jeunesse où se poser.

Quant aux officiers, leur vie s’écoule facile, mais moins joyeuse peut-être ! Plus fortunés du hasard, ce maître capricieux des choses d’ici-bas, la plupart trouvent chez les cantiniers ou font venir d’Alger tous ces luxes de la vie civilisée, qui abrègent les heures oisives, quelques livres, du vin, des vivres, des fruits.

Plusieurs, en petit nombre, travaillent : tels, quelques officiers d’état-major et notamment ceux du bureau topographique, qui lèvent incessamment leurs plans. Par les soins de MM. Béraud, Oëhmichen, Mircher etDavenet, la carte du pays nouvellement soumis avance rapidement.

Pendant le jour, hors service, les uns jouent, d’autres

vont visiter la route, le camp voisin ou les villages récemment conquis. Le soir, chacun raconte, un peu de son passé perdu, quelques joyeux propos, quelques jeunes aventures : pages rieuses, que la liberté du bivouac tourne au hasard dans le livre du souvenir ! On déjeune, on dîne lentement en s’attardant aux longs cigares : chaque table d’officier, chaque popote , comme on la nomme, a, chaque Jour, quelque invité, quelque vautour échappé de la table voisine.

L’état-major d’une division donne un dîner d’intimes, et le menu du repas circule dans le camp avec dessins, commentaires et additions de chacun :

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