‹ Récits de Kabylie campagne de 1857Chapitre 5 sur 14 · CARTE DU JOUR PORTÉE A SIX SERVICES, VU LES VAUTOURS · texte numérisé non relu

CARTE DU JOUR PORTÉE A SIX SERVICES, VU LES VAUTOURS

Hors-d’œuvre :

Sel, poivre, resel, cornichons (extra).

Potage réputé gras.

1 er service (quatre entrées), savoir:

Vin et eau à discrétion ; Bœuf très -naturel ;

Truites saumonées (lisez sar- Mouton arabe avec légumes

dines de Dellys); kabyles ou ragoût français

de circonstance ;

2 e service:

Repos.

3 e service:

Raisin non de Corinthe, gruyère ou tête de mort.

4° service:

Conversation animée, dans laquelle on dit du mal de son prochain, et naturellement de ses chefs.

RÉCITS DE LA lÎABYLIE.

5 e service:

Paradoxes par ***, récits militaires par ***.

6 e service:

Café très à l’eau et rhum à indiscrétions de toute nature.

Nota. On sera servi par Garagousse lui-même, en costume de Crimée (chemise jadis blanche et pantalon idem) ; en vaisselle plate, dite de campagne. Pendant toute la durée du repas, M. *** fera silencieusement entendre une symphonie de lui, dite du claquement des mâchoires. ,

Autour des tentes du maréchal et des généraux, les musiques des régiments font entendre des ouvertures ou des chœurs d’opéra.

Sous les tentes, il y a jeux divers, whists, causeries intimes. Les intérêts de l’Algérie, les chances de l’expédition, les progrès de la route sont racontés et débattus dans des conversations particulières, qui avancent toutes choses mieux et plus vite que des volumes d'écritures.

Enfin le soir, parfois , il y a spectacle : les zouaves de Crimée ont ressuscité Guignol et leur théâtre : sous l’anonyme de marionnettes en bois affublées de têtes et de costumes burlesques, un soldat improvise des dialogues de circonstance entre zouaves et Kabyles, ou des aventures Marlborough, des scènes déménagea rendre jaloux les acteurs du Palais-Royal. D’autres, plus ambitieux , montent un grand théâtre destiné à éclipser tous ses rivaux; une représentation préliminaire, sorte de répétition générale, est même donnée.

Mais la vie de camp est comme toute vie humaine quelle

qu’elle soit; elle a ses nuages, elle aussi. Le ciel inclément éteint d’un souffle humide théâtre, marionnettes et musique. La pluie répand sur tous , acteurs et public, son manteau d’ennui monotone. La gaieté générale suit les phases de l’atmosphère; alors chacun maudit son sort, chacun recherche et grossit dans sa pensée comme dans ses récits, son triste passé, ses ennuis présents et ses joies futures. L’un a vu pendant la nuit dernière sa tente arrachée par le vent, et jusqu’au jour, transi de froid, errant comme un exilé, courant après sa demeure, ses vêtements, ses papiers envolés, il a passé

L’une de ces nuits qu’avec peine on pardonne.

Cet autre maudit les mulets et les ânes dont le concert nocturne a troublé son sommeil : un cheval échappé est venu heurter sa tente à demi renversée : de toute la nuit il n’a' pu dormir ! Un troisième se plaint de la pluie, qui traverse son toit fragile et l’inonde. Celui-là préfère encore la pluie au soleil, aux mouches, à la poussière qui l’oppressaient pendant Ces derniers jours. La chaleur l’accablait, il bénit le froid et la pluie. Pauvre nature! s’il lui fallait fabriquer du soleil ou des nuages selon les volontés de chacun, quelle tâche ! et sous quel climat notre boule ronde tournerait dans son coin !

IV. Fort-Napoléon. — A travers ces variations de l’atmosphère et des esprits-, la route continue sans arrêt ; la . pluie ne dure que deux ou trois jours et n’est pas assez forte pour empêcher les travaux. Déjà les chevaux, les

mulets et les approvisionnements de toute nature, qui montent incessamment de la plaine sur la montagne, commencent à passer par la route nouvelle. Mais le tracé du fort est prêt; les fondations de l’un des bastions sont déjà creusées. L’Empereur a permis de baptiser la forteresse future du nom de Fort-Napoléon. Le maréchal veut donner à la pose de la première pierre la consécration d’un souvenir à la fois religieux et patriotique. Le travail est suspendu tout un jour pour cette cérémonie; une amnistie générale des punitions et une ration de supplémçnt sont accordées aux troupes.

Le 1 4 juin est le jour anniversaire - des batailles de Marengo et de Friedland et du débarquement des Français en Algérie. C’est fonder sous d’heureux auspices un fort destiné à la pacification de la Kabylie, que l’associer, par une date commune , à ces deux grandes gloires impériale et royale. Le gouyerneur de l’Algérie a choisi ce jour anniversaire. Chaque année, depuis vingt-six ans, la France algérienne célèbre cette date de naissance par une messe d’actions de grâces ; les aumôniers des trois divisions de l’armée expéditionnaire accomplissent d’abord dans chaque camp ce pieux sacrifice annuel.

Par leurs soins , un autel est dressé sur des caisses à biscuits et des tambours amoncelés ; une croix de bois et de branches vertes domine l’autel; les couleurs de la France et les fanions des généraux ilottent à son ombre; des caissons, des trophées d’armes et des instruments de travail empruntés au génie sont disposés de chaque côté,

comme ornements. Le maréchal, les états-majors et une partie des troupes viennent se ranger tout autour, debout. La musique et les tambours d’un régiment servent d’orgue; le prêtre, assisté d’un soldat, monte à l’autel. Quelques-uns, ceux qui savent prier en public, prient ; d’autres, dans leurs cœurs-, remercient la Providence pour la conquête qu’elle a permise ; tous pensent avec reconnaissance à ceux qui sont morts pendant cette longue lutte d’un quart de siècle, martyrs sacrés dont le sang a conquis notre terre d’Afrique , si belle de gloires, de dévouements et d’avenir français î

Le soir, vers trois heures, sur l’un des sommets du plateau de Souk-el-Arba , tout est disposé pour la cérémonie de la fondation du fort. Le maréchal, escorté des généraux et des états-majors, se rend sur l’emplacement destiné à l’un des bastions. Là, sous une croix entourée de trophées militaires, est une table sur laquelle sont déposés les procès-verbaux tout préparés de la cérémonie et les pièces de monnaie d’usage, qui doivent être enterrés comme témoins, sous la première pierre de la forteresse future.

Le général de Chabaud-Latour lit le procès-verbal, rédigé par ses soins. L’abbé Suchet bénit le sol , et dans un discours remercie la Providence, l’Empereur et le gouverneur, qui ont fait monter la croix du Christ sur ces montagnes infidèles.

En quelques paroles, le maréchal rappelle les anniversaires glorieux, qui protègent de leurs souvenirs la fondation du fort: fait remonter jusqu’à l’Empereur l’œuvre que

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sa volonté souveraine lui a permis d’accomplir, remercie les chefs et les soldats , qui, dans leurs sphères diverses, concourent avec lui à la pacification de la Kabylie, et félicite l’aumônier, compagnon inséparable de tous les triomphes remportés par la France sur le sol africain.

Aussitôt après, le maréchal et ses généraux signentsuccessivement les procès-verbaux de la cérémonie; une boite en étain , contenant ces documents et les pièces de monnaie, est soudée séance tenante, puis placée sous la première pierre. Chacun des signataires vient l’y sceller à son tour et déposer sa truellée de mortier, autour de cette base historique de l’édifice futur. Une salve de vingt et un coups de canon retentit, répercutée par les échos sonores du Djurjura; et, le soir, le maréchal réunit à dîner toute l’armée en la personne des onze généraux qui la commandent : MM. Renault, de Mac Mahon et Jusuf, généraux de division ; de Chabaud-Latour, de Tourville , Chapuis, de Linières, Périgot, Bourbaki, Gastu et de Ligny, généraux de brigade.

Le lendemain dès l’aube, les soldats du génie commencent à construire le premier bastion du fort. Un long fossé marque sur le sol les fondations de l’enceinte totale de la forteresse.

Le génie a tout préparé : les moyens, le plan, le devis. Fort-Napoléon comprendra dans son enceinte le plateau entier de Souk-el-Arba, y compris le village d’Icheraouia, dont les maisons en couvrent le sommet le plus élevé. Le maréchal a fait offrir à ses habitants, qui, de tous temps, ont

été fidèles à notre cause, de leur payer leurs maisons ou de leur en construire d’autres , à leur gré. Ils ont accepté l’argent, et opèrent déjà leur déménagement, vers les bourgades voisines. Moyennant 25,000 fr., les quatrevingts maisons du village kabyle avec leurs jardins, cours et dépendances sont devenues propriétés de l’État.

Une enceinte continue, aux murailles de pierres, haute de cinq mètres, assise sur des escarpements inabordables et flanquée de bastions, abritera, derrière ses remparts, un casernement pour 3,000 hommes avec logements d’ofliciers et magasins des vivres, une manutention, un hôpital, un bureau arabe, avec sa maison des hôtes et sa prison, une poudrière, des ateliers et des magasins d’armement, une citerne et des sources.

Enceinte et bâtiments, tout doit être construit en quatre mois, afin de recevoir garnison avant la saison des pluies et d’étre prêts aux éventualités d’une attaque d’hiver. 20,000 mètres cubes de maçonnerie doivent être terminés au mois d’octobre suivant. Dans ce but, trois carrières à pierres de taille, moellons, marbre pour la chaux, sont déjà ouvertes autour du fort ; vingt fours à chaux sont en voie de construction ou d’essai ; une briqueterie s’élève ; 800 soldats, ouvriers d’arts choisis dans les différents corps, sont organisés en compagnies auxiliaires du génie, comme maçons, carriers, chaufourniers, briquetiers, charpentiers, terrassiers, forgerons, serruriers; 1,500 manœuvres, également pris dans l’armée, sont désignés pour aider à ces ouvriers d’élite.

La Kabylie et l’arsenal d’Alger donnent les bois de charpente et les outils; la France fournira le fer et le zinc. En moins de cent jours, plus de 1,500 tonneaux, un milliard et demi de kilogrammes en matériaux de toute nature, doivent être transportés d’Alger à Dellys par mer et de Dellys au fort Napoléon par la route.

Le fort terminé et pourvu de sa garnison, vienne l’hiver avec ses pluies, c’est-à-dire l'impossibilité absolue de pénétrer dans la montagne avec des troupes; vienne la neige, qui chaque année couvre de son linceul glacé toutes les hautes montagnes kabyles; vienne un mouvement quelconque des Berbers, aucun des résultats de la campagne ne sera perdu : 3,000 hommes seront au cœur de la Kabylie, largement pourvus de munitions, de vivres et d’abris, rayonnant du haut d’une forteresse imprenable sur toute sédition naissante.

En cas de soulèvement en masse, les balles meurtrières des longs fusils kabyles s’écraseront impuissantes sur cette muraille continue. La bravoure fanatique et féroce de ces montagnards-indiens, agiles à l’escalade, fertiles en ruses, en incendies, en surprises, retombera brisée contre ces murs de pierre, qui les décimeront. Le fort Napoléon est la mort de l’indépendance berbère.

Mieux que nous, et plus vivement surtout, les Kabyles comprennent l’importance future du grand bordj. Depuis le jour de l’arrivée du maréchal à Souk-el-Arba, depuis l’achat d’Icheraouia surtout, la nouvelle s’est répandue parmi les tribus. Inquiets de ces fossés qui se creusent, de ces

murailles encore informes, mais qui déjà sortent de terre, tous ceux qui passent autour de Souk-el-Arba, demandent ce que Francezes bonos veulent faire là.

Quelques paroles échappées à un de leurs vieux chefs résument dans une métaphore orientale, toute pleine de tristesse poétique, les sentiments de la race berbère, sur les constructions qui s’élèvent.

Venu pour apporter à Souk-el-Arba les contributions de guerre de son village, le vieillard, après avoir acquitté sa dette, se prend tout à coup à regarder les fondations de la forteresse future; puis s’adressant au chef du bureau arabe, qui vient de recevoir son argent,

— Sidi maréchal va-t-il donc habiter Souk-el-Arba, dit-il ?

— Non, c’est un bordj qu’il fait construire.

— Un bordj! oui, on m’avait bien dit !a vérité. Regarde-moi, quand un homme va mourir, il se recueille et ferme les yeux. Amin des Kabyles, je ferme les yeux, car la Kabylie va mourir. »

Et pendant quelques minutes l’amin reste les yeux fermés comme un mourant...,

V. Route de Tizi-Ouzou à Fort-Napoléon. — Tandis que le fort Napoléon sort de terre, la route qui doit le relier à Tizi-Ouzou se poursuit toujours; déjà, sur plusieurs points, elle est complètement terminée. Malgré les ouvriers, les pierres elles arbres qui l’encombrent; malgré la longueur de son parcours, fantassins, cavaliers et mulets, tout ce qui vient d’Alger ou y retourne, la suit. Les Kabyles, eux-mêmes, la prennent de préférence à leurs

sentiers. Jour à jour, heure à heure, les obstacles s’abaissent sous la pioche ou disparaissent à la mine.

Le 21 juin, un cantinier d’Alger se risque à travers les travaux et les soldats, qui couvrent encore le nouveau chemin et monte en voiture jusqu’au camp de Ouailel, centre de la division Renault. Le char qui le porte est pavoisé de branches d’arbres et de drapeaux. Il fait dans le camp une entrée solennelle; chaque fois que son cheval s’arrête par la fatigue ou les empêchements du sol, tout un flot de soldats, flatteurs altérés, s’empresse autour de lui et l’aide. La foule l’escorte. Les clairons résonnent sur son passage; son nom, répété par tous, est acclamé comme

le nom d’un roi. Chacun célèbre à l’envi son audace et son vin. Peu à peu, dit-on, l’ovation devient si complète, que le cantinier, ne se sentant plus de joie, oublie son négoce ; ses espoirs de gain se dispersent aux fumées enivrantes de son triomphe. Du haut de sa banquette de verdure, il ouvre largement ses tonneaux, et, gratis , laisse tomber dans la bouche de ses rusés admirateurs jusqu’à la dernière goutte de son vin. Comme en saine morale un bienfait n’est jamais perdu, les soldats se souviendront. La générosité du cantinier a semé sur la montagne des clients futurs, que, tôt ou tard, il moissonnera dans Alger.

Le 22, le maréchal, escorté d’une partie des généraux et de l’état-major, va visiter la roule jusqu’à la plaine. Tout est terminé, le chemin est libre pour deux voitures de front; les chevaux galopent malgré leurs cavaliers; c’est bonheur que se retrouver enfin sur une route plane.

Vingt-cinq kilomètres descendent ainsi jusqu’à Sikhou- Meddour par pentes douces ; en suivant pas à pas ce long méandre sinueux et jaunâtre, qui serpente au-dessus des ravines, chacun comprend la difficulté et l’étendue des travaux exécutés. Ici, une colline est traversée par le milieu ; les deux côtés du chemin ont dix mètres de haut; là, le talus, coupé à la pioche sur le flanc de la montagne, a soixante mètres de hauteur (cent quatre-vingts pieds). Plus loin, le rocher, qu’il a fallu briser par la mine, s’étale sur trente pas de long. En dix-sept jours, les troupes ont remué cent mille mètres cubes de terre et de pierres.

Sur tout son long parcours la route porte l’empreinte du caractère national, qui cache si souvent des sentiments sérieux sous une forme légère. Fiers de leur œuvre, intelligents de ses résultats, les soldats ont exprimé leurs sentiments divers par des inscriptions de toute nature. De distance en distance, à chaque croisement de la route avec un sentier kabyle, on rencontre des écriteaux, qui portent ces inscriptions :

« Route impériale de première classe d’Alger au bordj Napoléon. »

Ou ceux-ci :

« Grande route de Paris au Djurjura, à travers la Kabylie. »

Comme s’il présidait au travail de l’armée, un immense profil de l’Empereur, sculpté en relief dans un médaillon, s’étend sur l’une des parois d’une colline coupée en deux par le chemin. Ainsi que des noms d’architectes sur une

maison neuve, des noms de régiments, de bataillons, de compagnies sont inscrits de tous côtés, sur les arbres, les rochers ou les terres glaiseuses des talus.

Çà et là une compagnie de soldats échelonnés sur les deux côtés du chemin, travaille encore. Tous sont en chemise, les bras nus, la pelle et la pioche aux mains, achevant avec ardeur leur œuvre pacifique : c’est bonheur et fierté de Français, de voir ces figures hàlées et martiales, * ces hommes qui savent tout faire et qui font tout pour la patrie, sans espoir de gain ni de récompense; — pour le devoir ! L’armée, le soldat, c’est le sang, le sang pur et chaud de la France !

De tous côtés on aperçoit des Kabyles en bournous blancs, isolés ou par groupes, oisifs, assis par terre, suivant tout d’un regard étonné, se dressant pour mieux voir les chefs de ces chrétiens étranges, qui passent au galop à travers leurs montagnes !

Comme aspect général, la route est pittoresque et variée. Surles flancs abrupts des monts qu’elle sillonne, des frênes, des oliviers au pâle feuillage, des figuiers aux larges feuiFles , étendent çà et là leurs ombres clair-semées ; quelques champs d’orges ou de blés presque mûrs s’étalent, jaunissant sous le soleil qui les dore; les eaux claires des sources descendent en sinuant les pentes des collines, traçant sur leur passage un long chemin de verdure. Dans le fond des vallées, à trois ou quatre cents mètres de profondeur, partout où les eaux des torrents d’hiver ont amoncelé la terre, où les sources s’épanchent, où les vents du nord ne

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soufflent pas, la végétation est verte et serrée comme une forêt de France au printemps.

Selon les caprices du chemin on voit à l’horizon, tan tôt le Djurjura et ses neiges éternelles, tantôt les vallées du Sébaou ou de l’Oucd-Aïssi, avec leurs profondeurs blanchâtres, éclairées par intervalles sous une eau rare et miroitante.

Sur toutes les crêtes, à tous les horizons, des villages, amas de maisons entassées sans ordre et sans rues, projettent dans le ciel leurs toits rougeâtres. Ceux que la route sillonne laissent apercevoir des intérieurs de masures à demi détruites, aux murs épais et mal crépis, aux portes basses, aux étroites ouvertures. Presque incessamment, aux deux côtés du chemin, des cimetières kabyles étendent leurs tombes garnies de pierres aiguës et grisâtres. A fleur de terre, dans les talus de la route, des sépulcres coupés, mais vides, dallés, sont enlr’ouverts aux regards. Sous la surveillance de l’amin du prochain village, les dépouilles mortelles de chaque cimetière ont été réunies par la main pieuse de nos soldats et déposées dans un tombeau commun. Quelques-unes de ces catacombes humaines, non encore fermées par les Kabyles, laissent voir des ossements blanchis, couchés sur un terreau noirâtre. Musulmans ou chrétiens, dans une gaîne de pierre ou dans une gaîne de bois, comme nous devenons peu de chose, un jour ou l’autre!

Le soir même, le maréchal rentre au camp de Souk-cl- Arba ; l’armée expéditionnaire peut désormais poursuivre sa marche victorieuse. Quoi qu’il arrive, elle laissera trace, de son passage à travers les montagnes kabyles. La pre-

mière des routes diverses, qui sillonneront bientôt la grande Kabylie, est terminée. Un télégraphe électrique, suivant le parcours de la route, est installé et porte toutes les nouvelles à la capitale algérienne. Les malades, les munitions et les vivres peuvent circuler par voitures et aller en trois jours d’Alger à Souk-el-Arba. Avec des relais, un cavalier peut faire le voyage tout entier, en douze heures. Si la poste algérienne ne persistait pas à conserver son privilège de lenteur traditionnelle, les journaux et les lettres d’Europe iraient de Marseille jusqu’au camp, au pied du Djurjura, en trois jours. Comme par une porte béante, la Kabylie tout entière est ouverte à la France.

Le 23, dans la matinée, l’artillerie arrive : deux pièces de 12, dites canons-président , traînées par six chevaux, viennent camper à Souk-el-Arba, suivies par deux prolonges du génie et du train, qui portent deux pipes de vin. A voir ces lourds affûts, ces longs chariots qui ont monté jusque-là, l’armée comprend encore mieux la grandeur du travail qu’elle vient d’achever. Généraux, officiers et soldats, tous sont fiers de leur œuvre; fiers et satisfaits, comme sont des hommes de cœur, au lendemain d’un devoir accompli. Tous comprennent qu’ils peuventre partir et, ainsi que disent les tirailleurs, travailler la poudre. La brèche est faite : joyeuse comme pour une fête , l’armée entière se prépare à l’assaut. Le soir il y a ration de supplément, amnistie générale, tolérance tacite des gendarmes, fête dans le camp, fêle au cœur de chacun.

• Quant aux Kabyles soumis , les résultats futurs du tra-

vail qui vient de s’accomplir , échappent encore à leurs intelligences ; la plupart d’entre eux ne comprennent pas bien quels sont les intentions et le but de ce flot de chrétiens, qui depuis tantôt un mois bouleverse, en chantant, leur pays. Mais déjà leur existence, leurs mœurs, leur attitude ont subi des modifications évidentes.

Toujours hostiles à notre cause ,’les marabouts leyr ont expliqué successivement , d’abord les travaux de la route, puis la route elle-même.

D’après eux, c’est le prophète , qui a suscité les Français, comme un fléau vivant, afin de punir les crimes des Kabyles ; mais, si Mahomet veut le châtiment de ses enfants coupables , il ne veut pas leur asservissement à des infidèles ; puis au nom de Mahomet, chacun d’eux fait sa prophétie sur la dispersion future des chrétiens; chacun d’eux interprète à sa manière , et notre long séjour et nos travaux, et jusqu’aux mines , qui éclatent sans cesse sur la route ou dans les carrières.

« Voyez-vous, dit l’un, voici déjà que, du haut du ciel, Allah frappe de vertige tous ces Roumis ameutés par lui. Pour une route inutile, voyez comme ils travaillent et jettent leur poudre aux rochers de la montagne. »

D’après un autre, « les chrétiens ne font cette voie lon- • gue et coûteuse, que parce que, fatigués d’avoir suivi les sentiers kabyles, ils veulent s’en retourner plus aisément vers la plaine. »

Mais, malgré leurs excitàtions patriotiques, malgré leurs vains efforts pour conserver une prépondérance qui

•jé ,

leur échappe, malgré tout, la vérité monte peu à peu, fatale et rayonnante. Leur pouvoir fondé sur des crédulités grossières s’écroule. Les Kabyles, défiants par ignorance, mais loyaux et reconnaissants de la loyauté de leurs ennemis, se confient chaque jour davantage aux promesses qui leur sont faites. Déjà notre civilisation, démontrée par l’exemple, racontée par quelques-uns d’entre eux, visiteurs d’Alger, incessamment redite par les Turcos, qui presque tous sont Kabyles comme eux, commence à faire taire leur fanatisme farouche.

Depuis un mois entier ils circulent dans les camps, vendant des armes, des colliers, des vivres, des fourrages. Ils entrent dans les tentes, regardant d’un œil curieux tous ces mille objets que l’armée traîne avec elle : les lits, les armes, la monnaie, les vivres de toute nature. Ils comparent leur misère qffamée à l’abondance qui nous suit, leur pauvreté sauvage à notre luxe, leurs divisions infécondes à notre union.

— Les Français sont donc bien riches, dit l’un d’eux, qu’ils tirent leur poudre contre nos pierres , tandis que nous n’avons pas môme assez de poudre pour tirer sur les chrétiens!

— Quand vous retournerez vers les plaines, dit un autre, vous nous laisserez la route que vous avez faite pour vous, elle vaut mieux que les nôtres.

— Vous êtes forts, dit un troisième, parce que vous ôtes un. Nous, Kabyles, nous avons cent têtes.

Peu à peu leurs ignorances •s’éclairent., leurs haines

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s’attiédissent. Le Roumi apparaît à leurs yeux sous un aspect moins délesté : les bons traitements , les relations loyales et le séjour de Souk-el-Arba ont plus fait déjà pour la pacification de la Kabylie que plusieurs campagnes réunies. C’est que la paix et la civilisation font sur tous les hommes, quels qu’ils soient, des conquêtes plus sûres que la guerre avec ses triomphes; c’est que la pensée est plus puissante que la force; c’est qu’en Afrique comme en Europe, en face des tribus ctbnme en face des nations,

l’équité pour tous, au plein soleil, est toujours la grande «

politique des grands peuples.

Montée tout d’abord l’arme au poing, notre civilisation s’est étendue pacifique et rayonnante, dispersant, dans sa clarté, les ténèbres d’un fanatisme misérable.

Ainsi, par les nuits brumeuses de leurs montagnes kabyles, quand le crépuscule du matin répand sa lueur naissante, il semble qu’un vent d’orage impétueux et terrible pourra seul dissiper les brouillards amoncelés qui couvrent l’horizon; et, par le froid monotone du brouillard, chacun souhaite, chacun appelle un vent d’orage ; mais pep à peu le soleil se lève, son disque rouge resplendit, la brume disparaît, et des flots de lumière éclairent, victorieux, les montagnes , les vallées et jusqu’aux profondes ravines duDjurjura. La civilisation pacifique de la France, c’est le soleil levant de la Kabylie.

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