‹ Récits de Kabylie campagne de 1857Chapitre 6 sur 14 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

J. Opérations militaires du 24 juin. — 2. La tribu des Menguillet. — 3. Combat d’Icbériden.— 4. La tribu des Beni-Ycnni. — 5. Ascension du pays des Beni-Yenni. —96. Prise des villages yenni.

I. Opérations militaires du 24 juin. — La grande œuvre pacifique de la campagne est achevée; Fort-Napoléon sort de terre : une large voie, route impériale avec télégraphe électrique, rayonne entre Alger q£ Souk-el*Arba. Sous la pression continue d’un moi£ de travaux, de séjour et de relations loyales, les tribus récemment soumises sont devenues des alliées, sinon des amies. La lutte ya reprendre contre les tribus ennemies.

Souk-el-Arba sera la base des opérations nouvelles. Des convois y arrivent incessamment d’Alger, par Dellys ouja plaine. Le plateau du fort est couvert de vivres et de munitions de toute espèce. Six bataillons, empruntés aux trois divisions, sont choisis pour assurer la sécurité de ce nouveau centre d’approvisionnements et continuer les travaux du fort. En cas d’insuccès, de maladies, ou de soulèvement en masse des Kabyles, la retraite sur Alger est assurée de ce côté.

Le maréchal a tracé son plan général d’opérations : si la victoire reste fidèle au drapeau de la France, la Kabylie entière doit succomber sous ces nouveaux efforts. Les trois -< divisions lèveront leur camp le même jour, se déploieront Çjpmme un grand éventail ayant Souk-el-Arba pour base; puis, enserrant dans leur croissant montant toutes les tribus encore ennemies, marcheront vers le Djurjura. Là, sur lès crêtes rocheuses, aux grandes coupures de passage, le général Maissiat, près de Chellata, les colonels Marmier et Dargent, dans la vallée de l’Oued-Sahel, le colonel Drouot à Drah-el-Mizan, se tiennent avec des corps de troupes ou des contingents, prêts à donner la main aux deux ailes de l’armée montante. Si l’opération réussit, ce qui reste encore de tribus insoumises, épuisé de résistances vaines, affaibli parles soumissions précédentes, attiédi dans ses haines par le séjour pacifique de Souk-el-Arba, voyant la France envahir ses montagnes par tous côtés, doit se rendre à merci.

Les trois divisions sont campées autour de Souk-el-Arba, dans l’ordre même qu’elles occupaient sur la plaine du Sébaou. Le maréchal est au centre, à Fort-Napoléon, avec la division Jusuf. A droite, le général Renault a gardé son camp de Ouailei; le général de Mac Mahon occupe la gauche à Aboudid. En face, de front et sur l’extrême gauche, est le pays ennemi : c’est-à-dire un dédale de montagnes habité par des tribus insoumises, dont on aperçoit les nombreux villages jusque sur les contre-forts rocheux du Djurjura, au pied des neiges. Sur le flanc droit de l’armée,

vers l’ouest, sont les montagnes des Beni-Aïssi, Setka, etc., tribus récemment soumises, puis successivement la basse Kabylie, la Mitidja et Alger. Derrière elle, s’étendent une partie du territoire des Beni-Raten, le Sébaou et les tribus** amies qui habitent sa rive droite, les Djennad, Ameraouq» Ouaguenoun, etc., puis Dellys et la mer. Sur son flanc gauche sont les montagnes des Fraoucen, Kellili, Roubri, etc., récemment soumis : la haute vallée du Sébaou, qui tourne et va naître au pied du grand Djurjura : le Djurjura lui-même, qui change de nature, s’abaisse et se confond avec les montagnes qui l’entourent, puis toutes les tribus amies, qui s’étendent jusqu’à Bougie et la Méditerranée.

Depuis un mois, l’ennemi est en armes devant les camps: chaque nuit ses feux vigilants et provocateurs éclairent les sentiers de ses montagnes, en face des grand’gardes ; chaque jour ses audacieux viennent tirer quelques coups de feu isolés, en avant de leurs retranchements. Mais ces provocations vaines n’occupent personne. Fleine d’ardeur et de santé, lasse de repos, l’armée entière aspire à de nouveaux combats ; tous, officiers et soldats, tous voudraient engager la lutte partout à la fois. L’ennemi ne compte plus !

« Que peuvent faire, pour se défendre, ces quelques vaincus acculés à leurs rochers sauvages?» dit l’un.

« Ce n’est plus qu’une grande chasse ! » dit un autre.

« Nous allons avoir nos journées de théâtre comme à l’Opéra, » murmure un troisième.

« Si l’on ne se presse, ils vont encore faire fuir leurs femmes, leurs enfants, leurs mulets, leurs troupeaux,

leurs vivres, leurs richesses. On ne trouvera plus rien, rien dans leurs villages abandonnés ! »

Combien, hélas! parmi ces impatients de la veille, combien ne reviendront pas, demain, rapporter au bivouac leur gloire ou leurs trophées en espérance!

Enfin, le 24 juin, un mois précisément après l’ascension ^victo rieuse du territoire de Beni-Raten, les trois camps se lèvent. La division Mac Mahon commence la première son mouvement contre les Beni-Menguillet, l’ennemi le plus rapproché de son camp.

Les deux autres divisions Renault et Jusuf vont prendre positions en avant d’elles-mémes, aux deux extrémités du territoire des Beni-Raten, à portée de feu des Beni-Yenni.

Les Beni-Raten, Fraoucen et Mahmoud se sont offerts à coopérer aux opérations nouvelles, contre leurs anciens contingents, et marchent sur les flancs ou les derrières des colonnes, quelques-uns en alliés armés, la plupart sans armes, en curieux ou pillards d’aventure : prêts à tout, peut-être, selon le sort des armes !

II. La tribu des Menguillet . — Une partie des montagnes des Beni-Raten estencoreà l’ennemi. Les Beni-Menguillet se sont retranchés dans deux de leurs villages. Ce sont les voisins immédiats des Beni-Raten. Leur tribu est l’une des plus belliqueuses de la Kabylie ; sa résistance armée n’a jamais fait défaut dans aucune lutte engagée contre nous par les Berbers. Pauvres entre tous, obstinés et braves, vainement ils ont succombé chaque fois. En 1854, leurs rangs ont été décimés dans les combats, leurs montagnes ont été fou-

lées, leurs villages incendiés, leurs figuiers, leurs oliviers, coupés en partie. La campagne de \ 857 les retrouve encore debout et les plus implacables de tous. Le 24 mai, ils ont formé le contingent principal et le plus acharné de tous les contingents kabyles accourus au secours des Beni-Raten; le 25, après la soumission de leurs alliés, ils ont gardé ceux des villages raten, qui avoisinaient leur propre territoire, s’y sont établis comme dans des grand’gardes, en avant de leurs montagnes, et, depuis ce moment, ils font sentinelles devant nous, jour et nuit. La longue crête à pitons successifs, qu’ils occupent, est le seul chemin qui relie le territoire des Beni-Raten à celui des autres tribus insoumises et au Djurjura. L’aile gauche de l’armée doit passer sur eux tout d’abord, pour continuer la campagne et aller jusqu’au rocher. Appuyés d’un côté aux Bcni-Yenni, dont ils sont séparés par des vallées profondes; de l’autre, aux diverses tribus insoumises, qui s’étendent jusque dans le Djurjura rocheux, ils sont, avec les Beni-Yenni, les deux avantgardes de la résistance. Mais ils ne comptent que quatorze cents fusils, et les renseignements parvenus au bureau arabe les font peu redoutables, depuis la reddition des Beni-Raten.

III. Combat d’Icliériden. — La 2 e division , sépafée en deux brigades, forte encore de près de 7,000 hommes, malgré les deux bataillons qu’elle laisse à Souk-el-Arba, quitte au point du jour les hauteurs d’Aboudid. Le général Bourbaki conduit l’avant-garde, composée de cinq bataillons; le général Périgot guide l’arrière-garde, qui

compte te même nombre de troupes. Des soldats du génie, armés de pioches et d’outils, de l’artillerie et des fusées, suivent les premières compagnies d’avant-garde. Le général de' Mac Mahon commande les opérations; le maréchal* escorté de son état-major, vient en suivre l’ensemble.

Une lieue et quart environ sépare le camp d’Aboudid de la montagne d’Ichériden, occupée par l’ennemi. Des pi- * tons successifs escarpés, mais sans vallées profondes entre eux, joignent ces deux positions l’une à l’autre, comme par une longue lame de scie à dentelures inégales, qui règne ainsi jusqu’au Djurjura rocheux. Sur la droite de cette crête sont des ravins et des contre-forts abrupts, qui vont tomber dans une vallée principale, formant fossé-ceinture autour du territoire des Beni-Yenni. Trois ou quatre villages soumis des Beni-Raten couronnent ces contreforts. Plus loin, sur le sommet d’une longue crête boisée, les gros bourgs des Yenni apparaissent étalés par masses rouges, sous leurs mosquées à minarets blancs, qui ressemblent à des phares; puis, à l’horizon, dominant tout, le grand Djurjura, clair-semé de filons de neige, profile ses hauts rochers grisâtres, arides et droits, comme une muraille immense. A gauche, s’étendent les montagnes des Beni-Raten, puis des Fraoucen, couronnées de villages amis. Par quelques échappées soudaines, on découvre la vallée du Sébaou, avec ses moissons jaunes et les filets d’eau de son fleuve à demi séché.

Le long des flancs escarpés de la longue crête qui mène à l’ennemi, le génie a préparé la route sur un parcours

de 1 ,500 mètres environ ; le reste du chemin ne se compose que de sentiers kabyles à peine frayés. Des figuiers ou des blés presque mûrs couvrent toutes les pentes que , des pieds humains peuvent atteindre. Partout ailleurs, sur les sommets aigus des pitons ou sur leurs flancs à pic, sur les crêtes inégales et rocheuses, qui les joignent, des * buissons de lentisques croissent sans culture, rabougris et clair-semés, montant à peine à la hauteur des genoux; quelques frênes de hasard dessinent çà et là dans l’air leurs troncs noueux aux verts feuillages.

Sur presque tous les pitons, en avant d’Ichériden, sur les flancs et les derrières de l’armée, des groupes de Kabyles, sans armes, épars, sont debout, dans une attitude de spectateurs, et suivent tous nos mouvements d’un regard attentif. Des soldats, des officiers à cheval, des mulets, chargés de canons ou de cacolets, encombrent la route et * les flancs des pilons.

Puis, comme si la pleine paix régnait, comme si la guerre avec ses bruits, ses ravages, ses morts en espérance, ne passait pas sur la montagne, des alouettes matinales gazouillent dans l’air; des cigognes blanches, au vol pacifique, sillonnent l’azur des deux; la brise, imprégnée des rosées de la nuit, passe par souffles attiédis; le ciel est clair et pur, sans un nuage ; l’aube s’est faite, et déjà les rayons inclinés du soleil levant dorent de leurs feux les cimes du Djurjuraet les mosquées desBeni-Yenni. La nature entière se réveille souriante.

En avant de la montagne d’Ichériden, à 12 ou 1,500

fnètres de son village, est un plateau étroit et découvert, qui ‘s’étend presque parallèlement aux positions occupées par les Berbers. C’est là que le général de Mac Mahon concentre ses troupes pour le combat et dispose son artillerie, afin de battre en brèche les retranchements ennerhis.

fl# .

Les canons et les obusiers, traînés par des chevaux, » sont amenés sur le sommet du plateau. Les pièces de campagne et les fusées sont placées devant, un peu audessous, plus près des Kabyles ; un léger rideau de tirailleurs, étendu devant elles, les protège. Le maréchal, le général de Mac Mahon et leurs états-majors sont autour des pièces, attendant que les artilleurs aient disposé leurs batteries. Les positions ennemies sont éloignées de 8 à 900 mètres à peine, de face, à même hauteur que le plateau de l’artillerie. . .

Par la limpidité africaine de l’atmosphère, on les découvre sans lorgnette, à pouvoir compter leurs défenseurs.

La montagne d’Ichériden, occupée tout entière par eux, s’élève isolée, à pic. Sur son sommet aigu, les maisons entassées de son village sortent comme des pigeonniers à toits rougeâtres, d’un bosquet d’arbres et de verdure. A quelques cents mètres plus bas, à mi-côte, on voit un retranchement formant sur la montagne une ceinture sinueuse et saillante ; à droite , parlant de ce premier ouvrage, descend en zigzag, par lignes brisées, un contrefort naturel, rocheux, saillant ainsi qu’une arête vive et fortifié de bout en bout à l’aide de barricades de bois

amoncelés. Cette arête retranchée se termine, sur la valléer?

♦T." Mt* *

par une sorte de bastion naturel en retour, qui courônno l’abîme, ainsi que le parapet d’une terrasse.

La double ligne de ces retranchements forme, sur la montagne, comme un grand compas ouvert en face de l’armée. A droite, à gauche, régnent des précipicqg presque inabordables. Derrière ces remparts naturels et fortifiés, sur les premières déclivités de la montagne, autour • du village, sous les arbres, partout, on distingue dès Ka- „ byles en burnous blancs; leurs fusils arabes aux longs canons polis brillent aux rayons du soleil levant. Tous sont debout sur leurs barricades, prêts, à découvert; aucun d’eux ne se dérange à l’arrivée de ce formidable appareil d’hommes, de canons et de chevaux , qui vient s’étaler en face de lui, préparant la mort ; mais aucun ne tire encore : le Kabyle est pauvre, la poudre est chère sur ses montagnes ; tous gardent leurs cartouches pour des coups plus sûrs. Sentinelles vigilantes, veillant sur les créneaux de la terre natale, on dirait qu’ils attendent l’agression !

Cependant tout est prêt; le général de Mac Mahon donne l’ordre d’ouvrir le feu : une fusée part comme signal, et aussitôt l’artillerie tonne. Ses coups se multiplient : le sifflement strident des fusées se mêle au bruit des canons et aux lointaines explosions des obus. On suit de l’œil, dans les airs, les projectiles des obusiers rayés, qui traversent l’espace comme des balles noires. Mais les fusées répandent des flots de fumée : sillonnant l’air ainsi qu’un long serpent dont le corps se dissout en nuées blan-

ches, elles vont comme affolées , tombant partout. Leurs fumées enveloppent d’un immense rideau la montagne et la vallée. Le général fait diminuer leur feu.

La brise du matin disperse le nuage qu'elles avaient formé : l’horizon redevient limpide. L’artillerie continue de tirer : quelques obus vont éclater bien loin de l’autre côté d’Ichériden, en répandant en l’air un léger llocon blanc. Sur la montagne ennemie, au-dessus, au-dessous des retranchements kabyles, les projectiles fouillent le sol, et, quelques secondes après, on voit s’élever de terre un volcan de poussière grise : puis un bruit d’explosion lointaine retentit autour des entassements noirâtres des barricades ennemies. Entre ces retranchements et le village , quelques burnous passent et s’effacent rapidement derrière des plis du terrain. Deux ou troisdvabyjes, à cheval, regagnent les hauteurs d’Ichériden et disparaissent sous les bosquets d’arbres.

^Toutes les barricades kabyles semblent abandonnées; les silhouettes blanches de leurs défenseurs ont disparu.

Le général Mac Malien, de l’ordre du maréchal, faiteesser le feu de l’artillerie, et ordonne au général Bourbaki de se lancer sur Ichériden avec ses bataillons, par le point le plifs abordable. Le plateau occupé par l’artillerie et les troupes se relie à la montagne d’Ichériden par une crête longue de neuf cents mètres environ, profonde de trois ou quatre cents, à dos étroit, creusé, garni de pitons successifs, formant comme une chaîne mal tendue de vertèbres inégales, comme l’arête de toit d’une maison dont le centre s’écroule.

De chaque côté de cette crête, part un ravin profond, encaissé entre deux contre-forts abrupts et boisés. Ces contreforts descendent comme d’immenses murailles de soutènement, de la montagne d’Ichériden et du plateau de l’artillerie ; ravins et contre-forts, les uns et les autres vont se perdre, à gauche, sur les vallées des Fraoucen, à droite, sur les vallées des Yenni.

La brigade Bourbaki, le 54 e de ligne et le 2 e de zouaves en tête, descend, comme une avalanche, toute la pente de cette longue courbe. L’artillerie a fait silence, et le bruit des clairons monte retentissant; sous leurs fanfares enivrantes, les bataillons 'vont rapides, gravissant les pilons escarpés, glissant aux flancs de la montagne; troupes noirâtres et mouvantes dont les armes scintillent sous le soleil. Au .moment où ils descendent le dernier piton de l’arôte, qui va rejoindre la montagne ennemie, quelques coups de feu partent de leurs rangs pressés ; mais les barricades kabyles restent muettes, comme des murs abandonnés : pas un burnous ne parait, pas un bruit, pas une fumée de feu, ne sort de leurs créneaux impassibles.

A cent cinquante mètres environ, au bas de leurs retranchements, est une rampe étroite, couverte de buissons à son extrémité basse, dénudée presque partout ailleurs, jusqu’au pied des retranchements de droite. C’est par cette rampe que passe le chemin montant vers Ichériden. Mais elle est tout entière sous le feu des deux barricades kabyles, qui la commandent et l’entourent de leurs ouvrages crénelés. Les 2 e de zouaves et 54 e de ligne, protégés jus-

qu’alors par des plis de terrain, arrivent à découvert pour gravir cette rampe et enlever les retranchements placés entre elle et le village.

Aussitôt un long hurlement rauque, sinistre comme une clameur de mort, s’élève des barricades ennemies; une ceinture de fumées les enveloppe; elles tirent de partout. Vainement des rangs des nôtres des coups de feu répondent: tous ceux qui apparaissent en avant, sous le feu des barricades, tombent. Vainement ou voit des zouaves se détacher isolés du gros des bataillons, se glisser comme des serpents entre les buissons, s’avancer courbés à fleur de lerre, puis, se redressant, courir à découvert sur le retranchement de droite : tous ceux qui s’avancent ainsi, tombent! Vainement on .distingue quelques officiers, s’élançant en avantde leurs compagnies, le sabre en l’air! ils tombent... Par deux fois on voit l’un d’eux tomber, se relever, retomber, se traîner encore, puis rester ! Le feu de l’ennemi roule toujours, sans trêve. En avant des buissons, sur la 1 terre jaunâtre, on compte les cadavres.

Quelques minutes passent ainsi, longues comme des heures d’attente. Enfin, sur la gauche du groupe entassé des nôtres, on voit se détacher une troupe, qui, l’arme au bras, sous le feu, ses officiers à cheval en tête, marche pour tourner les remparts ennemis par leur droite. Aux uniformes, à l’allure ferme et disciplinée du vieux reîlre, on reconnaît la légion étrangère. Les barricades kabyles comprennent le nouveau danger qui les menace, et font feu sur la légion de tous leurs fusils. Elle monte impas-

sible; ses chefs la font profiter de chaque pli de terrain, pour la défiler des lignes de feux ennemis; en quelques minutes, elle arrive sur le flanc des retranchements, ses officiers en tête toujours, court dessus sans tirer qu’à peine, et s’y répand victorieuse, tuant tous les Kabyles qui ont osé l’attendre.

Le mouvement de la légion, sa bravoure silencieuse et disciplinée ont terrifié l’ennemi. Les défenseurs de l’arête barricadée de droite, se voient incessamment pris sans retraite possible entre la légion, qui envahit triomphante les * barricades de gauche, et les troupes placées au-dessous d’eux ; leur feu diminue, on les aperçoit fuyant de tous côtés, et descendant précipitamment la montagne. Les zouaves se jettent en masse sur les retranchements de droite, y arrivent en même temps que les premiers soldats de la légion, qui redescendent déjà, poursuivant les Kabyles. Puis, tous ensemble, remontant vers Ichériden, comme une marée, disparaissent sous les arbres du village. Du haut du plateau de l’artillerie, on voit des bandes de Kabyles fuyant du côté des Beni-Yenni, par le long contrefort qui borde la vallée df droite; leurs silhouettes hâtées se dessinent blanches sur l’arête aiguë de la montagüè ou sur le versant boisé, qui fait face au plateau. Quelques coups de canon, tirés sur un de leurs groupes, n’atteignent que l’air ou les déclivités du contre-fort, et bientôt les derniers fugitifs disparaissent derrière les arbres et les rochers de leurs ravins inextricables.

La lutte, cependant, semble se prolonger autour d’Ichéri-

den les coups de feu ne cessent pas; le maréchal quitte à la hâte le plateau occupé par l’artillerie, traverse le champ du combat, puis les barricades ennemies. Sur cette crête* étroite, et jusqu’au pied des ouvrages de défense, des morts, des blessés, sont semés sur la route. Quelques corps rigides, entr’aperçus sous les broussailles, annoncent des cadavres ; des blessés sont assis par terre de tous côtés.

Çà et là un chirurgien, agenouillé devant un homme aux vêtements sanglants, coupe d’un scalpel hâté les lambeaux d’étoffe qui cachent la blessure. Mais tant qu’il y a combat, on ne voit pas les morts 1 Les coups de feu retentissent toujours. Chacun se hâte vers le sommetde la montagne, vers le village, car moins on se bat, plus on veut savoir et voir.

Ichériden et les arbres qui l’entourent sont occupés par les nôtres : le général Mac Mahon et son état-major y sont établis, surveillant de là tout l’ensemble des opérations. Surpris, débordé sur ses barricades, l’ennemi n’a * pas osé se retrancher dans son village, et s’ést rejeté sur tous les versants de la montagne, prenant pour lignes principales de retraite les contre-forts qui mènent à la vallée des Beni-Yenni, et surtout un chemin sinueux allant d’Ichériden à Aguemoun-Izen, le dernier des villages raten occupé par les contingents. Le 2 e étrangers et les zouaves poursuivent une partie des fugitifs dans cette direction; mais, sur les deux côtés de cette route et autour d’Ichériden, des Kabyles sont dispersés, acharnés de défense, tirant de partout, sur la route et sur le village. Leur foule, incessamment accrue, peut se

jeter entre Ichériden et l’avant-garde Bourbaki ; le général Mac Mahon envoie l’ordre de la retraite.

Dans tous les ravins on découvre des ennemis embusqués derrière les arbres ou les rochers, échangeant un feu incessant avec les soldats , qui garnissent en tirailleurs le village et les figuiers du sommet de la montagne. On ne voit point l’effet des coups de fusil des nôtres, mais çà et

là quelques-uns des coups de l’ennemi portent : un soldat,

le fusil à l’épaule, cesse de tirer et, sanglant, un peu pâle, va chercher l’ambulance ; un autre , assis contre un arbre., impuissant à marcher, attend avec calme l’arrivée des mulets. Quelques balles bruissent à travers les feuilles des figuiers. Les bruits de la lutte, l’atmosphère imprégnée d’une senteur de poudre, la vue des blessés, font monter au cerveau des aspirations de combat !

Cependant la 2 e brigade arrive à son tour sur la mon- V tagne d’Ichériden; l’avant- garde de la 1 ro brigade se replie sur lé village que le gros des troupes continue d’occuper et de défendre. Le maréchal et les généraux ont choisi le bivouac; le génie vient, avec des outils, pour retrancher les grand’gardes ; les mulets commencent déjà le transport des blessés. Le combat continue toujours, mais le feu de l’ennemi devient moins vif et la 2 e division reste maîtresse de toutes les positions dominantes. Le maréchal retourne à Souk-el-Arba, pour rejoindre la division Jusuf, qui doit être campée devant les montagnes des Beni-Yenni, à portée du feu de l’ennerpi.

Le retour d’Ichôriden est triste.

Sous leurs arbres, au pied de leur village, quelques cadavres kabyles, épars, solitaires, gisent étendus dans leurs burnous blancs. Ils ont le visage à découvert, les traits contractés, les dents serrées par la colère ou la mort ; de ses mains crispées, l’un d’eux, un vieillard, étreint encore son long fusil, son dernier espoir. Victimes patriotiques de leurs croyances et de leur nationalité , tombées sur le sol sacré de la patrie ! Mais la fièvre du combat n’est pas assez calmée, la lutte est trop présente, le sang de la patrie française coule trop chaud ! la pitié ni la justice pour l’ennemi, ne sont pas encore revenues. Iniquité de nos passions humaines ! ces cadavres font presque joie. C’est un triomphe et c’est une vengeance.

Plus bas, les retranchements kabyles s’élèvent déserts ou déjà gardés par les nôtres; malgré les issues que nos soldats ouvrent de tous côtés, les chevaux ont peine à traverser ces fossés tortueux surmontés de remparts de pierres, de terres, de portes, de poutres de maisons.de troncs et de branches d’arbres, amoncelés en barricades, enchevêtrés entre les rochers. L’aspect seul de ces retranchements révèle le nombre et l’acharnement de l’ennemi, l’énergie meurtrière de sa résistance. Le fond des fossés est piétiné comme par une armée : des taches de sang noircissent çà et là le sol poudreux ; des débris de cartouches sont répandus partout. Des meurtrières inégales et nombreuses garnissent les remparts : c’est de là que chaque Kabyle, ayant vue sur toutes les parties de la montagne, choisissant l’ennemi, tirait à son aise, à couvert, à canons appuyés.

Au-dessous de ces retranchements, à quelques cents pas, les blessés, les mourants et les morts des nôtres encombrent la route. Sur le bord du chemin, des cadavres sartglants , étendus sur le dos, sont rangés côte à côte. A droite, à gauche, des mourants sont couchés, la figuré déjà bleuie, les yeux vitreux, regardant sans rien voir, presque sans mouvement. L’un esta demi relevé, soutenu passif, sous le chirurgien qui le panse. Un autre soulève et tend tour à tour un bras, conîme pour repousser la mort. Un troisième écoute sans comprendre le murmure de l’aumônier, qui s’agenouille sur lui. Tous sont couverts de sang : de tous côtés des blessés assis, déjà pansés, attendent leur tour de départ. Sur la route on en rencontre d’autres, cheminant lentement; quelques-uns sont à pied, le bras en écharpe, presque souriants, certains de guérir. Mais la plupart vont portés sur les cacolets, pâles, sanglants, gémissants de souffrances, ou silencieusement résignés, assis, la tête penchée, le corps vacillant de faiblesse , malgré letrainglot qui les soutient : ou couchés, les jambes étendues, immobiles, déjà morts peut-être!

Alors, fort ou faible, habitué ou non des champs de bataille, chef ou sodat, pendant toute la route, chacun fait silence. Indifférent de son cheval et du chemin qu’il suit, chacun regarde ce navrant spectacle, sans pouvoir détourner ni ses yeux, ni son cœur. Les ivresses de la lutte et du triomphe sont dissipées : les nécessités de conquête pâlissent, effacées sous le sang qui coule ; l’âme, justement attristée, prend ses pensées au-dessus des raisonnements, des patrio-

RÉCITS DK LA KÀBYLIE. 127

tismes, des fatalités égoïstes de nos passions humaines. On ne voit plus que les blessés, les morts et les deuils que porte la guerre ! Mais la guerre est la guerre !

Cependant le maréchal et son état-major arrivent à Souk-el-Àrba. Peu à peu, le temps, ce fossoyeur fatal de toutes nos sensations humaines, le temps couvre de ses minutes amoncelées les images sanglantes des blessés disparus. Leurs noms, leurs souffrances, leur nombre, cir-

etilent de bouche en bouche : chacun donne son récit et •

Son fragment d’histoire, chacun s’informe des incidents de la liîtte; car, si borné que soit un champ de bataille, nul ne peut tout voir et tout savoir par ses yeux.

Un combat est une grande arène sur laquelle des hommes luttent à mort, par centaines de groupes. Chaque combattant ne voit que lui-méme et son ennemi, à peine ceux qui l’entourent, et il voit à travers le prisme de sa passion. Ceux qui regardent sans combattre, voyant mieux et de plus haut, embrassent l’ensemble de la lutte; mais les incidents isolés, les noms des vainqueurs, le chiffre des bléfesés leur échappent, et ce n’est qu’après le combat, peu à peu, jour à jour, qu’ils peuvent récolter assez*, de récits, d’impressions, de renseignements divers, pour espérer d'avoir trouvé la vérité.

Par la vivacité de la défense et le chiffre de nos pertes, le combat d’Ichériden est l’un des plus considérables des combats divers qui se sont donnés en Algérie. 3 à 4,000 Kabyles, composés des hommes les plus énergiques do

la Kabylie, largement pourvus de munitions,' étaient re-

tranchés derrière des barricades habilement cohstruites.

L’étendue restreinte du terrain d’attaque, ne permettait pas de lancer contre eux de nombreux bataillons. En une heure, 2,400 hommes, engagés à découvert sur un terrain difficile, ont délogé l’ennemi de toutes ses positions et emporlé le village qu’il défendait. Le pieux fanatisme ivec lequel les Kabyles enlèvent leurs blessés et leurs i^orts rend impossible l’évaluation exacte de leurs pertes. Mais

67 cadavres des leurs, trouvés soit derrière leurs barricades, soit dans les ravins de la montagne le jour môme du combat et les jours suivants, témoignent des pertes subies par eux. Parmi les nôtres, 44 hommes tués, dont deux officiers ; 327 blessés, dont 22 officiers ; en tout, 371 hommes hors de combat, ont payé ce triomphe de leur sang.

L’importance relative de cette perte, la plus considérable de la campagne, s’explique par différentes causes.

Le nombre et l’acharnement inattendus des Kât^les d’abord. Contrairement aux avis de leurs transfuges, recueillis par le bureau de direction politique, la position d'Ichériden était défendue par un ennemi nombreux. G’est .la tête de chemin de la seule crête continue, qui mèpe de Souk-el-Arba au Djurjura. Afin d’arrêter l’invasion de leur territoire, les guerriers d’élite de toutes les tribus insoumises, placées entre Ichériden et le rocher, s’^ étaient réunis pour tenter un effort suprême. *

Viennent ensuite, comme causes secondaires , la force des positions kabyles, qui, flanquées à droite et à gauche de précipices difficiles, furent attaquées de front par des

hommes à découvert ; la témérité audacieuse de notre nation et surtout des zouaves, qui, par tradition comme par caractère, se lancent sur l’ennemi sans le regarder jamais ; enfin le dédain singulier des Kabyles pour l’artillerie et surtout pour les fusées, dédain que, après la soumission, les Menguillet eux-mêmes expliquaient avec des gestes intraduisibles.

« Fusées , disaient-ils , pères du hanneton 1 , fumée » beaucoup. Macache morto (pas de morts).

» Canons! boum, boum! bruit beaucoup. Mais passer » dans l’air par-dessus les têtes. Kabyles couchés à terre et » rire. Macache morto.

» Fusils francezes ! bono. Balles grosses font grands » trous et vont loin, loin. — A chaque blessure, Kabyles » blessés, Kabyles morts. Fusils besejf porto (les fusils font » beaucoup de morts) . » .

L’honneur de la journée d’Ichériden revient avant tous à la légion étrangère. Son mouvement, ordonné au plus fort de l’action par le général de Mac Mahon, la bravoure disciplinée de ses soldats, la direction habile de ses officiers, le colonel Chabrière, le commandant Mangin , les capitaines Mariotti, Poggi, etc. , ont décidé l’isshe du combat. Avec la loyauté généreuse qui' règne presque toujours au sein des masses, l’armée entière lui en impute l’honneur. Pendant les jours qui ont suivi Ichériden, le

1 Soit à cause du sifflement des fusées , qui ressemble à un bruissement d’ailes, soit à cause de son tir irrégulier et par suite souvent inoffensif: par ces deux ressemblances réunies peut-être?

2 e zouaves, en passant devant la légion étrangère, s’e§t arrêté à plusieurs rencontres pour l'acclame^ , puis la rei mercier de la voix et de la main ; comme des preux d’un autre âge, au sortir d’une passe d’armes, acclamaient jadis un rival de gloire , comme un homme de cœur remercie toujours quiconque l’a secouru. t>

Les Kabyles aussi apportent à la gloire de la légion leurs naïfs témoignages. Après la soumission des Beni-Yenni, l’un d’eux, racontant sa présence au combat d’Icheriden, ajoutait :

« C’est le mouvement de vos longues capotes qui nous a » fait quitter ; sans quoi vous ne seriez pas montés, et nous » allions descendre jusque sur vous. Mais quand nous » avons vu ces roumis, qui montaient pour tourner nos » retranchements, |î^s même répondre à nos coups de » feu, alors nous sommes partis. »

« Depuis que vous êtes sur le Sébaou, dit un autre, un » jBeni-Idjer, je me suis battu à tous les combats : j’étais » çjiez les Menguillet, il y a deux ans ; chez les Beni-Raten, » à Afensou ; à Ichériden l’autre jour : nous étions enne- » mis. Aujourd’hui ma tribu est soumise, je suis l’ami des » Français. Comme à un ami, dis-moi quel était ce diable » enchanté, qui marchait à cheval en tête des tiensàjché- » riden. Je lui ai tiré deux coups moi-même; tous nous » le visions ; nous étions plus de mille tirant sur lui. Nous » voyions nos balles soulever la terre autour de son cheval,

» par poussières. Il avançait toujours. Donne-moi son nom,

» pour que je le garde. »

Et ce nom, qu’on lui donne et que toute l’armée pourrait donner à la suite de ce récit, est celui du commandant Mangin de la légion, qui, jusqu’au pied des retranchements ennemis, est resté en tête de son bataillon, à cheval, sous le feu, en pleine cible, sans une blessure, sans que son cheval même ait été touché.

Le plus souvent, pour les soldats surtout, le hasard seul révèle ces faits glorieux; car ce n’est jamais par les échappés de ces dangers que les dangers sont racontés. Comme si leur conscience satisfaite suffisait à leur légitime orgueil, les hommes de devoir semblent s’ignorer eux-mêmes et ne parlent que des vertus des autres. C’est le commandant Mangin, qui raconte à tous la conduite du capitaine Mariotti, de son bataillon, monté le premier sur les barricades d’Ichériden, saisi par les Kabyles, entraîné sur un ravin, et là, sauvé à grand’peine par ses soldats, avec ses vêtements en lambeaux, teints de sang ennemi. C’est le capitaine Mariotti, qui, sans parler de lui-même, raconte les dévouements de ses hommes et fait connaître MM. Mori- Ubaldini, sergent, Pietroviz, Van-Leyden et Ceu|eman, soldats, qui l’ont sauvé. Puis lorsque, plus«tard, le maréchal, rencontrant par hasard le capitaine, le félicite sur sa conduite en lui disant :

« Il faut ménager votre vie, monsieur Mariotti : c’est la seconde fois; en 1856, vous avez été cité pour une semblable audace; vous vous ferez tuer quelque jour.

« Oh! monsieur le maréchal, répond le capitaine; cettcfois il n’y avait pas de danger ; mes soldats étaient derrière moi. »

Noble parole, qui peint d’un seul trait cette légion d’hommes dévoués sans limites au drapeau qu’ils ont choisi, aux chefs qui les guident, à la foi jurée; toujours au premier rang du travail ou du combat, et cependant toujours au dernier rang des pompes triomphales ; étrangers au pays qu’ils servent, étrangers les uns aux autres, sans passé comme sans lendemain , bien souvent sans nom ; pauvres émigrants qui vendent leur sang, parce qu’il faut manger ici-bas : mais qui le versent sans le marchander, sans fanfares bruyantes, sans l’épargner jamais.

Quant aux deux autres corps engagés dans cette journée, le chiffre de leurs pertes révèle l’acharnement meurtrier des Kabyles. Quatorze officiers, dans les deux bataillons de zouaves et sept dans le bataillon du 54 e , tués ou blessés à la tête de leurs troupes, témoignent des courageux efforts des officiers.

Le génie, les services administratifs et médicaux, le train, ont été ce qu’ils sont toujours : des hommes de devoir. L’artillerie, suivant les colonnes partout, s’est approchée successivement jusqu’à deux cents mètres des retranchements kabyles; et a eu douze hommes hors de combat.

L’état-major, sous le feu sans cesse, à cheval, à découvert, n’a échappé que comme par miracle aux balles ennemies. Le général de Mac Mahon, seul atteint, n’a reçu qu’une contusion légère. Le général Bourbaki a eu un cheval tué sous lui, en s’élançant sur les retranchements en avant des zouaves; tous les chevaux de leurs officiers d’état-major ont été plus ou moins atteints par les balles.

Sans importance immédiate, quant à ses résultats matériels, puisqu’il n’a entraîné que la. prise isolée d’un village, le combat d’Ichériden a produit sur la Kabylie tout entière un effet moral considérable. Sa montagne retranchée était la tête de route des chemins du Djurjura, le rendez-vous des tribus insoumises et de tous les révoltés des tribus soumises, le dernier champ de bataille d’une résistance générale des Berbers. La défaite de ses défenseurs, en laissant la route ouverte à l’avalanche chrétienne, a porté l’effroi dans toutes les populations du Djurjura, et a été l’ébranlement délinilif de la grande Kabylie. A partir de ce jour, l’armée expéditionnaire n’a plus trouvé devant elle que des résistances partielles de tribus, de villages ou d’hommes isolés, mais Aucune réunion générale de contingents divers représentant, comme à Ichériden, la cause commune de la religion et de la nationalité kabyles.

Il y a parmi les tribus berbères un préjugé d’honneur national, qui empêche chaque tribu, chaque famille, chaque homme, quelque faible qu’il soit, de courber devant un ennemi, sans avoir eu sa journée de poudre. Le combal d’Ichériden est la journée de poudre de la race berbère contre la France.

IV. La tribu des Bcni-Yenni. — Pendant la même matinée du 24 juin, tandis que la division Mac Mahon lutte contre les Menguillet, les divisions Renault et Jusuf lèvent leurs camps et s’avancent simultanément vers le pays des Beni-Yenni.

La tribu des Yenni est l’une des plus industrieuses des

tribus kabyles, et depuis des siècles entiers fournit asile ou recel aux transfuges divers du Nord-Afrique. Ses villages sont mieux construits que ceux des autres nations berbères et ressemblent plus à des villes. Son territoire est mieux cultivé : elle a comme le monopole exclusif de travailler les métaux; c’est elle qui, presque seule, fabrique pour les Kabyles des charrues, des outils, des couteaux, des flissats, quelques fusils, des bijoux aux formes orientales, et jusqu’à de la fausse monnaie de tous les pays ; les réparations, soudages, etc., d’outils, d’armes et de bijoux ne se font que par ses mains. Ses tisserands ont des peignes et des métiers pour travailler la laine. Ses potiers font des vases à formes étrusques dignes des Romains, leurs maîtres antiques. Moins nombreux que les Beni-Raten, moins belliqueux que les Menguillet, ils ne comptent que mille à douze cents fusils; mais, par leurs mœurs industrieuses, ils sont une des têtes de la Kabylie insoumise, et entretiennent relations ou amitiés avec toutes les tribus. Les

Beni-Yenni sont les Flamands du moyen âge berber.

Les montagnes habitées par eux s’étendent à l’j

sud-ouest du territoire des Beni-Raten, et vont se

au grand Djurjura par le pays des Beni-Boudrar, q au pied du rocher et sur le rocher lui-même, à neiges éternelles.

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Leurs crêtes, moins élevées, mais plus larges que celles des Beni-Raten, forment les couronnements de la vallée de Boghni ou de Drah-el-Mizan, qu’elles séparent de la haute vallée circulaire du Sébaou ou de Tizi-Ouzou.

L’ensemble du territoire des Yenni se compose d’une haute crête principale, à laquelle différents contre-forts moins élevés viennent se rattacher comme des rameaux : isolé par la nature, il se présente au milieu de la Kabylie, ainsi qu’une presqu’île escarpée et sans rivages. A l’est, à l’ouest et au nord, des vallées tortueuses, reliées entre elles sans interruption, étroites ainsi que des gouffres, ravinées par des torrents, profondes de cinq à six cents métrés, le défendent partout de leur immense fossé ; tandis qu’au sud, le Djurjura, qui seul le joint à la terre ferme, le protège de ses rochers à pic.

Comme dans toute la grande Kabylie, des villages aux maisons entassées couronnent les hautes crêtes. Une mosquée blanche, à forme de pavillon carré, domine chacun d’eux. Des frênes, des figuiers, des oliviers séparés ça et là par des champs d’orges et de blés mûrs, couvrent tous les versants des montagnes. Des lits de torrents, descendant du haut des crêtes jusqu’aux vallées, servent de routes et relient seuls le pays des Beni-Yenni aux territoires de leurs voisins. Ainsi qu’à Ichériden, ces sentiers sont couverts de barricades nombreuses, échelonnées de distance en distance, comme des gradins Inégaux, selon les accidents du terrain.

Des Kabyles en armes veillent sur chacune d’elles. Pendant la longue station pacifique de Souk-el-Arba, chaque jour on les voyait relevant les postes de garde, posant des sentinelles comme feraient des troupes réglées. Toutes les nuits ils allumaient des feux de veille. Leur

défense est préparée partout, plus forte encore que celle des Menguillet. Pour les attaquer, il faut, sous les feux de leurs barricades, descendre les contre-forts des Beni-Raten jusqu’au fond des vallées, à cinq cents mètres de profondeur, puis remonter les contre-forts ennemis en livrant assaut successif à chaque poste fortifié, comme pour un siège. Si les Beni-Yenni se défendent, la victoire peut coûter des milliers d’hommes.

V. Ascension du pays des Beni-Yenni. — En présence de ces obstacles, le maréchal a décidé de faire envahir leur territoire par deux contre-forts distincts et par deux divisions à la fois, afin d’utiliser ainsi toutes ses forces disponibles et de fractionner les forces de l’ennemi. La l re division tournera par la droite vers là vallée deBoghni, tandis que la 3 e division marchera devant elle directement. Enfin, dans le triple' but de masquer ces deux attaques réelles, de diviser encore plus la résistance et d’effrayer les montagnards par un grand déploiement de forces, trois autres corps de troupes doivent opérer des mouvements divers et simultanés, en vue du territoire ennemi. A gauche des deux divisions d’attaque, la division Mac Mahon en avant d’Ichoriden, la brigade Chapuis en avant de Soukel-Arba, s’avanceront par deux des contre-forts des Beni- Raten, jusqu’au bord de la vallée-ceinture des Yenni, sans y descendre; tandis que sur la droite, par la vallée de Boghni, le colonel Drouhot, venant s’établir au pied du pays des Ouadia, surveillera la neutralité des tribus soumises et menacera le flanc gauche des Beni-Yenni.

La division Renault quitte son camp de Ouailel le 24 juin, dès l’aube. Le général divise ses troupes en deux colonnes, et, dirigeant lui-même l’avant-garde, descend avec toute sa division dans la vallée de l’Oued-Aïssi, l’une des gorges aftluentes aux vallées circulaires qui entourent le pays des Beni-Yenni. Deux routes militaires, préparées depuis plusieurs jours, rendent cette descente facile. Mais dans la vallée les soldats marchent le plus souvent dans l’eau jusqu’au genou, et suivent ainsi tout le cours de l’Oued-Aissi. Des deux côtés de la vallée, à droite et à gauche, nos récents alliés, les Beni-Mahmoud et les Beni-Raten, occupent en armes leurs montagnes respectives et protègent la marche de nos colonnes, jusqu’en vue du pays ennemi.

Sur ce point, plusieurs embuscades kabyles placées à mi-côte, et notamment sur l’un des contre-forts des Beni- Mahmoud, attendent jusqu’à portée de feu l’arrivée des avant-gardes. Le chef d’état-major du général, le colonel Anselme, à la tête des volontaires, enlève au pas de course le contre-fort des Mahmoud, occupé par les Beni-Yenni; toutes les autres embuscades sont successivement emportées par les sections de volontaires ou les compagnies d’avant-garde, et dans la matinée même, la 1 re division arrive au confluent de l’Oued-Aissi et de rOued-Djemma, au pied des montagnes ennemies.

C’est là que, selon les instructions du maréchal, elle doit bivouaquer jusqu’au lendemain matin. Mais des burnous kabyles se montrent sur un contre-fort abrupt, qui

138 RÉCITS DE LA KÀBYLlE.

domine l’emplacement destiné au bivouac; le général Renault donne l’ordre d’enlever cette position. Une section s’en empare malgré le feu des kabyles ; la division presque entière assiste, l’arme au bras, à ce rapide engagement, qui se termine sous ses yeux par un acte éclatant de bravoure et de dévouement.

En courant à l’ennemi, l’un des volontaires, le fusilier Lanoë, est frappé mortellement par une balle, et tombe. La pente qu’il descend est si roide, que son corps, déjà sans forces, roule sur un espace de 50 à 60 mètres, jusqu’au premier obstacle qui l’arrête. Son camarade et voisin d’avant-garde, le fusilier Peyretti, s’élance à sa suite, le rejoint, et aussitôt le couvre de son corps, comme d’un bouclier contre les balles. L’ennemi voit descendre ou plutôt rouler les deux hommes isolés ; il tire sur eux ; une balle atteint Peyretti au genou. Aussitôt, avides de dépouilles, les Kabyles bondissent jusqu’à lui. Sans cesser de couvrir de son corps son camarade moribond, le blessé se défend seul contre plusieurs. Quelques volontaires accourent et le délivrent enfin au péril de leur vie : deux d’entre eux sont blessés, mais les Kabyles repoussés se retirent, et, malgré les coups de feu, qui continuent sans trêve, le sergent Spengler et le fusilier Belle emportent les blessés sur leur dos.’

Ces dévouements intrépides sont de tradition chez les volontaires africains; choisis parmi les hommes les plus déterminés de chaque corps, prêts à tout, unis entre eux par une solidarité de courage et de dangers, les volontaires

ont rendu les plus grands services à nos armées d’Afrique. Leur organisation, utile surtout pendant les guerres périlleuses de la conquête, quand nos colonnes étaient sans cesse harcelées par un ennemi fanatique, avait été abandonnée depuis la pacification progressive de notre colonie. Elle a été reprise parle général Renault, pour la guerre de Kabylie. Trois sections de volontaires, formées dans les deux brigades de la première division, ont pour mission spéciale d’agir surtout à la baïonnette, d’exécuter les coups de main et d’assurer, pendant la nuit, la sécurité du camp.

La division Renault s’entoure de grand’gardes multipliées et s’établit au bivouac : pendant le reste du jour et une partie de la nuit, les Kabyles se bornent à échanger des coups de feu avec les grand’gardes ; mais ces fusillades à longue portée ne troublent même pas le repos du camp. Les divers engagements de la journée et de la nuit coûtent à l’armée 3 hommes tués et 8 blessés.

La division Jusuf quitte Souk-el-Arba le 24 juin, qn même temps que le général Renault, suit, par une route muletière préparée 'à l’avance pendant près de deux lieues, le long contre-fort d’Ait-Frah chez les Bcni-Raten, arrive ainsi, par pays soumis, jusqu’au bord de la vallée-ceinture des Beni-Yenni, et là établit pacifiquement son camp.

Le maréchal, revenant dTchériden avec son état-major, prend place au centre de cette division. Le bivouac est déjà installé ; des terrains sont taillés pour les chevaux le long des flancs de la montagne ; les tentes sont dressées, les feux des gamelles brûlent de tous côtés. Et cependant le

camp est établi comme sur le tranchant d’une lame de sabre : la longue crête d’Ait-Frah , bordée à droite et à gauche par des ravins profonds, devient si étroite en arrivant sur la vallée de la Djemma, qu’elle n’a pu recevoir qu’une seule ligne de lentes; parfois même il a fallu aplanir le sol à. la pioche, pour créer des largeurs suffisantes. Les deux versants de cette longue arête sont abrupts à ne pouvoir les suivre qu’en se soutenant d’une main aux parois de la montagne; les cailloux, déracinés sous les pieds, roulent jusqu’à des centaines de mètres, à perte de vue, sans trouver où s’arrêter. Mais les travailleurs de Souk-el- Arba savent remuer la terre : arrivé depuis une heure à peine, chaque soldat est déjà installé ou se débrouille pour l’être. Les uns ont nivelé le sol à l’ombre d’un frêne ou d’un olivier, et là planté leur tente; d’autres achèvent de se creuser une tanière dans les flancs escarpés de la montagne. Ceux-ci s’en vont errants par les ravins, coupant çà et là des buissons sauvages de lentisques et de chêneslièges, reviennent au camp chargés comme des bûcherons, puis, à force d’art, de patience et de souffle, font feux de, bivouac, avec leurs moissons débranchés vertes. Plus d’un, en allumant à longs poumons son feu qui fume sans flamme, jette un regard de convoitise sur l’olivier- voisin, dont le bois imprégné d’huile brûlerait si bien ! Mais la défense est absolue. En territoire soumis, le maréchal interdit de mutiler aucun arbre, et, respectueux de la discipline, les soldats respectent à regret les oliviers kabyles.

Demain, c’est autre chose! Pays ennemi, pays conquis!

Les Yenni bénis passent dans le camp pour les Crésus de la Kabylie. Ils ont du bois dans leurs demeures : du bois, puis tout ce qu’un soldat peut rêver en villages pris d’assaut! Et des espoirs de razzias, de riche butin, de libre victoire, font éclore sous chaque tente des rires et des propos joyeux!... La guerre est la guerre! Dans les ruines qu’elle fait, chacun, si haut placé qu’il soit par le destin, X ,,y chacun rêve sa part de prise : conquête, honneurs, épaulettes ou razzias.

Cependant, les soldats du génie, défendus par quelques tirailleurs, achèvent en hâte une route à lacets échelonnés, qui descend jusqu’au fond de la vallée. Afin * . de protéger leur travail, les zouaves ont liberté de manœuvres pour circuler jusqu’à eux. Toujours insoucieux 4 du danger, ils vont boire ou se baigner dans les eaux du . fleuve; vainement, sur les versants ennemis, on voit des Kabyles circulant par files blanches, portant aux épaules leurs longs fusils brillants : vainement, sur la droite, en avant de la 1 re division, les coups de feu résonnent : les zouaves vont toujours, isolés, par tous côtés. On les aperçoit çà et là comme des points rouges, tout en bas, dans ' la vallée; ils s’en vont, le fusil au dos, par pays ennemi, jusqu’aux grand’ gardes de la division Renault. Si on ne partait pas demain, dès demain ils monteraient chercher aventure jusque dans les villages ennemis !

Mais peu à peu le crépuscule du soir envahit l’horizon.

Les rochers du Djurjura projettent leurs ombres gigantesques jusque sur le pays yenni. Les chauves-souris vol-

tigent rapides autour des feux de bivouac. La lune brille,

les étoiles paraissent, et par la clarté de la nuit africaine

on distingue les feux des quatre camps formant ceinture autour du territoire ennemi : bien loin, vers l’est, la division Mac Mahon, dont les clartés amoindries par l’espace se confondent avec les étoiles; la brigade Chapuis, sur le contre-fort de Taourirt-Amokran, si voisine qu’on peut compter ses bivouacs; la division Jusuf éclairant une demi-lieue de montagnes; toutes trois sur les sommets de leurs crêtes. Puis, vers l’ouest, dans le fond de la vallée, le camp du général Renault, dont les clartés sans nombre et le murmure confus montent comme d’une ville entassée. Une armée entière menace l’ennemi ; on dirait que ses feux 4 ordinaires de garde en sont comme troublés; contre sa coutume de chaque jour, c’est à peine si quelques lüeurs mal veillées sourdent çà et là de l’amas sombre de ses montagnes; ses coups de feu ne passent plus dans l’air qu’à rares intervalles ; ses ardeurs de lutte semblent éteintes.

Bientôt, chez eux comme chez nous, la nuit et le repos

se font. La nature toute-puissante courbe sous son im- - muable loi chrétiens et musulmans. Les bruits, les murmures, les clartés des camps s’effacent. La lune brille seule : dans le fond du gouffre noir de la vallée, les eaux de la Djemma reflètent cà et là son disque argenté ; puis ' le flambeau des nuits disparaît à son tour derrière les montagnes ; l’ombre silencieuse prend tout.

Longtemps avant l’aube, la division Renault quitte son bivouac, et, suivant le cours sinueux de l’Oued-Tleta, va

chercher pour monter à l’ennemi le contre-fort de Taourirt-Issoulas, placé sur sa droite en avant de la vallée de Boghni. •

La division Jusuf, divisée en deux colonnes, descend au petit jour dans la vallée de la Djemma. La gorge qu’il lui faut traverser est profonde de près de mille mètres, et sa largeur' de crête en crête n’a pas quinze cents mètres.

A mesure qu’on descend, la nuit, et non l’aube moq^ tante, semble augmenter ; malgré le soleil tout à fait levé, le fond de la vallée est si sombre que le crépuscule du matin paraît éternel. De tous côtés, les parois des montagnes se dressent droites comme des murailles et chacun se demande comment son cheval a pu descendre, comment il pourra remonter. Mais les chevaux arabes sont à moitié kabyles : où vont des pieds humains, ils vont.

Cependant l’avant-garde de la division commence à gravir la rtlontagne placée en face d’elle ; on entend les clairons sonner la charge, et, à travers les lentisques, les chênes verts ou les oliviers, on voit scintiller des baïonnettes et des uniformes. De Kabyles, point. Çà et là , dans le lointain des airs , sur une crête , les regardeurs habiles montrent du doigt un burnous blanc découvert à grand’peine, à la lorgnette. Comme des réminiscences de pays ennemi, on entend par intervalles deux ou trois coups de fusil perdus, et vainement chacun cherche les fumées, cherchant le combat qui va commencer. Cependant les premières barricades kabyles sont dépassées depuis longtemps ; des silhouettes de soldats apparaissent bientôt à

moitié de la montagne, puis sur ses bas contre-forts, si haut, si loin, que nul ne comprend comment ils ont pu monter si vite : déjà, derrière ces avant-gardes, quelques compagnies préparent les sentiers pour le passage des chevaux et des mulets.

Mais l’attente sans nouvelles est longue pour un chef. Le maréchal part avec l’infanterie , traverse à cheval la Djemma, et commence à gravir la montagne. Son état-

major le suit de son mieux : chacun monte comme il peut,

ou plutôt comme peut son cheval. Tantôt, il traverse des buissons rabougris de chênes verts , de lentisques ou de ronces, qu’il foule sous lui : ce sont ses beaux chemins. Tantôt la route est un escalier inégal et rocheux ; les fers - de ses pieds glissent sur le roc nu, qu’ils mordent en vain ; il gravit par bonds. Ici le rocher est à pic, haut de plusieurs pieds; cheval et cavalier renoncent au sentier pour tenter au hasard les flancs de la montagne. Partout la pente est si rapide, qu’il faut monter par lacets ; si les sabots du cheval n’enfonçaient pas dans la terre qui les retiqpt, ses pieds glisseraient sur le sol. Les spahis eux-mêmes prennent leurs bêles à la crinière; plus d’un cheval s’abat, plus d’un roule et tombe. Mais chacun se relève, chacun avance, et déjà les soldats , qui traversent le fond de la vallée, apparaissent petits comme des enfants attroupés.

Le soleil, tout à fait monté, darde ses rayons de feu ; la rosée de la nuit est séchée , la poussière africaine , soulevée par tous ces hommes en marche, obscurcit l’air. Les chevaux sont blancs d’écume; la sueur leur coule aux

jambes, chacun de leurs pas est marqué d’eau ; à tous instants il faut descendre et les faire souiller. Plus la roule monte, plus elle devient escarpée et rocheuse. A certains passages les chevaux ne franchissent plus qu’à grand’peine, après maintes reprises. Les précipices grandissent aux deux côtés des sentiers ; pour un faux pas, une pierre détachée, une terre piétinée s’éboulant sous un sabot trop lourd, cheval et cavalier peuvent rouler dans l’abîme et dans l’éternité. Officiers ou chasseurs d’escorte, presque tous descendent et chacun traîne sa monture attardée. Aux caprices sinueux du sentier, on aperçoit le gouverneur soutenant son cheval par la bride, à pied lui aussi; cela donne du cœur à ceux qui le suivent, de voir le chef de l’armée partager leurs peines, comme s’il avait besoin de remonter les échelons de ses jeunes années, pour gagner un bâton de maréchal.

Aux deux côtés de la route , à l’ombre d’un chêne-liége ou d’un olivier sauvage, on rencontre des soldats que la fatigue force à s’asseoir. Ceux qui marchent ne vont plus qu’au pas , comme des traîneurs attardés ; leurs barbes, leurs vêtements sont blancs de poussière; la sueur inonde leurs fronts. Voici tantôt quatre heures qu’ils vont, sous le soleil et la poussière. Si courageuse qu’elle soit, la force humaine est bornée. Aucun ne murmure cependant, aucun ne se plaint. De fois à autres, en passant, on entend seulement quelque juron énergique ou des réflexions pittoresques, comme celles-ci, par exemple :

« Si le bon Dieu avait eu le sac au dos, quand il a

fait les montagnes, il ne les aurait pas faites comme cela.

— Cela est tout de même beau, dit un autre, plus loin, de monter là où les Romains eux-mêmes ne sont pas montés.

— Je crois bien qu’ils n’y sont pas montés 1 répond un camarade tout en reprenant haleine.

— Pourquoi?

— Parbleu ! ils n’étaient pas assez bêtes pour cela. »

Mais si longs, si durs qu’ils soient, les sentiers yenni

sont comme les mauvais jours, ils finissent; et fatigues, dangers, misères, tout est oublié. Car la Providence nous a fait cette faveur, que le souvenir des dangers et des douleurs physiques est rarement amer et souvent même prend en vieillissant des charmes étranges. Chacun ici-bas a sa part de souffrances marquée par son destin. La souffrance passée est une part prise, un chemin parcouru, qu’on n’a plus à refaire.

La division Jusuf est enfin parvenue au sommet du contre-fort, qui se rattache à la crête principale des Beni- Yenni. Ait-el-Hassen, le premier des villages kabyles, est à quelques centaines de mètres en avant, au point de jonction des deux crêtes. Une rampe plantée d’arbres masque et défend ses maisons amoncelées.

Le maréchal laisse aux troupes un repos d’une heure. Pendant ce temps, la division Renault, depuis longtemps montée par la rampe même de la crête principale, opère sa jonction avec la 3 e division. Elle a trouvé devant elle un peu plus d’ennemis que n’en ont trouvé les colonnes Jusuf, et une route plus longue, mais moins pénible. Bientôt

son avant-garde, arrivée à petite portée de feu d’Ait-el- Hassen, entretient avec le village une fusillade vive et continue, bien qu’inolfensive de part et d’autre. Un pli de terrain la protège comme un long retranchement, et les Kabyles sont à couvert de ses coups derrière leurs arbres ou leurs maisons.

Les derniers tressaillements d’une lutte dont l'issue est désormais presque certaine, n’occupent plus personne. La grande opération militaire de la journée, l’ascension du territoire yenni, est terminée presque sans coup férir. Les difficultés naturelles du pays sont surmontées. Les Kabyles, quels que soient leur nombre et leur énergie, ne peuvent plus tenir devant 1 5,000 hommes campés en face d’eux, sur leurs montagnes, avec du canon, des munitions et des vivres assurés. Tout n’est plus désormais qu’une question de stratégie, pour s’emparer de leurs bourgades sans perdre de monde.

VI. Prise des villages yenni. — D’après les relevés topographiques faits pendant le séjour de Souk-el-Arba, quatre villages, placés à portée de feu les uns des autres, sur des mamelons séparés, occupent la crête principale des Beni-Yenni : Ait-el-Hassen, le plus considérable de tous, puis, Ait-el-Arba, Taourirt-Mimoun, et enfin Taourirtel-Hadjaj. Le maréchal, confiant dans l’intrépidité du général Renault, lui laisse le soin d’enlever la petite ville d’Ait-el-Hassen, que ses troupes assiègent déjà, et ordonne à la division Jusuf de tourner par la gauche le village ennemi, puis de marcher sur Ail-el-Arba, situé à quelques

cents mètres plus loin, sur la même crête. Grâce à cette attaque simultanée, les défenseurs d’Ait-el-IIassen, pris entre deux ennemis, ne pouvant pas se réfugier successivement d’un abri dans un autre, doivent abandonner leur village dès le premier feu. Tantqu’un Kabyle a sa retraite assurée, aucun danger ne l’émeut, il combat jusqu’à la mort; mais aussitôt que sa retraite est menacée, il cède, et s’il se voit entouré, il se résigne sans se défendre. Le maréchal connaît les Kabyles et les combat en conséquence.

Les deux divisions commencent simultanément leurs opérations; le général Renault dispose son artillerie de montagne pour battre en brèche Ait-el-Hassem, avant d'y lancer ses soldats ; la division Jusuf tout entière se met en mouvement. La 2 e brigade, sous les ordres du général Deligny, forme l’avant-garde, composée de deux bataillons de zouaves et de chasseurs, sous les commandants Lumel et Ponsard, et des 45 e et 75 e régiments de ligne, guidés par les colonels Bataille et de Leslellet. Son chef en tête, elle s’engage sous les derniers arbres du mamelon boisé au sommet duquel est Ait-el-Hassem. Le reste de la division, formant arrière-garde, sous les ordres du général Gastu, appuie ce mouvement par une marche parallèle, le long des flancs inférieurs de la montagne.

Afin d’assister, du haut de la crête principale, aux opérations de ses divisions, le maréchal suit le chemin de l’avant-garde. A cheval, en tête de son seul état-major, il s’engage dans un sentier kabyle qui traverse en sinuant la rampe boisée d’ Ait-el-Hassem, au-dessous de ses pre-

mières maisons. La brigade Deligny, impatiente d’arriver à l’ennemi, a tourné rapidement celte rampe, sans répondre qu’à peine au feu des défenseurs du village : ses dernières compagnies sont déjà hors de vue. Dans la rapidité de ce mouvement, elle a laissé derrière elle, sur sa route, trois de ses hommes tombés sous le feu d’Ait-el-Hassem. Du haut de leur village, lesYenni peuvent découvrir les blessés, et, à l’abri de leurs arbres, descendre sur eux impunément. C’est leur coutume sauvage d’achever tout blessé et d’emporter sa dépouille comme un trophée de victoire. En vue d’une veste d’uniforme à conquérir, le Kabyle ne connaît ni pitié, ni danger. Le maréchal s’arrête et envoie l’un de ses aides de camp chercher les mulets de cacolet de la brigade Gastu, qui marche à sa gauche, plus bas, hors portée de voix. Quelques balles, parties du village, passent dans les feuilles des frênes; mais l’ennemi n’ose pas descendre; les soldats du train arrivent bientôt avec les mulets; l’un des officiers d’état-major, le commandant Faure, et quelques autres, aident les trainglots à charger les blessés. Le maréchal continue sa marche et prend place sur la crête principale, entre Ait-el-Hassem et Ait-el-Arba.

Ce dernier village est déjà au pouvoir de la brigade Deligny : tournés sur leur gauche par le 1 er bataillon de zouaves, tandis que le 1 3 e bataillon de chasseurs et le 45 e de ligne les abordaient de front, ses défenseurs n’ont résisté qu’à peine. Les soldats, entraînés parleurs chefs, ont couru sur le village au pas de course, l’ont pris d’assaut et l’occupent. Mais les deux bourgs kabyles ne sont séparés

entre eux que par un plateau découvert. , large de cinq à six cents mètres environ. Le mouvement de l’avant-garde Deligny a été si rapide, que la division Renault n’a pas encore commencé d’attaquer, et que les Kabyles, retranchés derrière les maisons de leur petite ville, dirigent sur le maréchal et sur les troupes maîtresses d’Ait-el-Arba un feu qui peut devenir meurtrier. La division Renault ne doit pas tarder à donner, mais son attaque même augmentera le danger: la disposition du terrain est telle que la brigade Deligny est sous son feu direct, à mille ou douze cents mètres; les boulets destinés à Ait-el-Hassem peuvent passer par-dessus ses maisons et arriver jusque sur nos troupes. Cependant le feu de l’ennemi augmente; le temps presse : un soldat est blessé par une balle kabyle au pied même d’Ait-el-Arba , derrière l’état-major, au milieu des chevaux de l’escorte.

Le maréchal donne ordre au général Jusuf de lancer immédiatement la brigade Gastu sur Ait-el-Hassem, et envoie l’un de ses plus jeunes officiers, le lieutenant Bibesco, prendre nouvelles du général Renault et l’informer de la position de la 3 e division. Le jeune homme part au galop de son cheval, à t ravers les haies et les fossés kabyles, sans s'inquiéter des défenseurs d’Ait-el-Hassem, puis disparaît derrière les arbres du village.

Le général Gastu masse rapidement à l’entrée du plateau deux bataillons du I er de zouaves. Le clairon sonne la charge. Aussitôt, comme partout où le devoir l’appelle, comme hier et demain, comme l’autre année à Malakoff,

cômmê l’autre jour chez les Beni-Raten, le colonel Collineau, suivi de tous ses hommes, se lance au pas de course sür le village. En une minute, la petite plaine d’Ait-el-Hassem se couvre de leur flot rapide : des fumées bleuâtres, emportées par le vent, couronnent un instant le village ennemi ; le cheval du général Gastu tombe sous une balle ; le cavalier se dégage et continue sa marche à pied. Quelques hommes s’arrêtent, blessés; la masse va toujours, sans tirer: elle court le fusil à l’épaule, pour courir plus vite. Alors , comme une troupe de daims effarés qui voit venir la chasse, les Kabyles se pressent sur les murs de leur village ; on voit leurs silhouettes blanches se dresser dans l’air, disparaître un instant, puis reparaître sur les déclivités de la montagne, et fuir vers les ravins des Beni- Boudrar. Cinquante à soixante hommes, derniers défenseurs de la ville abandonnée, s’échappent ainsi.

Mais à ce moment, comme les premiers zouaves arrivent au pied d’Ait-el-IIassem , une poussière s’élève au-dessus du toit d’une haute maison kabyle ; un coup de canon retentit, sonore, répété par tous les échos de la montagne. La division Renault, ignorante des mouvements des colonnes Jusuf, ouvre son feu. Ses boulets vont atteindre les zouaves sur les murs ennemis ? Quelques secondes passent ainsi lentes de crainte : chacun suit d’un regard inquiet tantôt les maisons kabyles, et tantôt les zouaves, redoutant une explosion nouvelle. Mais le clairon seul retentit. Le général Renault est informé des mouvements de la 3 e division. Ses clairons d’attaque se mêlent à ceux des zouaves ;

par tous les côtés de la ville assiégée, on voit des uniformes escalader les murailles et disparaître dans l'intérieur. Un zouave, courant de toit en toit comme un couvreur hâté, arrive jusqu’au pavillon de la mosquée, y monte, et plante l’étendard de son bataillon sur le sommet du toit. Sur les murs et toutes les maisons qui couronnent le ravin , par lequel ont fui les Kabyles , on \nit des soldats tirant sur les fugitifs; puis bientôt, las sans doute d’un tir inutile, ils disparaissent derrière un mur, comme ont fait les Kabyles, pour reparaître au bord du ravin, insatiables de combats, de poursuites et de morts.

Mais Ait-el-ïïassem est pris : entraînés par l’ivresse du triomphe, les soldats peuvent aller trop loin parmi l’ennemi et ne plus revenir. Le maréchal fait sonner la retraite. Les zouaves arrivent par tous côtés, au pas, comme des chasseurs qui ont fait chasse. L’un porte à la baïonnette de son fusil des galettes kabyles mal faites et mal cuites ; un autre ploie sous le fardeau d’un sac si rempli , que le blé qu’il contient suinte par les coutures ; un troisième lient un étau de forgeron. Celui-ci porte .à l’épaule comme une amphore, un grand vase de terre rouge, à peintures noires, à forme étrusque. Celui-là tient à deux mains une jarre pleine d’huile ; la plupart sont chargés de menues poteries rougeâtres à formes antiques. Mais : « en vérité , comme ils disent, la razzia ne vaut pas la course. » Et, à travers des rires, chacun d’eux, en passant, se plaint de ces brigands de Kabyles qui ont tout emporté !

Les deux principaux villages des Beni-Yenni sont aux

mains des deux divisions; il ne reste plus à prendre que Taourirl-Mimoun, situé sur le même contre-fort, à six ou sept cents mètres d’Ait-el-Arba, de l’autre côté d’un vallon à pentes douces, qui rend l’attaque facile ; puis Taourirtel-Hadjaj, placé un peu plus loin.

Le maréchal donne aux troupes un repos de quelques heures. Elles en profitent pour manger d’abord : car, quoi qu’en prétendent quelques soi-disant poètes, manger est ici-bas le premier besoin, et partant le premier soin de toute créature animée. Les soldats ont laissé leurs sacs dans la vallée avec les mulets, mais ils ont le café et le biscuit, ces compagnons de route qu’ils ne laissent jamais. Chacun d’eux s’installe vite et bien ; les quelques provisions trouvées dans les deux villages ajoutent leurs maigres hors-d’œuvre à la prébende ordinaire ; le bois et les poteries ne manquent pas ; en quelques minutes, des feux aux flammes claires, aux foyers comme des fournaises, couvrent de tous côtés la crête de la montagne.'

Quant aux officiers, c’est autre chose : les mulets de provisions ne sont pas arrivés. Chacun mange comme il peut, ce qu’il peut trouver. Les prévoyants viennent au secours des oublieux; les soldats partagent fraternellement leur ordinaire avec leurs chefs qui n’ont rien. Le maréchal, quelques généraux et l’état-major s’installent sous un figuier et font de compagnie, sur maigre pitance, vigoureux appétit. A la guerre comme à la guerre. Si les héros affamés de l’Italie, les martyrs de la Russie, nos pères, avaient toujours trouvé comme nous, si chaud bivouac et

si chère lie, combien, hélas! combien de ceux qui ne sont pas revenus, de ceux dont les os blanchissent là-bas, combien seraient avec nous aujourd’hui encore , vieillards doucement assis autour du foyer natal !

Pendant le calme de ce bivouac victorieux , deux escadrons de cavalerie, sous les ordres du colonel Fénelon, viennent camper sur le petit plateau d’Ail-el-IIassem. Depuis trente-cinq jours , sans mouvements , chevaux et cavaliers sont consumés parla chaleur torride de la plaine du Sébaou ; chaque jour, depuis un mois, ils subissent, dit-on, plus de quarante degrés, à l’ombre : ils ont besoin de l’air et des dangers de la montagne. La cavalerie inspire aux Kabyles montagnards une terreur indicible ; son apparition sur ces crêtes, réputées inaccessibles, peut agir sur les superstitieux Berbers et accélérer leur soumission. À ces fins, le maréchal a fait monter deux escadrons chez les Beni-Yenni, dont les plateaux, plus larges et moins accidentés que* ceux des autres tribus, permettent aux chevaux de se déployer librement. Us ont quitté au .point du jour leur camp de Sikhou-Meddour, dans la plaine du Sébaou, suivi les gorges de l’Oued-Aissi et de l’Oued-Tleta, puis, par le chemin du général Renault , rendu praticable dans 'la matinée, gravi pacifiquement la crête des Yenni.

Le maréchal leur laisse quelques instants de repos : puis, afin d’utiliser immédiatement leur présence en frappant les Kabyles d’un effroi favorable ayx soumissions, donne l’ordre à Indivision Jusuf d’enlever le village de Taourirt-Mimoun, dont les défenseurs, encouragés par

l’impunité, font sur Ait-el-Arba un feu presque inoffensif, mais incessant. Quelques fusées, au vol toujours pittoresque et capricieux, puis une batterie d’artillerie plus sérieuse, chassent d’abord l’ennemi du village qu’il occupe ; l’infanterie marche sur la bourgade abandonnée et s’en empare sans résistance, presque sans danger : à peu près, comme dans une petite guerre, le vainqueur de convention prend, après parade, le camp du vaincu. Mais tandis que les fantassins se |ÿ >andent dans les maisons, les deux escadrons de cavalerie, chasseurs et spahis, descendus derrière eux, tournent le village par la gauche, et, se répandant sur un versant demi-boisé qui le borde, se jettent sur les fuyards attardés et les poursuivent aussi loin que les chevaux peuvent aller, à travers les accidents du terrain. Deux cavaliers et M. Gaulier, sous-lieutenant des chasseurs, sont blessés dans cette charge.

Les deux divisions bornent là leurs efforts et prennent camps dans leurs positions respectives. Le général Renault reste autour d’Ait-el-Ilassem ; le maréchal s’établit au centre de sa division. Le général Jusuf occupe Ait-el-Arba etTaourirt-Mimoun. La crête et les villages principaux des Beni-Yenni sont conquis. Pour occuper leur territoire tout entier, il ne reste à prendre qu’un seul village facile à aborder et quelques hameaux, qui couvrent les contreforts inférieurs. La lutte réelle est terminée, quant à la tribu des Beni-Yenni.

Contre toutes prévisions, malgré les obstacles du terrain, l’espace considérable embrassé par l’attaque, les pré-

paratifs et l’attitude belliqueuse de l’ennemi, le succès du 25 juin n’a pas offert de dangers sérieux. L’ascension a présenté des difficultés : aucun village n’a été tout à fait abandonné sans lutte : mais il n’y a point eu de combat réel. L’ennemi ne s’est défendu qu’à peine et ne s’est présenté en forces sur aucun point. La première division a eu 4 hommes tués et 1 1 blessés ; la troisième compte 3 tués et 24 blessés.

L’honneur de ce succès revient (^bord au chef de l’armée. Ses dispositions ont rendu la rcsistance incertaine et difficile. Devant les diverses colonnes, qui menaçaient directement leur territoire par plusieurs côtés, les Beni- Yenni n’ont pas su où se concentrer utilement. Les deux divisions n’ont trouvé derrière les barricades et les positions formidables occupées la veille encore par des postes nombreux, qu’un ennemi irrésolu et dispersé, qui se retirait devant les premières compagnies de tirailleurs. La petite ville d’Àit-el-Hassem elle-même, dernier centre de la résistance, n’a coûté, malgré la force relative de sa position, qu’une perte minime. Les défenseurs dispersés de la montagne, troublés par l’arrivée de ce flot d’ennemis montant par tous chemins, craignant de se voir cernés dans les murs du village, sans retraite possible, n’ont pas osé s’y réunir. Selon toute apparence, Ail-el-Hassem n’a eu pour défenseurs que les plus obstinés de ses habitants, qui, avant d’abandonner le toit de leurs pères, ont voulu tenter du moins un suprême effort.

La bravoure ardente des troupes, officiers et soldats, a

décidé le succès préparé par les soins du chef, et n’a laissé nulle part à l’ennemi le temps de concentrer une résistance. Les deux divisions sont montées à l’assaut sans hésiter, sans s’arrêter, comme d’une seule haleine. L’artillerie de la 3 e division a foudroyé utilement l’un des villages. Presque tous ses coups, portant en plein dans les maisons, ont fait prendre la fuite aux quelques Kabyles qui les défendaient. La marche rapide du général Deligny, et l’élan du colonel Collineau et de scs zouaves; n’ont pas laissé aux Kabyles des deux autres villages le temps de faire une résistance meurtrière.

Le triomphe sanglant d’Ichériden et la persistance de ses défenseurs à protéger les chemins directs du Djurjura contre la division Mac Mahon, ont contribué également à la non-défense des Beni-Yenni. Justement effrayés de la défaite commune de la veille, réduits à leurs propres forces, peut-être même à leur seule réserve de combattants, les Yenni ont été dans l’impossibilité d’organiser leur défense. Les deux divisions n’ont eu à combattre que des postes isolés d’ennemis, découragés d’avance, sans cohésion et sans commandement.

Le succès de cette journée, moins meurtrier et plus complet que celui d’Ichériden, est important par ses résultats matériels non moins que par son effet moral. La tribu des Yenni est vaincue. Sa soumission et celle de toutes les tribus dont le territoire et les intérêts sont liés aux siens, ne sont plus désormais qu’une question de patience et d’occupation armée. L’une des routes du Djurjura est ou-

verte; l’armée peut monter jusqu’au rocher même, chez les Beni-Boudrar, sans obstacles sérieux. Comme effet moral, la défaite des Yenni est destinée à retentir dans l’Algérie tout entière. L’inaccessibilité isolée de leurs montagnes, leurs mœurs industrieuses, leur réputation de faux monnayeurs et de recéleurs constants de tous les transfuges, ont rendu leur tribu comme le foyer lumineux et inviolé de l’indépendance kabyle. L’ascension de leur territoire détruit à jamais ce prestige.

Enfin, l’ensemble des deux succès des 24 et 25 juin, obtenus sur deux ennemis différents, forme comme le second effort de l’expédition, le second acte de la campagne qui doit pacifier l’Algérie. La soumission des Beni-Raten et l’occupation de Souk-el-Arba ont porté les premiers coups; l’indépendance berbère en avait été comme ébranlée, mais elle était encore debout. La double défaite d’Ichériden et des Yenni est la grande défaite de la Kabylie : toutes les tribus ne sont pas soumises, mais toutes sont vaincues. L’élite de leurs guerriers a succombé dans un combat suprême ; la tribu libre par excellence ne s’est défendue qu’à peine, et son territoire est aux mains de l’ennemi ; les chrétiens n’ont plus à faire qu’une marche d’un jour, une seule, pour atteindre le rocher, le grand Djurjura luimême, ce cratère de tous les fanatismes, de tous les soulèvements et de toutes les révolutions du Nord-Afrique.

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