CARIBERT. — SIGEBERT I
par là quelque mauvaise affaire. En même temps, il chercha, par d'hypocrites protestations de repentir, à calmer le juste ressentiment de la reine et à dissiper ses alarmes. Mais peu après cette feinte tentative de réconciliation , l'infortunée fut trouvée morte dans son lit. Chilpéric affecta d'abord de pleurer amèrement la perte de sa femme; puis, au bout de quelques jours , cessant de se contraindre, il épousa publiquement Frédégonde (567). Dès ce moment, le voile qui couvrait encore la fin si subite et si prématurée de Galsuinte fut déchiré. Nul ne douta plus qu'elle n'eût péri par les ordres de Chilpéric et à l'instigation de celle qui avait succédé à son titre d'épouse et de reine. L'indignation fut générale et profonde, surtout à la cour d'Ostrasie. Quant à Brunehaut, elle ne se contenta pas de donner des larmes à la mort de sa sœur ; elle jura d'en tirer vengeance. Dès lors commença entre elle et Frédégonde cette lutte qui devait leur mériter à l'une et à l'autre une si triste célébrité.
M oavelles f^erres entre Chll^rle et BIseberi. — IHert de Slffebert. — Car«eière de ee prlnee*
Sans cesse excités l'un contre l'autre par leurs vindicatives épouses , les rois de Metz et de Soissons, qui d'ailleurs avaient eu précédemment ensemble de fréquents démêlés , ne tardèrent pas à devenir ennemis irréconciliables. Enfin, des deux parts, on courut aux armes, et la guerre éclata: guerre cruelle, sanglante et qui fut marquée par tous les excès que peuvent commettre des bandes indisciplinées et sans frein.
Les troupes de Sigebert surtout , qui se composaient en grande partie de hordes venues d'au delà du Rhin, se livraient sur leur passage aux plus horribles dévastations. La férocité de ces barbares avait répandu l'épouvante dans la Neustrie, et la Gaule entière se crut à la veille d'une invasion nouvelle. Du reste, le succès delà lutte ne fut pas longtemps douteux. Battu à plusieurs reprises et poursuivi jusqu'au cœur de ses États, Chllpéric se vit par deux fois contraint de demander la paix à Sigebert, qui en régla, comme il lui plut, les conditions (573-674).
Ainsi Brunehaut l'emportait. Mais Frédégonde n'était pas femme à dévorer en silence le dépit qu'elle ressentait du triomphe de la reine d'Ostrasie. Bientôt, par ses funestes conseils et à force de lui remettre sous les yeux la honte de sa défaite , elle entraîna Chilpéric à recommencer la guerre. Celui-ci toutefois se souciait peu de braver seul la redoutable puissance du roi de Metz, et avant d'engager les hostilités, il eut soin de s'assurer l'alliance de Contran , qui déjà l'avait soutenu , faiblement , il est vrai , dans sa dernière campagne. Contran avait de graves sujets de plainte contre Tambitieux Sigebert*. Ce fut donc chose facile d'obtenir de lui la promesse qu'il unirait de nouveau ses armes à celles des Neustriens. Il tint parole, et Chilpéric se crut à la veille de prendre une éclatante revanche de ses échecs passés. Mais , malgré l'appui de la Bourgogne, le roi de Soissons ne put long-
4. Sigebert avait tenté d'enlever à Gontran Iaportion.de la Provence qni relevait du royaume de Bourgogne, et peu s'en était fallu qu'il n'y réussit.
122 CARIBERT. ^ SI6EBERT I"^. i
temps balancer la fortune , et la mort de son fils , le joiine el vaillant Théodebert, tué, aux environs de Tours, dans une rencontre avec les troupes ennemies', lui fit expier cruellement la violation de la paix jurée. Peu après, il reçut la nouvelle que Contran, effrayé des menaces de Sigebert, avait fait son acxîommodement particulier avec ce prince. Alors il perdit courage, et, \
suivi de Frédégonde et de ses enfants, il se réfugia en toute h4te dans les murs de Tournai. Pendant ce temps, le roi d'Ostrasie, après s'être rendu maître de Rouen et de tout Iç pays voisin, marchait sur Paris, où il entrait sans résistance, violant ainsi le premier la convention par laquelle les trois princes , frères de Caribert , s' jtaient réciproquement interdit l'entrée de cette ville. Ce fut là que Brunehaut vint le rejoindre. Elle accourait de Metz avec ses deux filles et son fils, le petit Childebert, persuadée que sa vengeance ne pouvait plus lui échapper .désormais et que bientôt elle allait tenir entre ses mains les meurtriers de Calsuinte.
A son arrivée , on lui remit une lettre de l'évêque de Paris, saint Cermain*. Dans cette lettre, d'une »
1. II périt, dit-on, de la main même du duc Gontran-Boson , Tun des généraux de Varmée ostrasienne. Son cadavre élait resté sur le champ de bataille. Un de ses serviteurs, nommé Siguir, le retrouva et le transporln à Angoulême, où il lui rendit les derniers devoirs.
2. Saint Germain de Paris, ainsi nommé parce qu'il ftitévéque de cette ville, et, en outre, pour le distinguer de saint Germain , évêque d'Auxerre , dont nous avons parlé dans le volume précédent (voy. le XHI* récit de la première période, p 226, note i), était né à Aulun, vers la fin du v* siècle. Il avail près de quarante ans, lorsqu'il entra dans les ordres sacrés. Peu après, on le nomma abbé du monastère de Saint-Symphorien , qui élait situé dans l'un des fiubourgs de sa ville natale. Plus lard enfin , en r>54 , pendant un se-
éloquence noble et touchante, Germnin s'efforçait d'inspirer à Brunehaut, dont il connaissait l'influence sur l'esprit de son époux, des pensées plus humaines et plus généreuses. Avec une liberté tout apostolique , il l'avertissait que c'était elle que tout le monde accusait d'entretenir le roi dans des sentiments de haine contre son frère, et il la suppliait, au nom de son propre honneur, d'ôter promptement tout prétexte à une semblable imputation. « Puissiez-vous , ajoutaitil, délivrer les habitants de ce pays des maux qui les accablent, au lieu d'être pour eux une cause de ruine! C'est une victoire peu glorieuse que celle qu'un frère remporte sur son frère. Quand des hommes unis par les liens du sang se font la guerre entre eux, ils détruisent comme à plaisir leur propre bonheur, et le spectacle de leurs dissensions fait tressaillir de joie l'ennemi qui les regarde. Souvenez-vous dos paroles de l'apôtre : « Celui qui hait son frère est « un homicide ; il marche dans les ténèbres, sans sa-
jour qu'il fit à Paris oii rayaient appelé quelques affaires particulières, 1rs habitants de cette ville l'élurent, d'une commune voix, à la place de leur évéque qui venait de mourir. Ils n'eurent qu'à se féliciter d'un tel choix. En effet, la vie humble et austère de Germain , son active charité , le zùle qu'il déploya dans plusieurs conciles pour le maintien des lois et de la discipline de l'Église , et par-dessus tout le courage avec lequel 11 s'éleva tantôt contre les honteux désordres des princes, tantôt conlre leurs ambitieuses ftireurs, ne tardèrent pas à lui mériter l'admiration de la Gaule entière, qui voyait en lui le modèle de toutes les vertus épiscopale's. Il mourut en 576, à l'âge de quatre-vingts ans. Il fut enterré dans la basilique de Sainte Vincent et Sainte-Croix, dont il avait lui-même Tait la dédicace (voy. ci-dessus p. 69, note 4). C'est lui aussi qui avait Tonde, près de celle même basilique, le monastère si connu plus tard sous le nom de Saint-Germain des-Prés.
iU CARIBERT. — SIGEBERT I*'.
« voir où il porte ses pas. » Il terminait en conjurant Brunehaut d'imiter Esther, et d'intercéder comme elle auprès de son mari pour le salut du peuple.
Tout entière à ses projets de vengeance , k reine resta sourde aux remontrances et aux prières de Germain. Celui-ci, sans se décourager, s'adressa ensuite à Sigebert lui-même, mais sans plus de succès. « Prince, lui dit alors le saint évêque , si tu para avec l'intention d'épargner les jours de celui que tu vas combattre , tu reviendras vivant et vainqueur; mais si tu as une autre pensée , tu mourras. Ce n'est pas en vain que le Seigneur a dit par la bouche de Salomon : « Quiconque creuse une fosse pour y faire tom- « ber son frère, y tombera le premier. »
Cependant Chilpéric semblait perdu. La plupart des villes du royaume de Soissons s'étaient, l'une après l'autre , déclarées en faveur de son rival , et les leudes neustriens , désespérant de la cause de leur prince , avaient d'eux-mêmes ofifert au vainqueur de le recon • naître pour leur roi. Sigebert envoya alors une partie de ses troupes investir dans Tournai Chilpéric et sa famille, et avec le reste il se rendit à Vitry, domaine royal * situé sur la Scarpe. C'était là qu'il devait recevoir les serments de ses nouveaux sujets. Déjà on l'avait élevé sur le pavois et on le promenait, suivant l'usage, dans les rangs du peuple, lorsque deux émissaires de Frédégonde, s'élançant tout à coup sur lui , le frappent de leurs couteaux empoisonnés. Sigebert
I . C'est aujourd'hui un simple cheMieu de canton, à seize kilomètres noVd-est d'Arras (département du Pas-de-Calais.)
pousse un cri, tombe et expire. Les assassins sont aussitôt mis en pièces par les soldats (575).
Telle fut la fin tragique du plus jeune des fils de Clotaire I*'. Brave dans les combats, actif, énergique * et d'une fermeté d*âme à l'épreuve des revers de la fortune, Sigebert plaisait encore à la nation par les qualités extérieures de sa personne. Ajoutez qu'il avait dans le caractère de la franchise et de la générosité, avec une affabilité de manières qui lui gagnait tous les cœurs. Hefureux ce prince s'il avait mieux su résister aux mouvements d'une injuste ambition! Heureux surtout s'il n'avait jamais sacrifié à un désir aveugle de vengeanc^e le repos et le sang de ses peuples et jusqu'aux sentiments les plus sacrés de la nature !
IlmiiehAai prlflonnlère de Chllpérie. — Son mArlase avec Mérovée* — Mort de ee prince*
La mort dû roi de Metz changea subitement la face des affaires. Le siège de Tournai fut levé , et Chiipéric
4 . Un jour, entre autreg, Sigeberl donna une preuve Trappante de celte énergie de caractère qui le distinguait. C'était, en 574, au retour de sa troisième expédition contre Chiipéric. Les farouches guerriers qui l'avaient suivi d'au delà du Rhin jusqu'au cœur de laNeustrie, gardaient un profond ressentiment des efforts qu'il n'avait cessé de faire pour arrêter leurs dévastations et leurs brigandages. Ils lui reprochaient encore d'avoir conclu la paix, au lieu de continuer la guerre, et se plaignaient hautement d'être ainsi frustrés du riche butin qu'ils se promettaient d'un plus long séjour en Gaule. L'irritation des esprits devenant de jour en jour plus vive, â la fin une sédition éclata dans le camp. A cette nouvelle, Sigebert monte à cheval, se présente seul aux révoltés , leur impose par sa ferme contenance, et parvient , non sans peine toutefois , à les faire rentrer dans le devoir.
126 GARIBERT. — SIGEBERT I*'.
recouvra sans peine tous ses États. En même temps Brunehaut, qui, dans l'ignorance où elle était de ce brusque revirement de fortune, attendait avec confiance la nouvelle de la ruine entière de ses ennemis, et qui déjà se croyait reine de Soissons, se^ vit tout à coup prisonnière dans Paris et environnée des plus grands périls. Troublée, éperdue, elle ne savait que résoudre et s'abandonnait au plus violent désespoir. Elle tremblait surtout pour les jours de son fils, dont la perte paraissait certaine. En effet, Ghilpéric et Frédégonde n'auraient probablement pas hésité à commettre un crime de plus pour s'assurer l'héritage de Sigebert; mais ils n'en eurent pas le temps. Un fidèle officier, trompant la vigilance des gardes, ou bien les gagnant à prix d'or, pénétra dans le palais qui servait de prison au petit prince , cacha l'enfant dans une grande corbeille, et, chargé de ce précieux fardeau, se laissa glisser, à l'aide d^une longue corde, jusqu'au pied de la muraille. De là, par des chemins détournés, il le conduisit à Metz, où les leudes du royaume d'Ostrasie le proclamèrent roi, sous le nom de Childebert II *.
Cependant Ghilpéric se présentait devant Paris et y entrait en maître. Il commença par se faire livrer les trésors de Brunehaut, et, après avoir séparé cette princesse de ses deux filles, auxquelles il assigna Heaux pour résidence, il l'exila elle-même à Rouen. Cela fait, il croyait n'avoir plus qu'à jouir en paix de son triomphe, quand , au bout de quelques mois, on