‹ Récits de l'histoire de FranceChapitre 19 sur 87 · CHILPÉRIC · texte numérisé non relu

CHILPÉRIC

lui que la soif de For. II voulut, du moins, se dédom* mageraux dépens des Gallo-Romains de son royaume, et peut-être fut-il poussé à cette résolution par Frédégonde, qui était aussi très -avare, et que Ton trouve toujours de moitié dans toutes les mauvaises actions et dans tous les crimes de son mari. Quoi qu'il en soit, le roi de Soissons fit remplacer, dans chaque ville, les anciens rôles ou registres des impositions par des rôles nouveaux. Tout fut taxé : les terres, les vignes , les esclaves, les meubles, etc. Alors la consternation devint générale. Comme dans les derniers temps de la domination romaine , dont les calamités et les misères étaient encore présentes à tous les esprits et semblaient près de renaître, un grand nombre de citoyens se condamnèrent d'eux-mêmes à l'exil. Ils aimaient mieux abandonner leurs propriétés et leur . pays natal , que de rester à la merci des agents de Chilpéric.

Mais nulle part les charges nouvelles dont ce prince avait accablé ses sujets n'excitèrent une plus vive indignation qu'à Limoges. Au commencement du mois de mars de l'an 579, une insurrection éclata dans cette ville. La foule ameutée se saisit d'abord des registres du recensement et les livra aux flammes. Après quoi se jetant avec des cris de mort sur l'offlcier chargé du recouvrement de l'impôt, elle l'aurait mis en pièces, si l'évêque Ferréol ne l'eût courageusement pris sous sa protection. Tous ces excès ne servirent qu'à attirer sur les citoyens de Limoges les plus terribles châtiments. Irrité de leur audace, Chilpéric n'eut pas pi itôt fait rentrer la ville dans l'obéissance , qu'il donna à sa

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vengeance un libre cours. Plusieurs habitants furent punis de mort. On raconte même que l'on attacha à des poteaux, pour leur faire subir divers genres de tortures, des abbés et des prêtres que les officiers du roi lui avaient faussement dénoncés comme les instigateurs du soulèvement. Puis , quand tous ces supplices eurent frappé de terreur la multitude , la malheureuse cité fut condamnée à une amende qui acheva de la ruiner. Ainsi finit cette révolte, dont la cupidité de Chilpéric avait été la première cause. Ce prince ne se serait pas vu dans la triste nécessité de recourir à la force, pour rétablir son autorité méconnue, si, plus touché de la misère de ses peuples,' il ne les avait point poussés à bout par ses injustes et intolérables exactions.

!.• «Aule ravagée par divers fléaux.» Terreurs de Vré« dépende) ses remords , sa douleur maternelle.

L'année suivante (580) fut marquée pour la Neustrie, comme au reste pour toute la Gaule, par des fléaux sans nombre , qui mirent le comble à la détresse publique. Dans certaines contrées S il tomba sans relâche, pendant plusieurs semaines, des pluies torrentielles qui inondèrent le sol et le pénétrèrent à une telle profondeur qu'ensuite il devint impossible de faire les semailles. En outre, les rivières et les fleuves, subitement gonflés, se débordèrent d'une manière effrayante et causèrent de très-grands ravages : en beaucoup de lieux, les maisons furent renversées,

4 Notamihenl en Auvergne.

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les poissons détruites, et des troupeaux entiers périrent entraînés dans les eaux. Ailleurs, on ressentît des tremblements de terre si violents, que des quartiers de rocher se détachèrent des montagnes *, et que les murailles de quelques villes (celles de Bordeaux *, entre auti'es) menacèrent de s'écrouler. Et, comme si ce n'était point assez de tant de maux, des incendies terribles réduisirent en cendres des villages, des bourgades , des cités florissantes '. En même temps , les rumeurs les plus étranges circulaient. On se racontait, en frémissant , de prétendus prodiges , dans lesquels la multitude, par crédulité non moins que par ignorance, croyait voir l'annonce de calamités plus grandes encore*. Aussi la désolation était-elle à son comble, et l'épouvante avait glacé tous les cœurs.

L'événement sembla vouloir justifier ces terreurs populaires. En effet, durant le cours de cette même année , une contagion cruelle exerça ses fureurs dans presque toute la Gaule. L'enfance fut attaquée la première, et le fléau moissonna en peu de temps une foule de jeunes victimes. «Alors, dit Grégoire de Tours , nous perdîmes nos doux et chers petits en-

i . Dans les Pyrénées, des vallées entières disparurent ensevelies sous ces énormes débris.

2. Grégoire de Tours dit que tous les habitants prirent la fuite, dans la crainte d'être écrasés sous les ruines de leur ville.

3. Orléans, par exemple, fut alors ravagé par un incendie, qui plongea toute la population de cette ville, sans distinction de riches et de pauvres, dans la plus affreuse misère,

4. Les phénomènes célestes, les comètes surtout, étaient alors regardés comme les signes certains et les avant-coureurs de quelque grande et inévitable catastrophe.

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fants, que nous avions réchauffés dans notre sein, portés dans nos bras , nourris avec la tendresse la plus vigilante, leur présentant les aliments de notre propre main. Mais après avoir essuyé nos pleurs, nous avons dit avec le saint homme Job : « Le Seigneur me « les avait donnés, le Seigneur me les a ôtés*; tout s'est « fait comme il lui a plu ; que son nom soit béni dans « les siècles !»

Cependant, l'épidémie commençait également à sévir sur les personnes arrivées à l'âge mûr. Chilpéric tomba malade, et, un moment, on put craindre pour sa vie. A peine était-il échappé au danger, que deux des fils qu'il avait eus de Frédégonde, furent successivement atteints de la contagion. Le mal fit des progrès si rapides, que bientôt les petits princes se trouvèrent réduits à la dernière extrémité. Alors la reine fut en proie à une sombre douleur. Cette femme, jusque-là si dure et si farouche, à son tour elle gémit, elle verse des larmes , elle voudrait , au prix de ses jours, arracher ses enfants aux étreintes de la mort. Tant il est vrai que, dans les âmes même les plus perverses , l'amour maternel ne perd jamais ses droits !

Le malheur rend compatissant. Au milieu des poignantes angoisses qui la torturaient, Frédégonde parut éprouver soudain, et pour la première fois de sa vie peut-être, quelques sentiments de commisération et de pitié à la pensée des souffrances d'autrui. En

4 . Grégoire de Tours , en 8*exprimant ainsi , parle évidemment non de lui-même, mais de ses concitoyens. En effet, à cette époque il y avait sept ans déjà qu'il était évéque, et l'on ne voit pas qu'il ait été marié avant d'entrer dans le sacerdoce.

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même temps, la voix du remords se faisait entendre au fond de son cœur. Ne doutant plus que les injustices, les violences et les crimes sans nombre dont elle s'était rendue coupable, n'eussent enfin appelé sur sa tête la colère céleste , la reine de Neustrie fut saisie d'un tardif, mais sincère repentir. Elle vint donc trouver le roi et lui dit : «Depuis bien longtemps, la bonté de Dieu supporte nos mauvaises actions. Plus d'une fois déjà, il nous a envoyé , pour nous avertir, des fièvres et d'autres maux, et nous ne nous sommes point amendés. Maintenant, nous nous voyons à la veille de perdre nos fils. Les larmes des pauvres, les lamentations des veuves, les soupirs des orphelins, c'est là ce qui tue nos enfants entre nos bras ; c'est là ce qui va nous enlever jusqu'à l'espoir de laisser après nous un héritier de nos biens. Nous thésaurisons, sans savoir pour qui nous amassons toutes ces richesses. Voilà qu'ils vont demeurer sans possesseurs, ces trésors qui sont le fruit de nos rapines et qui nous ont attiré tant de malédictions. Est-ce que nos celliers ne regorgeaient pas de vin et nos greniers de froment? Nos coffres n'étaient-ils pas rempUs d'or, d'argent, de pierres précieuses, de colliers et d'autres ornements semblables à ceux que portent les empereurs ? Et ce que nous avions de plus beau, nous le perdons ! Viens, crois-moi, brûlons ces registres iniques ; contentons-nous pour notre fisc de ce qui suffisait à ton père, le roi Clolaire. ^ En achevant ces paroles, Frédégonde , agitée d'une sorte de transport convulsîf , sanglotait et se frappait la poitrine. Après un moment de silence, elle se fit apporter les rAles qu'on hii avait

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expédiés de chaque ville» et les jeta au feu. Puis, so retournant vers le roi : « Quoi! tu hésites! lui dit-elle. Allons, fais comme moi, afin que, si nous perdons nos chers enfants, nous échappions du moins à la danmation éternelle. » Chilpéric obéit, et les registres furent entièrement brûlés. Ensuite il envoya aux officiers, qui gouvernaient en son nom les provinces et les villes du royaume de Neustrie, la défense formelle pour Tavenir d'en dresser de semblables.

Cependant le plus jeune des deux enfants de Frédégonde venait de succomber à la contagion. Alors le père et la mère confièrent à quelques serviteurs le soin de transporter son corps de leur maison royale de Braine jusqu'à Paris , et de là à l'église de Saintpenis\ où le petit prince fut enterré. Pour eux, ils étaient restés auprès de Taîné , dont l'état empirait de jour en jour. N'espérant plus sa guérison que du secours du ciel, ils le placèrent sur un brancard, le conduisirent à la basiUque de Saint-Hédard de Soissons, et l'exposèrent, couché dans son lit, devant le tombeau du saint, qu'ils conjurèrent par un vœu solennel de rendre leur fils à la vie. Mais le pauvre enfant, épuisé et n'ayant plus que le souffle, rendit l'âme au milieu de la nuit suivante. Chilpéric et Frédégonde assistèrent à ses obsèques , et toute la population de la ville accompagna le triste cortège. Les femmes s'avançaient à pas lents, revêtues d'habits lugubres, comme pour les funérailles d'un époux. Les hommes

4 . On verra plus loin (X« réfcil) que, dès la fin du v* siècle, une petite église avait été bâtie , par les soins de sainte Geneviève , snr le lien où reposaient les restes de l'évèque saint Denis.

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