‹ Récits de l'histoire de FranceChapitre 20 sur 87 · CHILPÉRIC. U · texte numérisé non relu

CHILPÉRIC. U

venaient ensuite, et la plupart ne pouvaient retenir Iqurs larmes. On eût dit que tout ce peuple avait mis en oubli la tyrannie et les crimes de Chilpéric et de la reine, pour ne plus songer qu'à leur infortune présente et s'associer généreusement à leur douleur.

Vrédésonde ffall périr devis et Audovère.

Accablé de tristesse , le roi quitta bientôt le séjour de Soissons, et il se retira aux environs de Compiègne. Frédégonde l'y suivit. Les sentiments d'humanité et de repentir que la maladie et la mort de ses fils avaient d'abord fait naître dans l'âme de cette femme , avaient alors cédé la place à de tout autres pensées.

De tous les enfants mâles du roi de Neustrie, il n'en restait plus qu'un, qui devait le jour à sa première femme Audovère^ On l'appelait Clovis. Depuis que, par la mort de ses frères , il semblait destiné à recueillir seul l'héritage paternel, ce jeune prince ne gardait nulle réserve dans ses discours , et il allait répétanty avec une jactance que la légèreté de son âge pouvait seule faire excuser : « Tout le royaume de mon père m'appartiendra un jour. Mes ennemis sont désormais â ma merci : je les traiterai comme il me plaira. >» On rapporta ces propos inconsidérés à Frédégonde, qui en conçut les plus vives alarmes. Comme elle avait donné des preuves constantes d'inimitié à

]. On a vu dans h& précédent récit (p. 122 et 128), la nlort des dcuk autres fils d'Audovèt'e, théodebert et Mérovéé.

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Clovia, en qui elle ne voyait qu'un rival pour ses propres enfants et un obstacle à la grandeur qu'elle rêvait pour eux, alors que ceux-ci vivaient encore, elle redoutait maintenant d*ètre exposée sans défense au ressentiment de ce prince, si la couronne de Neustrie venait à passer sur sa tête. Toujours poursuivie de cette idée , Frédégonde n'eut point de repos qu'à force d'insinuations perfides et de calomnies sans cesse répétées, elle ne fût parvenue à le perdre dans l'esprit du roi. L'insensé Chilpéric se laissa même persuader que c'était Clovis qui, à l'aide de maléfices et de sortilèges, avait fait périr les deux enfants dont il pleurait la mort. Transporté de fureur, et, sans se donner le temps de réfléchir à l'évidente absurdité d'une telle accusation , il envoya au jeune prince l'ordre de se rendre sur-le -champ auprès de lui. Clovis , qui était sans nulle défiance , s'empressa d'obéir. Mais à peine fut-il arrivé à la cour de Soissons , que deux des officiers du palais se saisirent de sa personne, le dépouillèrent de ses armes et de ses riches vêtements, le couvrirent d'un habit grossier, et, après l'avoir chargé de chaînes , l'amenèrent devant Frédégonde , à la discrétion de qui Chilpéric l'abandonnait. La reine n'eut pas plutôt son ennemi en sa puissance , qu'elle lui fit subir un long et minutieux interrogatoire. Mais ni par ruse, ni par violence, on ne put lui arracher l'aveu de son prétendu crime. Alors , frémissant de rage , l'odieuse marâtre commanda de le conduire, toujours garrotté, à la maison royale de Noisy-sur-Marne Ml y

4 . MlÏB^e à 16 kUomëlres i Tesl de Paris et presque en face de NenUlysur-Marne. On l'appelle aussi Noisy-le-Grrand.

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fut d'abord gardé à vue; puis, au bout de quelque temps, des émissaires de Frédégonde l'assassinèrent (580)*. Quant à Chilpéric , on lui fit accroire que Clovis avait lui-même mis fin à ses jours, et, trompé par ce faux rapport, il ne donna pas une larme à celui dont la mort tragique et prématurée était en grande partie son ouvrage.

Audovère ne survécut que peu de temps au dernier de ses fils. Cette même année 580, des assassins pénétrèrent dans le cloître où l'infortunée était venue abriter ses douleurs, et, sans nul souci de la sainteté du lieu, ils la frappèrent de leurs poignards, achevant par ce meurtre d'assouvir la vengeance de Frédégonde sur son ancienne rivale, sur la mère de Théodebert, de Mérovée et de Clovis.

atort de Chilpérle. — Caractère de ce prince*

Chilpéric avait vu tous ses fils le devancer au tombeau : les uns, emportés par la maladie' ou par les

4 . Clovis avait d'abord été enseveli sur le théâtre même du crime. Dé terré quelque temps après, par ordre de Frédégonde , son cadavre Tut jeté dans la Marne. Un pécheur, en soulevant ses filets, le retira de Teau et reconnut le jeune prince à sa longue chevelure. Ému de douleur, il déposa pieusement le corps dans une Tosse qu'il recouvrit de gazon. Plus tard, lorsque la mort de Chilpéric eut amené Gonlran à Paris , le pécheur vint le trouver et lui révéla le lieu de Thumble sépulture de Clovis. Le roi do Bourgogne se rendit immédiatement à l'endroit désigné , et les tristes restes de son neveu Turent exhumés en sa présence. 11 lui fit ensuite célébrer de magniflques (Imérailles dans Téglise Saint-Vincent et Sainte-Croix (Saint- Germain-des-Prés) , et ce Tut lui-même qui mena le deuil du fils d'Audovére.

2. Outre les deux jeunes enfants qu'elle perdit en 580 (voy. ci-dessus H

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hasards de la guerre ; les autres, victimes des embûches que leur avait tendues Frédégonde. Enfin, en 584 , la rçine donna naissance à un fils que la fortune destinait à recueillir seul Fhéritage de son père, et même à régner un jour sur toute la monarchie des Francs. Mais le roi de Soissons ne vit point grandir sous ses yeux cet enfant, sa dernière espérance.

Au mois de septembre de cette même année (584), Chilpéric était venu habiter son domaine de Chelles*. Un soir, au retour de la chasse, au moment où on l'aidait à descendre de cheval et pendant qu'il tenait encore la main appuyée sur l'épaule d'un de ses serviteurs, un homme s'approcha de lui, et, le frappant de deux coups de couteau, retendit mort à ses pieds. Les officiers qui entouraient le roi prirent aussitôt la fuite, et le cadavre demeura quelque temps abandonné et gisant à terre. Enfin Tévôque de Senlis', qui, depuis trois jours , sollicitait vainement une audience de Chilpéric , ayant été informé de la mort de ce prince , se hâta de venir lui rendre les derniers devoirs. Puis il le fit transporter de Chelles à la basilique de Saint-

p. ^ 42), Frédégonde avait encore eu deux autres fils qui moururent également en bas âge, enlevés par la maladie.

4 . L'ancien domaine royal de Chelles est maintenant un simple bourg du dépai-tement de Seine-et-Marne, à neuf kilomètres à l'ouest de Lagny.

A l'époque mérovingienne , ce domaine avait une assez grande importance. Les roia de la première race aimaient à venir s'y reposer avec leur suite , lorsqu'ils s'étaient livrés au plaisir de la chasse dans la forêt de Bondy ,. alors bien plus vaste qu'elle ne l'est actuellement, puisqu'elle s'étendaitjusque dans le voisinage de Chelles. La partie de cette forêt que, pour cette raison, l'on appelait quelquefois la forêt de Chelles y a été abattue au xiv* siècle;

2. Il senonmiaitMallulf, nom qui semble indiquer une origine franque.

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Vincent et Sainte-Croix, située, on se le rappelle, dans le faubourg méridional de Paris. C'est là qu'il fut enseveli.

Quel avait été l'instigateur du crime? Qui avait armé le bras de l'assassin ? Les uns ont accusé Brunehaut , laquelle aurait voulu venger ainsi la mort deGalsuinte. D'autres prétendent que Chilpéric fut tué par l'ordre de sa femme, qui, pour se mettre à l'abri de la vengeance d'un époux qu'elle avait, dans une circonstance récente, mortellement offensé, n'aurait point hésité à conunettre le plus horrible des forfaits. Mais il s*enfaut bien que cette allégation repose sur des preuves suffisantes. Une sorte de mystère impénétrable a toujours enveloppé les circonstances de la mort de Chilpéric, et les meurtriers, quels qu*îls soient > ont échappé à la justice de l'histoire.

Le roi de Neustrie ne fut pleuré de personne. Eh ! qui donc eût regt*etté un prince dont la vie presque eiîtière ne présenté , en quelque sorte , qu'un tissu de désordres, de folies, de violences et dé crimes? Sa grossière intempérance , ses mauvaises mœurs et soti impiété, qui s*alliait en lui à ulie superstition ridicule',

L En voici tin assez curieux exemiile. A l'éportue oii lô jeune Mérovéè cbercha Un retUgë dans la basilique de Saint-Màrlin dé îours , ce même asile abritait déjà un autre proscrit. Nous voulons parler du duc GoUtran-BoSon. Menacé de la vengeance de Chilpéric, à î^ui là voix publique le signalait comme ayant tué de sa main son fils atné , Théode^ bcrl (voy. ci-dessus, [J. I22, note i), et se sentant hors d'état de tenir tête aux forces que le roi de Soissons dirigeait contre lui, Boson avait pris le parti d'abandonner le conmiandement qu'il exerçait en Aquitaine , au nom de Childebert U , et de venir se placer sous la protection de l'illustre patron des Gaules. Chilpéric survint bientôt, croyant déjà tenir sa proie. Sur le refUs de Tévèque ( c'était noti'e historien Grégoire de

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furent un objet constant de scandale pour ses sujets. La vanité de ce prince égalait son ignorance , et, lorsqu'il avait une fois exprimé son opinion, même sur les questions qui lui étaient le plus étrangères, comme, par exemple , sur des questions de théologie, il ajoutait d*un ton brusque, en s*adressant à ses interlocuteurs : « Ma volonté est que vous croyiez cela. » Il voulut être poêle; mais ses vers, composés contre toutes les règles' , égayèrent à ses dépens tous ceux auxquels il les montra. Un jour, il lui prit fantaisie d'introduire dans l'alphabet de nouvelles lettres de sa façon*. Aussitôt il envoya dans

Tours lui-même) de conlraindre le duc oslrasien à quitter Tenceinte sacrée , le roi voulut d'abord employer la force ouverte. Toutefois il recala devant la crainte de s'attirer le courroux de saint Martin, en violant les privilèges de son église. 11 se trouva alors dans une grande perplexité. Enfin , pour sortir d'embarras, il imagina le singulier moyen que voici. On déposa , d'après ses ordres , sur le tombeau du saint une lettre par laquelle il lui demandait s'il pouvait ou non se permettre de faire saisir et tratner hors de la basilique son ennemi Bosonl 11 avait eu le soin d'accompagner celte lettre d'une feuille de papier blanc, pour que saint Martin pût y écrire sa réponse. Au bout de trois Jours, le messager de Chilpéric revint, et, tout naturellement, il retrouva sur le tombeau la feuille de papier blanc , telle qu'il l'y avait mise et sans aucune trace d'écriture. 11 en rendit compte au prince , qui, persuadé dès lors que le saint n'approuvait pas son projet, prit le parti d'y renoncer. Quant à Gontran-Boson , il s'échappa quelque temps après de son asile , et réussit , non sans peine , à regagner le royaume de Metz.

•I. Peu familier avec les lois de la prosodie latine (car c'était en latin, et non dans la langue nationale des Francs, que Cliilpéric s'exerçait à composer des vers), il mettait à chaque instant , dit Grégoire de Tours, « des syllabes longues là où il en eût fallu de brèves , et réciproquement des syllabes brèves quand il en fallait de longues. »

2. G est une question très-controversée de savoir quelles étaient, au juste, les lettres nouvelles inventées par Chilpéric. Le plus ancien manuscrit de

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chaque ville de son royaume l'ordre de. les enseigner aux enfants, et d'eflfacer avec la pierre ponce les anciens livres, pour les récrire avec les nouveaux caractères dont il prescrivait l'emploi. On ne sait pas bien si cet ordre reçut un commencement d'exécution. Du moins, il ne paraît pas que les nouvelles lettres aient survécu à leur inventeur.

Tous les vices du cœur se joignaient dans Chilpéric à ces travers d'esprit , à ces instincts honteux et bas que nous venons de signaler. Au milieu de l'abondance et des richesses dont il vivait entouré, il restait sourd à la voix de l'indigent et repoussait durement sa prière. La misère et les souffrances de ses peuples lui étaient complètement indifférentes , et nous avons vu que, pour satisfaire son avarice, il ne se fît aucun scrupule de les épuiser par ses exactions. Souvent

rhistoire de Grégoire de Tours les représenle par ces quatre signes figuratifs de l'alphabet grec Q,W,Z,âk. Mais les autres manuscrits du même auteur offrent sur ce point d'assez notables différences. Ajoutez qu'un autre chroniqueur, Aimoin (mort au commencement du xi* siècle], après avoir également donné la lettre il , remplace les trois suivantes par cellesci : X, 0, 9; ce qui est loin d'éclaircir la difficulté.

Quoi qu'il en soit, on a conjecturé, et cela non sans vraisemblance, que Chilpéric avait probablement voulu , à l'aide de caractères ayant quelque analogie avec ceux dont se servaient les Romains , essayer de représenter dans leur langue certains sons gutturaux , certaines aspirations de Tidiome franc ou germanique.

Nous ne pouvons guère aujourd'hui , en l'absence de toutes données positives i cet égard, apprécier la tentative en elle-même. Mais de la part d'un homme, juge aussi ' peu compétent que l'était en pareille matière le roi Chilpéric, l'idée de faire exécuter, sans délai et par ordonnance, une innovation qui bouleversait et violentait les habitudes traditionnelles de tout un peuple, est à coup sûr l'une des fantaisies les plus bouffonnes qui puissent traverser l'esprit d'im despote.

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même, quand il rendait en personne la justice, 11 lui arriva de prononcer des sentences de la plus révoltante iniquité, uniquement pour que la condamnation des accusés lui fournit un prétexte de confisquer leurs biens. Plein de dissimulation et d'hypocrisie*, il ne rougissait pas d'unir le mensonge à la violence. Parjure et sans foi , il était toujours prêt à fouler aux pieds, à la première occasion, les engagements les plus sacrés. Son ambition désordonnée causa les plus grands maux au royaume. Sa cruauté, également stupide et féroce', surpasse tout ce qu'on en pourrait dire : sur ce point, il ne le cède qu'à Frédégonde elle-même. Faible jusqu'à la lâcheté vis-à-vis de cette femme, jamais il n'osa entreprendre de secouer le joug qu'elle lui avait imposa , et il fut constamment ou le jouet de ses intrigues, ou le servile instrument de ses fureurs. Mauvais frère, époux tour à tour pusillanime ou barbare, père dénaturé, il devint l'ennemi le plus acharné et comme le bourreau de sa propre famille. Aussi descendit-il au tombeau chargé du mépris et de la haine publics , et c'est avec justice que ses contemporains l'ont surnommé le Néron de son siècle.

4 . On en verra surtout la preuve dans le récit suivant , lorsque nous parlerons du jugement de Tévéque Préte^Ltat.

2. Les instructions qu'il envoyait à ses agents dans les provinces, relativement à la levée des impôts ou à la perception des revenus de ses domaines , se terminaient toujours par ces mots : « Si quelqu'un enfreint nos ordonnances , qu'on le punisse en lui arrachant les yeux. »

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