C*est-à-dire de Mérovée
ir»4 PRÉTEXTÂT ET GRÉGOIRE DE TOURS.
A celle époque, eu effet, les lois de TÉglise prohibaient sévèrement le mariage entre le neveu et la tante , et ces lois , il les avait enfreintes , par condescendance et par entraînement de cœur pour son cher Mérovée. Quant aux autres chefs d'accusation , fort du témoignage de sa conscience , il les repoussa avec beaucoup de calme et de fermeté. Les débats, qui se prolongèrent pendant plusieurs séances, tournaient évidemment à son avantage; Chilpéric, à bout de calomnies , de subterfuges et de mensonges*, cherchait vainement à cacher son trouble et sa confusion , et déjà la reine frémissait de colère, en pensant que l'évoque allait lui échapper. Malheureusement la constance du vieillard se démentit tout à coup.
Toujours dominé par l'ascendant de l'impérieuse Frédégonde, le roi de Soissons avait résolu de recourir à un dernier expédient, pour éviter, s'il en était temps encore , la honte dont le couvrirait l'acquittement de Prétextât par le concile. Ayant donc mandé en secret quelques-uns de ses plus intimes confidents : « Je l'avoue, leur dit -il, je suis vaincu
4 . Dans le coure du procès , Chilpéric , pour perdre plus sûrement Prétextai, imagina de le dénoncer au concile comme coupable de vol. A l'en croire , ce dernier lui aurait dérobé deux caisses remplies d'objets précieux, et un sac qui pouvait contenir environ deux mille pièces d'or. L'évéque n'eut pas de peine à repousser cette imputation , et sa réponse démontra, de la façon la plus évidente, non-seulement que les richesses qu'on l'accusait de s'être appropriées par un larcin lui avaient été confiées par Brunehaut , quand celte reine avait quitté Rouen pour retourner i Metz , mais, de plus , que le roi lui-même savait depuis longtemps à qui Plies appartenaient , et comment elles se trouvaient en dépôt entre ses mains. On peut juger d'après ce détail jusqu*oû Chilpéric, dans toute cette affaire , poussa la duplicité et l'effronterie.
par les paroles de l'évoque. Je sais que ce qu'il dit est la vérité. Que faire maintenant, afin que les volontés de la reine sur lui s'accomplissent? » Et comme ceux auxquels il s'adressait gardaient le silence : « Eh bien ! reprit-il , écoutez-moi. Il faut que que vous alliez la trouver, et que vous lui disiez, comme si de vous-mêmes vous lui donniez ce conseil : « Tu n'ignores pas que le roi Chilpéric est bon, facile « à émouvoir, et que son cœur incline aisément à la « miséricorde : humilie-toi donc devant lui et confesse- « toi coupable de ce dont il t'accuse. Alors nous nous « prosternerons tous à ses genoux, et nous obtiendrons « certainement qu'il te pardonne. » Les confidents du prince s'acquittèrent sans délai de la mission qui leur était confiée, et, par une inexplicable faiblesse, Prétextât promit de faire ce qu'ils lui demandaient. Sans doute il espérait, à ce prix, désarmer le ressentiment de Chilpéric et de Frédégonde. C'était bien mal les connaître. Le lendemain, le concile se réunit de nouveau. Le roi, revenant sur un des points de l'accusation que l'évéque avait précédemment réfutés, lui dit : « Tu prétends que si tu as fait des présents à plusieurs de mes leudes, c'est parce que tu avais toi-même reçu d'eux divers objets de prix. Mais alors d'où vient que tu leur demandais de s'engager par serment à rester fidèles à Mérovée? — Il est vrai, répondit Prétextât, j'ai fait appel, dans l'intérêt de ton fils, à leur dévouement. Je lui cherchais partout des amis sur la terre, et, si cela eût été en mon pouvoir, je lui en aurais cherché parmi les anges du ciel ; car, je le répète, il était mon fils spirituel par le baptême. »
Là-dessus, la discussion se ranima. Elle fiit trèsviolente de la part de Cliîlpéric, qui, furieux de ce que révoque paraissait vouloir encore se défendre, se livrait à tous les emportements de la plus brutale colère. Ce nouvel orage acheva de briser les forces du vieillard. Il tomba à genoux au milieu de l'assemblée, et , d'une voix suppliante : « roi très-miséricordieux, dit-il, oui, j'ai péché contre le ciel et contre toi. Je suis un détestable homicide, et il n'est que trop vrai que j'ai voulu te faire périr, pour placer ton flls sur le trône. »
Dès qu'il vit Prétextât pris au piège qu'il avait tendu à sa simplicité , Chilpéric se radoucit tout à coup. Puis , avec la plus impudente hypocrisie, se prosternant à son tour devant le concile : « Vous l'entendez, s'écriat-il , ô pieux évèques ! Le coupable avoue son crime exécrable. » Les prélats, émus et troublés de cette scène étrange, s'empressèrent de relever le roi. Celui-ci alors commanda à l'évêque de Rouen de sortir de la basilique. Après quoi , il se retira lui-même et rentra dans son palais.
Il s'agissait maintenant d'obtenir contre Prétextât une condamnation infamante. Le roi demanda donc aux prélats, non-seulement de déposer leur confrère, comme indigne de la dignité épiscopale , mais encore de l'exclure à jamais de la communion des fidèles. Il voulait même qu'on lui déchirât sa tunique sur le dos, en plein concile, et qu'on prononçât sur sa tête les malédictions contenues dans le psaume cvin*. Frappée
4 . Ce sonl les malédictions de Darid contre ces ennemis , malédic-
PRÉTEXTÂT ET GRÉGOIRE DE TOURS. i57
de stupeur, l'assemblée n'osait point prendre 'la défense de Prétextât; car c'eût été entrer en lutte ouverte avec Chilpéric et Frédégonde, et presque personne S parmi ses membres , ne se sentait ce courage. Toutefois, elle se borna à prononcer la déposition pure et simple, et refusa de consentir à aucune aggravation de peine. Alors Chilpéric, perdant patience, se décida à brusquer le dénoûment du procès. Par Tordre de ce prince, des hommes armés entrèrent dans la basilique, où révoque de Rouen avait été rappelé pour entendre la lecture de sa sentence, et, après s'être saisis de lui sous les yeux mêmes de ses juges, ils le conduisirent en prison. La nuit suivante, Prétextât essaya de s'évader; mais celte tentative échoua, et ses gardes, furieux d'avoir été sur le point de voir leur prisonnier se sauver de leurs mains, le maltraitèrent cruellement. Enfin, on le fit partir, sous bonne escorte, pour se rendre au lieu d'exil que lui avait assigné Frédégonde : c'était une île située en face de la cité de Coulances, probablement Jersey.
tions que les Actes des apôtres appliquèrent, par la suite, à Judas Iscariote. « Dieu ! s'écrie dans ce psaume le roi prophète , que les jours de l'impie soient en petit nombre ; que ses enfants deviennent orphelins et sa femme veuve ; que ses fils soient chassés, de leur demeure, réduits i mener une vie errante et vagabonde et à mendier leur pain ; que Tusurier dévore tout ce qu'il possède , et que des étrangers lui ravissent'le prix de ses travaux ; qu'il ne se trouve personne qui ait pitié de ses malheurs et lui vienne en aide ; que tous ses enfants périssent , et que son nom soit effacé et oublié dans le cours d'une seule génération ! •
4 . Grégoire de Tours parait avoir été le seul des quarante-cinq évêques présents au concile , qui ait osé résister hautement à la reine et au roi ( voy. plus loin, p. 4 64-465).
Kiiypel 4e Vrf<ext«t«»Mi ««ri*
Prétextât resta sept années en exil. Au bout de ces sept années, Chilpéric étant mort, les citoyens de Rouen s'empressèrent de rappeler leur évêque et de le remettre en possession de son siège (584). Son retour fut un véritable triomphe. La population tout entière s'était portée au-devant de lui, et ce dut être pour ce vieillard , si rudement éprouvé , une consolation bien douce que les cris de joie qui l'accueillirent, quand il rentra dans sa cité épiscopale.
Frédégonde s'était vainement opposée au rappel de Prétextât. Toutefois, elle le laissa d'abord en paix; car, dans les premiers temps de son veuvage, elle eut assez à faire de pourvoir à sa propre sûreté. Ce fut au commencement de l'année 586, que les idées de vengeance parurent tout à coup se réveiller dans son âme. A cette époque elle était venue habiter Rouen. Furieuse d'y retrouver, à la tète de son troupeau et entouré de tous les témoignages de la vénération publique, l'homme que naguère elle avait fait ignominieusement déposer de l'épiscopat, sans cesse elle éclatait contre lui en injures et en menaces. Mais Tèvèque, dont le courage semblait s'être retrempé dans le malheur, bravait ses emportements et sa haine. Un jour, à la suite d'une altercation très-vive, Frédégonde lui ayant dit que le temps viendrait bientôt où il irait revoir le lieu de son exil : « Exilé ou non , répondit Prétextât, je n'ai jamais cessé d'être évêque; je le suis et le serai toujours. Mais un temps viendra
OÙ tu ne jouiras plus de la puissance royale. Si je retourne sur la terre d'exil , je ne la quitterai que pour monter au ciel. Pour toi, tremble, lorsque le pouvoir et la vie t'échapperont à la fois, de tomber aux mains d'un Dieu vengeur des crimes. >» La reine, maîtrisant sa colère prête à éclater, ne dit mot. Mais, à quelque temps de là, le jour même de Pâques, comme le saint évêque célébrait dans son église l'office divin„ un assassin, traversant la foule, s'élança sur lui et le frappa d'un coup de poignard. Prétextât, blessé à mort, eut encore la force de se traîner jusqu'au pied de l'autel. Là, élevant ses mains toutes sanglantes vers le tabernacle , il en tira le ciboire , communia et demeura un moment en prières. Après quoi, quelques fidèles l'emportèrent dans sa demeure et le placèrent sur son lit. Bientôt arriva Frédégonde. Elle s'approcha du moribond , et , avec l'accent d'une feinte douleur : « Plût à Dieu, dit-elle, que je connusse le meurtrier! Il ne tarderait pas à porter la peine de son* crime. >» Mais l'évêque, indigné de tant d'hypocrisie et d'impudence : « Eh! qui donc, répondit-il, a ordonné ma mort, si ce n'est celle qui a tué des rois, versé à flots le sang innocent et causé tant de maux à tout le royaume? » La reine, sans se déconcerter, et comme si elle n'eût pas compris que c'était elle que désignaient les paroles du moribond , reprit aussitôt : « J'ai près de moi de très-habiles médecins, qui pourront certainement guérir cette blessure. Ne veux-tu pas permettre qu'ils viennent te voir? — C'en est fait, dit Prétextât, d'une voix éteinte : je sens que Dieu me rappelle de ce monde. Mais toi, conseillère de crimes, tu seras à ja-
mais maudite sur la terre, et la justice céleste fera retomber mon sang sur ta tête. » Frédégonde sortit alors de l'appartement. Quelques moments après, Prétextât rendait le dernier soupir.
La nouvelle de sa mort plongea toute la ville dans le deuil et l'épouvante. Une enquête fut ordonnée , et révoque de Bayeux, après avoir pris l'avis du clergé de Rouen, fit fermer toutes les églises, avec défense d'y célébrer l'office divin , jusqu'à ce que l'auteur du meurtre eût été découvert. Personne, parmi le peuple, ne doutait que ce ne ftlt Frédégonde. Déjà l'indignation publique se manifestait hautement contre elle, et Ton vit même un des seigneurs francs qui habitaient la ville, aller la trouver jusque dans son palais, pour lui déclarer en face que la mort de Prétextât ne resterait pas impunie. Mais elle , loin de plier devant l'orage, sembla, au contraire, redoubler d'audace. Un breuvage empoisonné la débarrassa de ce seigneur qui avait osé lui faire entendre des menaces de vengeance. Puis, elle sut si bien employer tour à tour ses ressources accoutumées , l'intrigue , la perfidie , la violence , qu'elle vint à bout d'empêcher qu'on ne donnât suite à l'enquête commencée contre elle et échappa ainsi au châtiment que méritait son crime.
CtréifOire de Tonra*-— Sa nal«Miiiee, «on éducation) Il est élevé h réplseopat.
Il s'en faut bien que nous ayons raconté tous les forfaits dont se souilla Frédégonde. Mais nous en avons assez dit, pour qu'on puisse juger du rôle que
PRÉTEXTÂT ET GRÉGOIRE DE TOURS. i6i
joue dans notre histoire ce monstre de scélératesse et de cruauté. L'âge, le rang, la vertu, le malheur, rien n'était sacré à ses yeux, rien ne trouvait grâce devant sa haine. Toujours altérée de vengeance, elle soudoyait des assassins qu'elle-même dressait à l'atcomplissement de leur sinistre mission ; elle les fascinait par ses paroles, les exaltait par l'appât des récompenses, ou bien même leur versait de sa main quelque liqueur enivrante, qui, en troublant leur raison, achevait de leur ôter la conscience de ce cpi'ils allaient faire; puis, d'un mot, d'un signe, elle envoyait ces aveugles instruments de sa rage frapper indistinctement toute victime désignée à leurs coups, jeune homme ou vieillard, prêtre ou laïque, roi ou sujet. Tant qu'il vécut, Chilpéric n'avait que trop bien secondé les fureurs de sa femme, et, comme on les savait capables l'un et l'autre de ne reculer devant aucun crime pour se délivrer de quiconque leur portait ombrage, il régnait autour d'eux une sorte d'épouvante, qui faisait fléchir les courages les plus fiers. Un homme se trouva pourtant qui, plus d'une fois, osa leur résister en face : cet homme, c'est Grégoire de Tours.
Georges-Florent Grégoire, plus connu sous le nom de Grégoire de Tours*, naquit en Auvergne, l'an 639. Il était d'une famille également illustre dans l'État et
4 . Il ayait reçu à «a naissance les noms de Georges et de Florent, qui étaient ceux de son grand-père et de son père. Ce Ait seulement après avoir été promu i la dignité épiscopale, qu'il prit le nom de Grégoire , en souvenir d'un de ses ancêtres, saint Grégoire, d'abord comte d'Autun, puis évèque deLangres (le même dont il a été fait mention dans l'histoire d'Attale).
i62 PRÉTEXTÂT ET GRÉGOIRE DE TOURS.
dans FÉglise. En effet, cette famille avait donné autre* fois à Tempire romain des sénateurs et des magistrats, et au christianisme des martyrs* et des évêques.
Grégoire perdit son père peu de temps après sa naissance. Mais ce malheur n'eut point pour lui toutes les suites qu'on en pouvait craindre. Dieu lui avait donné une mère d'un rare mérite, qui se voua entièrement au soin de son éducation. A cette époque, on ne trouvait plus guère que chez les hommes qui appartenaient à l'Église quelques vestiges de culture littéraire. Aussi, dès qu'il eut atteint l'âge des études sérieuses, l'enfant fut-il remis entre les mains de son oncle, l'évêque de Ciermont, qui se chargea de l'mstruire lui-même dans les lettres. Grâce à ses heureuses dispositions, il fit de rapides progrès, et si, par une prévention que partageaient la plupart de ses contemporains, il crut devoir négliger les chefsd'œuvre de l'antiquité païenne , il acquit, en revanche, une connaissance assez étendue pour son temps de l'Écriture sainte et des Pères. Non moins que son savoir, sa piété et la sagesse de ses mœurs le rendirent de bonne heure l'objet de l'estime publique. Il ne tarda pas à en recevoir un éclatant témoignage,
A l'occasion d'une maladie qui mit sa vie en danger, Grégoire avait fait un pèlerinage au tombeau de saint Martin de Tours. Les habitants de cette viDe furent vivement frappés de son mérite, et le souvenir de tout ce qu'ils avaient remarqué en luid'éminentes qualités,
4 . Entre autres Épagalhus , l'an de ces courageux confeBseurs qui , en 477, avaient souffert le martyre à Lyon, en témoignage de leur foi (voy. tome I, p. 4 3<)..
durant son séjour au milieu d*eux, resta profondément gravé dans leur esprit. Aussi, en 573, le siège épiscopal de Tours étant venu à vaquer, les suffrages unanimes du clergé et du peuple se réunirent sur Grégoire, qui fut proclamé évêque*. Celui-ci se trouvait, en ce moment, à la cour de Sigebert*. Une députation partit aussitôt pour aller prier le prince de confirmer, suivant l'usage*, l'élection faite par la cité. Sigebert y consentit de bonne grâce. Mais ce ne fut pas sans peine que l'on triompha de l'hésitation de Grégoire. Au milieu du déchaînement de tant de passions désordonnées, brutales, sanguinaires, c'était une rude et périlleuse tâche que celle d'un évêque, et le nouvel élu , qui joignait à beaucoup de sens et de raison une extrême modestie, redoutait de se voir chargé d'un tel fardeau. A la fin, pourtant, il accepta. Peu de jours après, il fut sacré par le métropolitain de Reims, et aussitôt il se mit en route pour aller prendre possession des fonctions qui lui étaient confiées. Il avait alors trente-quatre ans.
Deux ans plus tard, Sigebert périssait assassiné, et, à la suite de ce tragique événement, la ville de Tours, détachée du royaume d'Ostrasie, passait sous la domination du roi de Neustrie, Chilpéric. Ici va commencer pour Grégoire une série d'épreuves qui mirent sa vertu dans tout son jour, et qui nous montrent un bel
4 . Grégoire de Tours , à cette époque , n'était encore qtie simple diacre.
2. L'Auvergne, patrie de Grégoire de Tours, appartenait au roi d'Ostrasie.
3. L'élection d'un évèque par les suffrages réunis du clergé et du peu* pie n'était définitive qu'après que le roi l'avait ponflrmée et sanctionnée.
exemple de Finfluence salutaire que le clergé exerçait dans ces temps de barbarie.
]K«lile ffermeté et désIntéreMemeat de «récrire 4e Toiini*
L'une des premières occasions où il eut à lutter contre le roi de Neustrie, ce fut lorsque le jeune Mérovée vint chercher un asile dans la basilique de Saint- Martin de Tours*. Chilpéric, qui ne regardait plus cet infortuné prince que comme un ennemi, non comme un flls, envoya dire à Tévêque : « Si tu ne chasses ce traître de ton église , jMrai brûler tous les environs de ta ville. « Et comme Grégoire refusait hautement d'obéir à un pareil ordre, le roi résolut de mettre sa menace à exécution. Il rassembla donc des troupes et s'avança vers les murs de Tours, en dévastant tout sur son passage. Mais rien ne put ébranler la constance du prélat. Malgré la douleur qu'il éprouvait à la vue de ces cruels ravages , il n'abandonna ni la défense des privilèges de son église, ni la cause sacrée du malheur, et, tant que Mérovée voidut rester dans h basilique de Saint-Martin, nul n'osa entreprendre de l'en arracher de vive force.
Peu de temps après , Grégoire fut appelé à siéger au sein du concile qui devait juger Prétextât. Il y joua le plus noble rôle. Lorsque tous les autres évéques gardaient le silence, surtout par crainte de s'attirer la colère de Frédégonde, seul il eut le courage d'élever la voix en faveur de l'accusé. Ce fut en vain
'i. Voy. plus haut, page 4 28.
PRÉTEXTÂT ET GRÉGOIRE DE TOURS. i65
que Cbilpéric essaya ou de rintimider ou de le séduire : révoque, sans jamais se départir du respect qu'il devait au roi, demeura inébranlable. La reine intervint à son tour, se flattant de réussir mieux que son mari. Elle crut que Grégoire ne serait pas insensible à l'appât des richesses , et elle lui fit secrètement offrir deux cents livres d'argent, s'il voulait retirer son appui à Prétextât : « Quand vous me donneriez mille livres d'or et d'argent, reprit l'évèque, il me serait impossible de faire autre chose que ce qui m'est ordonné par ma conscience. » Enfin lorsque, sur les aveux arrachés par surprise à l'accusé, Chilpéric demanda que sa dégradation fût perpétuelle et qu'on y ajoutât une flétrissure pubUque, Grégoire s'opposa encore à ce redoublement de rigueur, qui n'était pas justifié par les canons. Grâce à lui, les ennemis de Prétextât furent, comme on l'a vu plus haut, contraints de se contenter d'une demi-vengeance.
«régolre de Tourii devant le eonelle de Bralne*
Bientôt Grégoire eut à se défendre lui-même devant le roi de Neustrie. Il avait pour ennemi un scélérat, nommé Leudaste, qui, à force d'intrigues et de bassesses, était parvenu de la plus obscure condition * au rang de comte de la cité de Tours, mais
* . 11 était né dans Tile de Ré , d'un scrr nommé Léocadius , qui travaillait aux vignes du fisc. Lui-même servit d'abord dans les cuisines royales ; puis , comme ses yeux malades souffraient beaucoup de Tàcreté de la Aimée, on le fil passer i la boulangerie. Ce changement d'emploi était loin de satisfaire son esprit inquiet, remuant, ambitieux. Aussi
que ses prévarications de toutes sortes , ses rapines , ses violences et ses crimes, avaient ensuite fait dépouiller de son office. Leudaste soupçonnait que l'évèque , adversaire déclaré de son gouvernement injuste et tyrannique, n'était pas étranger à sa disgrâce. Il en conçut un profond ressentiment, et voulut, du moins, se donner la satisfaction d'entraîner Grégoire dans sa chute. 11 alla donc trouver Chilpérlc, et, dans un entretien secret qu'il eut avec ce prince, il lui dénonça Tévêque de Tours comme ayant formé un complot dont le but était de livrer cette ville à Childebert II,- et comme coupable, en outre, d'avoir parlé de la reine de la manière la plus injurieuse* Transporté de fureur, le roi de Neustrie convoqua aussitôt un concile dans sa villa de Braine, et Grégoire fut sommé d'y comparaître , pour avoir à se justifier des inculpations qui s*élevaient contre lui (580). Il obéit sur-le-champ. Dès que l'assemblée fut entrée en séance, Chilpérîc vint prendre place au milieu des prélats qui la Composaient, se flattant peut-être qu'in^ timides par sa présence , ils se laisseraient arracher , comme Idrs du jiigenlent de Prétextât, une sentence de condamnation. Mais il n'était pas aussi facile qtle
essaya-t-il, plusieurs fois, dé s'écïiapper. Mais il Tût repris, et, on le punit de ses tentatives réitérées d'évasion , en lui coupant utie oreille, il ne se découragea pas pourtant, et, quelque temps après, ayant enfin réussi à tromper la vigilance de ses gardiens, il s'enfuit auprès de la reine Marcovèfe , femme du roi de Paris Caribert. Cette reine , qui elle-même était d'une origine fort humble, accueillit avec bonté l'esclave fugitif, et lui donna l'intendance d'une partie de ses écuries. Ce fut là le commencement et comme le premier échelon de la haute fortune à laquelle il devait plus tard parvenir.
se rimaginait ce prince de perdre un homme tel que Grégoire. Celui-ci, en effet, par l'importance de son siège * et plus encore par Téclat de ses vertus , était en grande vénération dans toute la Gaule. Aussi le peuple , qui entourait la salle dans laquelle se tenait le concile , se répandait-il en plaintes et en murmures contre le roi et les autres ennemis de Tévèque. « Pourquoi, disait- on parmi la foule, imputer de si grands crimes à un saint prêtre? Pourquoi le roi poursuit-il un telle affaire? Dieu! sois en aide à ton serviteur 1 » Il n'y eut pas jusqu'à la propre fille de Frédégonde et de Chilpéric, la princesse Rigonthe ", qui ne
4. Le siège méurojiolitain de Tours, aairefois occupé et illustré par saint Martin^ était regardé comme l'un des premiers de la Gatlle franque.
2. Au nom de cette prindesse se rattache le Souvenir d'un bien triële épisode, qui seul duftirait à notlâ montrer combien alors était misérable le Aort des peuples, surtout sous un mattre tel que Chilpéric. Voici cet épisode, dont notls empruntons le récit à Grégoire de Tours.
Quatre dns après le coiicile de Rraine , par conséquent en 584 , des àmbassadeuré visigotbs Tinrent demander la nlain dé Rigotlthe pour Récarède, flls de leur roi teuvigilde (c'est ce Récarëdé, qui, ayant succédé à son père, abjura l'hérésie arienne devaiit un concile tenu à Tolède, en 58d, et ramena au catholicisme toute sa nation]. La demande flit accordée, et les fiançailles célébrées à Paris avec une grande pompe. Après quoi, on s'occupa des préparatifs du départ.
Pour augmenter la suite de sa fille et lui composer un cortège digne d'une reine , Chilpéric n'avait rien imaginé de mieux que de recruter dé force, dans les maisons du fisc, une foule de colons et de serfs. Comme la plupart de ces malheureux faisaient des efforts désespérés, afin d'échapper à ceux qui les emmenaient, le roi de Soissons donna l'ordre de les traîner en prison. Il comptait par là venir facilement à bout de leur résistance. Mais quelques - uns préférèrent la mort à la douleur d'être ainsi arrachés à leurs familles. « En eflet , dit Grégoire de Tours , on séparait le fils du père, la mère de sa fille, et cette séparation cruelle était accompagnée de gémissements et de malédictions. Une désolation universelle régnait dans la ville. Plusieurs personnes des plus nobles
i68 PRETEXTAT ET GRÉGOIRE DE TOURS.
s*intéressàt très-vivement au sort de Taccusé. Inquiète du péril auquel elle le voyait exposé , eUe jeûna, pendant plusieurs jours ^ avec toutes ses femmes, pour obtenir du ciel Theureuse issue du procès.
Enhardis par ces manifestations publiques, les juges qui , d'ailleurs , ne pouvaient guère mettre en doute que Grégoire n*eût été indignement calomnié, refusèrent d'entendre les accusateurs. Seulement, par une sorte de déférence pour le roi, ils décidèrent que leur confrère serait soumis à l'épreuve du serment *. Grégoire se conforma à cette décision. Il célébra donc la messe à trois autels différents, et, chaque fois, il jura, la main étendue sur l'autel, qu'il n'était point coupable. Cette formalité remplie, on regarda l'évêque de Tours comme complètement justifié. Peu s'en
familles, que l'on conlr&ignait aussi de partir, léguèrenl par écrit la totalité de leurs biens aux églises, avec recommandation expresse d'ouvrir leurs testaments, dès qu'on aurait appris l'entrée de la princesse en Espagne. Tant* elles étaient convaincues qu'il ne leur restait plus aucun espoir de revenir jamais de ce funeste voyage I ■
Les larmes de ces infortunés semblèrent avoir appelé le courroux céleste sur Ckilpéric et sur sa fille. Quelques semaines plus tard, ce prince, comme on l'a vu , périssait i Cbelles sous les coups d'un assassin. Quant à Rigonlhe, lorsqu'elle reçut, à Toulouse, la nouvelle de la mort tragique de son père, elle avait déjà été abandonnée, chemin faisant, de la plus grande partie de son escorte. Bientôt aussi un lui annonça que son royal ' fiancé, Récaréde, renonçait à sa main. Alors tristement déçue de l'espuir de ceindre une couronne, et dépouillée, par ceux-là mêmes à qui Chilpéric avait confié le soin de la protéger, des trésors et des eflTets précieux dunt Frédégonde et les Icudes de la cour deSoissons lui avaient fait présent, au moment de son départ, elle n'eut plus d'auli'e parti à pi'endre que de retourner vers sa mère, qu'elle rejoignit dans le plus misérable équipage.
* . Sur les épreuves, et sur celle du serment en particulier, voy. ce qui est dit plus loin, dans le XIY* récit.
fallut même que le roi ne fût déclaré calomniateur, et, comme tel, excommunié par le concile. Leudaste, réduit à prendre la fuite, termina, trois ans après, par une mort misérable , une vie remplie de crimes. L'un de ses complices, qui n'avait pas eu le temps de s'échapper de Braine, fut mis en jugement, et l'assemblée le condamna à la peine capitale. C'était un des ennemis les plus acharnés de Grégoire. Ce dernier n'en demanda pas moins généreusement sa grâce, et, à force de prières , il obtint que la sentence de mort ne serait point exécutée ; mais il ne put soustraire le coupable à la torture. On la lui fit môme subir avec tant de cruauté , que le malheureux , se croyant près de mourir, fit publiquement l'aveu de l'odieuse machination dont Leudaste et lui avaient été les principaux artisans. Cet aveu tardif acheva de démontrer la parfaite innocence de Grégoire de Tours.
Dernières années et travaux divers de dréffolre de Tours. — 0a mort*— Son earaetère.
Après la mort de Chilpéric , la Touraine rentra sous les lois du roi d'Ostrasie , qui était alors Childebert II. Ce prince, à l'exemple de son père, témoignait à Grégoire beaucoup de considération, et souvent il le chargea de négociations et d'ambassades importantes. Au resle, jamais le désir de se maintenir en faveur à la cour de Metz ne put arracher àl'évêque un seul acte de faiblesse. Il eut quelquefois à défendre contre les entreprises de Childebert les droits ou les privilèges de la ville de Tours, et il le fit constamment de ma-
i70 PRÉTEXTÂT ET GRÉGOIRE DE TOURS.
nière & justifier la confiance qu'avaient mise en lui ses concitoyens. Il s'occupait, en même temps, avec un très-grand zèle, à bâtir des églises ou à réparer celles que la guerre avait ruinées. Enfin, il consacrait ses heures de loisir à composer, pour l'édification des fidèles, des livres de piété*, et à écrire l'histoire de la Gaule, depuis l'invasion des Francs ". Il mourut en 693, dans la cinquante-quatrième année de son âge.
C'est un beau caractère que celui de Grégoire de Tours. Vivant dans un siècle barbare , au milieu de ces hommes violents et féroces à qui le sort des
1 . Parmi ces livres , on Irouve un Uraité sur la gUnte des mdHjrrs ei Un aillre éur la gloire des con/tsseari,
2. L'ouvrage de Grégoire dé Tours, divisé en dix livres, est inlitolé Histoire etclésiastique des Francs. Ce titre parait d'abord assez bizarre ; mais il S'exttlique, lorsqu'on songe au caractère que présente l'époque dont l'auteur avait entrepris de retracer le tableau , époque od l'Église , d'une pArt, et, de l'autre, les hommes de la conquête occupaient, pour ainsi dire, seuls la scène. Le premier livre, qui n'est qu'une sorte d'introduction, renferme un résumé de l'histoire générale, depuis l'origine du monde. Il s'arrête i la mort de saint Martin, arrivée vers Tan 400. Les suivants comprennent les annales de la Gaule, à partir du commencement du V* siècle jusqu'à l'année 591 . Malgré les erreurs de toute sorte dont il abonde et les fables absurdes qu'on y rencontre souvent, cet ouvrage n'en est (iàs moins le document le plus curieux, le plus intéressant, le plus instructif qui nous soit parvenu sur la première moitié des temps mérovingiens. Quant au Style, {irésque toujours incorrect et barbare, sans force et sans éclat, il ofifré un triste mais ftuppant témoignage du raiiidé déclin des lettres. Au reste, Grégoire de Tours en fait lùimeme humblement l'àveii, quand il dit, au début de son livre : « Avant toul^ je demande aii lecteur de me pardonner, si, dans les mots ou dans les syUabes, je me suis écarté des règles de la grammaire ; car je ne les connais qu'imparfiiitement, m'étant toujours appliqué de préférence à retenir, avec simplicité et droiture de cœur, ce que l'Eglise enseigne et ce qu'elle nous prescrit de croire. » '
armes avait livré la Gaule, il sut, pendant vingt années, remplir les devoirs alors si difficiles de Tépiscopat, avec une fermeté courageuse qui n'excluait ni la modération ni la prudence. La gravité douce et calme de ses mœurs, sa piété sincère, la droiture de ses intentions , son désintéressement , son intégrité à toute épreuve , et cet esprit de justice , de paix , de charité qui animait toutes ses actions, lui concilièrent le respect et les sympathies de ses contempo • rains, et compensent amplement, aux yeux de la postérité, le tribut que parfois il ^aya aux erreurs, aux préjugés, ou même, sous quelques rapports, à la décadence morale de son temps *. A tout prendre , c'est sans contredit l'un des évoques qui ont le plus honoré l'Église gallo-franque, durant la période mérovingienne.
1 . C'est ainsi que trop souvent, dans son liistoire, il raconte ayec une sorte d'impassibilité, avec une indifférence au moins apparente, les forfaits les plus horribles. On dirait que Thabitude d'avoir sous les yeux le spectacle de tant de scènes de corruption, de violence et de meurtre, avait, à la longue, un peu affaibli en lui et comme émoassé la délicatesse du sens moral.