JEAN C II R Y S 0 S T 0 M E
suivant qu’ils rapportaient. Une corruption égale régnait dans le troupeau et dans le pasteur. La nécessité pour le candidat électif au trône épiscopal d’acheter les suffrages des électeurs créait pour l’ évêque élu .cette autre nécessité de vendre les ordinations sous peine d’être ruiné, lui, sa femme et ses enfants : c’était un marché convenu, accepté de tout compétiteur. Cependant on tâchait d’envelopper de secret ces ténébreuses opérations, tant il s’y trouvait de gens compromis.
Or il arriva que dans le cours de l’année ü|00 un synode de vingt-neuf évêques appartenant presque tous aux diocèses d’Asie se réunit à Constantinople pour des affaires que nous ne connaissons pas1 2. La session touchait à sa fin vers le mois de septembre, lorsqu’un samedi matin, au moment où les évêques allaient passer dans la basilique, l’archevêque devant célébrer le saint sacrifice, un évêque étranger au synode, Eusébius de Valenlinopolis, ville des montagnes de Cilbia, entra brusquement dans l'assemblée, tenant une requête à la main. «II venait, disait-il, dénoncer les crimes commis en Asie par des évêques et demander au concile justice et repression*; » puis au milieu de l’étonnement général il déduisit les faits de sa requête.
Il accusait un évêque d’Asie :
1. Tertia décima indictionc venerunt Constantinopolim asiani episcopi necessitatum quarumdam gratia : ii nobiscum commorabantur præsentibus ctiam aliis ex Scythia episcopis... Pallad., dial., p. 50.
2. Eusébius quidam e Cilbianis cpiscopus Valeutinopolitanus congregatam synodum cum observassct,... libelles tradidit synodo. Pallad., dial., ibid.
1° D’avoir acheté à beaux deniers comptants son siège épiscopal et de vendre à son tour l’ordination aux évéques qu’il consacrait, afin de rentrer dans ses fonds. Son tarif était réglé d’après le revenu des évêchés dont* il ordonnait les titulaires, et ceux-ci à leur tour se récupéraient en vendant le sacerdoce et les sacrements1;
2° D’avoir fait fondre des vases sacrés pour en donner l’argent à son fils, d’avoir ensuite enlevé de l’entrée du baptistère des marbres dont il avait paré son bain, puis d’avoir transporté dans son triclinium ou salle à manger des colonnes appartenant à l’église, et qui gisaient à terre depuis nombre d’années2 ;
3<> Un autre fait de vol plus grave et plus impudent, c’était d’avoir aliéné à son profit des fermes léguées à l’église par Basilina, mère de l’empereur Julien3;
4° De garder près de lui comme son serviteur, sans l’avoir condamné au moins à la pénitence, un enfant coupable d’homicide 4 ;
5o D’avoir repris sa femme, dont il s’était séparé au moment de son ordination et selon des engagements solennels, de l’avoir rappelée près de lui, d’avoir
1. Quod pro lcge et constituto haberet ordinationcs episcoporum vendere juxta rationein redituum. Pallad., dial., ibid.
2. Quod conflatis sacris vasis, argentum iii usum filii fecisset... quod ablatum de ingressu baptisterii niarmor in balneum transtu lisset : deinde columnas ecclesiasticas, a pluribus annis jacentes, intra suum statuisset triclinium. Ibid.
3. Quod prædia ecclesiæ relicta a Basilina Juliani imperatoris niatre vcndidisset, sibique vendicasset. Id. 1. c.
4. Quod puer ejus cædem patrasset, quem adliuc haberet in ministerio irreprehensum. Pallad., ub. sup.
cohabité avec elle et d’en avoir eu plusieurs enfants depuis son épiscopat1.
« L’évêque dont je parle est ici, ajouta Eusébius d’un voix forte, le voici: c’est Antonin d’Éphèse; ceux qui ont acheté de lui leur ordination sont également ici2, et il nomma six autres évêques. Acheteurs et vendeurs du Saint-Esprit siègent côte à côte dans cette assemblée. » En prononçant ces paroles, il tendit à Chrysostome, qui présidait, la requête dans laquelle les faits étaient détaillés, la mise en accusation formulée; mais celui-ci refusa de la recevoir. « Si tu as quelque raison d’inimitié contre Antonin et les autres que tu accuses, n’agis point dans la colère, lui dit-il, et n’attire point de scandale sur l’Église. » Puis il chargea Paul d’Héraclée, qui semblait favorable à Antonin, de travailler â leur réconciliation3. Levant alors la séance, Chrysostome passa dans la basilique, suivi des autres évêques du synode, donna la paix au peuple selon l’usage et s’assit dans l’abside entouré de ses collègues en attendant le moment du sacrifice.
Le peuple cependant se condensait sous les voûtes du temple et l'office allait commencer, quand on vit paraître de nouveau Eusébius, qui, tenant sa requête à la main, adjura Chrysostome devant l’assemblée d’examiner les faits relatifs à l’évêque d’Éphèse, et de
1. Quod dimissa uxore sua, cum ea rursus congressus esset, filiosque ex ea procreasset. Pallad. dial., ibid.
2. Adsunt et qui dederunt, quique ordinati sunt, et ipse qui accepit. Id., 1. c.
3. Uortatur Paulum episcopum Heracleæ, nam is Antonino favere videbatur, uteos in amicitiam compelleret. Pallad., ibid.
ne point commettre un déni de justice dans une affaire qui intéressait le bien de la religion1 2. Il parlait avec une telle animation, son adjuration était mêlée desçrments si terribles faits sur la tête même de l’empereur, que le public le prit de loin pour un condamné à mort qui suppliait l’archevêque d’intercéder près du prince afin de lui sauver la vie*. Cette scène causa dans la basilique un tumulte inexprimable. Pour y mettre fin, l’archevêque s’empara de la requête, et, se sentant d’ailleurs trop ému pour célébrer dignement le sacrifice, il pria Pansophius de Pisidie de le remplacer à l’autel; puis il fit signe aux évêques du synode de le suivre au baptistère3, où Eusébius les accompagna. Là Chrysostome lui reprocha dans les termes les plus vifs l’indiscrétion et la violence de sa conduite, et comme Antonin et les évêques accusés niaient obstinément les faits articulés contre eux : « Tu dois avoir des témoins, dit l’archevêque à Eusébius, car on n’accuse pas ses frères de pareils crimes sans avoir des preuves en main. » — Eusébius répondit que sans doute il produirait des témoins quand il le faudrait, « mais ils sont en Asie, ajouta-t-il. — Va donc les chercher, repartit l’archevêque, et je réunirai un concile pour décider à
1. Clam autem subingressus accusator Eusébius, coram omni populo et episcopis libellum alium offert eadem coutineutem. Pallad.* dial-, p. 51.
2. Adjurans Joannem horrendis juramentis quibus salutem quoque imperatorum complexus est tanta cum perturbationo ut putarent populi eum petere ut vitam sibi ab imperatore impetraret. Id. , ibid.
3. Pansophium Pisidiæ episcopum orat ut divina dona offerat. Ipse cum reliquis episcopis egressus est. Ibid.
ton retour entre Antonin et toi L » Eusébius partit, mais ne reparut plus; ses témoins restèrent aussi invisibles que lui : Antonin, rentré dans ses foyers, avait acheté son silence très-chèrement sans doute; ainsi se passaient les choses dans cette malheureuse Église d’Éphèse.
Cependant l’odieux corrupteur mourut laissant les affaires ecclésiastiques de son diocèse dans un entier désarroi. D’autre part, la ville s’occupant de remplacer l’évêque défunt, on vit se produire des compétitions plus éhontées les unes que les autres. L’argent était semé à pleines mains parmi la populace, des partis ardents se formaient, prêts à combattre, et on pouvait craindre un guerre civile. Les magistrats perdaient la tête; le clergé se demandait quel nouvel Antonin, sorti de ce chaos, achèverait de dévorer le patrimoine ecclésiastique. Au milieu de l’angoisse universelle, le clergé d’Éphèse et quelques évêques voisins tournèrent les yeux vers Chrysostome comme vers un sauveur, et l’archevêque de Constantinople reçut une lettre ainsi conçue ;
«Depuis nombre d’années, Père vénéré, nous sommes gouvernés contre toute règle et tout droit; nous te prions donc de vouloir bien te rendre ici, afin que l’Église des Éphésiens retrouve par tes soins une forme moins indigne de Dieu1 2. Notre malheur est sans
1. Postremo, ut par erat, ventum est ad testes, coram quibus et hi dederant et ipse acceperat. Non adorant testes : opus erat eorum præsentia... Pallad., dial., p. 52.
2. Quoniam superioribus temporibus inordinate et loges et nos gubernati sumus, oramus venerationem tuam ut descendus, et forniam Deo dignam imponas ecclcsiæ Ephesiorum. Ibid.
égal. D’un côté les ariens, de l’autre l’avidité et l’ambition des faux catholiques nous déchirent à l’envi. Au moment où nous t’écrivons, l’argent circule à profusion, et une troupe de loups enragés se jette sur notre siège épiscopal comme sur une proie*. »
Chrysostome alors était malade, et le froid de l’hiver aggravait encore l'infirmité qui l’affligeait; mais, le péril de la foi l’appelant, il n’hésita pas à partir3. Son embarquement futfixé au 9 janvier de l’année /jOl. Avant son départ, il remit la direction de sa métropole et la charge de le remplacer dans la prédication à Sévérianusou Sévérien, évêque de Cabales, en Cœlé-Syrie, qui était son compatriote et qu’il croyait son ami. Ce Sévérien s’était fait une sorte de réputation dans la ville par des discours où il cherchait à singer l’archevêque, mais qu’il assaisonnait un peu trop de son rude accent syrien3. Nous ferons bientôt plus ample connaissance avec ce personnage, qui nous offrira un des types les plus complets de l’évêque de cour dans la capitale de l’Orient.
Chrysostome avait envoyé en avant pour l’attendre dans le port d’Apamée, où il se proposait de débarquer, Cyrinus de Chalcédoine et Paul d’Héraclée, qui devinrent plus tard ses ennemis, ainsi que Palladius d’IIellénopolis, qui du moins lui resta fidèle. Au mo-
1. Permulti insidiantur ut lupi graves, cpiscopalem sedem pecuniis raperc festinantes. Pallad., dial., p. 53.
2. Joanncs in magna corporis infirmitate, etiam tempore hiberno, nihil molesti sibi ob oculos proponens... alacritate animi roboratus... ingrcssus navim urbc discessit. Ibid.
3. Asperitatem Syrorum in loquendo rctinebat. Sozom., vm, 10.
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ment où l’archevêque quitta le port de Constantinople la mer était calme, et le navire cingla d’abord sans encombre du Bosphore dans la Propontide ; mais là un vent du nord violent s’élevant tout à coup le poussa avec une telle impétuosité vers la côte d’Asie, que le pilote craignit d’être jeté sur les écueils de Proconèse; il tourna l’ile, fit plier les voiles, et, se garant derrière le mont Triton, il jeta l’ancre et attendit un vent plus favorable'. Ce vent, qui était celui du sud-ouest, soufflant au bout de trois jours, lui permit d’aborder au port d’Apamée. Durant cette relâche forcée, Chrysostome, ses diacres et ses serviteur passèrent deux jours sans manger, le patron de la barque, qui comptait sur une courte traversée, ne s’étant muni de vivres que pour un jour*.
Entré enfin dans Apamée, demi-mort de faim et de fatigue, il y fut reçu par les trois évêques qui l’attendaient, et, quand scs forces furent un peu revenues, il prit avec ses compagnons la route de terre pour gagner Éphèse3. Leur premier soin à leur arrivée dans cette ville fut de convoquer les évêques de Lydie, d’Asie, de Carie. Ils se trouvèrent en tout soixante-dix ; mais déjà beaucoup d’entre eux, avertis par le bruit public, étaient en chemin pour se rendre au synode; d’autres y arrivaient aussi de districts plus éloignés et même
L Imicnto intérim sævo aquilone, metuentes nautæ ne in Proconesum cjicerentur... Tritonis promontorium prætervehuntur, et ibi jadis ancoris manserunt, Austrum expedantes... Pallad., dial., p. 53.