‹ Récits de l'histoire romaine au V. siècleChapitre 36 sur 108 · Collectam ibi celebravit... Id., ibid · texte numérisé non relu

Collectam ibi celebravit... Id., ibid

JEAN CHRYSOSTOME

donner ce jeune homme qu’il ne connaissait point, et pour lequel il n’avait pas non plus le consentement épiscopal. Ces considérations ne l’arrêtèrent pas : prenant les ciseaux qu’on lui présenta, suivant l’usage, sur un plat d’argent, il coupa les cheveux au futur diacre et prononça sur lui la formule de l’ordination1. C’était une nouvelle recrue dont se grossissait le parti ennemi de Chrysostome.

Quand il eut fini, il prit le chemin de la ville au milieu des mêmes acclamations qui avaient accueilli son arrivée. A la porte d’Oi\ celle par laquelle on communiquait, dans les solennités publiques, de l’IIebdomon à l’intérieur de Constantinople, Épiphane trouva le clergé métropolitain, que l’archevêque, informé de lout, envoyait au-devant de lui pour le recevoir2. Chrysostome lui-même se tenait en face du palais épiscopal afin de saluer l’évêque de Chypre au passage et de l’inviter à prendre un logement sous son toit. Épiphane reçut froidement l’invitation3, prétextant qu’il avait déjà un logement que lui avaient retenu ses amis, sur quoi, l’archevêque insistant : « Écoute, lui dit Épiphane, je logerai chez toi, si tu me jures ici même d’excommunier les Longs-Frères et d’interdire dans ta ville les livres de l’hérésiarque Origène. — Tu sais bien, répondit tranquillement l’archevêque, tu sais que

1. Ordinatod iacono, posthac civitatem ingressus est. Socr., vi, 12.

2. Eum ingredientem Joannes occursu cleri totius honoravit. Sozoni., vin, 14.

3. Invitatus enim ut in ædibus ecclesiasticis manere vellet, neu« tiquam acquievit, et cum Joanne quidem congredi penitus detrectavit. Id., ibid.

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nous attendons la prochaine réunion d’un concile qui doit s’occuper de ces matières; il ne me convient pas de devancer ses décisions l. — Eh bien ! s’écria Épiphane avec colère, s’il en est ainsi, je pars, » et* rompant brusquement l’entretien, il fit signe qu’on le conduisît à la maison que les agents de Théophile lui avaient préparée2. Le lendemain de grand matin,, Chrysostome , désireux d’empêcher une rupture, lui envoya plusieurs prêtres pour l’engager à prendre part aux prières qui allaient être célébrées dans la basilique épiscopale : « Je suis prêt à m’y rendre, leur dit Épiphane, mais à une condition, celle que j’exigeais hier de votre évêque et qu’il m’a refusée. Y consent-il aujourd’hui? » Les prêtres se turent et repartirent. De ce jour-là, les deux évêques nç se virent plus.

La demeure d’Épiphane parlagca dès lors avec celle d’Eugraphie le triste honneur d’être un lieu de réunion pour les ennemis de Chrysostome. Les clercs expulsés, les prêtres mécontents, y affluèrent; Sévérien, levant le masque encore une fois et rompant impudemment la paix qu’il avait jurée, s’y montra fort assidu. Antiochus de Ptolémaïs et Acacius de Bérée y tenaient avec lui le premier rang. Outre les recrues de la ville, on ramassait tout ce qu’on pouvait d’ecclésiastiques étrangers et d’évêques en passage : d’ailleurs la célébrité du nom d’Épiphane suffisait pour attirer au conciliabule nombre

1. Cum Joannes dicerct ni! temere agendum esse ante generalis concilii definitionem. Socr.,vi, 14.

2. Et Joannem quidem a quo invitabatur, refugit, ut gratiflcaretur Theophilo : in privato autem quodam domicilio diversatus est. Id., ibid.

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de visiteurs en dehors de l’esprit de faction. Il faut rendre aussi cette justice au vieil évêque, que, sauf les questions relatives à Forigénisme et h F excommunication des Longs-Frères, il passait assez légèrement sur les accusations personnelles dont on poursuivait le métropolitain. C’était la fausse idée que Chrysostome éjait origéniste, communiquait avec des origénistes et continuait à suivre dans ses enseignements l’hérésiarque contre lequel Épipliane avait fulminé tant d’anathèmes, c’était cette idée qui l’avait amené à Constan* tinople et continuait à nourrir son ressentiment; sur le reste, il ne manifestait aucune passion. Les séances tenues dans son logis consistaient donc en conférences de pure érudition , où Fauteur de tant d’ouvrages théologiques renommésjféployait son vaste savoir avec d’autant plus d’insistance que la question était peu familière à la plupart de ses auditeurs1. Il put s’en apercevoir plus d’une fois : les étrangers, qui ne savaient pas le fond des choses et qu’attirait un amour sincère de la vérité, s’en retournaient parfois tout ébahis de ce qu’ils entendaient. Ces étonnements naïfs donnèrent

lieu à une aventure dont les amis de Chrysostome tirèrent avantage, et qui divertit les païens et les indifférents, toujours prêts à rire de tout.

Il y avait dans l’assistance, parmi les plus curieux et les plus candides, un Goth élevé en Grèce, où, de-

1. Privatim vero convocatis episcopis qui tum Constantinopoli morabantur, ea quæ adversus libros Origenis décréta fuerant illis ostendit; ac nonnullis quidem persuasit ut decretis subscriberent. Sozom., vni, 13. — Nonnulli quidem ob reverentiam Epiplianii subscripserunt. Socr., vi, 12.

renu chrétien catholique et prêtre, il avait adopté le nom de Théotime. Son utilité comme barbare et son zèle apostolique comme prêtre contribuèrent à en faire un évêque métropolitain de la petite Scythie, province des embouchures du Danube1. Il résidait en cette qualité dans la ville de Tomes2, ancien lieu d’exil du poète Ovide, devenu au ve; siècle le grand marché des Huns et des Goths, et le siège d’un apostolat chrétien dont aucune élégance littéraire n’adoucissait la rudesse. Tbéotijne n’était pas seulement l’évêque, il était le médecin et au besoin l’intermédiaire commercial de ces populations sauvages, qui affluaient dans sa ville à certains jours, et des populations romaines, presque aùssi sauvages, qui vivaient du trafic ou de la guerre avec les barbares. Parlant couramment les idiomes étrangers,' il allait recruter ses ouailles dans les foires, vêtu d’un costume semi-barbare, et laissant flotter sur une robe épiscopale l’épaisse et longue chevelure des Goths. 11 attirait aussi ses néophytes dans sa maison à de grands festins où il les catéchisait, les affaires chez ces peuples, principalement chez les Huns, se traitant d’ordinaire à table3. Plus d’une fois ce bon prêtre s’était vu rebuter avec violence, plus d’une fois il s’était trouvé en danger de la viè; mais il supportait patiemment les

1. Theotimus episcopus Scythiæ... virob pietatem vitæque sanctimoniam celebcrrimus. Socr., vi, 12.

2. Tomitanorum et totiaff Scythiæ ecclesiam gubernabat. Sozorn.,

vu, 26.. .

3. Porro cum barbari illi crebris incursionibus Scythas vastarent, .eos quamvis suopte ingenio feri essent, ad mansuetudinem traduxit... convivm illos accipiens et muneribus demulcens... Aiunt eum perpeuo comam aluisse. Sozom., ibid.

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insulles, et il avait échappé aux blessures. Les plus intraitables de ces catéchumènes, les Huns, avaient fini par croire en lui, et l’appelaient le Dieu des Romains \ Cet homme simple avait rapporté de Grèce, entre autres livres, quelques-uns des ouvrages d’Origène, et quand il ne courait pas à cheval â travers les steppes déserts, quand il n’appréhendait, pas au corps quelque barbare qu’il prétendait convertir, il déployait les rouleaux de sa bibliothèque, où il avait puisé l’enthousiasme d’Origène.

Son étonnement fut donc grand lorsqu’il entendit au logis d’Épiphane les anathèmes fulminés contre Adamantius, « l’homme de diamant, » ainsi que les contemporains appelèrent dans leur admiration cette idole de Théotime. Il se tut, mais pour prendre une revanche éclatante. Un jour que la conversation roulait encore sur le meme sujet, l’apôtre de la petite Scvthie lira de sa robe un rouleau qu’il se mit à lire à haute voix. Ce rouleau faisait partie des ouvrages d’Origène et contenait des passages inattaquables au point de vue du dogme, merveilleux pour l’élévation de la pensée et l’ardente foi dont ils communiquaient la flamme. A un passage en succédait un autre au milieu du silence général; puis Théotime prit la parole. «Je ne comprends pas, s’écria-t-il avec force, comment on ose attenter à la renommée d’un homme à qui lion doit mille choses pareilles et de plus remarquables encore, et comment on le déclare fils de Satan, hérésiarque au

i. Quera Hunni barbari qui circa Istrum habitabant virtutis causa admirantes Deum Romanorum vocabant. Divina quippe miracula in illo fuerant experti. Sozom., vu, 26.

premier chef et damné. Si vous trouvez dans ses livres des choses moins belles que celles-là, si vous en trouvez même de mauvaises, mettez-les de côté; laissez le mal, choisissez le bien. Condamner Origêne sans rémission pour quelques erreurs, c’est un acte odieux et criminel1. » Ce rude prélat exprimait dans un style tranchant comme l’épée d’un Goth ce que dit plus tard avec élégance le patriarche Théophile, qui n’était pas, au moment dont nous parlons, à sa dernière évolution sur l’erigénisme : « Origène est un jardin où se trouvent des fleurs d’une rare beauté, et parmi elles des épines et des broussailles. Je ne détruirai pas le jardin pour cela, j’enlèverai les ronces, et je jouirai des fleurs2. » La sortie de Théotime, connue au dehors, égaya la malignité publique aux dépens d’Épiphane.

Cependant les affaires de la cabale avançaient lentement. L’évêque de Chypre n’ayant autour de lui que des ecclésiastiques ou des gens du monde déjà prévenus contre Chrysostome et convaincus à l’avance de sa culpabilité, tandis que celui-ci, appuyé sur le peuple, semblait dédaigner tout le reste, on résolut de s’adresser pareillement au peuple afin de l’attaquer dans son propre camp. Il devait se célébrer sous peu de jours une grande collecte à l’église des Apôtres : c’était une occasion de cathéchèse et de discours auxquels pou-

1. Qui istos libros contumelia afficiunt, ii certe non animadvertunt se illis ipsis voluminibus contumeliam inferre, de quibus libri isticonsçripti sunt. Socr., vi, 12.

2. Similes sunt Origenis libri prato enjusque generis floribus exornato. Si quid ergo in illis raihi occurrit boni, illud decerpo. Si quid vero spinosum apparuerit, hoc utpote quod pungit, missum facio. Socr., vi, 17.

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vaient prendre part les évêques étrangers assistant aux prières. Des meneurs imaginèrent d’y faire aller Épipliane, et là le vieil évêque, en présence de toute la ville, entamerait l’historique de son long voyage; il en exposerait les causes et l’insuccès, il dirait quels efforts infructueux Théophile et lui avaient tentés pour démontrer par lettres à l’archevêque qu’il marchait et conduisait son peuple dans une voie de perdition, et comment, emporté par la charité, lui-même, Épiphane, malgré son grand âge, avait bravé les périls de la mer pour essayer sur ce prélat opiniâtre l’autorité de sa parole1. Alors viendraient le récit de l’excommunication des Longs-Frères et du synode d’Alexandrie, celui du synode de Salamine où Origène et les origénistes avaient élé anathématisés, puis les refus arrogants du métropolitain devant des injonctions verbales réitérées. La conclusion du discours devait être la déposition solennelle de Chrysostome pour l’honneur de Dieu et le salut des fidèles de Constantinople, s’il ne reconnaissait à l’instant sa faute et ne promettait de faire pénitence*.

Telle était la conspiration tramée pour frapper l’archevêque au milieu de son troupeau. Une fois le dessein formé, on se mit en mesure d’en assurer le triomphe en se composant un auditoire favorable; mais

la chose fut ébruitée dans la ville. Elle parvint alors

1. Die quo collecta agenda crat in ecclesia Apostolorum, procurarunt Joannis inimici ut Epiphanius in ccclesiam veniret et publiée coram populo... Et lii quidcin istud moliebantur. Sozorn., vin, M.

2. Epiphanium in medium prodire volebant, et coram universo populo primum quidem Origenis libros condemnare, deinde vero Dioscorum cum suis excommunicare, et Joannem utpote illis faventem simul perstringere. Socr., vi, 1 i. 1

aux oreilles de Chrysostome, qui d’un coup d’œil sonda le péril et s’écria , dit-on , avec indignation en parlant d’Épiphane :• « Il faut que cet homme soit fou ou démoniaque pour oser de pareilles choses1!... » Et il donna l’ordre à son diacre Sérapion de l’empêcher d’entrer dans la basilique. Le jour de la collecte venu, et comme la foule curieuse accourait de toutes parts, Sérapion se plaça sur le seuil de la porte pour guetter l’arrivée d’Épiphane, qui ne tarda point à paraître en effet, escorté de quelques amis. Sérapion l’arrêta tout court. « Évêque, lui dit-il, voici ce que mon évêque à moi et l’évêque de ce lieu m’a chargé de te signifier. Tu te permets dans son domaine ecclésiastique bien des choses contraires aux canons. D’abord tu vas dans une de ses églises faire une ordination sans son aveu, puis tu viens t’emparer d’une autre pour y officier malgré lui. Tu te conduis comme si tu étais son évêque, et comme si lui n’était rien devant toi. Eh bien , il veut que cela cesse, et, si tu persistes, il fait retomber sur ta tête la responsabilité des désordres qui peuvent éclater aujourd’hui2. » Épiphane ne s’attendait pas à cet acte de fermeté. Il ne trouva pour réponse immé-

1. Quod Epiphanium nugacem et dæmoniacum dictitabat. Act. sijnod. ad Querc.

2. Multa contra régulas agis, o Epiphani, qui primum quidem in ecclesiis sub dispositione mea constitutis ordinationem feceris; deinde injussu meo ex tua ipsius auctoritate in iisdem ecclesiis missarum solemnia celebraveris, et olim quidem invitatus illuc venire renueris : nunc vero id tibi ipse permittas. Cave igitur ne tumultu excitato in populo, periculum inde tibi quoque nascatur. Soer., vi, 14. — Tumultu ac seditione populi excitata, ipsum tanquam ejus rei auctorem periculum subiturum fore. Sozom., viii, 14.

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diate que des invectives contre le diacre et des accusations contre l’archevêque; mais bientôt, réfléchissant qu’il commettait en réalité une faute grave contre les devoirs ecclésiastiques et sentant qu’il avait tort, il tourna le dos et rentra précipitamment dans sa maison. Ce premier moment de réflexion fut suivi d’un examen sincère de sa conduite depuis son arrivée, et il vit l’abîme où on l’entraînait, en abusant de sa passion pour les causes théologiques. Ces luttes violentes n’étaient plus de son âge, l’affaiblissement de ses forces le lui disait assez, et il résolut de quitter Constantinople au plus tôt, sans attendre Théophile.

Il était dans cette veine de calme lorsqu’une visite des Longs-Frères lui enleva ses dernières hésitations et détermina son départ. Quelques jours auparavant, le fils de l’empereur, le jeune Théodose, étant tombé malade, sa mère, qui avait le nom d’Épiphane en vénération, fit demander à l’évêque par un message quelques prières pour son enfant1. «L’enfant vivra, répondit l’oracle assez rudement au messager, si sa mère ne favorise plus, comme elle le fait, l’hérésie et les hérétiques2. » II voulait parler des Longs-Frères. Cette dure réponse troubla le cœur d’Eudoxie. « Dieu tient la vie de mon fils dans ses mains, s’écria-t-elle avec angoisse et il fera de lui ce qu’il voudra : Dieu me Fa donné, Dieu peut me le reprendre ; mais cet évêque n’a pas

1. Mater vero sollicita ne quid tristius ci contingeret, misso ad Epiphanium nuntio, pro illo Deum precaretur, postulavit. Sozom., vin, 15.

2. Ille puerum victurum esse respondit si Augusta hæreticos qui cum Dioscoro erant aversaretur. Sozotn., ibid.

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le pouvoir de ressusciter les morts, autrement il aurait ressuscité son archidiacre, qui lui a été enlevé il y a peu dctemps1 2 3.» Malgré ce raisonnement philosophique, le cœur maternel tremblait toujours, et Eudoxie, faisant venir près d’elle un des Longs-Frères, lui ordonna d’aller trouver l’évêque de Chypre et de se réconcilier avec lui*. L’ordre était sans réplique. Les Longs-Frères se concertèrent donc, prirent le chemin de la maison d’Épiphane, et parurent à l’improviste devant le vieillard.

Épiphane ne les avait jamais vus. « Nous sommes les Longs-Frères, dit l’un d’entre eux, Ammonius, et nous venons savoir de toi, seigneur vénéré®, si tu as jamais rencontré dans ta vie un de nos disciples ou lu un de nos livres? — Jamais, répondit Épiphane. — Eh bien ! continua Ammonius, pourquoi nous condamnes-tu sans nous connaître? Ton devoir n’était-il point, quoi qu’on ait pu te dire, de t’enquérir par toiméme avant de juger? C’est ainsi que nous avons fait à ton égard. Nous connaissons tes disciples, nous connaissons aussi tes livres et en particulier celui que tu as intitulé l'Ancre de la Foi . Eh bien , il y a des gens en grand nombre qui ne l’approuvent pas et soutiennent que lu es toi-même hérétique. Nous t’avons défendu, tes livres en main, quoique nous ne te connaissions pas4. Pourquoi donc en notre absence, sans

1. Quod si tu mortuos ad vitam revocaro posses, mortuus non esset archidiaconus tuus. Sozom., vm, 15.

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