‹ Récits de l'histoire romaine au V. siècleChapitre 40 sur 108 · Ad. syn. ad. Querc., apud Phot · texte numérisé non relu

Ad. syn. ad. Querc., apud Phot

JEAN CHRYSOSTOME

Le libelle d’accusation dressé par l’archidiacre Jean, tel que nous le lisons encore aujourd’hui dans les Actes du concile, conservés à la postérité par un successeur de Chrysostome, le très -laborieux et trèssavant patriarche Photius, contenait vingt-neuf chefs ou articles qui pouvaient rentrer sous ces incriminations générales : 1° faits de violences et sévices contre les personnes; 2° graves injures; 3° vols; 4° usurpation de fonctions ecclésiastiques ; 5° manquements aux mœurs ; 6° manquements à la discipline et aux coutumes de l’Église; 7° sédition et trahison politique. C’était un ramas d’imputations, la plupart improbables , plusieurs évidemment calomnieuses , puisées dans les bruits vrais ou faux, imaginaires ou amplifiés, que la méchanceté du parti ennemi faisait courir depuis deux ans contre Chrysostome, mais auxquels le témoignage de l’archidiacre venait donner une consistance inattendue.

Les faits de violence étaient spécifiés dans les articles 1, 2 et 27, et énonçaient que l’archevêque, après avoir chassé et excommunié ce même archidiacre Jean, son accusateur, pour brutalité envers un enfant, son serviteur, avait lui-même fait battre, traîner en prison, enchaîner comme un démoniaque1 (le libelle ne dit pas pourquoi) un moine qui portait le même nom de Jean, que de plus, se trouvant dans l’église des Apôtres, il avait frappé du poing au visage un

t. Qiiod Joannes quidam monachus mandate» Chrysostomi fuit verberatus etprotractus, et instar obsessi a dæmone ferrea catena vinctus. Att. synod. ad Querc., apud Pliot., 59, et in Baron., 403, xvn, et seq. ,

certain Memnon de manière à lui faire rendre le sang par le nez et la bouche, ce qui n’avait pas empêché l’accusé de monter à l’autel pour y dire la messe L Plusieurs autres faits de violence furent plus tard ajoutés à ceux-ci.

Les cas d’outrages étaient nombreux et faisaient la matière des articles 5, 6, 8, 9 et 20. D’abord l’archevêque avait insulté les clercs en masse, en les traitant de gens corrompus, prêts à tout faire, « de gens de trois oboles, » suivant l’expression grecque; il avait même composé contre eux un livre plein de calomnies1 2. On reconnaît là le fameux traité sur les femmes sousintroduites dont il a été question. Il avait de plus qualifié le vénérable Épiphane de radoteur et de démoniaque3, et montré un tel mépris pour le saint évêque Acacius de Bérée (ce saint homme qui savait si bien assaisonner des bouillons pour ses amis), qu’il n’avait pas même daigné lui parler. Enfin l’archevêque avait accusé de vol, en présence de tout son clergé, ses diacres Édaphius; Jean et un troisième, nommé aussi Acacius, prétendant qu’ils lui avaient dérobé son pallium et leur demandant s’ils ne l’avaient pas fait pour certain usage4. Ceci demande une explication.

1. Quod pugno percussit Memnonem in ecclesia Apostolorum, et profluente sanguine ex ore ejus, nihilominus obtulit sacra mysteria et Eucharistiam. Act. synod. ad Querc., ub. supr.

2. Quod clericos dicebat nullo honore dignos, corruptos, inutiles, vel qui abusibus delectabantur... et adversus clerum sycophantiis et calumniis plénum librum condidit. Act. synod. ad Querc., loc. cit.

3. Quod S. Epiphanium nugacem et dæmoniacum dictitabat. Act. synod. ad Querc., ibid.

4. Quod cum congregasset concilium totius cleri, très diaconos

JEAN CHRYSOSTOME

Le pallium était une bande de laine blanche tissée de la plus pure toison d’un jeune agneau, ayant trois doigts de large dans sa longueur et des pendants longs d’un palme terminés par deux lames de plomb enveloppées de soie noire et marquées de quatre croix rouges. C’était un ornement particulier aux évéques de haut rang, patriarches, primats, métropolitains, et l’insigne de la primatie. Le pallium se plaçait autour des épaules de façon à les entourer et à retomber ensuite devant et derrière; trois épingles d’or le Axaient de chaque côté. Le soin de placer et retirer le pallium il l’évêque officiant appartenait aux diacres qui le servaient particulièrement. Dans l’intervalle des cérémonies, on le déposait au cou d’une des -statues consacrées, ordinairement celle du saint sous l’invocation duquel se trouvait l'église; à Rome, il était suspendu aux épaules de la statue de saint Pierre. Or les diacres Édaphius, Jean et Acacius, après avoir dérobé celui de Chrysostomc, l’avaient fait servir, à ce qu’il paraît, à des opérations criminelles, probablement des opérations magiques contre sa vie. L’action qu’il leur reprochait était donc plus qu’un simple vol, c’était un sacrilège.

Les faits d’excitation à la révolte et de trahison composaient les articles 7, 21, 22 et 26. L’archevêque avait soulevé contre Sévérien de Cabales les decani, chargés de l’enterrement des pauvres, et avait mis sa

sistit Acacium, Edaphium, Joanneni, accusans eos quod suum pallium f'irati essent, dicens : Quis novit an ad aliurn usum aliquo pacto illud acceperint? Act. synod, ad Querc », apud. Pliot.

vie en danger1. II avait livré à l’autorité séculière deux prêtres, l’un à Antioche, l’autre à Constantinople (ce qui n’était pourtant guère dans ses principes, à moins que ces prêtres ne fussent coupables de grands crimes appelant sur eux les sévices de la loi commune) ; enfin, dans une sédition contre le comte Jean, il avait décelé sa retraite aux soldats qui le cherchaient3; le comte Jean, comme on sait, était favori de l’impératrice.

Huit autres articles étaient consacrés au détail des exécutions épiscopales de Chrysostome dans les églises d’Asie et à d’autres violations des canons. Il avait été accusateur, témoin et juge dans les affaires de l’archidiacre Martyrius et de l’évêque Proérèse de Lycie3; il avait ordonné sans autel des diacres et des prêtres, sacré in globo quatre évêques dans une seule ordination4. Il ordonnait sans attestation de capacité ou de moralité, et distribuait de l’argent aux évêques ordonnés par lui, afin de se servir d’eux pour persécuter le clergé. Il avait fait prêtre Sérapion, son diacre, prévenu de crimes, et évêque un certain Antonius, violateur avéré de sépultures &. Enfin il avait refusé

1. Quod adversus Severiannm commenta et insidias struxit, irritons adversus eum decanos. Ad. synod. ad Querc., apud Pliot., 59.

2. Quod Joannem comitem in seditionc militum ipse denuntiavit. Act. synod. ad Querc., jbid.

3. Quod ipso accusât, ipse testimonium perhibet et ipso judicat: idque patere dicunt ex iis quæ adversus Martyrium protodiaconum et Proeresium Lyciæepiscopum patravit. Ad. synod. ad. Querc., loc. cit.

i. Quod in una ordinatione quatuor episcopos ordinavit. Ad. synod. ad Querc., ub. supr.

5. Quod Antonium, qui convictus esset sepulcrorum effossor, cpiscopum ordinaverat. Ad. synod. ad Querc., ibid.

JEAN CIIRYSOSTjOME

d’accompagner à leur dernière demeure les corps d’hommes qu’il relenait prisonniers et qui étaient morts dans ses prisons. On voit là quelque chose qui se rapporte au prêtre Isidore et aux Longs-Frères.

Il a été mention déjà des accusations de cupidité et de vol des choses saintes portées contre Chrysostome par ses ennemis : vol de vases sacrés et de riches ornements dans les églises-, vol de marbres dans celle d’Anastasie, vente frauduleuse d’un petit domaine ecclésiastique provenant de Thécla et aliéné par l’intermédiaire de Théodulc, son affidé, etc. Je ne reviendrai pas sur ces calomnies, présentées comme des faits certains dans les articles 3, à, 16 et 17*du libelle. On y sommait aussi l’accusé de déclarer où avaient passé les revenus de l’église1.

Les manquements aux mœurs étaient ainsi formulés dans les articles 15 et 25 : « Il reçoit des femmes et reste avec elles seul à seul, rejetant dehors tous les autres. Il mange seul, et dans ses repas solitaires il mène la vie d’un cyclope, honteusement et voluptueusement*. »

J’ai parlé dans ces récits mêmes des orgies de cyclope et de tout ce qu’il y avait de calomnieux et d’absurde dans les faits d’intempérance attribués à Chrysostome. Quant à l’accusation de recevoir des

1. Quod hæreditatem a Thecla relictam émit per Theodulum ; quod margaritas multas, quod marmora sanctæ Anastasiæ vendiderit, quod de redditibus ecclesiso quid agatur sciât nemo. Act. synod. ad Querc., apud Phot., 59.

2. Quod recepit mulieres solus cum solis agcndo, omnes alios rejiciendo foras. Quod solus comedit, agens vitam Cyclopis turpiter et voluptuose. Act. synod. ad Querc., ihid.

ET L’IMPÉRATRICE EÜDOXIE. 189

femmes en secret, elle l’indigna plus que tout le reste. Il en était encore tourmenté au fond de son exil, d'où il écrivait à l’évêque Cyriacus, son ami « Il ont osé m’accuser d’adultère, les malheureux! si je pouvais montrer au peuple la frêle charpente de mon corps, ce serait ma seule justification1. La mort m’a frappé

tout vivant, et le corps que je traîne n’est déjà plus

qu’un cadavre. »

Venaient ensuite des manquements aux usages de l’Église ou de simples singularités de la vie domestique de Chrysostome. « 11 s’habillait et se déshabillait sur son trône épiscopal, et mangeait une pastille après sa communion2; il ne priait ni à l’entrée ni au sortir de l’église; enfin il voulait être seul quand il se baignait dans une piscine publique, et faisait ensuite fermer les portes pour que nul ne se baignât après lui; Sérapion était chargé de ce ministère. » C’étaient là en effet des choses bien graves pour condamner un évêque!

Telle était l’accusation, amplifiée plus tard par des libelles supplémentaires. 11 fallait maintenant, suivant l’ordre de la procédure, la communiquer à l’archevêque présent, entendre ses réponses, le confronter avec les témoins, et Théophile lui envoya par deux membres du synode une citation à comparaître devant l’assemblée. Tandis que la députation traversait le détroit, une scène touchante se passait au triclinium

1. Dicunt quod cum muliere dormierim î exuite me et inveiiietis membrorum mcorum mortificationem. Chrys., Epist. ad Cyriac., episc.

2. Quod in throno exuitur et induitur et pastillum comedit. Act.

synod. ad Querc. apud Phot., 59. . «

JEAN CHRYSOSTOME

de l’archevêché, où les évêques fidèles à Chrysostome étaient réunis autour de lui1. Ils y causaient entre • eux des infâmes manœuvres de Théophile, de l’illégalité du synode, des tristesses du présent, des chances plus tristes encore de l’avenir. « Comment, disaient ces évêques en parlant du patriarche, comment se fait-il qu’un homme accusé d’abominables crimes et mandé pour venir seul devant le prétoire ait osé amener avec lui toute une armée d’évêques? Comment se fait-il que le sentiment des princes et des magistrats ait changé si brusquement, que d’accusé il soit devenu

juge, et que la plupart des clercs de cette église se

soient laissé prendre à ses corruptions2? » Chacun donnait la raison qui se présentait à son esprit,

lorsque Chrysostome, comme animé du souffle de Dieu : « Priez, mes frères, leur dit-il, et, si vous aimez le Christ, que personne de vous ne déserte son église à cause de moi, car je puis vous dire avec l’apôtre : Le temps de mon immolation est proche, j’ai combattu et achevé ma course. Je connais Satan et ses embûches, il ne peut plus supporter la guerre que je lui livre par mes enseignements; Dieu me fosse miséricorde! Vous, mes frères, souvenez-vous de moi dans vos prières. » Ce langage les remplit d’angoisse. Les uns restaient sur leurs sièges à sangloter, les autres, comme suf-

1. Eramus quadfaginta episcopi cum Joanne episcopo sedentes in triclinio episcopii. Pallad., dial., p. 27.

2. Stupcntes qtiomodo reus et propter impia crimina solus ad comitatum venire jussus, cum totepiscopis advenisset; quo pacto Principurn et magistratuum sententias subito commutasset, plerisque de

. clero in pejus perversis. Pallad., ibid.

ET L’IMPÉRATRICE EÜDOXIE. 194

foqués par les larmes, se levaient, et après lui avoir baisé la tête, les yeux, la bouche, s’acheminaient vers la porte pour sortir1. Cette agitation, ce bruit de sanglots et de génîissements, les faisaient ressembler, nous dit un acteur de cette scène, le biographe Palladius, à des abeilles inquiètes bourdonnant autour de leur ruche2. Chrysostome arrêta ceux qui voulaient partir. « Restez, leur dit-il, mes frères, asseyez-vous et cessez de pleurer de peur de m’attendrir davantage3, car je vous redirai à satiété : Le Christ est ma vie, et mourir m’est un gain. » — On faisait courir dans la ville le bruit que sa mort était sûre et qu’il serait frappé de la hache pour crime de sédition et d’outrage à l’impératrice4. — « Je vous l’ai répété bien des fois, mes frères, continua-t-il tristement; la vie présente n’est qu’un passage où douleurs et joies s’écoulent avec aine égale rapidité, et ce monde-ci n’est qu’une grande foire où nous achetons, vendons et repartons aussitôt5. Sommes-nous meilleurs que les patriarches, que les prophètes, que les apôtres, pour que ce peu de vie qui nous est octroyé soit éternel?... » Un des

1. Incredibili raœrore correpti, alii quidem lacrymabantur, alii vero egrediebantur e consessu, oculos et sacrum caput atque facundum, ac beatum ejus os deosculabantur, in lacrymas effusi et singultus. Pallad., dial, p. 27.

2. Veluti apescirca alvearia obstrepentes. Pallad., dial., loc.cit.

3. Sedete, ait, et flere desinite, eo amplius me emollientes. Pallad., ibid.

4. Nam percrebuerat ilium securi percussum iri ob nimiam loquendi libertatem. Pallad,, ub. supr.

5. Mercatus est præsens sæculum : emimus, vendidimus et discedimus, Pallad., ibid.

JEAN CHRYSOSTOME

évêques dit en gémissant : « Si nous pleurons, c’est de nous voir orphelins, de voir l’Église veuve, ses saintes lois bouleversées, l’ambition, l’impiété triomphantes, les pauvres abandonnés, le peuple sans enseignement... » Chrysostome frappant de l’index de sa main droite la paume de sa main gauche, comme il faisait lorsqu’il était plongé dans quelque grave réflexion, l’interrompit à ce mot. « C’est assez, mon frère, lui dit-il, n’insistez pas; mais, je vous le recommande encore, ne quittez pas vos églises1. Quand Moïse est mort, n’a-t-on pas trouvé Josué? Élisée n’a-t-il pas prophétisé après l’enlèvement d’Élie? Qu’a servi de couper ♦ la tête à Paul? 11 laissait après lui Timothée, Tite, Apollo et tant d’autres. » Eulysius, évêque d’Apamée, prenant alors la parole, fit observer que, s’ils voulaient garder leurs églises, on les forcerait de communiquer et de souscrire. — « Communiquez, s’écria impétueusement l’archevêque, communiquez pour ne point faire de schisme, mais ne souscrivez pas, car ma conscience ne me reproche rien qui mérite ma déposition * ! »

La conversation en élait là, lorsqu’on annonça les députés du synode du Chêne; l’archevêque ordonna qu’on les fît entrer, et leur demanda d’abord quel

1. Cuin autem digito indicasset palmam sinistræ manus, percüssissetque (consueverat enim Joannes, cum essct cogitabundus , id facere) se alloquenti ait : Sufticit, frater, ne plura loquere, sed quod dixi, ecclesias vestras ne dimittite. Pallad., dial., p. 28.

2. Communicate quidem, ne scindatis ecclesiam, sed nolite suscribere : nullius enim facinoris niihi conscius sutn, propter quod deponi meruerim. Pallad., «b snpr.

rang ils tenaient dans l’Église. « Nous sommes évêques, » répondirent-ils1. C’étaient en effet deux jeunes évêques nouvellement institués en Libye et nommés Dioscore et Paul. Chrysostome les pria de s’asseoir et d’exposer l’objet de leur visite. « Nous sommes seulement chargés d’une lettre pour toi, lui dirent-ils, permets qu’elle soit lue. » Sur le consentement de Chrysostome, les envoyés la remirent à un jeune serviteur de Théophile qui les accompagnait, et celui-ci en donna lecture2. Elle contenait ces mots : « Le saint synode assemblé au Chêne, à Jean. (On avait omis à dessein le titre d’évêque.) Nous avons reçu contre toi un libelle d’accusation dénonçant une iuünité de crimes dont on te dit coupable. Nous te mandons à 'comparaître ici devant nous, en amenant avec toi les prêtres Sérapion et Tigrius, car nous avons besoin d’eux3. » Les envoyés ajoutèrent verbalement le nom du lecteur Paul dont le concile réclamait aussi la comparution.

A la lecture de cette lettre insolente, dans laquelle on déniait à l’archevêque son titre, comme s’il eût été déjà jugé et déposé4, les évêques firent éclater leur indignation. « Il faut répondre, crièrent-ils de toutes parts à Chrysostome, et répondre au seul Théophile,

1. Ingressos interrogat cujus gradua essent : dicunt, Episcopi. Pallad., dial., p. 27.

2. Imperant Theophili puero ut dictata legeret, et legit. Pallad., ibid.

3. Adesto igitur tecum adducens Serapioncrâ et Tigrium... iis enim opus est. Pallad., dial. , p. 28.

A. Omittebant id quod orat episcopus. Pallad., loc. cit.

auteur de celle insulte et provocateur de tout ce qui se fait là-bas. » Sur un signe approbatif de l'archevêque, ils se mirent à l’œuvre et rédigèrent une réponse dont ils lui donnèrent lecture.

« Cesse, disaient-ils au patriarche, cesse de bouleverser l’ordre ecclésiastique et de diviser l’Église, cette fille du ciel pour laquelle le Christ s’est fait chair. Si, au mépris des saints canons de Nicée, tu veux juger hors des limites de ton territoire, passe ici, dans une ville ot’i la police est bien réglée, et ne cherche pas à attirer Abel dans les champs, à l’exemple de Caïn *. C’est à nous en effet déjuger et de te juger, toi tout le premier, car nous avons en mains des mémoires qui contiennent soixante-dix articulations de crimes que tu a commis, et en outre notre concile est plus nombreux que le tien. Vous n’ôtos que trente-six presque d’une seule province; nous sommes quarante de plusieurs provinces, et nous comptons parmi nous sept métropolitains*. Tu vois que, pour l’observation de ces canons dont tu parles, il faut nécessairement que le plus petit nombre soit jugé par le plus grand, surtout quand le plus grand est le plus honoré et le plus digne. Nous avons ici même une de tes lettres par laquelle tu écrivais à Jean, notre frère dans l’épiscopat, qu’il ne faut pas qu’un évêque entreprenne de juger les autres

1. Extra Limites litem ne judices : tu transitoad nos in urbcm optimis legibus fundatam, non provocans more Caïni Abelem in campum, ut nos te prius audiamus. Pallad., dial., p. 28.

2. Tu enim tricesimus sextus es ex unica provincia : nos vero sumus quadraginta e diversis provinciis, intfr quos etiam scptem metropolitæ. Pallad., ibid.

ET L’IMPÉRATRICE EüDOXTE.

hors de son domaine ecclésiastique. Pour être conséquent avec toi-même, soumets-toi à notre citation, ou bien fais en sorte que tes accusateurs cessent de t’accuser. »

« Ceci est bien, dit Chrysostome après avoir entendu la rédaction des évêques : protestez comme bon vous semble; mais il faut aussi, quant à moi, que je réponde à ce qui m’a été signifié1. » Et il dicta ce qu’on va lire non pour Théophile, à qui il ne reconnaissait pas le droit de l’interpeller et de le citer, mais pour les évêques séparés qui siégeaient au synode du Chêne.

« Jusqu’ici je ne connais personne qui puisse avec quelque apparence de justice se plaindre de moi et m’accuser. Toutefois, si vous voulez que je me présente devant votre assemblée, faites-en sortir d’abord mes ennemis déclarés, ceux qui n’ont point caché leur haine et leurs desseins contre moi. Faites cela, et je ne disputerai point du lieu où je devrai être jugé , quoique ce lieu , suivant* toutes les règles, soit la ville de Constantinople. Le premier d’entre vous récusé par moi comme suspect est Théophile, que je convaincrai d’avoir dit à Alexandrie et en Lycie ; «Je vais à la cour déposer Jean2,» propos trop bien confirmé par le refus de me voir et de me parler depuis son arrivée et même de communiquer avec moi. Je récuse ensuite Acacius de Bérée, qui s’est

1. Vos quod vobis videtur significate; cæterum me oportet ad ea quæ mihi delata sunt rescribcre. Pallad., dial., p. 29.

2. Sunt autem quos rejicio Theophilus, quem revinco dixisse et Alexandriæ et in Lycia : in comitatum proficiscor ut Joannem deponam. Pallad., ibid.

JEAN CHRYSOSTOME

vanté de m’assaisonner un bouillon qui ne serait pas de mon goût *. Antiochus de Ptolémaïs et Sévérien de Cabales ne méritent guère que je parle d’eux : une prompte justice leur viendra d’en haut, et en ce moment déjà les théâtres de la ville en font l’objet de leurs railleries1 2. Si donc vous voulez sérieusement que je me présente, commencez par retrancher ces quatre évéques du nombre de mes juges, et si vous voulez absolument qu’ils soient là, faites-les venir comme accusateurs, aûn que les rôles soient nets et que je sache à qui j’ai affaire. Sous ces conditions, je comparaîtrai devant vous, je comparaîtrai, s’il le faut, devant un concile de toute la terre; mais sachez bien que vous enverriez mille fois vers moi, que vous n’obtiendrez pas d’autre réponse3. »

Trois évêques, des quarante du triclinium, Lupicinus, Démétrius et Eulysius, et deux prêtres, Germain et Sévère, furent désignés pour porter ces deux lettres au Chêne, puis les envoyés de Théophile furent congédiés. Ils venaient de sortir quand arriva un notaire impérial porteur d’un rescrit du prince où était insérée une supplique venue du Chêne, à l’effet d’obliger Jean (comme ils persistaient à le désigner) à comparaître bon gré mal gré devant ses juges4. Le notaire insista

1. Similiter et Acacium coarguo qui dixerit: Ego illi ollam coidio. Pallad., dial., p. 29.

2. Quos citius excipiet divina justitia, quorum temerarios conatua ctiam sæcularia tlieatra canunt. Pallad., ibid.

3. Scitote ergo si decies millies ad me miseritis, nihil amplius ex me vos audituros. Pallad., loc. cit.

•i. Venit statim uotarius liabens rcscriptum imperatoris ubi inserta

près de Chrysostome pour qu’il obéit; Chrysostome donna les raisons de son refus, et le notaire s’en alla.

Il avait à peine quitté le palais épiscopal, qu’on y vit entrer deux prêtres de l’Église de Constantinople, un certain Eugénius, qui avait déjà reçu pour prix de ses

services dans la faction ennemie le titre et les fonc-

tions d’évêque, et le moine Isaac, ce bouffon mendiant qui diffamait son pasteur dans les carrefours pour quelques oboles. C’étaient de nouveaux délégués du synode pour citer Chrysostome, tant on mettait d’ardeur à l’attirer, tant on avait le désir de le tenir en sa possession , sur l’autre rive du détroit. Un de ces hommes, s’adressant brutalement à l’archevêque :

« Pourquoi tardes-tu? lui dit-il, le concile t’attend, il t’ordonne de venir devant lui et te laver, si tu le peux, des crimes dont on t’accuse l. » L’archevêque dédaigna de parler à ce misérable; mais, prenant sur-le-champ trois de ses évêques fidèles, il les envoya porter au synode cette réponse* verbale ; « Quelle étrange procédure inventez-vous donc contre moi, vous qui d’un côté refusez d’écarter de vos sièges des ennemis que je récuse et qui de l’autre me faites citer par mes clercs ? » La première ambassade de Chrysostome avait déjà mis l’assemblée en effervescence; quand la seconde arriva et que son chef eut répété textuellement les paroles dont il était porteur, il y eut une explosion de fureur véritable, et la chambre d’un concile se trans-

erat supplicatio episcoporum petentium ut Joannes invitus ad judicium sisteretur eumque ad id urgebat. Pallad., dial., p. ‘29.

1. Scripsit tibi synodus : Transi ad nos ut objecta scelera diluas. Pailad., ibid.

m • N \J JEAN GHRYSOSTOME

* forma subitement en une caverne d’assassins. On vit des évêques quitter leurs sièges pour se jeter sur les envoyés, tandis que d’autres les injuriaient ou les menaçaient. Un d’entre eux fut violemment frappé.

Min second eut ses yêtements mis en lambeaux; le

9ki ^

troisième, saisi comme un prisonnier, reçut à son col

* la chaîne qu’on avait préparée pour Chrysostome, si l’archevéqufc avait eu l’imprudence de comparaître, et

.le malheureux, traîné en cet état hors de l’église du Chêne et jeté dans une barque, fut abandonné à l’aventure dans le courant du détroit1.

Après une pareille scène, le concile fut longtemps à retrouver le calme, mais d’hostile qu’il était à l’archevêque il devint son ennemi acharné. Deux nouvelles citations lui furent encore adressées, et deux fois encore il opposa le même refus, accompagné des mêmes réserves. Le notaire impérial n’avait plus reparu à l’archevêché malgré les réclamations adressées du Chêne à l’empereur, et l’on pouvait croire qu’Arcadius fléchissait sous le poids des scrupules. Théophile pensa qu’il fallait stimuler cet esprit indécis et timide, et, craignant que le premier libelle d’accusation n’eût nui à la cause en insérant parmi des crimes bon nombre de puérilités indignes d’attirer le blâme sur un lecteur ou un portier, il résolut de noircir tellement le côté criminel par de nouveaux chefs d’accusations que l’empereur serait enfin obligé de

1. Illi autcm arreptis episcopfs, alium verberibus afîecerunt, alterius vestes conserpserunt, alteri ferreas catcnas collo circumposuere, quas Joanni paraverant, ut sic conjectus in naviculam in ignotum locum emandaretur. Pallad., dial., p. 29.

prendre un parti. Il provoqua à det effet des libelles supplémentaires du moine Isaac, qu’on avait fait évéque pour prix de son ambassade, et de quelques autres appartenant comme lui au clergé métropolitain. Le libelle de l’archidiacre Jean n’avait fait qu’effleurer les faits de lôse-majesté ; on les mit ici en relief, on accusa formellement l’archevêque d’avoir. dans des discours publics traité outrageusement l’impératrice sous les noms d’Hérodiade et de Jézabel1. Isaac, dans sa requête, reprit en dix-huit articles artificieusement cousus à ceux du premier libelle les faits déjà incriminés de violence, d’usurpation de fonctions, de manquement aux canons ou aux usages de l’Église, avec des circonstances nouvelles et des exagérations envenimées. 11 y ajouta des paroles impies, des blasphèmes et (qui le croirait?) une critique littéraire des sermons du grand orateur. (

Ainsi il reprochait à Clirysostome d’avoir dit « que la table de l’Église était pleine de furies*. » — « Qu’estce qu’il entend par ces furies? demandait l’accusateur; il faut qu’il s’explique là-dessus. » On l’avait encore entendu s’écrier dans un de ses discours à propos d’une solennité où l’éclatante piété des princes avait rempli d’allégresse le pasteur et le troupeau tout entier : « J’aime, je meurs d’amour, je suis dans le délire! » — « Jean expliquera ce que cela signifie, disait l’accu-

1. Erat crimen læsæ majestatie convicium in Augustam, ut Ipsi retulerunt, quod eam vocasset Jezabel. Pallad., dial., p. 30.

2. Quod adversus ecclesiam loquitur, illius altare furiarum plénum appcllans. Act. synod. ad Querc., apud Phot., 59, et in Baron. 403, xix.

JEAN CHRYSOSTOME

sateur, car l’Église ignore un tel langage'. » Il accusait encore l’archevêque d’avoir blasphémé en disant que, « si le Christ n’avait pas été exaucé dans sa prière au jardin des Olives, c’est qu’il n’avait pas bien prié*, » d’avoir en outre excité les pécheurs au mal en leur présentant la pénitence comme facile et leur disant : « Péchez deux fois, péchez encore, et, toutes les fois que vous aurez péché, venez à moi, je vous guérirai. » Or l’Église n’admettait qu’une seule fois la pénitence publique.

« Dans ses entreprises contre les diocèses d’autrui, non-seulement Chrysostome , disaient les nouveaux libelles, avait jugé des évêques et des clercs sans les entendre, mais il avait élevé à l’épiscopat des esclaves d’autrui non affranchis et poursuivis pour crimes*. Dans ses violences, il mettait en prison, chargés de fers, les gens qui ne lui plaisaient pas, et les y laissait mourir. Il avait agi de cette façon contre les nonorigénistes en recevant des origénistes dans sa communion. Lui-même, Isaac, avait été maltraité sur son ordre par des hommes couverts de crimes4. A côté de

1. Quod gloriatur advenus ecclesiam dicens : Amore pereo et insanio. Et quod debet declarare quænam sint furiæ, et quid significet amore pereo et insanio : erclesia euim haud novit talia. Act. synod. ad Querc., ap. Phot., 59.

2. Quod blasphemias conversus ad ecclesiam confert, dicens quod Christus orans non fuit exauditus, quod non bene oravit. Act. synod. ad Querc. , ibid.

3. Quod alienos servos nondum libertate donatos, sed delictis obnoxios et accusatos, episcopos ordinavit. Act. synod. ad Querc., ibid.

4. Quod Origenistas suscepit et eos qui cum ecclesia communicant in carcerem detrusos non curavit, aed in ipso mortuos neque omnino

cela, il accueillait dans son église des païens, anciens persécuteurs des chrétiens, et il présidait à leurs réunions1. Enfin (cela était pour la cour) il violait le saint devoir de l’hospitalité en vivant et mangeant seul ; il avait excité les séditions du peuple contre le concile. »

Un des libelles le représentait comme un prêtre ignorant des derniers devoirs du sacerdoce, qui faisait communier les fidèles après leurs repas et baptisait luimême après le sien. Ces dernières accusations le tou- , chèrent beaucoup, parce qu’elles semblaient infirmer l’efficacité des sacrements qu’il avait administrés pendant son épiscopat, et il y répondit à plusieurs reprises soit devant le peuple, soit dans ses lettres.

Ces dernières articulations faisaient avec celles de l’archidiacre Jean une masse d’accusation vraiment formidable. Cependant, l’accusé s’obstinant à ne point comparaître et l’empereur ne prenant aucune mesure * pour l’y forcer, Théophile passa à l’audition des témoins. Sept furent entendus, appartenant au clergé

métropolitain, et ils déposèrent avec une extrême acrimonie. C’était Arsace, Atticus et Elpidius, dont les deux premiers occupèrent après Chrysostome le siège qu’ils avaient contribué à rendre vacant. Tout le monde était impatient d’en finir; Arsace et Atticus, aidés de deux autres prêtres, Eudémon et Onésime, demandaient à grands cris qu’on se hâtât. « La culpabilité de

Jean étant surabondamment prouvée, il n’y a aucun

respexit. — - Quod Isaacium contigit multît mala pati ab hujusmodi tacinoris hominibus. Act. synod. ad Querc., ub. sup.

1. Quod ethnicos qui christianos male tractaverint suscipit, et habet in ecclesia et illis præcst. Act. synod. ad Querc., ibid.

iOâ

JEAN CIIRYSOSTOME

intérêt, disaient-ils, à prolonger ces interrogatoires. » Enfin dans sa douzième séance le concile déclara qu’il allait procéder au jugement. Théophile jusqu’alors avait présidé. Quoique récusé par l’archevêque, il n’en avait pas moins conduit toute la procédure et dirigé les débats; mais, le moment du jugement étant venu, il craignit que sa présidence ne fournît un moyen d’attaque ou même de cassation de la décision synodale près d’un prince aussi timoré qu’Arcadius. Il se fit donc remplacer par Paul d'Héraclée, mais il ne s’abstint pas de voter1 : les trois autres récusés, Autiochus, Acacius et Sévérien, ne s’abstinrent pas non plus. Lorsqu’on passa au vote, Paul prit les voix de tous les évêques, en commençant par un certain Gymnasius et finissant par Théophile. Les votants se trouvèrent au nombre de quarante-cinq au lieu de trente-six qu’ils étaient à l’ouverture de la session2. Il s’étaient accrus successivement de nouveaux évêques du dehors et de quelques déserteurs de Constantinople. Chrysostome fut condamné à la déposition, et les faits de lèse-majesté contenus dans le procès furent renvoyés à la connaissance du prince.

La déposition prononcée, le synode en donna avis immédiatement au clergé métropolitain,’ pour le dégager des liens d’obéissance envers son supérieur déposé, et un rapport, ou, suivant le terme officiel, une Relation sur les opérations synodales fut envoyée aux deux empereurs Arcadiuset Honorius, souverains communs

t. Ad. st/n. ad Querc., ap. Phot., 59.

2. Arsacius archipresbyter... postremo Thcophilus Alexandrinus omîtes numéro quadraginta qulnque. Phot., 59.

ET L’IMPÉRATRICE EÜDOXIE. 203

et unanimes de l'univers romain1. L’ évêque expulsé de Nicomédie, Gérontius, et deux autres Asiatiques chassés comme lui, Faustinus et Eugnomon, profitèrent de l’envoi de ce rapport pour adresser aux princes un récit de leur aventure et une plainte contre les procédés illégaux de Chrysostome. Le double de la relation destiné à l’empereur d’Orient commençait par ces mots qui regardaient particulièrement Arcadius :« Attendu que Jean, accusé de certains crimes et sentant qu’il était coupable, a refusé de venir se justifier devant nous, et que dans ce cas les lois canoniques prononcent la déposition , nous l’avons déposé. Toutefois les libelles d’accusation contenant, outre les crimes ecclésiastiques, celui de lèse-majesté, c’est à votre piété d’ordonner le bannissement du coupable » afin qu’un si grand crime ne reste pas impuni. Quant à nous, il ne nous appartient pas d’en connaître2. »

La première question de la session synodale venait d’être vidée au gré de Théophile, la seconde était celle des Longs-Frères; mais à celle-là les évêques ne tenaient guère, et le patriarche moins que personne* Après la victoire si complète qu’il venait de remporter, un second combat offrait des périls, et l’importance du vainqueur de Chrysostome ne pouvait que s’amoindrir dans un débat contre de misérables moines. La

1. Scriptæ sunt synodicæ ad clerum Constantinopolitanum de facta depositione Chrysostomi. Missaquoquc relatioad regcs. Pliot., 59.

2. Libelli autem etiam læsæ majestatis crimen continent : jubebit pietas vestra euni vel invitum ejici, et pœnas læsæ majestatis dare, quandoquldem in hæc inquirere nobis non licet. Pallad., dial,, p. 30.

JEAN CIIRYSOSTOME

procédure d’ailleurs était difficile : accusé par eux, après les avoir condamnés en Égypte, voudrait-il les juger encore pour le même fait à Chalcédoinc et présider le tribunal appelé à le juger lui-même? S’il se récusait et que les accusateurs fussent libres, nul ne savait ce que pouvait produire sur le concile ou au dehors le tableau de tant de violences et de méfaits présenté par la parole rude et franche des Longs- Frères. La joie du triomphateur s’en trouverait vraisemblablement fort troublée. Qu’arriverait-il encore, si l’assemblée des évêques joannites qui siégeaient à Constantinople évoquait FalTaire, ainsi que leur lettre le laissait pressentir, et si l’empereur, qui penchait du côté des moines de Nitrie, donnait de nouveau carrière à ses scrupules? C’étaient là de graves raisons, et une dernière ne l’était pas moins. Le procès des Longs- Frères soulevait inévitablement la question doctrinale de l’origénfsme, à laquelle tous les esprits n’étaient pas préparés, témoin le mauvais succès d’Épiphane, et Théophile, qui avait su l’écarter du procès de l’archevêque, devait se soucier médiocrement de la faire renaître pour si peu de chose. 11 résultait de tout cela dans son esprit un vif désir d’assoupir l’affaire ; mais les moines étaient des gens difficiles et opiniâtres, ils croyaient à leurs droits, ils étaient aigris par la souffrance, consentiraient-ils à se taire? Des évêques amis de Théophile partirent pour aller tenter près d’eux une conciliation.

L’occasion était favorable, et les négociateurs trouvèrent ces malheureux dans un découragement profond. Depuis l’abandon de leur cause par Chrysostome,

ET L’IMPÉRATRICE EüDOXIE.

ce protecteur qu’ils étaient venus chercher de si loin, ils désespéraient de la justice et de la charité des hommes. La mort d’ailleurs faisait de larges brèches dans leurs rangs, et, pour ne parler que des chefs, la perte d’Isidore avait été suivie de près par une autre plus déplorable, celle de l’évèque Dioscore, le second des Longs-Frères, leur soutien et leur guide. Il était mort quelques semaines auparavant, admiré des habitants mêmes de cette ville inhospitalière, et son tombeau, placé dans la chapelle de Saint-Mucius*, près d’une des portes de Constantinople, attirait un grand concours de pauvres, car ce solitaire presque sans pain leur avait montré qu’il savait jeûner pour donner encore*. Ce n’était pas tout : Ammonius, tombé gravement malade sous le poids de l’àge et des douleurs, menaçait de les quitter bientôt. Le chagrin avait donc brisé l’énergie des Longs-Frères, auxquels les moines obéissaient comme à leurs abbés. «Ah ! dit à ce propos un historien du temps, si Dioscore avait vécu, si Ammonius mourant n’avait pas été hors d’état de donner un avis, jamais ces honnêtes gens n’eussent ouvert l’oreille à des propositions déshonorantes9 ! » Voici les propositions qu’on leur apportait. « Le patriarche, qui n’avait rien de plus à cœur que de pardonner, leur offrait la paix. Il n’exigeait d’eux pour cela

1. Dioscorus jam ante mortuus in templo Mucii martyris sepultus. Sozom., vin, 17.

2. Sepultus in martyrio quod est ante portain, ita ut plurimæ mulicres, omissis per sanctura martyrem juramentis, per procès Dioscori jurarent. Pallad., dial., p. 63.

3. Quod opinor non ita succcssissc si una cum reliquis monacliis, Dioscorus et Ammonius adfuissent. Sozom., vm, 17.

JEAN CHRYSOSTOME

aucune rétractation formelle; il ne voulait ni controversée avec eux sur des points de doctrine, ni disputer sur des faits consommés : il oubliait tout, et ne demandait à ces moines séparés de son obédience qu’un acte de soumission à leur supérieur. Que les Longs-Frères et leurs compagnons vinssent donc déclarer en face du concile suivant la formule réglée par les constitutions monastiques que, s’ils avaient péché, ils se repentaient; le concile sans discussion les recevrait en grâce, le décret synodal d’Alexandrie qui les avait condamnés serait aboli, et le patriarche lèverait l’excommunication. Ils pourraient alors retourner en Égypte et rentrer dans leurs monastères1. » Les Longs-Frères n’eurent pas le courage du refus, et, emmenant avec eux la troupe entière de leurs compagnons, ils suivirent les négociateurs à Chalcédoine.

Aucun n’y manqua, pas même Aminonius, qui gisait sur son grabat et rendit l’âme quelques heures après2. Peut-être en reconnaissant cette église et ce riche palais où dix ans auparavant, sur la réquisition du préfet du prétoire Rufin, il était venu du fond du désert recevoir dans ses bras3, au sortir de la piscine baptismale, ce fils bien indigne d’un tel père, le vieillard éprouva-t-il un remords; mais cet acte de vaniteuse faiblesse était aujourd’hui cruellement expié.

1. Scetenses istos monachos ad pœnitentiam invitabat, pollicitus se ncque injuriai accepta) fore memorem, ncquemali quidquam esse fàcturum. Sozom., vin, 17.

2. Ammonius autem... postquam ad Quercum trajecisset, morbo gravius correptus finivit vitam. Sozom., ibid.

3. Nouveaux liécits de l’histoire romaine au vc siècle : Trois Ministres , etc., p. 23.

Les moines, à peine arrivés, furent conduits devant le concile, où tout se passa comme il avait été convenu. Chacun effectivement avait son rôle dans cette scène arrangée. Les Longs-Frères prononcèrent la formule de pénitence et de rentrée en grâce des moines punis par leur évêque : « Si nous avons péché, nous nous repentons et prions qu’il nous soit pardonné. » Théophile se levant prononça la formule du pardon, et le concile, par un décret d’absolution, révoqua celui d’Alexandrie*. Le pardon de Théophile s’étendit, à ce qu’il paraît, des origénistes à Origène lui-même, car l’histoire témoigne que de ce jour il ne fit plus de difficulté de relire ces livres dont il poursuivait si violemment naguère l’interdiction, et que, quelqu’un lui ayantdemandé la raison de sa conduite, il avait répondu par ces mots restés célèbres : « Les livres d’ Origène sont un jardin mêlé de fleurs et de broussailles; je laisse les épines et j’admire les fleurs2. » L’humiliation des Longs-Frères et l’impudence de Théophile n’étaient pas arrivées à leur terme; il y fallait encore des éloges et une apologie que les pauvres moines subirent comme leur dernière persécution. On rapporte qu’en apprenant la mort d’Ammonius le patriarche s’écria : « Je le pleure sincèrement , car c’était un saint moine, et je voudrais qu’il y en eût beaucoup de pareils3. » Après cette lamentable comédie, l’émigra-

1. Cum autcm Tlieophilus Iibcnter eos in gratiam recepisset, et communionem eis restituisset, finita esi quæstio de injuriis monachorum scetensium. Sozom., vin, 17.

Page 1