Tillcm., llist. des Emp., t. v, 4G4. j
JEAN CHRYSOSTOME
bares de l’Orient, Nitocris ou Sémiramis, et de violentes protestations s’élevèrent de tous côtés. Il en vint surtoutdu domaine d’Occident, où lesmœurs repoussaient plus énergiquement qu’en Orient la domination des femmes, et Honorius crut devoir faire connaître à sou frère son mécontentement, ainsi que la plainte unanime du sénat de Rome et de l’Italie '. Eudoxie persista, et Arcadius brava tout pour elle.
Si absolu que fût devenu depuis la mort d’Eutrope l’empire d’Eudoxie sur l’esprit de son mari, il y laissait encore place pour un autre sentiment, la peur de l’archevêque. Ainsi que je l’ai dit tout à l’heure, Arcadius, sincèrement religieux, craignait par dessus tout, de se brouiller avec l’Église, puis le caractère de Clirysostome lui imposait. Il ne l’avait jamais vu arriver vers lui que dans des circonstances graves et souvent violentes, armé des censures ecclésiastiques, des menaces et presque de l’anathème, réclamant tantôt pour l’Église, tantôt pour le peuple, tantôt contre les corruptions et les injustices de la cour, et chaque fois Arcadius avait cédé. On savait en outre que, si Clirysostome était le patron des classes populaires dans les agitations de la ville, il en était aussi l’idole. Avec moins d’emportement dans le caractère et moins de désir de montrer sa force, cet homme eût été le maître de l’empereur, ou du moins il eût balancé près de lui le crédit de l’impératrice. Celle-ci le comprit de bonne heure, et, avec
1. Quamvis super imagine muliebri, novo exemplo per provincias circumlata, et diffusa per universum mundum obtrectantium fama litteris mon nerim... Epist. lmp. Iloiwr. Aug. ad Princ. Orient. Arcad. Baron. Annales ad anu. 404, lxxx.
Tinstinct féminin de la domination, de bonne heure aussi elle chercha le moyen de ruiner l’homme pour mieux combattre le prêtre. Profitant de l’absence de Clirysostome, qu’on ne voyait jamais à la cour et qui d’ailleurs ne prêtait que trop le flanc à la critique par l’âpreté de son humeur et par des manières ou des habitudes de vivre assez étranges, elle l'attaquait journellement près de l’empereur, employante! tour de rôle le ridicule, la diffamation, la calomnie, et ces odieuses manœuvres n’étaient pas sans effetsur un esprit débile, dont toute l’indépendance consistait à changer de joug. L’exemple de la souveraine devint la loi des courtisans. Quiconque voulut plaire, entrer dans l’intimité d’Kudoxie, obtenir par elle justice ou faveur, dut se faire l’écho des haines et des railleries contre Clirysostome. En un mot, une ligue se forma au palais impérial contre l’archevêque, et l'impératrice en fut le centre.
Au dessous de l’impératrice, le premier rang dans cette ligue diabolique appartint à trois femmes, ses intimes amies, qui durent à leurs méfaits le triste honneur d’occuper une place dans l’histoire l. Elles se nommaient Marsa, Castricia et Eugraphia, et outre leur perversité commune elles se rapprochaient par plus d’un trait de ressemblance. Toutes trois étaient veuves; toutes trois, après s’être montrées fort galantes dans leur jeunesse, s’obstinaient à l’être toujours; toutes trois enfin possédaient un immense patrimoine, qu’elles accroissaient incessamment par des rapines
L E mulieribus, præter illas quæ vulgo notæ sunt, très... tumultuum et seditionum commotrices. Pallad., dial., p. 14, Chrysost. opp. edit . laudat .
sous le patronage de leur maîtresse ‘.Leurs noms seuls jetaient répouvante dans les familles. Eudoxie en effet cumulait, comme je l’ai dit, la soif de l'or avec celle du plaisir. Les historiens nous la montrent insatiable dans sa passion d’amasser, dépouillant les faibles, forçant la main aux officiers du fisc pour avoir une part dans les confiscations et provoquant elle-même des procès criminels pour grossir son lot. Une maison, une terre lui plaisaient-elles, on les voyait passer bientôt dans ses mains, tant ses agents avaient d habileté et de scélératesse. A ce sujet, l’on parla beaucoup d’une vigne dont elle avait spolié une pauvre veuve parce qu’elle en avait trouvé les raisins bons 1 2. Ainsi s’était transformée la fille du Frank Bauto dans cette cour sans mœurs et sans justice; mais l’histoire ne fut pas seule à la punir : Eudoxie rencontra en face d’elle dans ses déprédations éhontées Jean Chrysostome, comme elle l’avait rencontré dans le scandale de ses amours, et la vigne de la veuve devint aussi célèbre à Constantinople que le champ de Naboth dans Israël3. On comprendra ce que l’impunité, due à de pareils exemples, produisait de malheurs et de ruines sur tous les points de l’empire.
L’âme de ce trio malfaisant était Marsa, à qui son rang social et ses alliances donnaient un grand poids
1. Viduæ quidem sed a viris divites factæ, multam ex rapinis pecuniam possidentes... reliquuautem pudet dicere. Paliad., dial., ibid.
2. Leon. Aug. O rat. de vit. Chrys. Baron., ann. 401, lvi-lvii.
3. Ne permittas ut multi coacti te novam vocant Jezabel, et quæ de Nabothe scripta sunt in veteri testamento. Chrys., Serm .. in Leon. Aug. oroL, ut sup.
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ET L’IMPÉRATRICE EÜDOXIE. 41
en tout ce qui regardait les choses du monde. Quelque parenté éloignée la rattachait à l’impératrice, probablement par la mère d’Eudoxie. Marsa avait fait dans sa jeunesse un mariage illustre en épousant Promotus, général important des armées de Théodose, que le préfet du prétoire, Rufin, pour se venger d’une insulte, avait livré aux barbares dans un service commandé *. Toujours faible vis-à-vis de Rufin, Théodose pleura son général sans punir? son préfet; mais, comme dédommagement à la famille de Promotus, il adopta en quelque sorte, ses fils orphelins qui reçurent au palais impérial la môme éducation que les jeunes césars. Un si grand honneur exalta l’orgueil de la mère, et lorsqu’un mariage inattendu eut amené sa parente au rang suprême, elle devint à la cour un personnage considérable. Marsa, du reste, menait joyeusement son veuvage entre la galanterie et le rôle d’une impératrice en sous-ordre, faisant montre de son crédit, protégeant les uns, persécutant les autres, vendant les places à beaux deniers comptants et remplaçant le plaisir par l’intrigue quand le plaisir l’abandonna. Irrité par le scandale de ses déporlements, Chrysostome ne lui avait ménagé ni les réprimandes directes ni les censures allusives, et Marsa lui en gardait rancune ; aussi travaillait-elle assidûment à le perdre.
Castricia, la seconde, .était une copie de Marsa, sans rien de particulier, du moins les historiens ne nous en parlent que comme d’une très-grande dame, très-avide
1. On peut voir là-dessus les Nouveaux Récits de l’histoire romaine au vc siècle, p. 18.
JEAN CHttYSOSTOME
d’argent, très-intrigante, très-perverse; elle avait en pour mari le consul Saturninus, mort depuis peu d’années ’.
La troisième a des traits plus marqués dans l’histoire, et son nom est plus étroitement lié aux persécutions de Chrysostome. On ne sait quel avait été son mari; mais elle était veuve, ainsi que je l’ai dit, trèsrépandue dans le monde, puissante en intrigue, et prodigieusement riche d’une fortune mal acquise qu’elle employait à mal faire. Eugraphie avait contre l’archevêque un de. ces griefs que les femmes ne pardonnent guère *. Plus que sur le retour et obligée de rappeler par les ruses de la toilette des agréments qui l’avaient fuie et un troupeau d’adorateurs bien éclairci, elle scandalisait la société chrétienne par l'étalage de sa jeunesse empruntée. On ne la voyait en public et même à l’église qu’enduite de céruse ou de minium et les yeux peints d’antimoine, comme une idole d’Égypte 8. Ces coquettes surannées étaient pour l’archevêque un vrai sujet d’aversion. Il les poursuivait à l’église, où il les menaçait de les excommuuier et de leur fermer les portes du lieu saint, si elles ne donnaient aux pauvres tout l’argent qu’elles dépensaient à s’enlaidir. « Je vous en avertis, leur disait-il dans un de ses sermons, et je le fais non plus en manière de simple exhortation, mais comme un commandement que je vous adresse; je vous avertis que, si vous ne vous amendez pas, je vous chasserai d’ici; puis si l’on
1. Marsa Promoti uxor... Castricia Saturnin!. Pallad., dial., p. li.