‹ Récits de l'histoire romaine au V. siècleChapitre 73 sur 108 · ld., Epist · texte numérisé non relu

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ET L’IMPÉRATRICE EüDOXIE.

Sons l’empire de ces injustes soupçons, que rien n’avait encore dissipés, il écrivait quelques semaines après à une matrone de Constantinople nommée Théodora : « Ne cessez point de faire honte à ceux qui professent quelque affection pour moi de ce que, possédant tant d’amis si riches, si importants, je n’aie pu obtenir ce qui s’accorde aux plus scélérats des hommes, un exil moins dur et moins éloigné1. » Il n’osa point verser son chagrin en termes aussi amers dans le cœur d’Olympias, de peur de la blesser par une accusation dont elle pouvait prendre une grande part pour ellemême; il n’en eut pas le courage; son langage, dans la lettre qu’il lui écrit en partant de Nicée, est tout différent; cependant la même pensée y perce sous des mots plus doux. « N’allez pas, lui dit-il, vous tourmenter de ce que mes amis n’ont pu obtenir pour moi la résidence que j’avais demandée. Je suis résigné à celle-ci, et je la regarde comme un bienfait. Peut-être mes amis ont-il voulu me servir et ne l’ontils pas pu2. Gloire à Dieu en toutes choses! Je ne cesserai jamais de répéter ce mot, quoi qu’il me puisse advenir. » Il donna d’ailleurs à Olympias, pour la rassurer, des détails d’une exagération évidente sur son état. « Il faut, écrivait-il, que vous chassiez toute

1. Ne eos, quibus amamur, probris unquam in sec tari désistas, quod cum tôt amicos, tantisque opibus et potentia præditos habeamus, haud tainen illud consecuti surnus, quod etiam scelernti bomines impétrant, nempe ut in mitiore ar. propinquiore aliquo loco collocaremur. Chrys., Epist. 120 ad Tlteodoram.

2. Quid enim angeris, quod nos e Cucuso alio transferre nequivisti? Quod si res perfici non potuit, non tamen proinde angi oportet. Chrys., Epist. 14 ad Olymp.

JEAN CïIR YSOSTO.M E

crainte au sujet de mon voyage; mon corps semble avoir pris plus de force et de santé; l’air qu’on respire ici m’est favorable, et ceux qui me conduisent déploient

à m’être utile tout le zèle imaginable, au delà même de ce que je voudrais. C’est au moment de quitter Nicée que je vous expédie cette lettre le 3 juillet. Écrivez-moi fréquemment touchant votre santé. Vous pouvez, à cet effet, user de l’entremise de mon cher Pergamius, en qui j’ai toute confiance. Il ne suffit pas que vous me parliez de la santé de votre corps, je veux savoir davantage, je veux apprendre de vous que le nuage de votre tristesse est évanoui. Si vous me transmettez celle bonne nouvelle, je vous écrirai plus souvent et plus longuement, sûr d’obtenir un des résultats que je souhaite le plus au monde, le calme de votre

ûtne1. »

Un de ses premiers soins durant son séjour à Nicée fut d’écrire à ses compagnons d’exil, prêtres, évêques et diacres, arrêtés en route, comme on l’a vu, par un mandement du préfet et détenus à Clialcédoine sous l’inculpation du crime d’incendie. La lettre est simple et belle; il les félicite de souffrir, et de souffrir avec courage les fers et la prison, comme avaient fait les apôtres, les exhortant à avoir d’autant plus de confiance en Dieu qu’ils endureront plus d’injustices et de mépris de la part des hommes. « Je ne doute point,

1. Nec vero de tua duntaxat bona valetudine certiores nos facias, vcrurn illud etiam signifiées velim mœroris nubem a te dissipatam esse. Nam si hoc ex tuis litteris intellexerimus, sæpius quoqtie ad te littcras dabimus, ut qui scribendo aliquid proficiamus.Chrys., Epist. 10 ad Olymp.

ET L’IMPÉRATRICE EÜDOXIE.

ajoute-t-il, que vos .souffrances mêmes n’augmentent votre crédit auprès de Dieu, qui vous accordera plus de force encore pour les supporter... Les apôtres chargés de chaînes se souvenaient toujours de leur mission au fond des cachots, étendant leur sollicitude sur le monde entier : la vôtre aussi se portera sur les maux de nos Églises. Saisissez donc toutes les occasions qui se présenteront d’exercer votre zèle et votre ardeur, soit par vous-mêmes, soit par d’autres, plus libres d’agir; ne négligez rien, dans votre conduite ni dans vos paroles, pour apaiser la tempête déchaînée. Ce zèle produira de bons fruits, on n’en saurait douter; s’il en était autrement. Dieu ne vous en récompenserait pas moins de vos intentions et de vos efforts1.»

Cette lettre, 0C1 Chrysostome donne pour consolation à des gens emprisonnés sous une accusation capitale de s’occuper des maux de l’Église, nous peint au juste l’état de son âme. Ses fatigues, ses ennuis, le déplaisir même d’être transporté dans une bourgade aux extrémités de l’empire, tout cela disparut à la première idée d’un devoir à remplir. Chassant alors, comme il le conseillait à Olympias, les nuages de tristesse qui assombrissaient son esprit, il se mit au travail avec la même ardeur et la même sérénité que s’il eût encore été à Constantinople dans l’exercice de ses fonctions épiscopales. Ce travail, ce n’était pas moins que la conversion religieuse de la Phénicie, et il se l’était donné, il y avait cinq ans, lors de la tournée ou

1. Non eniin duhium est, qui» cum ex his quæ patiinini majorem vobis apud Deum fîduciam conciliées, majores inde quoque vires adepturi sitis. Chrys., Epist. 174 ad Ep., Presb., etc.

JEAN CHRYSOSTOMK

plutôt de l’expédition pastorale dans l’Asie Mineure qui attira sur lui tant de haines et fut le commencement de ses longs malheurs. Il avait pu observer pendant son voyage dans les provinces syriennes la situation de la Phénicie sous le point de vue religieux. La Phénicie était encore païenne malgré les tenlatives de prédication faites à différentes époques par les évêques des Églises voisines, ou plutôt ces tentatives n’avaient point été sérieuses; d’un côté les fonctionnaires civils, qui en aucun temps n’aiment à se créer des embarras et que d’ailleurs ne dévorait guère le zèle du prosélytisme chrétien, ne les avaient point favorisées ; de l’autre, l’entreprise était rude, vu l'humeur récalcitrante des Phéniciens. Ce peuple en effet occupait une trop grande place dans l’histoire mythologique de l’antiquité pour la laisser ravir sans combattre par une religion nouvelle; patrie de tant de grands dieux qu’elle avait donnés au monde païen, la Phénicie tenait ù son culte comme à une portion de son existence nationale. Ces raisons, jointes h la mollesse de l’autorité civile, faisaient que la propagande du christianisme y avait élé à peu près sans succès. Chrysosloine, en 399, avait entrepris de réveiller par une vive secousse les tiédeurs administratives et religieuses. Voyant l’impuissance du clergé séculier ou son peu de zèle, il s’était adressé aux moines, et en avait lancé une troupe déterminée sur ce pays. Les temples furent attaqués, dévastés, plusieurs démolis, les prêtres païens forcés de fuir devant la violence; le fruit de ces victoires partielles fut la construction de quelques églises, en petit nombre, et de quelques couvents qui np

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ET L’ IMPÉRATRICE' EÜDOXIE.

durèrent pas. Les magistrats, qu’intimidait la puissance de l'archevêque de Constantinople, quoique son crédit commençât à baisser près de la cour, obéirent à son impulsion et sortirent pour quelque temps de leur engourdissement; mais les choses n’allèrent pas longtemps ainsi. Avec les disgrâces de Chrysostome, son procès au concile du Chêne, son premier exil, l’aversion déclarée que lui montraient l’impératrice et les évêques favoris de l’empereur, son œuvre déclina ; sa seconde persécution l’acheva tout à fait. Les prêtres païens rentrèrent dans leurs temples, et on les y laissa rentrer; les églises à leur tour furent démolies et les moines expulsés de toute la province par une réaction à laquelle probablement la haine contre Chrysostome eut beaucoup de part.

Voilà ce qu’apprit l’exilé pendant son séjour à Nicée par des prêtres venus de la Syrie ou de l’Asie Mineure. Son cœur en fut ému. Profitant des courts instants que „ lui laissait cette halte sur le chemin de l’exil, il conçut l’idée de remonter son entreprise perdue. 11 prêcha tous les prêtres qu’il vit, cherchant à leur souffler un peu de l’ardeur qui le consumait ; il écrivit même à un de ses amis d’Antioche, le prêtre Constance, pour en faire un second lui-même dans la capitale de la Syrie1. Ce n’est pas qu’il crût trouver en Constance un missionnaire actif, un chef armé de propagande, exécutant lui-même et donnant l’exemple aux travailleurs; l’ami de Chrysostome n’avait pas ces qualités, quoiqu’il en eût beaucoup d’autres, et d’ailleurs plus d’un

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