‹ Récits de l'histoire romaine au V. siècleChapitre 86 sur 108 · N oc forum nec vénale quidquam hæc urbs liabet. Chrys · texte numérisé non relu

N oc forum nec vénale quidquam hæc urbs liabet. Chrys

Epi st. 11. '

2. Cœli intempéries... neque enim restas nobis minus quam frigus molest.iest, utquæ frigoris acrimoniam incontrarium imitetur. Id,ibid.

3. Dominus meus Dioscorus hic erat. Chrys., Epist. 13 ad Olymp ♦

ET L’IMPÉRATRICE EÜD0X1E.

son qu’il se proposait d’habiter pendant le séjour de son hôte Il expliqua toutes ces choses à Chrysostome, qui avait déjà accepté son offre à Césarée et se confondait en remerchnenls, quand un second personnage intervint. C’élait un envoyé de l’évêque (carCucuse, si petite qu’elle fût, avait un évêque), lequel mettait à la disposition de l'exilé la demeure épiscopale et sa propre chambre, la seule probablement qui fût convenable pour un tel hôte dans ce modeste palais. «Je ne sais, en vérité, écrivait à ce propos Chrysostome, s’il ne m’eût pas donné en sus son trône d’évêque et son église, tant cet homme se montra pour moi bon et hospitalier*. » Le banni que les évêques, tout le long de sa route, n’avaient guère habitué à de pareils traitements, en fut touché jusqu’aux larmes; mais il avait promis à Dioscorus et resta fidèle à sa promesse.

Adelphius (c’était le nom de ce bon évêque) trouva un digne rival dans le gouverneur de la ville appelé Sopaler, magistrat honnête et grave «qui est un père pour ses administrés, écrivait l’exilé, et s’est montré plus que cela pour moi3. » Aussi recommande-t-il à Olympias les fils de cet excellent homme qui étudiaient dans les écoles de Constantinople. Tout le monde au reste, suivant l’exemple des deux chefs de la petite cité, s’efforça d’adoucir ce que la pauvreté et la rudesse

1. Domum nobis ad tolerandam hiemem idoneam cxstruit. Chrys., Epist. 13 ad Olymp.

2. At vcrd urbis hujuscc episcopus perqnam humanitor noscxcopit, tantainque crga nos caritaiem præ sc tulit , ut ctiamsi fieri potuissct tbrono quoquc sno nobis cessurus fuerit. Chrys., Episl. 12‘» ad Cyriac.

3. Plus officii crga nos exhibuit quant a pâtre postulandum vide» retur. Chrys., Epist. Ci.

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du pays avaient, de cruel pour un vieillard malade. C’était à qui lui enverrait des villas voisines les choses nécessaires à son établissement, et sa porte était pour ainsi dire assiégée par les propriétaires ou leurs intendants. Il éconduisait avec douceur cette foule obligeante. « Dans ce pays où l’on manque de tout, disaitil à ses amis, moi seul je^ne manque de rien. » Un riche Syrien d’Antioche, propriétaire aux environs de Cucuse, avait chargé son intendant de porter à Chrysostome les produits de ses fermes. « Merci de tout cela, répondit-il au maître; je ne garde que votre amitié, c’est d’elle seule que j’ai besoin. » Les petites villes, on le voit, lui portaient bonheur plus que les grandes, et les villages plus que les métropoles, sièges de tant de jalousies, d’ambitions et de lâchetés.

Son escorte le quitta après l’avoir installé. Il chargea de ses lettres pour Constantinople les deux officiers prétoriens, Anatolius et Théodorus, devenus ses amis et ses protégés dans la ville impériale. Il y en avait une pour Olympias et deux autres pour l’eunuque Brison et Péanius. Ces dernières furent confiées particulièrement à Théodorus, à qui elles devaient servir d’introduction près de ces hauts personnages toujours bien en cour. Les lettres à Péanius et à l’eunuque étaient plutôt de simples billets brefs et assez froids dans les termes; ils portent l’empreinte des ombrages conçus par l’exilé contre ces cœurs fidèles auxquels il rendit bientôt pleine justice. Il leur annonçait son arrivée à Cucuse, ajoutant qu’il y était bien, et \ demandant en grâce qu’on l’y laissât, attendu qu’il s’était trop mal trouvé des voyages et qu’il redoutait

plus un nouveau changement que la mort même.

La lettre à sa chère Olympias avait été écrite le lendemain de son arrivée. Son langage est le même au sujet de Cucuse, où il désire rester, car tout dans ce lieu lui promet la paix, et il est trop faible pour être ballotté de résidence en résidence, au milieu des aventures. « Que personne donc, ajoute-t-il, n’ait la malencontreuse idée de me tirer d’ici, dans l’intention de m’accorder une faveur. Que si, par grâce inouïe, or me donnait le choix d’une résidence suivant mon cœur, si l’on m’accordait une ville maritime voisin de Constantinople, par exemple Cyzique ou Nicomédie (c’étaient les deux exils dont il avait été question pour Olympias)1, gardez-vous de refuser; pour tout autre lieu, combattez-en la pensée avec votre prudence ordinaire; ce serait à mes yeux un vrai malheur. Je me repose du moins ici d’ùme comme de corps, à tel point que deux jours m’ont suffi pour faire disparaître les suites les plus fâcheuses de mon voyage2. »

Dans cette lettre, il raconte à sa douce confidente l’histoire lamentable de son séjour à Césarée, de son trajet de cette ville à Cucuse, des souffrances qui l’ont assailli sous la main de ses ennemis, acharnés à sa perte, et sous la menace perpétuelle des brigands. «Trente jours durant et même davantage, lui disait-il, je n’ai cessé

1. Si videris ipsis tn animo esse, non longe isthinc (Constantinopoli), maritimam aliquam urbem, puto Cyzicum non longea Nicomedia me evehere, hoc accipc. Chrys., Episl. 13 ad Olymp.

2. Hic enim in magna quiete animiquc remissione versamur : ita ut ctiam contractam omneni in itinere molestiam biduo absterferimus. ]d., ibid.

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de lutter contre une fièvre dévorante, et c’est ainsique j’ai parcouru cette longue et pénible route, sans compter d’autres infirmités non moins cruelles et mes faiblesses d’estomac1. Vous devinez ce que je suis devenu au milieu d’une telle accumulation de souffrances, sans médecin, sans médicaments, sans possibilité de me procurer des bains et les choses même les plus indispensables à la vie, ne goûtant de repos ni jour ni nuit, et en alerte perpéluelle à cause deslsaures. Je puis vous confesser lotit cela maintenant que tout cela est fini, et je vous en parle sans rélicence. Pour rien au monde, je ne l’eusse fait plus lot., de peur de vous causer trop de chagrin. Aujourd’hui celte nuée de maux s’est dissipée, cette épaisse fumée s’est évanouie-, aussitôt que j’eus mis le pied à Gueuse, j’ai jeté bas la maladie et son cortège. Me voilà en pleine santé, délivré de la crainte des brigands par la saison qui s’approche, protégé d’ailleurs par une bonne garnison, décidée à les recevoir rudement s’ils se présentent. Quoique la contrée que j'habite soit bien solitaire et

bien sauvage, tonies choses abondent autour de moi.

Le cher et respectable Üioscorus se multiplie pour me faire plaisir, si bien que je suis obiigéde réclamersans cesse contre les prodigalités dont il use à mon profit ; à cause de moi, il s’est transporté à sa villa2, et cela pour être plus à même de m’entourer de soins et

1. Triginta propemodum (lies aut etiam amplius, oum accrbissimis febribus collacfari non destiti. Atque itn longiim hoc et molostuni iteragebam aliisque itcmgravissimisstomachi morbis obsessus. Chrys., Epiât. 13 ad Oiymp.

2. Quippe nostra causa etiam ex ædibus suis migravit ut nos omni ofïtcii genere complecterctur. Id., ibid.

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mieux disposer à mon usage sa maison de ville pour l’hiver. La bienveillance de tous répond à la sienne... Aussi il ne me reste plus qu’un sourd ressentiment de mes souffrances, comme après une violente tempête de la mer les (lots continuent à s’agiter, quand déjà les vents ne souillent plus et que le calme s’est rétabli dans l’air. »

On était alors au commencement de septembre, et la neige tardait à se montrer sur les montagnes du Ta u rus; aucun froid ne se faisait donc sentir encore dans la vallée. Celle douce température, jointe à la bienveillance qu’il lisait sur tous les visages, rendit à l'exilé force et contentement; il sembla renaître, et pour Chrysostome les impressions morales étaient presque toute la vie. Dans le ravissement de son âme, il écrivait qu’il trouvait les hivers de Gueuse tout à fait

semblables à ceux d’Antioche, et qu’il s’y portait mieux

qu’à Constantinople. Celte agréable illusion ne devait pas durer; en ellet, quand, vers la lin de novembre, les neiges s’amoncelèrent dans la montagne, et que, le froid s’abattant sur la vallée, un vent glacial pénétra jusque dans les maisons, l’exilé vit CüGUse sous ses v ra i e s co u I e u r s . D i o co r u s a cco u r u t ca 1 ie u t rer sa d e m e u re cl lui enseigner avec quelles précautions il fallait se conduire vis-à-vis des hivers d’Arménie. Nous le retrouverons un peu plus tard luttant péniblement contre celle funeste influence et reconnaissant combien avait été prévoyant le choix de l’impératrice quand elle avait envoyé dans un tel lieu un Svrien débile et malade.

Une grande consolation attendait Chrysostome à Gueuse: il y trouva une de ses parentes, diaconesse de

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l’église d’Antioche, qui malgré son grand âge était venue du fond de la Syrie pour le voir. Dès la première nouvelle de son bannissement, quand le bruit courait qu’il devait être transporté en Scythie, elle avait formé le projet de l’y suivre1, puis, ayônt connu le décret qui fixait sa résidence en Arménie, elle avait changé de direction, et, passant le Taurus, elle l’avait précédé dans son lieu d’exil. La courageuse diaconesse fut reçue à Gueuse comme un tel dévouement le méritait; l’évêque voulut qu’elle siégeât au même titre dans son église, et le reste du clergé lui montra un égal respect et un égal empressement. Sabiniana (c’était son nom) tenait déjà un rang distingué parmi les dames illustres du christianisme en Orient. Elle était, suivant un historien ecclésiastique, tante paternelle de Chrysostome et liée d’amitié avec Olympias. On nous la peint comme une fille d’un mysticisme exalté qui avait des visions et s’entretenait, croyait-on, familièrement avec Dieu2. En tout cas, sa société et ses soins furent d’un grand soulagement pour Chrysostome, jeté seul dans une contrée si déserte et si désolée.

Les illusions de l’exilé sur les hivers de Cucuse ne se prolongèrent pas longtemps, car deux mois environ après son arrivée, les neiges ayant envahi la montagne, la vallée devint inhabitable. Contre les bouffées d’un vent qui glaçait tout, la première précaution était

1. Paratam enim so esse dixit in Scythiaro proficisci quandoquidem constans hic rumorerat, fore utillicdeportarer.Chrys.,Ep/sM3a(i Olymp.

2. Antiochiæ quoque Sabinianam nomine diaeonissam vidi quæ cum ipso colloqui putabatur Dco, quæquc amita beati Joannis episcopi fuit. Pallad., Hist. Ixiuriac.

de ne point respirer l’air du dehors. Chrysoslome lut donc obligé de se clore hermétiquement dans sa chambre, où il devait entretenir jour et nuit un grand l'eu; mais la précaution fut inutile, et le mal qu’il craignait d’aller gagner dehors vint le chercher au coin de son foyer. 11 fut pris d’une toux violente dont les quintes étaient suivies de vomissements et de douleurs de tête à lui tendre le crâne. Outre cela, quand il voulait élever la température de sa chambre, la fumée ne lui était guère moins insupportable que le froid; il manqua d’en être étouffé; elle provoquait d’ailleurs des redoublements de toux qui empiraient son mal. Pour obvier à ce double inconvénient, il prit le parti de faire moins de feu et de passer les journées au lit : il y resta cloué ainsi tout l’hiver. Dans cette situation où il était privé de tout mouvement, le dégoût des aliments le gagna, puis l’insomnie opiniâtre *. « Je suis allé jusqu’aux portes de la mort, écrivit-il plus tard à un ami, et durant deux mois je n’ai eu de vie que pour en sentir les maux. » Ces demi-confidences, il ne les faisait pas à Olympias, ou du moins il attendait que le mal fût passé et déjà loin de lui. Vers la fin de l’hiver, lorsque l’air du dehors lui était moins contraire, qu’il avait pu se lever et que sa santé paraissait meilleure, arriva chez lui un serviteur de sa chère diaconesse, nommé Antonius, porteur d’une lettre de sa maîtresse. « Je suis heureux,

1. Quamvis enim ignem etiam accenderem, et gravissimum funium perferrem et cubiculo iuclusus tenerer, sexcentisque pannis memet obvolverem ac ne iiinen quidem excedere auderem, nihilominus cxtremos cruciatus patiebar. Chrys., Epist. 6.

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écrivit-il à cclle-ci avec la naïveté d’un enfant, que votre serviteur soit venu lorsque ma maladie était terminée; s’il m’avait vu dans les crises terribles que j’ai traversées, il n’eût pas manqué de vous tout dire, et vous sci iez morte d’iriquiélùde. » En dépit de tant de souffrances et des inconvénients inévitables de cet affreux climat, il répétait dans presque toutes ses lettres qu’il aimait Gueuse, qu'il s’yr trouvait heureux, car du moins il y avait la paix, l’entière liberté de sa personne, quelques amis qui le visitaient et le servaient avec joie, et, par-dessus tout, la tranquillité; aucun ennemi n’élait là pour le molesler et le chasser G La solitude cependant diminuait autour de lui. Les amis du dehors arrivaient peu à peu malgré le froid , les mauvais chemins et la crainte des Isaures. Ëvéthius ne l’avait point quitté ; plusieurs prêtres de Syrie, échappés aux bourreaux de Porphyre, avaient trouvé refuge auprès de lui. 11 en attendait bien d’autres encore, retenus jusqu’à ce moment dans les geôles de Constantinople ou d’Antioche. Lorsqu'il apprit que leurs prisons étaieut ouvertes, il s’écria avec une généreuse confiance : « Les voilà libres, ils ne tarderont pas à me rejoindre 1 » Le sort ne répondit point à celte sainte persuasion de l’amilié. Cependant l’affluence se dirigea de tous côtés vers Cucuse, principalement des contrées de l’extrême Orient. Dans les intervalles de ses souffrances, il se mit au travail avec cette activité qui le dévorait. Une massé de lettres

1. Hic locum tumultibus vacuum roperinius. . . nec quemquam habentem qui nobis molestiam cohibeat, atque infestus sit. Chrys.,

ET L’IMPÉRATRICE EÜDOXIE.

l’attendaient à Cucuse; il lui en arriva bientôt davantage quand on sut que le gouverneur de la ville et l’évêque professaient pour lui un attachement et un respect sincères, et qu’ainsi, sauf les hasards de la route, la correspondance avec lui était à peu près sûre. Il trouva dans ces lettres accumulées la révélation complète de ce qui s’était passé à Constantinople depuis son départ : incarcération des évêques ses partisans, poursuites et souffrances de ses amis, détails des procès criminels intentés pour fait d’incendie, situation de l’Église fidèle, tyrannie des schismatiques, sentiments des Occidentaux à son égard, toutes choses qu’il ignorait ou qu’il n’avait apprises qu’imparfaitement pendant son voyage, soit par la rumeur publique, soit par des informations encore incertaines. A mesure que se déroulait sous son regard le tableau des événements accomplis depuis son expulsion de Constantinople, il prenait la plume et écrivait, ou plutôt il dictait à des scribes qui l’assistaient. Ainsi s’ouvrit cette immense correspondance qui devait comprendre l’histoire entière de sa persécution, et dont malheureusement il ne nous reste plus que deux cent quarantedeux lettres. Dans le cours de cette correspondance, il s’aperçut que bon nombre de ses envois ne parvenaient pas à leur adresse et se perdaient en route, soit qu’ils fussent interceptés dans les provinces qui lui étaient hostiles, soit que les porteurs fussent infidèles ou dévalisés en chemin par les brigands ; les rapports en effet avaient lieu entre Chrysostome et ses correspondants tantôt par des messagers à' gages, tantôt par des voyageurs connus de ses amis, tantôt et

le plus souvent par des ecclésiastiques qui s’entouraient de toutes les précautions imaginables, et cette voie était la seule assurée.

Ce qui surtout dut le loucher au cœur, ce fut la conduite des évêques, membres du concile, qui avaient préféré encourir une accusation infâme et se laisser mettre aux fers comme des incendiaires convaincus plutôt que de le renier comme on le leur proposait, et de communiquer avec « le loup, le pirate, le bourreau » usurpateur de son église. Si la conduite de ces évêques, qui avaient siégé parmi ses juges, était une protestation de son innocence en face de la chrétienté tout entière, en face de l’empereur, en face du préfet de la ville et de ses inquisiteurs, elle contenait aussi la condamnation solennelle de ces autres évêques, ses adversaires, qui poursuivaient lâchement en eux la minorité du concile. Il écrivit à ces courageux athlètes, pour les remercier et les bénir, une lettre magnifique intitulée : « Aux évêques, prêtres et diacres emprisonnés pour la religion, » voulant y joindre aussi ses anciens compagnons du sanctuaire. Il les croyait encore dans les prisons de Constantinople, car on ne put connaître que beaucoup plus tard à Gueuse le décret du 29 août, en vertu duquel ils avaient été relâchés et leur peine commuée en un exil perpétuel.

« Vous êtes heureux, leur écrivait-il, à cause de votre captivité, de vos liens, de vos chaînes, heureux, dis-je, et trois fois heureux et mille fois encore. Vous vous êtes attiré l’admiration du monde entier, même de ceux qui sont loin de vous par la distance et par le temps. Partout, sur la terre comme sur la mer, on

chante vos glorieuses actions, votre courage, votre constance dans vos sentiments, la sainte indépendance de vos âmes. Rien de ce qu’on regarde comme effrayant n’a pu vous ébranler; ni tribunal, ni bourreau, ni diversité de tortures, ni menaces annonçant des morts sans nombre, ni juges soufflant le feu par la bouche, ni adversaires grinçant des dents et dressant autour de vous des embûches, ni calomnies, ni accusations impudentes, ni enfin la mort étalée chaque jour devant vos yeux, rien n’a pu vous faire trembler; au contraire la persécution même se changeait en consolation pour vous1. C’est pour cela que tous vous couronnent et vous proclament à l’envi, non-seulement vos amis, mais vos ennemis et vos persécuteurs; si ces derniers ne le font pas hautement, regardons au fond de leurs consciences, nous verrons qu’ils vous admirent comme nous. Tel est le caractère de la vertu, ceux même qui la combattent lui rendent justice ; tel est aussi celui , de la perversité, ceux qui la pratiquent la condamnent... »

J’ai cité cette lettre, parce qu’elle se rapporte à des personnages qui ont joué un rôle dans nos récits, et aussi parce qu’elle offre un des plus beaux spécimens des nombreuses épîtres adressées par Chryso-

1. Nihil quantumvis grave videatur vos déterrait : non tribunal, non carnifex, non tormentorum multa généra, non minao quæ innumeras mortes nuntiabant : non judex qui ignem ab ore spirabat, non adversarii qui frendebant dentibus et innumeras insidins struebant; non tant® calumniæ, non impudentissimæ accusationes; non mors ante oculos quotidie proposita, sed liæc omnia vobis uberem potins ac sufficientem consolationis materiam præstitere. Clirys., Epist.ad Episc. et Presb.

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stome aux confesseurs et martyrs de sa persécution.

II trouva, dans le nombre des dépêches venues de Constantinople, celles où ses diaconesses lui rendaient compte de leur mise en accusation comme incendiaires ou schismatiques, de ce qu’elles avaient souffert, soit au forum devant le juge, soit dans la prison. Pentadia y énumérait toutes ses douleurs avec un amer plaisir, rappelant peut-être que les juges d’Eudoxie avaient su dépasser en barbarie ceux de son ancien persécuteur Eutrope. Nous avons reproduit en grande partie, dans un des récits précédents, la réponse de Chrysostome à cette infortunée qu’il avait sauvée autrefois, et qui maintenant souffrait pour lui. Ampructé lui racontait également les épreuves auxquelles avaient été soumises elle et ses sœurs, pour leur fidélité envers leur pasteur légitime et envers l’Église. Ampructé était une des diaconesses qui avaient assisté dans la basilique de Sainte-Sophie aux derniers adieux de l’archevêque, et qui, à ce titre seul, avait dû être englobée dans l’accusation d’incendie. Cette généreuse fille dirigeait, à ce qu’il parait, un monastère de nonnes à Constantinople ; elle était étrangère à celte ville et venue probablement de Syrie lorsque Jean avait pris possession de son archevêché, et on croit qu’elle retourna mourir dans sa terre natale. Elle savait mal le grec et s’excuse par cette raison d’écrire rarement à son père bien-aimé. Chrysostome lui répondit à ce sujet que, plutôt que de le priver de ses lettres, Ampructé ferait bien de lui écrire dans son idiome maternel, qu’il comprenait tout aussi bien que la langue grecque. Quant à Olympias, elle n’avait rien

écrit au sujet de sa confession. La fière diaconesse eût rougi peut-être d’aller entretenir un exilé accablé de maux de ce qu’elle avait été heureuse de souffrir en son nom. Qu’était-ce à ses yeux que son obscure persécution? que serait-ce que sa mort même à côté des malheurs de ce grand homme dont l’exil ébranlait la chrétienté tout entière? Voilà ce qu’elle s’était dit, et elle n’avait pas eu le courage de parler d’elle-même; elle s’était contentée de mentionner en passant, dans ses lettres, qu’elle avait été poursuivie cruellement, comme beaucoup de fidèles, et qu’elle avait récolté sa part de maux pour la cause de l’Église et pour la sienne. Ce ne fut que par les lettres des autres ou par les rapports de ses visiteurs venus de Constantinople que Chrysostome apprit avec quelle noblesse de langage et quelle fermeté d’ûme Olympias avait fait reculer ses bourreaux et mis à néant toutes les accusations d’Optatus.

C’est ici qu’il faut placer la série des lettres de Chrysostome à Olympias, lettres toutes personnelles, précieux monuments d’une incomparable amitié, conservés jusqu’à nous par la piété des souvenirs. Ces lettres sont au nombre de dix-sept dans nos éditions de Chrysostome, et Photius n’en comptait aussi que dix-sept; mais on voit par quelques passages du texte que dans le principe il y en eut davantage. Elles furent toutes écrites de l’exil, et de Cucuse pour la plupart. L’antiquité en fit une estime toute particulière, nonseulement comme œuvre de philosophie chrétienne, mais comme modèle d’un style pur, élégant, animé; l’histoire peut y voir en outre un sujet d’étude psycho-

JEAN CIIRYSOSTOME

‘ logique sur les sentiments du temps, et comme un dfalogue entre deux grandes Ames qui ne se cachaient rien l’une à l’autre. Les lettres de Clirysostome nous permettent en effet de reconstruire celles de son amie, pour le fond des idées sans doute, mais souvent aussi pour la forme. Voici dans quelles circonstances et dans quelle intention cette correspondance a été écrite.

Aucune œuvre philosophique de l’antiquité ne me paraît plus digne d’une admiration sérieuse que l’ensemble des opuscules adressés, sous le titre de lettres et de traités, par Jean Clirysostome à Olympias pendant son exil. La nature du sujet, qui présente une des plus profondes analyses du cœur humain , la beauté du style, qui les faisait compter par l’Église d’Orient entVe les plus belles perles de sa couronne, enfin les événements particuliers au milieu desquels ils furent écrits et qui constituent le lien entre l’auteur et le livre, donnent à ces opuscules une place à part dans les ouvrages du grand archevêque. Ils appartienne t au genre que la rhétorique latine appelait consoluiorium , la rhétorique grecque waf*x>.r.nxî'v, consolaioire; c’est un père qui les écrit pour une fille, un ami pour une amie, victime à cause de lui de la plus injuste des persécutions; mais quel consolateur que l’auteur des lettres à Olympias! 11 parle de maux qu’il éprouve, il apaise des douleurs qu’il ressent; il verse dans une âme qui est la moitié de la sienne,

d’après scs propres théories touchant l’amitié spirituelle, un baume dont l’effet rejaillit sur lui-même, "• car il souffre autant et plus encore. « Dites-moi que mes leçons vous profitent, écrit-il à son amie, etprouvez-le-moi par la sérénité de votre cœur. Secouez, secouez cetle cendre de tristesse qui vous aveugle et V vous consume, relevez -vous d’un fatal accablement, et je serai payé de tous mes soins. Votre courage raf- . fermira le mien, et le calme de vos pensées viendra me réconforter dans mes misères1... »

Sans doute on avait pu voir dans les temps païens des philosophes composer à loisir et parfois sous les lambris dorés des consolations sur T exil; mais ici la consolation est donnée, sur la route même de l’exil, par un proscrit chassé d’une ville à l’autre vers un désert, à l’extrémité du monde romain, par un malheureux que deux conciles ont injustement condamné, qu’un empereur bannit, que les tribunaux poursuivent comme incendiaire, que les évêques, ses collègues, renient, qui manque de tout, même de pain pour sa nourriture, de lit pour son sommeil, et qu’une escorte de soldats, ses gardiens, traîne plutôt qu’elle ne le conduit vers son dernier séjour, sous la menace perpétuelle des brigands. Voilà le consolateur qui écrit les lettres à Olympias. On voit , d’après le texte, qu’une partie fut écrite dans les stations de la route, sous des toits ouverts à toutes les intempéries, pen-

1. Omnem hune mœrorem, si volueris, fumo citius dissipabis ; do bac rc nos rursum certiores facias; ut licet alioqui procul a te remoti, magnam tamen ex hujusmodi litteris consolationem capiamus.Chrys. Episl. 3.

* - JEAN CHR YSOSTOME

dant le loisir de» haltes qu’on lui laissait pour son sommeil, et l’autre rédigée dans des solitudes sauvages, tantôt à Gueuse sous la crainte 'des Isaures, tantôt à Arabissus au milieu des neiges éternelles. Il n’est pas une souffrance <du plus affreux bannissement dont il n’épuise l’amertume goutte à goutte, et c’est pendant ce temps-là qu’il console les autres, et qu’il dit de lui-même : L’exil n’est rien!

La philosophie de Chrysostome est fondée en fait sur le principe stoïcien, que le mal n’existe que dans le péché, et que c’est nous qui le faisons. Tout ce qui porte atteinte à la pureté de l’àme, tout ce qui la ravale et empêche son essor vers des destinées supérieures est mal; tout le reste est indifférent comme transitoire et contingent : telles sont les joies et les douleurs de ce monde, qui n’atteignent point l’àme, mobiles comme des ombresetdes fantômes, éphémères comme l’herbe des champs, ou mieux comme la fleur de l’herbe que le moindre souffle emporte et dissipe. Le bien et le mal qui affectent l’âme sont seuls réels, parce qu’ils affectent une substance impérissable et la purifient ou l’avilissent; ce qui affecte le corps n’est ni bon ni mauvais, ce sont des accidents passagère comme le corps lui-même. Les stoïciens avaient déjà professé ce principe ; mais, comme application morale de leur système, ils disaient à ceux qui souffrent : « Méprisez la douleur, méprisez les fers, la prison, l’exil, et méprisez aussi ceux qui vous les infligen sans raison. Isolez-vous d’un monde où régnent les adversités et l’injustice, et renfermez-vous en vousmêmes dans un moi impeccable et serein. » Le stoï-

cismc chrétien de Ghrysostome fait un grand pas audessus de ces orgueilleuses doctrines. Il dit aux persé? eûtes : «Souffrez, car Dieu le veut; savezrvous s’il n’a pas lié vos douleurs 3 ses desseins sur l’ordre moral du monde, èt si la persécution qui ébranle en ce moment-ci nos églises n’est pas pour elles, dans la profondeur des prévisions divines, ce qu’est la tempête pour épurer l’air vicié, l’hîver et les frimas pour mûrir le grain sous la terre, la nuit pour raviver nos corps? Dans cette sorte de fatalisme sublime et respectueux pour celui qui ordonne et règle tout, le persécuteur devient un instrument de rigueur ou de rénovation dans la main de Dieu ; le persécuté, l’ou-. vrier obéissant d'une œuvre inconnue à laquelle il travaille sous le poids du jour et au bout de laquelle est le salaire. Il faut donc marcher le front levé dans les traverses de la vie, et non-seulement avec résignation, mais avec allégresse, avec actions de grâces pour la Providence, qui nous conduit toujours au bonheur quand nous aimons le bien. » Une telle philosophie, si élevée, si forte, nous paraîtrait presque une pure théorie, une simple spéculation de l’esprit, impossible en pratique, sinon dans l’élan momentané qui mène au martyre; ce fut pourtant celle que pratiqua Clirysostome dans une longue accumulation de misères et d’injustices pendant les trois ans de son exil. Sans vouloir comparer l’auteur des Consolations à Helvia à celui des Lettres à Olympias, j’en dirai pourtant deux mots : le philosophe qui prêchait la résignation à la pauvreté et à l’exil sous le palais d’or de Néron a besoin qu’on oublie sa vie pour admirer son livre

JEAN CHRYSOSTOME

mais, quand on lit Chrysostome, on peut se demander ee qu’il faut le plus admirer du livre ou de l’auteur.

J’ajouterai encore une chose, c’est que ces opuscules de l’ancien archevêque de Constantinople nous le font apercevoir sous un point de vue tout nouveau. L’évêque dominateur dont l’orgueil et l’humeur irritable avaient soulevé tant de haines contre lui au temps de sa prospérité nous apparaît ici comme l’ami le plus tendre, qu’une souffrance de ceux qu’il aime tourmente plus dans son exil que les aiguillons de la persécution. Le prêtre audacieux qui avait bravé deux conciles, un empereur, et, ce qui est plus, la colère d’une impératrice, se laisse presque abattre à l’idée qu’une amie souffre pour lui. Les hommes publics que l’histoire seule nous fait connaître se montrent à ; nous dans le drame des choses par l’enveloppe de leur caractère, si je puis ainsi parler, par les côtés souvent âpres et rugueux qu’ils doivent aux circonstances ou au dur combat de la vie : ils passent ainsi dans le monde, et souvent on ne connaît d’eux que l’apparence. Leurs lettres au contraire nous font pénétrer dans tous les replis de leur cœur, et nous révèlent l’homme intérieur. C’est ce que nous démontre la correspondance de Ghrysostome. On pourrait dire, d’après les matériaux qui doivent composer l’histoire du célèbre archevêque de Constantinople , qu'il y «avait réellement en lui deux personnages : l’un grand à jamais par la parole, mais chef inflexible, trop ami de la guerre et qui périt par la guerre; l’autre doux et tendre, d’une tendresse infinie pour scs amis, clément pour ses ennemis, même quand il voyait en eux un

ET L’IMPÉRATRICE EÜD0X1E.

fouet lève; par la main de Dieu sur l’Église et sur lui.*

La réunion de ces deux hommes fait assurément du persécuté de Cucuse un des personnages les plus * grands et les plus saints qui aient occupé la scène du monde.

Nous avons trop souvent parlé d’OIympias dans le cours de ces récits 1 pour avoir besoin de la faire connaître; nous nous bornerons donc à redire que, issue de la plus illustre maison et réputée la plus riche héritière de l’Orient, elle avait épousé, toute , jeune encore, un homme qu’elle aimait et qu’elle perdit au bout de six mois; que, résolue dès lors à rester dans le veuvage, elle eut à lutter contre les persécutions de Théodose, qui voulait la remarier à son gré, et mit le séquestre sur ses biens. Échappée à ce double danger par son courage inébranlable, Olympias entra dans l’église de Constantinople comme diaconesse, et consacra au service de la profession de son choix son argent, son crédit dans le monde et toutes les ressources d’un esprit et d’un savoir éminents. Nectaire, homme du monde lui-même et digne appréciateur des mérites d’OIympias, l’avait prise pour conseillère; Chrysostome la prit pour conseillère et pour amie. Elle coulait des jours heureux entre les pauvres, et le sanctuaire, hère d’être attachée à un si grand; homme qu’elle regardait comme un père et commeun maître, lorsque la révolution suscitée par les mauvaises passions d’Eudoxie vint tout bouleverser, jeter le schisme dans l’Église, envoyer Chrysostome en exili

• 1. Voir principalement ci-dessus, liv. I" et liv. VI.

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et disperser son troupeau fidèle. Olympias ne fut pas la dernière, ainsi qu’on l’a vu, à ressentir pour ellemême les conséquences de la persécution.

Elle avait alors trente-six ans, et les traces de cette beauté fameuse chez les historiens du temps n’avaient point encore disparu sans doute, malgré les austérités et les privations dans lesquelles elle usait son corps. Le spectacle de la tempête qui venait fondre sur tout ce qu’elle respectait et aimait la frappa d’étonnement en même temps que de douleur. Elle ne put voir le renversement de tous les principes, le supplice des bons, la victoire des méchants, le triomphe de la calomnie sur l’innocence, la profanation du sanctuaire laissée impunie par la justice divine, sans que sa foi naïve en fût ébranlée. Elle se demanda s’il y avait une providence qui réglât les choses de la terre, ou si Dieu n’avait pas abandonné son Église, quand elle vit les sycophantes étaler insolemment leur luxe et leur prospérité, tandis que le nom de celui que la chrétienté tout entière eût dû bénir était anathématisé dans sa propre basilique. Elle lutta en vain par la prière contre ces doutes qui l’effrayaient, suppliant Dieu de montrer sa justice pour soutenir la foi de ses enfants. Ces orages de l’âme anéantirent presque sa raison. Elle tomba dans un accablement moral d’où elle ne sortait que par quelque crise violente qui la rejetait sur la scène des événements, comme son accusation pour crime d’incendie et son interrogatoire

par le préfet, ou lorsqu’elle recevait de Chrysostome quelque recommandation de travailler pour ses amis ou pour lui Les livres saints mêmes, autrefois sa lecr

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ture assidue, n’étaient plus une consolation pour elle1 2. «Je n’entendrai plus, disait-elle, la parole de Dieu descendre de ces lèvres d’or, ses plus dignes interprètes. » Sa santé ne résista point à ce désordre intérieur; une fièvre continue s’empara d’elle, puis le dégoût de toute nourriture et de tout mouvement. Bientôt elle ne quitta plus son lit, où une ardente insomnie la tenait enchaînée, et, quand elle le quittait, c’était pour se prosterner à terre et pleurer; en un mot, tout défaillait en elle, l’âme et le corps.

Le mal qui consumait Olympias était connu de la Grèce païenne, qui l’appela mélancolie ; ses grands médecins l’attribuèrent ù une corruption des humeurs et cherchèrent des remèdes physiques pour le combattre. Les sociétés chez lesquelles l’idée religieuse était développée avec exaltation le connurent aussi, et plus encore. Les Juifs le considérèrent comme une maladie de l’âme, un châtiment de Dieu plus terrible que la mort. Jéhovah, dans le Deutéronome, après avoir énuméré tous les fléaux dont il menaçait les Hébreux, s’ils lui devenaient infidèles, et parmi ces fléaux^ la servitude, la contagion, les plaies hideuses, la famine, qui forcerait les mères à manger leurs enfants, ajoute, comme le couronnement de toutes les misères : « Je donnerai â ce peuple un cœur flétri par le chagrin, des yeux abattus et languissants, une âme consumée de douleur !. » Les prophètes de l’ancienne loi éprou-

1. Linguam eam non audicnus; non ea qua solebamus doctrina fruimur. Chrys., Epist. 2.

2. Dabit enim tibi Dominus cor pavidum, et déficientes oculos, et animant consumptam mœrore. Deuter., xxvur, 65.

JEAN CHRYSOSTOME

vèrent plus d’une fois les atteintes de ce mal redoutable en voyant Israël, sourd à leurs leçons, persévérer dans le crime. Élie, dompté par lui dans les cavernes du Carmel, s’écriait avec angoisse : « Mon Dieu, reprends mon âme, je te la rends. » Et un autre prophète ajoutait: « Reprendfc-la, car mieux vaut mourir que vivre ainsi. » Sous l’empire de la nouvelle loi, ce mal s’appela tristesse et ne sévit pas avec moins de force. Jésus, qui voulut parcourir l’échelle de toutes les souffrances humaines, éprouvait celle-ci quand il disait, tout baigné de larmes : «Mon âme est triste jusqu’à la mort. » Le christianisme, si occupé de la médecine spirituelle, trouva des remèdes moraux à une affection qu’il regardait comme toute morale; mais la tristesse n’en régna pas moins parmi les fidèles, attaquant de préférence les âmes tendres et ombrageuses. Elle vécut dans la solitude avec les ermites, dans les cloîtres avec les recluses. Eqfin la société civile ne devait pas plus l’ignorer que la société religieuse : on la voit paraître au lendemain des grandes catastrophes, des grandes passions, des grandes espérances déçues.

Ge;mal affreux, qui tuait l’âme et le corps à la fois, ef qu’à cause de cela les Pères de l’Église déclaraient un piège du démon pour prendre plus aisément possession de nous-mêmes, ce mal n’avait pas échappé à l’œil pénétrant de Chrysostome ; il en avait observé les premiers symptômes dans la correspondance d’Olympias, puis il les avait vus grandir, avait essayé de les combattre, et son peu de succès lui faisait voir combien le danger était pressant. « O ma sœur, s’écrie-t-il dans une de ses lettres, vous voulez mourir, je le vois bien! »

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Elle mourait en effet; mais il résolut, au milieu des misères et des préoccupations de l’exil, d’arracher cette fille de son cœur à l’abîme où une pente fatale l’entraînait.

En habile médecin, il remonte à la source du mal pour étudier les moyens de le combattre. Il vit que la tristesse d’Olympias découlait de deux sources : le désordre de l’Église qui s’aggravait de jour en jour, et leur mutuelle séparation. A chacune de ces causes il appliqua un remède différent : à la première, le raisonnement et les textes des livres saints, à la seconde les arguments de la plus touchante affection et l’espérance d’une réunion prochaine. Nous examinerons successivement ces deux parties de sa consolation en les réunissait sous deux titres, quoiqu’il ne les traite pas méthodiquement, et qu’elles soient entremêlées dans ses lettres. Tout en essayant de présenter dans uue courte analyse la marche do l’argumentation, je m’attacherai à reproduire aulant que possible les paroles mêmes de l’auteur.

I. — Il aborde donc en premier lieu la grande question des maux de l’Église dont le spectacle avait porté au cœur d’Olympias une si profonde blessure, et il attaque alors avec force celte disposition des âmes tendres à se scandaliser. On sait que les chrétiens désignaient par ce mot l’état d’une âme qui, troublée dans sa confiance en Dieu par des incidents extérieurs qu’elle ne comprend pas, met son jugement faillible, au-dessus de sa foi, et se laisse ainsi détourner delà vraie voie. Ce danger, un des plus grands pour lechré-

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tien, il le combat avec persévérance dans ses lettres à Olympias; il composa même dans sa prison un traité particulier, destiné à prémunir contre ces tentations d’une fausse raison, soit sa douce et pieuse amie, soit les autres fidèles qui se scandalisaient comme elle au sujet des événements d’alors1. Cette facilité à critiquer en quelque sorte les œuvres de Dieu, à placer son impression irréfléchie ou son jugement en regard des insondables desseins de celui qui a créé le monde et le fait vivre, Chrysostome la considère comme une maladie mortelle du cœur et un piège du démon, car il ne voit là qu’une révolte et une folie de l’orgueil humain. Croyez-en la sagesse de Dieu, confiez-vous à sa bonté infinie, et ne le jugez pas, voilà le fond de ses préceptes, qu’il applique avec de magnifiques développements à la nature, à la société humaine, à l’histoire même de la foi. Olympias, il nous l’apprend, et nous le voyons d’ailleurs par ses réponses aux lettres de la pieuse diaconesse, Olympias était douée d’un esprit sagace, nourri de la lecture des livres saints et de ce qu’on appelait alors la divine philosophie, mais assez tenace et porté vers la controverse; Chrysostome avait donc affaire à un disciple peu facile à convaincre, à un malade qui discutait ses remèdes : aussi revient-il à plusieurs reprises sur les mêmes choses, et insiste-t-il avec une vivacité passionnée sur les plus importantes, ce qui nous a valu de lui plus d’un morceau d’éloquence comparable aux plus belles choses de l’antiquité.

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