‹ Récits de l'histoire romaine au V. siècleChapitre 93 sur 108 · JEAN CHRYSOSTOME · texte numérisé non relu

JEAN CHRYSOSTOME

Si le froid de Gueuse avait rudement éprouvé Chrysostome, celui d’Arabissus lui fut presque mortel. Obligé de se confiner dans sa chambre, près du feu où il grelottait encore et au milieu d’une fumée qui le suffoquait, il tomba gravement malade et ne fit que traîner de rechute en rechute. Tout ce qu’il y avait de médecins dans cette bourgade, et Chrysostome assure qu’il y en avait de bons , s’empressait autour de lui pour le soulager; mais que pouvaient les médecins quand les remèdes manquaient? . Les Isaures, qui avaient étendu leurs courses de ce côté, envahissaient le pays de proche en proche et ravageaient tout. On ne pouvait plus se procurer au dehors les choses les plus simples et les plus indispensables aux malades; bientôt même une partie des habitants aimant mieux aller quêter un asile ailleurs que de mourir de faim derrière des murailles impossibles à défendre pour des bras affaiblis, l’émigration commença dans Arabissus comme elle avait fait dans Gueuse. Les Isaures occupaient maintenant tous les environs, et le danger était aussi grand à partir qu’à rester. Les ravages, les incendies, le carnage se rapprochaient avec les brigands, et venaient s’étaler, pour ainsi dire jusqu’au pied des murailles de la ville. Du haut de sa citadelle, comme d’un observatoire, l’exilé pouvait apercevoir ce lugubre spectacle, et il nous en trace le tableau dans quelques pages d’une éloquence saisissante.

« Personne, écrit-il à un ami, personne sur cette terre désolée n’ose rester chez soi; tous abandonnent leurs demeures et s’enfuient au hasard. Les villes ne renferment plus que des murailles et des toits ; les

forêts et les ravins sont devenus des villes, et de même que les bêtes féroces, les panthères et les lions, trouvent plus de sécurité au désert que dans les lieux fréquentés, ainsi nous, habitants de l’Arménie, nous en sommes réduits à passer tous les jours d’un endroit dans un autre, nous vivons à la façon des Hamaxobiens et des nomades, sans pouvoir espérer de demeure fixe. Le trouble et le désordre sont partout1. Les uns signalent leur présence par le meurtre, l’incendie, la captivité des hommes libres; d’autres, par le seul bruit de leur approche, déterminent les habitants à s’éloigner, à s’aventurer loin de leurs foyers, en fugitifs, ce qui est trop souvent chercher la mort. Naguère en effet, des jeunes gens qui s’étaient enfuis précipitamment au milieu de la nuit par un froid rigoureux, faisant retraite devant les Isaures comme devant la flamme *

d’un incendie, n’eurent pas besoin du glaive des barbares pour recevoir la mort : ils périrent gelés ou ensevelis sous la neige2, et ainsi, pour échapper à la menace du trépas, ils coururent à un trépas certain. Voilà notre destinée à tous. » Il dit encore en d’autres

1. Neque enim jam quisquam ullus est qui domi manere audeat; vcrum unusquisque relictis ædibus suis profugit. Quemadmodum enim truculentæ feræ, ut pardi ac leones, tutiorem urbibus solitudinem sibi esse existimant, sic etiam homines qui Armeniam incolimus quotidie ex aliis atque aliis locis in alia, atque alia loca migrare cogimur, vitam Hamaxobiorum et nomadum agentes. Chrys., Ep. 127 ad Polyb.

2. Quotquot enim adolescentes mediis etiam plerumque noctibus ac frigore omnia obdurante, repente domo profugere coacti sunt, metu rumoris eos fumi instar abigente; atque ad mortem oppetendam ne Isaurico quidem gladio opus habuerunt, verum in nive obrigescentes extremum spiritum cdiderunt. Chrys., ibid.

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endroits de ses lettres : « Les villes de ce canton de l'Arménie deviennent des solitudes, et les forets des villes ambulantes qui changent sans cesse de place, car les populations errantes ne savent en quels lieux se rasseoir... De quelque côté que l’on se tourne, on ne voit que ruisseaux de sang, maisons effondrées, villages ruinés. » Peu s’en fallut que lui-même ne fournît un épisode à ce lamentable tableau. Trois cents brigands surprirent Arabissus une nuit, et ils escaladaient déjà la forteresse, quand la garnison accourut, les culbuta et les chassa1. Chrysostome, accablé par la fièvre, dormait pendant ce temps-là ; on se garda bien de le réveiller, et il n’apprit que le lendemain matin comment il avait été perdu et sauvé2.

Le pillage ne pouvait se prolonger longtemps dans cette pauvre contrée, et les brigands en eurent bientôt fini avec elle. Ils gagnèrent alors d’autres villes et d’autres châteaux forts pour y faire les mêmes tentatives, et autour d’Arabissus les scènes d’épouvante et de guerre firent place à une solitude absolue, peut-être plus sinistre encore. Ce n’étaient plus des neiges qui encombraient les chemins, c’étaient des barrières de glace qui les bloquaient. Plus de visites d’étrangers, plus de communications par lettres. « Rien n’arrive ici, rien n’en sort, » écrivait-il à un ami. Il eut pour-

1. Jam etiam media nocte præter spem omnem et exspectationem trecentorum Isaurorum agmen oppidum percursavit, pæneque nos cepit.

‘2. Ita ut non modo periculo, sed etiam metu vacui essemus, ortoque die tum denique quod contigerat rcsciverimus. Chrys., £p. 135 ad Theodot, diac.

tant, malgré tant d’obstacles de la nature et des hommes, la bonne fortune de deux courageuses visites. Ses deux visiteurs venaient de Syrie. C’était d’abord le diacre Théodote d’Antioche, une de ses anciennes connaissances, puis une connaissance nouvelle en la personne d’un autre Théodote, lecteur dans la même église et â peine sorti de l’adolescence. L’histoire de ce jeune homme, probablement très-ordinaire en ce temps, nous fera pénétrei\un peu dans l’intérieur d’une famille romaine au ve siècle. Le jeune Théodote appartenait à la haute noblesse administrative ; il était fils d’un consulaire qui avait gouverné la Syrie en qualité de préfet. Le père, qui avait destiné son fils à courir comme lui la carrière des charges publiques, fut sans doute vivement contrarié de le voir quitter ses études profanes pour entrer dans les ordres de l’Église, et il en était résulté entre eux une grande froideur et une brouillerie. Le jeune Théodote, devenu lecteur, à la grande désolation de son père, ne s’en tint pas même à ce nouvel état, qu’il trouvait trop entouré de dissipations et trop mondain. Une imagination ardente le portait vers ce qu’on appelait, dans le langage mystique du temps, « la vraie philosophie , » c’est-à-dire vers l’état monastique, et il eût regardé comme un bonheur d’en recevoir les premiers enseignements de la bouche de Chrysostome. Il sollicita donc de son père l’autorisation de se rendre en Arménie pour se mettre sous la direction du grand exilé, qui avait été moine lui-même et avait composé de si beaux livres sur la vie solitaire. Le consulaire sans doute soupçonna son fils de devenir fou ; il essaya de le dissuader et de sa

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prétendue voeation et de son voyage, puis, de guerre lasse, il le laissa partir avec des présents pour Chrysostame. Le diacre Théodote faisait alors ses préparatifs de départ, et il est probable que ce fut la circonstance qui avait monté la tête au jeune lecteur. Tous deux se mirent en route, et après le plus pénible et le plus dangereux de tous les voyages ils arrivèrent dans la ville d’Arabissus, où ils avaient appris, chemin faisant, qu’il fallait chercher Chrysostome.

Chrysostome parut médiocrement satisfait de l’arrivée du jeune lecteur, et il ne le dissimula ni à lui, ni au diacre, son compagnon. La situation de l’Arménie, toujours en armes, toujours sous la menace des brigands, ne permettait guère les calmes études qui menaient à la vie monastique; et quant à lui,, traqué de lieu en lieu, toujours errant ou malade, de quelle utilité pouvait-il être à préparer de telles vocations? Ce jeune homme d’ailleurs était d’une complexion faible, et il avait les yeux malades. Chrysostome jugea que le rude climat de l’Arménie ne convenait ni ù sa santé en général, ni à ses yeux en particulier, et que des hivers comme celui qu’on traversait alors l’auraient bientôt emporté malgré tous les soins1. Il lui conseilla donc de retourner en Syrie dès que les chemins deviendraient plus praticables, et le remit entre les mains du diacre, qu’il chargea de veiller sur lui pendant le voyage et de le rendre à son père. Il confia en même temps à ce dernier une lettre pour le con-

1. Unum est quod mœrore nos afficit, nompe oculorum tuorum invaletudo, quorum vclim suramara rationem habeas, medicosque consulas. Chrys., Ep. 102 ad Theod. lect.

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sulaire, où il s’excuse, dans le langage le plus couftois, de lui renvoyer ses présents. « Ce serait accepter, lui dit-il, ce dont j’ai le moins besoin. Ce que j’auraîs bien voulu retenir près de moi, en qualité de lecteur, c’est le charmant Théodote, que j’aurais eu du bonheur à former et à instruire ; mais tout ici respire le meurtre, le tumulte, le carnage, l’incendier moimême, je change à chaque instant de résidence et ne sais souvent où reposer ma tête1. » Il l’engage, en termes couverts, à favoriser la vocation de son fils au lieu de la contrarier, et à se fier, podr la direction de ce jeune homme, au seigneur très-religieux, le diacre Théodote. De la brouille entre le père et le fils, il ne dit rien. Les confidences du fils n’avaient point été néanmoins sans toucher son âme, et il conserva de lui un souvenir plein de tendresse. Il parle dans ses lettres des afflictions que ce jeune homme retrouva dans sa famille, des mauvais offices que certaines personnes lui rendirent auprès de son père, le confirmant du reste dans sa résolution, qu’il trouve très-sage, d’embrassèr la carrière monastique. « Si l’on essaye de vous envelopper dans quelque piège et de vous faire du mal, lui écrivait-il plus tard, soyez supérieur à tous ces traits, d’autant plus que la victime véritable n’est pas celui * qui souffre le mal, mais celui qui le fait*. Pour moi,

1. Sane bellum lectorem Theodotum apud nos retincrc ac fingere eterudire nobis cordi erat; verum omnia hic cædibus, tumultibus, cruoro atque incendiis plena sunt... nosque sedes quotidie mutamus. Chrys., Ep. 6t ad Theod.

‘2. Quod si quis tibi insidias struere teque incommodo aliquo aflîcere conetur, da operam ut hujusmodi omnia tela superes : quando

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• ce qui vous a conquis mon admiration et ce qui m’inspire l’éloge- de votre fermeté, c’est que, en butte à une si terrible tourmente, vous êtes resté supérieur aux troubles qui en sont résultés... Le genre de vie grand et sublime dont le ciel est le but semble pénible,

\ à s’en rapporter à la nature des épreuves qui le remplissent, et pourtant le courage et l’ardeur de ceux qui le professent le rendent extrêmement aisé *. Ce qu’il y

• a de plus extraordinaire dans cette philosophie, c’est que la mer a beau être irritée, le disciple fervent et sincère de cette sagesse n’en accomplit pas moins une navigation sereine et favorable. Au milieu des écueils et des tourmentes, il goûte le calme le plus pur; en dépit des traits qui fondent sur lui de toutes parts, il reste

invulnérable; il est atteint sans doute, mais blessé,

jamais. » Chrysostome, on peut le croire, se serait reproché de pousser ainsi le fils, en dépit du père, à la vie religieuse, s’il en eût pu ressortir un plus grand déchirement dans le sein de cette famille; mais en même temps il cherchait à les rapprocher l’un de l’autre, tout en appuyant une détermination qui lui semblait conforme au vœu de Dieu. Il réussit, du

moins en apparence : le père finit par céder, et le fils devint moine.

Sitôt que la campagne se trouva libre de bandits,

quidem non injuria aftici, sed injuriam inferre, miserum ac perniciosum est. Chrys., Ep. 136 ad Theod , lect.

1. Magna hæc et sublirais vita atque ad cœlum porrecta, si rerum natura spectctur, molesta quodammodo esse videtur : si autera eorum qui eam sequuntur fortitudinem animique alacritatcm spectes, perquam faciiis efficitur. Chrys., ibid.

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et que les chemins furent tant soit peu praticables, Clirysostome rentra dans Cucuse avec sa modeste maison, « et son désert, comme il rappelait, lui sembla un paradis à côté de celui d’Àrabissus. » Il y put saluer les premiers rayonnements du printemps, qui le faisaient renaître avec la nature et lui rendaient ses amis absents, ce qui était pour lui plus que la santé. « Le printemps est enfin revenu, disait-il à Marinian-us dans l’épanchement de sa joie. Ce qui charme le commun des mortels dans cette saison bienheureuse, c’est qu’elle émaillé de fleurs la face de la terre et la transforme en une riante prairie; ce qui me la rend agréable et chère, c’est qu’elle me permet de m’entretenir' de loin avec ceux que mon cœur aime1. En vérité, le nautonier et ses rameurs n’éprouvent pas plus de volupté à fendre le dos des flots quand le printemps nous arrive que moi à saisir ma plume, mon papier, mon encre, pour vous écrire. Pendant l’hiver, quand tout se durcissait sous l’action du froid, que d’incroyables monceaux de neige obstruaient les routes, renfermé dans une étroite cellule, privé de secrétaire, et la langue enchaînée en quelque sorte, je me taisais et me suis tu longtemps bien malgré moi; mais la saison présente, qui nous rouvre les chemins, délie aussi les entraves de ma langue2. »

1. Cæterum omnibus mortalibus hoc nomine ver jucundum et suave est quod terræ faciem floribus exornat atque in prata convertit; mihi autem eam ob causam quia magnam mihi facultatem præbct cpm familiaribus meis per litteras versandi. Chrys., Hp. 128.

2. Posteaquam autem tempus jam itinera patefecit, nobisque linguæ vinculum fregit. Chrys., ibid.

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Toutefois les nouvelles accumulées que le printemps lui réservait n’étaient pas toutes réjouissantes, et à quelques-unes il eût préféré encore « la tempête des Isaures. » L’iniquité se reconstituait à Constantinople sous la main du nouvel intrus qui avait pris la place d’Arsace, et faisait succéder à un chef de parti somnolent un ambitieux toujours en éveil, impatient de régner sous sa tiare et persécuteur par tempérament non moins que par orgueil. Le triumvirat des patriarches , dirigé par Atticus, qui en tenait la tête, agissait maintenant dans toute l’étendue de l’Église orientale avec un ensemble effrayant. Chaque jour il arrachait à l’empereur quelque nouvelle mesure contre les dissidents, quelque aggravation cruelle aux décrets déjà rendus. Ainsi des amendes énormes avaient été édictées contre ceux qui livreraient leur maison à des assemblées illicites : on y ajouta la confiscation de la maison. Sur la dénonciation des patriarches, des personnages constitués en dignité furent déchus de leurs honneurs, comme réfractaires et séditieux, pour avoir refusé de communiquer avec ceux que la volonté de l’empereur avait faits les arbitres de toute l’Église. Des officiers de la cour, trouvés apparemment trop tièdes, furent dépouillés de leurs emplois; des officiers de l’armée se virent enlever le ceinturon qui était l'insigne de leur grade ; de simples citoyens furent exilés. Péanius, l’ami de Chrysostome, succomba sous cette persécution malgré l’estime dont il avait toujours joui auprès du prince, malgré la modération de son caractère et la prudence de sa conduite, prudence dont il se servait pour protéger son ami. Quand de si hautes

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positions laïques étaient ainsi abandonnées aux rancunes des triumvirs, que n'avaient pas à craindre les clercs! L’Église de Constantinople surtout fut frappée avec la dernière rigueur. Philippe, prêtre des écoles à l’église métropolitaine, que sa vie austère et retirée avait fait surnommer le solitaire, et qui, s’emprisonnant lui-même dans ses modestes fonctions, avait pu traverser jusqu’alors la persécution, oublié ou respecté, vit ses jours mêmes menacés par Atticus, et à grand’ peine se sauva en Campanie, où il tomba gravement malade*. Un autre Philippe, de la même église, fut envoyé dans le Pont et y mourut. Elladius, aumônier du palais impérial, fut relégué en Bithynie, le prêtre Salluste fut déporté en Crète, l’aide-économe de l’archevêché, Paulus, chassé jusqu’en Afrique*. Heureux ceux qui, comme le prêtre Étienne, relégué en Arabie, étaient enlevés par des brigands du Taurus1 2 3 et retrouvaient du moins une sorte de liberté dans cette sauvage servitude. Des femmes aussi étaient traitées en criminelles d’État, emprisonnées, mises à la torture, chassées, et leurs monastères dissous. Telles étaient les nouvelles d’Asie qui attendaient Chrysostome à son retour d’Arabissus.

Ces atrocités avaient eu pourtant, à Constantinople particulièrement, un contre-coup favorable parmi les

laïques. La tyrannie, quand elle s’applique à la con-

1. Audivi Philippum monachum et presbyterum scholarum in Campania segrotare. Pallnd., dial., p. 77.

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