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perdre pour disposer ses amis de Constantinople à bien recevoir les légats occidentaux, à les prémunir contre les pièges des schismatiques, à les éclairer en tout point sur la situation réelle de l’Église ; mais ce n'était pas assez que de préparer les choses à Constantinople, il fallait tout disposer à Thessalonique, en Macédoine, en Achaïe même, pour qu'on ne vînt pas circonvenir les légats et des entraîner dans une fausse voie. 11 se hâta d’écrire à l’évêque Anysius, de Thessalonique, et à tous les évêques de Macédoine, au nombre de dix, puis à l’archevêque de Corinthe, métropolitain de l’Achaïe. Dans sa lettre à Anysius, brève et pleine de réserve et de dignité, il parle à peine de lui-même, mais il le remercie du ferme courage qu'il a déployé dans la circonstance, et lui demande la continuation de ses bons offices. « Persévérez, lui dit-il, très-honoré seigneur, à faire tout ce que vous croirez utile au service de Dieu; vous appréciez assez la grandeur de la cause pour laquelle vous avez entrepris cette belle lutte, et les couronnes que le Seigneur miséricordieux réserve à ceux qui travaillent au rétablissement de la paix universelle1. » Aux autres évêques de Macédoine, qu’il qualifie d’orthodoxes parce qu’ils persistaient dans sa communion , il adresse des remercîments pareils, en leur disant que leur zèle à soutenir l’Église apportera dans le désert où il réside la plus chère des consolations. II rappelle à l’évêque de Corinthe qu’ils se sont connus autrefois et ont entretenu des rapports
1. Scis enim quant® pro laboribus publicæ pacis causa subitis coronæ tibi a benigno Deo recondantur. Chrys., Ep 162 ad Anj/s.
d’affection qu’il serait heureux de pouvoir renouer, s’il n’avait pas été jeté par tant d’orages aux extrémités de l’univers.
Il fallait maintenant trouver un messager courageux et intelligent qui non-seulement portât les lettres, mais ajoutât tous les développements oraux dont elles pourraient avoir besoin, un homme d’une fermeté éprouvée qui ne se laisserait ni intimider ni tromper, et il fit choix du prêtre Évéthius, qui vivait près de lui depuis son départ de Césarée. C’était un compagnon bien indispensable à l’exilé, mais la cause était trop grave pour qu’il hésitât à se séparer de lui, du moins pour un temps, car Évéthius, après avoir remis les lettres, devait rapporter les réponses et lui rendre compte de ce qu’il aurait appris et observé. Celui-ci accepta sur-le-champ cette commission périlleuse et partit. •
Comme le Péloponèse et l’Épire, où se dirigeait Évéthius, sont à la porte de l’Italie septentrionale, Chrysostome lui remit en outre deux lettres de remercîments, l’une pour Vénérius de Milan, l’autre pour Chromatius d’Aquilée ; Évéthius devait les leur faire passer par quelque occasion qu’il ne manquerait pas de rencontrer sur les lieux. Quant à l’évêque de Rome, Innocent, Chrysostome jugea plus convenable, eu égard à la dignité de cet évêque, le premier de la chrétienté, et au zèle si particulier qu’il avait montré pour sa cause, de lui adresser directement une dépêche en Italie. Il fit partir à cet effet deux clercs, amenés à Cucuse par on ne sait quelle circonstance, le prêtre Jean et le diacre Paul. L’importance et le caractère
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original de cette dernière lettre exigent que nous en donnions ici un extrait de quelque étendue.
« Au seigneur Innocent, évêque de Rouie, Jean, en notre Sauveur, salut :
« Si notre corps n’occupe qu’un point dans l’espace, notre cœur peut parcourir tout l’univers sur les ailes de la charité 1 : c’est ce qui fait que, séparé de vous connue nous le sommes par une immensité de chemin, nous ne sommes pourtant point absent des lieux qu’habite Votre Piété; chaque jour nous conduit en sa présence; chaque jour, par les yeux de la charité, nous contemplons et votre force et votre sincère affection, et votre constance immuable et cette grande, perpétuelle et inépuisable consolation que vous ne cessez de verser sur nous. Plus en effet les flots s’élèvent, plus les écueils cachés se multiplient, plus les vents se déchaînent, plus votre vigilance augmente s. Ni la longueur de l’espace, ni l’intervalle du temps, ni les complications incessantes des événements ne vous peuvent lasser, pareil aux bons pilotes qui ne sont jamais plus en éveil que lorsque le naufrage est menaçant. Voilà ce qui me comble de gratitude et me fait désirer de vous écrire souvent, comme un grand soulagement à mes souffrances; mais aussi, par malheur, voilà ce que me refuse l’isolement de ce désert, où ne peuvent parvenir qu’à grand’ peine, nous ne dirons pas
1. Corpusquidem nostrum «nu tantum loco tenetur; caritatis autera ala in universo orbe circumvolitat. Cbrys. , Ep. 2 ad Innoc.
2. Quanto enim fluctua extolluntur sublimius et plures latent scopuli vchementioresque sunt tempestates, tanto magis vigilantia vestra augetur. Chrys., ibid.
ET L'IMPÉRATRICE RÜDOXIE.
les étrangers venus de loin, mais les voisins qui vivent à nos portes1. Le lieu où nous résidons est situé aux extrémités du monde, et de plus les brigands l’assiègent en quelque sorte et en tiennent les routes. Excusez donc, je vous en supplie, notre long silence, qui ne vient assurément ni de négligence ni d’oubli, et daignez y trouver plutôt une raison de nous plaindre que de nous accuser.
« Ce qui serait au besoin une justification pour nous, ce serait l’envoi que nous vous faisons, après un si long temps, de nos chers et vénérables frères le prêtre Jean et le diacre Paul, que le hasard a mis sous notre main, et qui nous donnent l’occasion de vous écrire cette lettre, car nous avions besoin de vous exprimer combien notre cœur est plein de vos bontés, qui dépassent pour nous celles d’un père. Oui, Votre Piété a fait tout ce qu’il était possible de faire, il n’a pas dépendu, d’elle que les choses ne reprissent leur ancien état, et qu’une vraie et sincère paix ne rentrât dansdes églises où régnent insolemment le méprisée la justice et la violation des constitutions de nos pères; mais, comme rien de ce que vous vouliez n’a pu s’accomplir et que les coupables accumulent ruines sur ruines, sans entrer dans le détail de leurs actes, qui dépasserait non- seulement les bornes d’une lettre, mais presque celles d’une histoire, je me contenterai
du nouvel appel que j’ose faire à votre vigilance. Bien
que les funestes auteurs de nos troubles soient atteints
1. Verum quia nobis hoc denegat solitudo ejus loci, neque facile ad nos pervenire valent, non modo qui istuc pergunt, sed nec ii qui in vicino habitant. Chrys., Ep. 2 ad Innoc.
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d’une maladie incurable et incapables môme de repentir, ne retirez pas vos remèdes salutaires, ne cédez point au mal... Ce que vous avez entrepris, c’est une lutte pour le monde entier, pour les Églises abattues et gisantes, pour les peuples dispersés, pour le clergé en butte à mille tourments, pour les évêques exilés'...
« Quant à nous, voici la troisième année que nous sommes relégué aux confins de la barbarie, voué à la faim, à la peste, à la guerre, à des sièges continuels, à une solitude incroyable, à une mort de tous les jours, sous le glaive des Isaures, et au milieu de tout cela c’est notre confiance en vous qui nous soutient*. Oui, votre sincère et active charité est le rempart qui nous garantit de nos ennemis, le port qui nous abrite contre la rage des flots, un inépuisable trésor de biens au milieu de tant de maux qui nous affligent. Cette pensée embellit pour nous le lieu désolé d’où nous vous écrivons; que si nous devions être arraché d’ici, nous en emporterions avec nous le souvenir comme une consolation contre des tribulations nouvelles3. »
Après avoir remis celte dépêche aux mains de ses deux fidèles, il y ajouta des lettres de recommanda-
1. Certamen enim illad ferme pro toto orbe est, pro eoclesiis dijectis atquo prostratis, pro populis dispersis, pro clero divexato, pro episcopis exsulibus. Chrys., Ep. 2 ad Innoc.
2. Nam et nos tertium annum in exsilio versantes in famé, peste, bello, cnntinuis obsidionibus, solitudine incredibili, quotidiana morte et Isauricis gladiis non mediocriter consolantur stabilis et constans vester affectus ac fiducie. Id., ibid.
3. Et si in desolatiorem quam sit iste locum iterum abigemur, non parum hinc hubentes nostrarum afilictionum consolationem abimus. Id., ibid.
tion pour trois nobles matrones romaines, Proba Fultonia, de l’illustre race des Anicii, Juiiana, sa bellefille, et une dame nommée Italica, à qui il adressa particulièrement ce charmant billet :
« Dans l’ordre des choses du monde comme dans celui de la nature, chaque sexe a sa destination particulière et sa sphère d’action distincte : à la femme les occupations domestiques, à l’homme les affaires du dehors, l’administration de la cité et les disputes de l’agora1; mais dans les labeurs qui ont Dieu pour objet, dans les combats de l’Église, la distinction s’efface, il arrive meme souvent que la femme l’emporte sur l’homme en vaillance dans la lutte, en sainte opiniâtreté dans les fatigues. C’est ce que nous apprend saint Paul dans l’épître écrite â votre patrie, lorsqu’il comble de louanges un certain nombre de femmes, . témoignant qu’elles n’ont pas peu concouru à la conversion des hommes. Vous me demanderez pourquoi ce langage? C’est afin que vous ne considériez pas comme étrangers à votre sexe le zèle et les travaux qui tendent au bien des fidèles, mais que vous fassiez au contraire tous vos efforts pour calmer, soit par votre influence, soit par celle des personnes dont vous disposez, la tourmente générale qui désole les Églises d’Orient2. Voilà l’occupation, voilà le soin diligent que
1. In externis negotiis ut natura, ita etiam actione atque administratione distincti sunt hi sexus, nimirum vir et mulier. Sic enim moribus comparatum est ut mulier domi se teneat, vir autem publica et forensia negotia suscipiat. Chrys., Ep. 170.
2. Verum per vos ipsos et per alios quorum opéra uti licebit, ad sedandam communem tempestatem ac perturbationem, in quam
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je réclame de vous; car, plus atroce est la tempête, plus précieuse sera la récompense, quand vous aurez contribué à rétablir -le calme. »
Si la condamnation de l’archevêque de Constantinople par deux conciles et son appel à l’Église occidentale avaient ému profondément cette Église, ce fut bien pis lorsqu’on y apprit son expulsion violente nonobstant l’appel, son exil, l’embrasement de Sainte- Sophie et la procédure criminelle intentée contre lui. La relation calomnieuse envoyée à Rome par Acacius et signée de cet évêque et de ses amis, relation où Chrysostome était signalé expressément comme l’auteur de l’incendie, jeta d’abord le pape Innocent dans une grande perplexité : c’étaient des évêques qui écrivaient, des évêques qui se portaient garants du fait, et l’évêque de Rome, toujours prudent, crut devoir attendre de nouveaux éclaircissements avant de pousser plus avant son projet de concile œcuménique. Les éclaircissements affluèrent de toutes parts. Il y eut en premier lieu une lettre du métropolitain de Thessalonique, attestant, de concert avec tous les évêques de Macédoine et d’Achaïe, l’innocence de l’inculpé ; ce fut ensuite une masse d’émigranls laïques ou ecclésiastiques de tout ordre arrivant de la métropole orientale
Orientis ecclesiæ inciderunt, eam quant cou venit curam ac diligentiam udhibeatis. Chrys., Ep. 170.
les mains pleines de lettres ou de documents d’une authenticité incontestable. Palladius d’Ilellénopolis, échappé aux inquisiteurs schismatiques, üt connaître le décret impérial ordonnant la confiscation des maisons dans lesquelles serait trouvé un évêque ou un clerc joannite1. Le prêtre Germain et le diacre Cassien, les mêmes qui, au lendemain de la destruction de Sainte- Sophie, avaient requis des magistrats l’inventaire des objets trouvés dans la petite sacristie de Chrysostome, meubles, vases sacrés, ornements précieux, montrèrent la copie certifiée de cette pièce, d’où résultait manifestement l’imposture de ceux qui imputaient à l’archevêque le vol du trésor ecclésiastique, ainsi que la coupable légèreté du synode qui avait admis l’accusation. Une lettre des clercs métropolitains restés fidèles, où le tableau des afflictions de leur Église et des autres Églises d’Orient était tracé avec énergie, attendrit Innocent jusqu’aux larmes; il la relut plusieurs fois et pleura. Dans cette lettre, le voile était levé sur Théophile, désigné nominativement comme l’àme de tous les désordres et le machinateur de toutes les infamies, de concert avecSévérien et Acacius. Ce ne fut pas tout, et l’indignation des Romains n’eut plus de bornes lorsqu’on connut le procès d’Olympias, de Pentadia et des autres diaconesses, et qu’on eut çn main leur interrogatoire par le préfet de la ville, pièce officielle dont s’étaient munis deux émigrés de Constantinople,
1. F.lapso menseaccurrit Pall&tius, episçopus Hellenopolis... ostendens Edicti exemplum, quod sic habet... Quicumque occultaverit episcopuin aut clericum aut omnino exceperit in domum suatn aliquem qui commuuicet Joanui, domus ejus publicetur. Pallad., dial., p. 11.
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Domilien, économe de l’église métropolitaine, et Vallagas de Nisibe1. Bientôt ce furent les persécutés eux-mêmes que l’on vit apparaître : des vierges, des moines torturés, qui allaient étalant, de maison en maison, les marques du chevalet ou les cicatrices de leurs blessures*. C’était à qui accourrait pour les voir, à qui les accueillerait, surtout dans les palais patriciens où se professait la foi chrétienne. Palladius reçut l’hospitalité chez deux riches .Romains, Pinianus et la jeune Mélanie, célèbres dans l’histoire par la double amitié de Jérôme et d’Augustin. On cite Juliana, mère de la vierge Démétriade, comme ayant logé, alimenté, vêtu pendant plusieurs mois toute une peuplade d’émigrants.
Dès lors les doutes étaient levés, et la nécessité d’un concile œcuménique démontrée ; c’était évidemment le seul remède au mal qui, de proche en proche, envahissait tout l’Orient. Le premier acte d’innocent fut de renier la communion de l’évêque schismatique de Constantinople et celle des autres intrus de l’Asie en ne répondant point aux lettres par lesquelles Ils lui signifiaient leur épiscopat; son second acte fut de se concerter avec l’empereur Honorius touchant les préliminaires du concile. L’empereur était alors de retour à Ravenne, et le pape, qui résidait à Rome, lui députa quelques-uns de ses prêtres pour lui expliquer les mesures qu’il serait bon d’adopter. Honorius, comme on l’a vu dans les récits précédents, s’était, dès le prin-