Pallad.i VU, Chrysost,^ p
palais pour être mis sous les yeux du prince ^ Les honorés n'osèrent point récuser un si auguste arbitrage, et rélection du futur évêque de €onstantinople se trouva transportée du forum et de Téglise dans le cabinet impérial.
La faveur des gens du palais, celle de l'Empereur peut-être, avait paru pencher du côté d'Isidore : c'était le nom du prêtre d'Alexandrie protégé de Théophile. Les raisons qui poussaient le patriarche de cette grande Église à patroner son prêtre avec tant d'ardeur lui étaient toutes personnelles, et méritent d'être relatées ici*. Théophile n'avait pas toujours été, quoiqu'il proclamât le contraire, un ami bien fidèle de Théodose. A l'époque où l'Empereur catholique entrait en lutte avec le tyran Maxime, suscité par les païens de l'Occident, l'évêque d'Alexandrie avait réfléchi que, grâce au hasard des batailles, le chrétien pouvait être vaincu malgré la sainteté de sa cause, et Maxime devenir le souverain de l'Orient; il avait écrit en conséquence deux lettres de félicitations pour l'un et pour l'autre, suivant le résultat de la guerre ^. Le messager chargé de lesporter était ce même prêtre Isidore, lequel se rendit à Rome pour y attendre discrètement le dernier mot de la vic-
1. Quod cum populus simul et clerus uno consensu decre vissent, Impérator quoque comprobavit. Sozom., viii, 2. — Pallad., V.
2. Ordinationi ejus impedimentum attulit Theophilus favens Isi- ; doro..* Quidam dicunt hune ideo amicum fuisse Theophili quod con-
scius fuisset ac particeps facinoris cujusdam periculosi. Sozom., viii, 2. — Socrat., vi, 2.
3. Aiuut Theopliilum, datis Isidoro muneribus et epistolis, tum ad Imperatorem, tum ad tyrannum... Sozom., tiii, 2. — Binas ei tradiderat epistolas^mandans utvictori munerasimulaclitterasofferret.Socrat.^vivS«
toire. Ce dernier mot ayant été pour Théodose, Isidore courut lui présenter, de la part du patriarche, la lettre qui lui était destinée; mais il ne rapporta pas l'autre à Alexandrie : a elle lui avait été dérobée, disait-il, par un diacre qui l'accompagnait ^ » Dans le fait, on ne sut jamais ce qu'elle était devenue.
Théophile put soupçonner pour plus d'une raison qu'Iâidore la retenait à part soi, pour s'en servir au besoin : il y eut même quelques rumeurs répandues à ce sujet dans le public. Telle était la situation de l'évoque vis-à-vis de son prêtre, et il fallait que celui-ci nourrît des prétentions bien désordonnées pour que Théophile n'eût pas encore trouvé moyen de les satisfaire. Enfin se présenta celte magnifique vacance du siège de Constantinople, capable de suffire assurément au plus ambitieux des hommes. En y portant le témoin dangereux de ses faiblesses, le patriarche espérait le désarmer par une marque solennelle d'affection, en môme temps qu'il mettait au grand jour son propre désintéressement. Et puis c'était se placer, comme évêque, au-dessus du siège de Constantinople que de le donner et de n'en vouloir pas.
Eutrope, qui connaissait de longue main Théophile, et à qui d'ailleurs il restait, au milieu des ignominies de sa vie, un fond de piété sincère, Eutrope, inquiet de tant d'intrigues, voyait surtout avec un grand déplaisir la candidature d'Isidore ^ 11 en eût voulu une autre à laquelle pe^sonne ne songeait à
1. Lector qui eum comitabatur epistolas clam surripuit; quo facto onterritus Isidorus illico aufugit Alexandriani. Socrat., vi, 2.
2. Socrat., vi, 2, 3.— Sozom., vni, 2.— Pallad., Vit, Chrysost.
Constantinople, et qu'il résolut de faire triompher maintenant qu'Arcadius était le maître de rélection. Pendant un voyage qu'il avait fait récemment à Antioche pour certaines affaires d'État, Eutrope avait eu occasion d'entendre Chrysostome, et il avait été émerveillé de son éloquence^; il le proposa donc à l'Empereur, dépeignant avec feu le génie et les vertus de ce prêtre, l'austérité de ses mœurs et la modestie de sa situation au milieu de tant de gloire.
Arcadius applaudit à son ministre, comme il faisait toujours; mais la chose n'était point sans difficulté. Chrysostome avait refusé autrefois Tépiscopat; persisterait-il dans son refus? La ville dont il était le conseiller et l'idole consentirait-elle à son départ? Il fallait compter en tout avec ce peuple d'Antioche, léger, ardent, toujours prêt à la sédition ; des troubles, des regrets publics, une seule goutte de sang, amèneraient infailliblement le refus de Ghrysostom.e^. 11 fallait aussi prévoir les oppositions que ce choix rencontrerait à Constantinople, soit de la part des évoques étrangers, soit de la part du clergé métropolitain, qui se croirait méprisé. L'esprit timide d' Arcadius avait besoin d'être rassuré, car ces objections, qui se présentaient d'ailleurs naturellement, ne manquaient ni de vérité, ni de force. Eutrope les résolut, comme il lui plut, et lorsqu'il eut
1. Gapiens Eutropius Johannem prœsulem fieri, cujus iUi virtus
^t notissima, cujusque tune periculum fecerat, cum in causa regia
interiorepenetrasset Orientis, suadet Imperatori. Pallad., Vit, Chrysost,
1 Ântiocheni, asperiinseditionibus,nunquam sua sponte Johannem
âimissori videbantur, priusquam maUquidpiam autpatrassentipsi aut
P*88i essent. Sozom., viii, 2.
tout aplani, il se mit à l'œuvre avec la dextérité d'un eunuque de théâtre préparant le dénoûment d'une comédie.
Avant que rien fût ébruité, il adressa au comte d'Orient, Astérius, qui résidait à Antioche, une lettre signée de l'Empereur, laquelle lui enjoignait d'enlever adroitement Chrysostome, et de l'envoyer à Constantinople sous bonne garde. On lui recommandait la prudence, et Texécution se montra digne en tout point d'un tel message. Astérius ayant attiré Chrysostome hors de la ville, près de la porte qu'on appelait Romaine, sous le prétexte de visiter ensemble un martyre, — c'était le nom qu'on donnait aux chapelles construites en l'honneur des saints morts pour la foi, — il le retint bon gré mal gré, et l'emmena jusqu'à Pagres, première station de la course publique. Là les attendaient un chariot tout attelé, un eunuque du palais impérial et un maître des milices accompagné de soldats. Ceux-ci, s'emparant du prêtre, le firent monter dans le chariot, quelles que fussent sa surprise et ses réclamations; puis l'escorte s'éloigna au grand galop des chevaux ^ Il en fut de même à chaque relais. Les courtes explications que put recevoir Chrysostome jpendant le trajet augmentèrent sa stupéfaction. Réfléchissant ensuite aux étranges moyens employés pour
1. Acceptis litteris, cornes mandatum itaexscquitur.RogatJohannem ut secum exti'a urbem pergat, usque ad martyria, prope portam Ro- '' manam ; impositumque rhedse publicse^ misso eunucho una et magistro militum, tradit. Pallad., Vit. Chrysost, — Johannem ad se advocat quasi quidpiam ab illo postulaturus. Qui cum venisset, confestim Astérius eum secum una in vebiculum imponit, et concito cursu Pagras usque eum deduxit, quaB statio est ita dicta. Sozom., yiii. 2.
son élévation au premier siège de TOrient, il crut voir dans cet événement la main de la Providence et se résigna. C'est de cette façon, et plutôt en criminel d'État qu'en évêque, que le futur chef du diocèse de Constantinople vint prendre possession de sa métropole.
Ce coup de théâtre fit sur le troupeau des prétendants l'effet de la foudre. Le peuple, qui connaissait la renommée de Jean d'Antioche, applaudit avec transport à cette idée de Teunuque; mais les évéques se trouvèrent indignement offensés. Non contents de se plaindre et de verser sur l'intrus toute leur malignité, ils protestèrent contre l'Empereur lui-même au nom de la liberté électorale, et Théophile déclara tout haut qu'il n'ordonnerait pas Chrysostome. « Vous l'ordonnerez », lui dit l'eunuque ; et, le prenant à part, il lui montra des papiers devant lesquels l'évêque d'Alexandrie pâlit. Eutrope s'était procuré sous main des lettres qui compromettaient Théophile pour des choses que nous ne connaissons pas; il en avait d'autres aussi où l'affaire du prêtre Isidore était expliquée de point en point. La communication fut telle, paraît-il, et accompagnée de tels avertissements, que non seulement Théophile retira sa menace de refus, mais qu'il ordonna luimême Jean Chrysostome, dont l'intronisation eut lieu le 2 février 398, en présence d'une foule de peuple innombrable ^
1. Eatropius... libellos ostendit Theophilo, eligere eum jubens tttrom maHet Johannemoe ordinare, an de criminibus ipsî objectis ittdiciuin subire. His perterrefactus Theophilus, Johannem ordinavit
Alors commença cette administration épiscopale si orageuse, qui devait avoir pour péripéties deux exils, des conciles pleins de scandale, une émeute populaire et Tembrasement de la moitié de Constantinople par les partisans mêmes de Févêque. Avec un si grand savoir, un génie incomparable et des mœurs qu'on ne put jamais noircir, Chrysostome manquait de la première des vertus pastorales, l'amour de la paix : aussi sa vie, constamment tourmentée, fut la justification du mot profond de TÉvangiie : « Heureux les pacifiques! )) Ces réflexions l'avaient sans doute fi^appé durant sa retraite au mont Cassius, quand seul, visà-vis de sa conscience et encore étranger aux enivi'ements de la célébrité, il avait repoussé Tépiscopat. Les circonstances actuelles, en exaltant chez lui le sentiment de sa valeur, firent taire ses anciens scrupules, et l'aventure étrange de son élévation le persuada aisément que Dieu le jugeait propre à un étal qu'il lui laissait imposer par la force.
A tout prendre, Jean d'Antioche n'était point né pour le gouvernement des hommes : il lui fallait l'isolement pour rester lui-même. Dans la méditation solitaire, sa bonne et vraie passion, résidait aussi sa force ; elle avait purifié son cœur, agrandi son esprit, placé ses désirs au-dessus des besoins et des misères terrestres; il lui devait sa grandeur et sa vertu, et pourtant elle ne lui suffisait pas. 11 avait besoin des
hommes pour leur faire admirer cette vertu et leur imposer cette grandeur, il lui fallait le monde pour le dominer. Simple jusqu'à la pauvreté» sobre jusqu'à défier les plus rigides anachorètes, désintéressé jusqu'à livrer au premier indigent venu sa maigre table et son vêtement, Chrysostome avait l'orgueil de sa vertu comme il avait celui de son génie, et devant ces deux orgueils disparaissaient trop souvent Finduigence et les ménagements nécessaire à l'accomplissement du bien. Sa volonté était impérieuse et prompte, son action inclinait presque toujours à la violence^- un tempéra- .ment dans les choses graves l'offusquait comme une trahison au devoir, tandis que ses séquestrations volontaires et son amour de la solitude le privaient des leçons de l'expérience et des conseils souvent sensés du monde.
Par un effet de son caractère sauvage, qui lui faisait fuir les grands et les riches, il s'était pris d'une ardente tendresse pour les classes misérables du peuple, et cette préférence revêtait parfois la couleur d'une envie secrète contre les heureux de la terre. Il fut accusé près de l'Empereur d'exciter les pauvres contre les riches, et ces excès de charité dans une ville telle que Constantinople, où se réunissait la lie de l'Orient, pouvaient n'être pas sans péril. Cinq siècles plus tôt, il eût été au forum un compagnon de Gracchus prêchant
i. Fuit ob nimium temperantiae studium acerhior; et sicutaiebat quidam qui cum illo ab inecite aetate familia iter vixcrat, irae magis deditus quam vererundiae... Immodica etiam loquendi libortato erga oinnes utebatur. Socrat., vi, 3. — Morosum atque iracunduin, sae- Tumque ac superbum eu m appellabant. Sozom., viu, Q.
la loi agraire sous Finviolabilité du tribunal ; au quatrième siècle et sous Tinviolabilité de Tépiscopat il De fut ni moins hardi dans ses systèmes, ni moins opiniâtre dans ses luttes, ni moins puissant à la tête d'une multitude qui fut pour lui comme une armée. C'était d'ailleurs un bizarre spectacle que cet homme au corps chétif, au teint jaune et d'apparence maladive, à la tête dépouillée de cheveux, qui semblait n'avoir qu'un souffle de vieS et venait soulever en présence de l'Empereur et de la courtes questions sociales les plus redoutables. Le contraste n'était pas moindre entre la véhémence de ses idées et cette éloquence asiatique, à périodes cadencées, un peu molle, dont il fut à son époque le plus parfait modèle; mais lorsqu'il parlait, sa tête et son corps semblaient s'illuminer, et de ses yeux dont on pouvait à peine supporter l'éclat', rayonnait au dehors le feu sacré de son génie, ce feu dont la trace est restée vivante dans les siècles.
Son entrée en fonction fut une véritable révolution qui engloba tout le régime épiscopal et toute la discipline de son Église. Nectaire, ancien questeur de Constantinople, resté homme du monde dans l'épiscopat, entretenait, autant par raison que par goût, un grand train de maison, et recevait avec une large hospitalité les grands de la ville et les évêques en passage. Chrysostome supprima tout cela. Les meubles du palais ïurent vendus, ainsi que la garde-robe des anciens évêques; à l'or et à la soie succédèrent partout la laine
1. Chrysost.j Ep. 4, p. 125, 657.— Pallad., Vit, Chrysost, p. 99 et scqq.