‹ Récits de l'histoire romaine au Ve siècleChapitre 135 sur 251 · Decidit implicitus limo, cunctantia pronus · texte numérisé non relu

Decidit implicitus limo, cunctantia pronus

Pcr vada reptabat, cœno subnixa tenaci.

Claud., m Eutr.y ir, v. 442, 443.

A ces nouvelles et à la consternation profonde qu'elles jetèrent dans Constantinople, Gainas ne put retenir l'excès de sa joie. Son attitude pendant le cours de la campagne avait été de plus en plus arrogante : eialtant Tribigilde aux dépens de Léon, il semblait prédire à coup sûr un échec à l'armée romaine ^ On le soupçonna même d'entretenir une correspondance secrète avec le chef des révoltés, et on put le croire en effet quand on vit certains détachements de Goths auxiliaires, qu'il avait recommandés comme trùs-fldèles, passer avec leurs armes à l'ennemi. Pourtant, quels que fussent les répugnances et les soupçons, la nécessité obligeait l'Empereur à recourir à Gainas. Eût- il été prudent d'avoir à Constantinople ce Barbare mécontent ou disgracié et Tribigilde vainqueur à Chalcédoine? Le plus simple et le plus sûr peut-être était d'accepter pour bonnes ses protestations de services et de Téloigner : c'est ce que fit Arcadius.

Gainas, avec les troupes auxiliaires, alla donc prendre position sur la rive orientale du Bosphore, comme pour couvrir Constantinople. 11 pouvait marcher au-devant de Tribigilde et Tarrêlor au débouché des montagnes lydiennes : il n'en fit rien, ou plutôt il laissa tous les passages dégarnis, et les Gruthonges recommencèrent à se promener le fer et la llamme en main dans les campagnes de la Phrygie et de la Bithy- Die', Gaïnas les cherchant sans cesse et ne les trouvant

1. Gainas autem mirifice princîpi facinora Tribigildi cxtollerc. ^08im.,v, 17.

2. Quum e Phamphylia Tribigildus evasisset, graviores quam antca Galamitates Pbrygiœ civiuiUbus intulit. Zosim., v, 17.

jamais. Cependant les messages du général romain à l'Empereur dénotaient une grande irrésolution : ilscoDtiniiaientà représenter Tribigilde comme un chef inépuisable en ressources\ qu'il ne fallait affronter qu'avec réserve, d'autant plus que les deux armées se composaient de deux peuples du même sang. Alors Gainas discutait avec son souverain les causes de la guerre: « Tribigilde, écrivait-il, était pour le prince un aussi bon serviteur que lui-même, et les Gruthonges ne demandaient pas mieux que de vouer, comme ils l'avaient fait longtemps, leurs bras à la défense de l'Empire; mais le gouvernement romain avait été injuste pour eux. Qu'exigeaient-ils? La destitution du ministre qui les avait offensés* : à ce prix, la paix était faite. Eutrope était-il donc si nécessaire à la prospérité publique, que le prince et l'Empire dussent se sacrifier pour lui de gaieté de cœur? » Telle était la conclusion de toutes les lettres de Gainas, qui, devenant de plus en plus positif, déclara qu'il répondait à peine de son armée, s'il n'était pas donné satisfaction aux demandes des Gruthonges.

A Constantinople, comme on le pense bien, les ennemis d'Eutrope ne s'endormaient pas et agissaient de leur côté sur Arcadius; mais le ministre tenait bon. Deux événements nouveaux amenèrent pourtant quelque incertitude dans l'esprit du prince en augmentant ses tendeurs. La Perse avait eu jusqu'alors pour roi

1 . Proptcr insigncm Tribigildi beUicis in rébus solertiam. Zosim.r V, 17.

2. Postulata hœc crant : ut raalorum omnium maximus auctor Eatropius sibi dederetur. Zosim., v, 17, 9.

/ararane, quatrième du nom, ami de Théodose et conitant allié de l'Empire. Il venait d'être tué par une facion opposée aux Romains, et le premier acte de son luccesseur Isdégerd, chef de cette faction, avait été l'envoyer des troupes d'expédition sur la frontière de îyrie^ Le bruit s'accrédita presque au môme instant [ue Stilicon, prenant pour motif ou pour prétexte les •éclamations de plusieurs provinces d'Orient, qui im- )loraient son assistance armée contre le mauvais gouvernement d'Eutrope, faisait des préparatifs sérieux, mlorisés par le sénat de Rome. Le fait était vrai, 3t, d'après les révélations du poète son confident, >tilicon ne projetait pas moins que la réunion des leui Empires et des deux princes sous sa double •égence. Cette dernière menace jeta plus d'épouvante [ue tout le reste dans l'âme d'Arcadius : il se demanda ;i, après tout, Eutrope lui était tellement précieux [D'il dût braver, à cause de lui, le danger de tomber ;n tutelle sous Thomme qu'il haïssait le plus au uonde.

Ce fut le ministre lui-même qui, par un acte d'im- 3udence inouïe, mit fin aux hésitations de son jeune naître. Ces oppositions, qui éclataient de toutes parts ît tout à la fois autour de lui, l'envahissant comme ine mer montante, le mettaient dans une rage qu'il 16 savait plus dissimuler : cet homme, d'ordinaire si cauteleux, ne se possédait plus. 11 s'en prit à Flmpérarice, dont il avait découvert les menées, et un jour il

1. Consulter à ce sujet dans mes Récits de V Histoire romaine la olume de Placidie. — Claud. , in Eutr., ii, v. 474 et iîcqq.

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s'emporla jusqu'à lui dire : « Prenez garde à vous! la main qui vous a amenée dans ce palais est encore assez forte pour vous en chassera. . »

L'Impératrice, à ce mot, se redressa de toute sa fierté barbare; elle écarta d'un geste Peunuque, et, passant dans Tappartement où se trouvaient ses deux filles, Flac" cile,âgée de trois ans, et Pulchérie, qui avait à peine cinq mois, elle les prit dans ses bras et s'acbemina à grands pas vers le cabinet de son mari. L'indignation Tétouffait; ses larmes coulaient en abondance au milieu des sanglots ^ Émus de Tagitalion de leur mère, les enfants y répondirent par des cris perçants qui retentissaient au loin sous les galeries du palais'. En face d'Arcadius, accouru à ces cris, Eudoxie resta longtemps sans proférer une parole, puis, en mois entrecoupés et la fureur dans les yeux, elle lui apprit l'outrage qu'elle avait reçu de son esclave. Cette scène était trop violente pour le faible Arcadius. Il fit venir Eulrope à linslant, et, eu présence de l'Impératrice, il le cassa de sa charge, déclara qu'il lui retirait tous ses biens, et lui ordonna de quitter aussitôt le palais, sous peine de la vie*. Les serviteurs des appartements impériaux et les chefs des

gardes, attirés par le bruit, purent assister à la dégra-

i. Se propcdiem a palatio ejecturum esse. Pliilostorg., xi, 0 ; — Sozom., viii, 7.

2. Ambabus ulnis liberos suos complcxa, sicut erat, ad maritum accessit, et lamentaiis simul ce liberos prœtendens, lacrimarum imhrcHi profudit. Pliilostorg., xi, C.

3. Infantes., qui iiaturali quodain impulsa una cum matre cjulabant. Philostorg., xi, G.

4. Arcessit Eutropium, et abrogata digiiitate dimittit. Zosini-, v, 18.— Omni dignitate cxuit, opesquc adcniit. Pliilostorg., xi,G.

dation du tout-puissant ministre. Eudoxie commanda de le suivre et de mettre la main sur lui, coûte que coûte. Redevenue calme par la satisfaction de la vengeance, elle prit pour la circonstance les dispositions que son mari était hors d'état de régler, et son regard impérieux fit comprendre à tout le monde qu'elle régnait désormais dans le palais.

Eutrope ne s'y était pas trompé, et il sentit qu'il était perdu. Il traversa précipitamment ces vastes salles et ces portiques où le matin encore il recevait plus d'adorations que son maître, et où maintenant les mêmes courtisans, empressés de le fuir, lui ouvraient leurs rangs, comme à un pestiféré. Sorti du palais par une porte secrète, la tête troublée, ne sachant que devenir, il courut se réfugier à l'église métropolitaine, qui était assez voisine du palais, y cherchant un asile, et oubliant que lui-même avait aboli l'immunité ecclésiastique pour les criminels de lèse-majesté K Avant de franchir le seuil, il se baissa vers le pavé, et, prenant une poignée de poussière, il s'en souilla les cheveux et le front, comme pour mieux exciter la pitiés Voyant qu'on le suivait du côté de l'église, il marcha hardiment au sanctuaire, entr'ouvrit le voile qui séparait le saint des saints des parties de la basilique réservées aux fidèles % et, embrassant une des colonnes qui

1. Eutropius cursu se ad Christianorum ccclcsîani confert. Zosim., V, 18. — Ex palutio sose proripiens, supplex ad ecclesiam confugit. Sozom., viii, 7.

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