‹ Récits de l'histoire romaine au Ve siècleChapitre 143 sur 251 · Nil monachi Epist, i, 70, 79, 114, 116, 205, 206 et · texte numérisé non relu

Nil monachi Epist, i, 70, 79, 114, 116, 205, 206 et

mais Ghrysostome ne daigna pas l'écouter jusqu'au bout. Le maître des milices, dans le cours de son argumentation, s'étant exprimé en mécontent dont les Romains n'avaient pas su récompenser le mérite, Ghrysostome l'arrêta court. « Quoi! lui dit-il, les Romains, qui font fait chef de leurs armées, qui font prodigué jusqu'aux honneurs consulaires, seraient ingrats envers toi? Tu n'y songes pas, et la récompense dépasse de beaucoup la valeur des services. La mémoire te manque trop, Gaïnas; tu oublies dans quel dénûment on fa vu jadis arriver ici, et dans quelle abondance maintenant nous f y voyons vivre. Tu étais nu ou couvert de haillons quand tu as passé le Danube quêtant une place parmi nos stipendiés, et aujourd'hui te voilà vêtu magnifiquement, décoré même des insignes de nos magistrats. Sois donc juste envers toi, qui as tant reçu et si peu fait, et ne parle plus d'ingratitude, de peur d'en montrer à un peuple qui fa accablé de richesses et de dignités ^ » Les historiens disent que Gaïnas resta sans voix à ce discours, comme si un pouvoir surhumain l'eût rendu muet*. Get homme terrible, disposé à tout briser ou tuer, n'avait jamais entendu de vérités si dures dites avec tant d'autorité. Ghrysostome avait dans le regard et dans la parole cette décision qui apaise la lutte en la bravant; Gaïnas connaissait son invincible opiniâtreté, il savait aussi sa puissance sur le peuple, et ne poussa pas plus loin l'affaire de l'église.

1. Patriam illi et fugam objicîens, et in memoriam revocans quomodo tum ab Imperatoris parente senratus, jurasset se Romanis amicum, ipsique ac liberis ejus... Sozom., viii, 4.

2. Obturayit Gain» os et silentium imposait. Theodorit., v, 32.

D'ailleurs la violence allait mieux que la discussion à cette grossière nature sans vergogne. Tout en vivant au palais et singeant les allures et le ton d'îin courtisan, Gainas méditait avec ses Goths le pillage de la ville. On devait faire d'abord main basse sur les boutiques des changeurs et des banquiers» chez lesquels on espérait trouver des monceaux d'or, et à la faveur du désordre, pendant la nuit, on irait attaquer et incendier le palais ^ Un hasard, plutôt que les bonnes dispositions des officiers romains, sauva la ville. Une seconde tentative échoua également! mais par l'attitude courageuse du peuple, qui prit les armes, courut sus aux Barbares et en brûla ou tua plusieurs milliers dans leur église même*. Ralliés aux environs de Constantinople, les Goths commencèrent une guerre de brigandage qui ne leur fut, pas toujours heureuse'. Gainas éprouva d'ailleurs une perte irréparable par la înort de son compagnon Tribigilde, qui laissa les Gruthonges sans commandement dans la Ghersonëse de Thrace.

Il s'en fallait bien que tous les Goths partageassent les passions de l'homme qui s'était fait leur représentant auprès des Romains : beaucoup d'entre eux, au contraire, surtout parmi les chefs, le voyaient avec

1. Primo quidem tabemas argentariorum invadore tentavît... Barbaris mandavit ut palatium iaccnderent. Sozom., vin, 4. — Socrat., VI, 6. — Philostorg., xi, 8.

2. Ecclesiam vero quie diccbatur Gothorum incendio consumpserunt. Sozom., viii, 4. — Zosim., v, 19.

3. Et Thraciae quidem agros adortus, mûris oppida munita, magistratuum et incolarum prœsidia teneri videbat. Zosim., v, 19.

CHUTE ET MOKT D'EUTROPE 2/i7

dégoût trancher déjà du souverain vis-à-vis de gens ses égaux ou ses supérieurs. Ils étaient donc loin de désirer que la guerre se terminât à son avantage. Dans le nombre était un chef que j'ai déjà nommé, Fravitta, qui joignait à des talents militaires éprouvés le goût instinctif de la civilisation ainsi qu*un sentiment inébranlable du devoir. Entre tous ces caractères barbares, incertains ou faux, celui-ci s'était dessiné constamment par sa droiture : nul dans les deux nations ne jouissait de plus d'estime que Fravitta ^ Jeune encore, il avait épousé une Romaine qui l'avait probablement conquis de cette sorte à la civilisation et à l'Empire', il possédait d'ailleurs un esprit cultivé, des manières élégantes, et la connaissance des choses qui faisait aux yeux du monde le parfait Romain : c'était en tout l'opposé de Gaïnas'. Il alla trouver l'Empereur et s'offrit à balayer de la Thrace, à rejeter même, s'il le fallait, au-delà du Danube les bandes qui menaçaient Gonstantinople : que l'Empereur daignât lui confier le commandement des troupes romaines, avec celui des Barbares qui n'avaient point suivi Gainas, il se faisait fort de réussir.

Arcadius accueillit avec joie la proposition d'un homme qui ne trompait jamais, et Fravitta se mit à l'œuvre. Il n'était pas arien comme la plupart de ses

1 . Qui, quum virtutcm coleret et veritati studeret, omnium hominum prœstantissimus erat. Eunapii Sard. Fragm. 60 (Fragm. Hist. Grœc, t. IV, p. 41, éd. Didot). — Bonis moribus. Sozom., viii, 4.

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