August. , de Civitate Dei^ v
imprécations, les blasphèmes, les menaces contre la religion du Christ et contre les lois des successeurs de Constantin. Les chrétiens, de leur côté, n'étaient pas moins troublés : les faibles et les douteux attendaient avec angoisse que la guerre prononçât entre les deux religions, et les plus fermes esprits n'envisageaient pas sans effroi l'effet moral qu'une défaite produirait pour la foi du monde.
Mais, quand cette grande menace se fut dissipée comme un rêve, les chrétiens revendiquèrent Thonneur d'une victoire dont le profit était à eux; plus elle avait été rapide, complète, inespérée, plus elle semblait leur appartenir, plus d'ailleurs elle répondait aux perturbations secrètes qui avaient rempli toutes les âmes. Voir dans les événements de Florence et de Fésules autre chose que le bras de Dieu exterminant des païens barbares pour confondre les païens romains*, ce fut, aux yeux de leurs théoriciens, une erreur favorable au paganisme et, mieux encore, une impiété. Dans ce système, la gloire et les services de Stilicon devenaient un embarras : on les atténua, on les effaça, on les nia. Des versions combinées dans cette intention, et que nous pouvons lire encore, présentèrent ce général et l'armée romaine comme de simples spectateurs de la victoire, qui n'avaient pas tiré Tépée, pas eu un seul mort, pas un blessé, mais qui buvaient, mangeaient et se divertissaient — tels sont les termes du récit d'Orose — pendant que le ciel se chargeait de tout
1. Non sinit Deus rem potentiœ suse virtutem hominum... TÎderi. Gros. . ^11, 37.
faire ^ Malheur à qui fût venu réclamer sa part de gloire contre Dieu! Stilicon se tut. La secousse une fois donnée aux passions religieuses, on vit la polémique, qui avait semblé s'assoupir, se réveiller avec une âpreté nouvelle. Les disciples de Symmaque d'un côté, les disciples d'Ambroise de l'autre, recommencèrent la lutte. Augustin lui-même prit la plume, et on agita de nouveau, sous toutes ses faces, en vers comme en prose, la question vitale de l'ancien monde, à savoir si le christianisme était venu le perdre ou le sauver.
Les partis se reconstituèrent donc sous les traits ardents de la controverse. L'exécution de la loi prohibitive des sacrifices ne marchait d'ailleurs qu'à travers des embarras et des luttes dues souvent à la violence des exécuteurs. Un grand nombre d'édifices païens étaient tombés sous le marteau en Gaule et en Afrique, et le fameux sanctuaire de Vénus-Céleste, antique orgueil de Garthage, pris en quelque sorte d'assaut par l'évoque de la ville, venait d'être transformé en église*. Cet exemple animait les fidèles et le clergé d'Italie, qui accusaient de tiédeur et presque de trahison les
1. Non disposita in bellum acies fait, non cœdes acta, non san. gais effusus, non postremo... damna pugnae eventu compensata victorie : edentibus, bibentibus, ludentibus nostris... tanti illi tamque immanes hostcs... confecti sunt. Oros., vu, 37.
2. Pro8per.,de Promission,, III, 37, 0pp. ^ Colon. Agrip., 1630, p. 150, 151.
conseillers catholiques d'Honorius. Les nouvelles arrivées d'Orient semblaient donner raison aux plus exagérés. Là, Jean Chrysostome, mettant de côté le gouvernement et les lois, avait fait directement appel à la milice du désert, pour la destruction de l'idolâtrie. A sa voix, une armée de moines, étrangers au monde et presque sauvages, était sortie des solitudes cénobitiques, la masse ou le levier en main, et parcourait les campagnes de la Palestine, ne laissant après elle que des ruines de dieux ou de temples^ « Voilà, disait-on à Ravenne et à Milan, comment il faut servir la foi! » Et les lauriers des moines d'Orient empêchaient plus d'un Occidental de dormir.
Pour mettre à Tabri les objets de leur culte, les païens de leur côté construisaient des cachettes dans leurs maisons ou au fond de leurs jardins; tantôt les simulacres étaient transportés dans des cavenjes écartées, dont on dissimulait l'entrée avec des ronces, mais que les paysans connaissaient*; tantôt, dans des spectacles profanes qui se donnaient surtout la nuit, on faisait apparaître tout à coup les images des dieux, et l'on représentait les sacrifices prohibés'. En plusieurs lieux, les populations païennes, poussées à bout, prirent les armes et égorgèrent les chrétiens* : la persécution appelait la vengeance et le fanatisme répondait au fanatisme.
1. Voir mon ouvrage sur S. Jean Chrysostome et Vlmpérotnce Eudoxie. — Theodorit., v, 29.