‹ Récits de l'histoire romaine au Ve siècleChapitre 203 sur 251 · Obvia castella cuncta dum oppidis diripit. Zosim., y · texte numérisé non relu

Obvia castella cuncta dum oppidis diripit. Zosim., y

la Haute-Étrurie jusqu'aux abords de Narnia, place trop importante pour qu'il négligeât de s'en emparer\

Celte marche d'Alaric allant prendre Rome sans opposition, au milieu du silence de l'Italie avait quelque chose de lugubre et de mystérieux. Lui-môme paraissait en proie à une agitation croissante à mesure qu'il approchait de ces murs consacrés par la gloire, par la puissance, par les respects du monde entier. Pris d'une sorte d'ivresse sacrilège, il sentit à ce nom se réveiller dans son âme les instincts primitifs du Barbare, l'orgueil de la destruction, l'ambition de terminer sous le fil de son épée les destins d'une ville qui se disait éternelle, l'idée enfin d'un pillage étrange, unique dans l'histoire, le pillage des trésors de l'univers entassés là pendant dix siècles. Au feu de ces ardentes pensées, son imagination s'exaltait; il croyait entendre, il entendait les voix qui l'avaient troublé jadis en Pannonie dans la solitude des bois sacrés, lorsqu'il y rêvait la seule gloire qu'il comprît alors, celle des destructions et des ruines.

On raconte qu'un ermite', descendu des âpres vallées de l'Apennin, se présenta un jour sur son passage, et le conjura avec larmes de ne point attenter à la Ville du genre humain, d'épargner au monde une calamité sans exemple. « Je marche malgré moi, aurait répondu le Balthe avec une sorte d'égarement; il y a là quelqu'un qui me pousse en avant et me crie sans cesse : Va

i. Sozom., IX, 6.

tJ. Probum quemdam monachum Sozom., ix, 6. — Fertur

virum quemdam venerabilem, professione monachum Socrat., vu,

prendre Rome^» Ses soldats intérieurement n'étaient guère plus tranquilles. Nourris depuis leur enfance de récils merveilleux ou de conteseffrayantsdontRomeétait l'objet, ils doutaient si cette reine des nations, qu'on adorait, et dont aucun ennemi étranger n'avait jamais souillé le sol — les Goths le croyaient du moins» — n'était pas un dieu plutôt qu'une ville. Beaucoup étaient persuadés que ses murailles lançaient la foudre*.

Un événement naturel vint fortifier ces superstitions en face de Narnia, quoique la différence fdt grandeentre Narnia et Rome. Au moment où Alaric attaquait cette ville, située sur une roche abrupte et presque inaccessible, dont la Nera "baignait le pied, il s'éleva tout à coup un de ces orages si fréquentsen automne dans les régions de l'Apennin, et qui éclata avec une violence terrible. Narnia était comme ceinte de feux, et le bruit du tonnerre, répercuté au loin par les échos, semblait annoncer un bouleversement de la nature. Les Goths, saisis d'une terreur panique, s'enfuirent, et Alaric, cédant peut-être à la même impression, ne fit halte qu'à Ocriculum^ Aucun incident remarquable ne signala plus

1. Gui Âlarichus respondisse dicitur, se non sua sponte iuec aggredi ; sed qucmdam sibi assidue molestum esse, qui ipsum urgeat, Romamque expugnarc jubeat. Sozom., ix, 6. — Gui Âlarichus : « Bgo. inquit^ non sponte eo proficiscor; sed nescio quis quotidie me sollicitât ac stimulât, ita dicens : Perge urbem Romam vastaturus. » S ocrât., Yii, 10.

2. ... Jactata procul dicuntùr in hostem Fulmina, divinique volant pro mœnibus ignés ; Seu cœlum, seu Roma tonat.

Glaud., de Dell. Getic, 509 et seqq.

3. Quam (Narniam) praetergrediens Alarichus haudquaquam cepit. Sozom., IX, 6.

sa marche jusqu'aux portes de Rome. En vue de la Ville éternelle, il établit son camp dans la plaine qui bordait la grande cité vers*le nord et se continuait au sud-ouest le long du Tibre jusqu'au port. Dans cette situation, maître de barrer le fleuve, il menaçait les communications de la ville avec ses greniers d'approvisionnement, situés à Tembouchure du Tibre, et pouvait l'affamer au besoin ^

L'apparition de cette armée barbare fut presque une surprise pour le sénat et pour le peuple, qui rie l'attendait pas si tôt. Tout le monde avait compté sur une guerre en règle, sur des batailles, sur des sièges, sur une défense quelconque des populations italiennes et de l'armée, comme aux jours de Pollen tia et de Fésules; mais aucune armée n'avait montré son drapeau, aucun obstacle n'avait retardé cette marche triomphale, et l'ennemi était là. Grâce à la folie de désordre où les derniers événements politiques avaient plongé la ville, on n'avait guère connu les progrès des Gotlis que par l'arrivée des fugitifs, paysans ou soldats, qui venaient y chercher asile; le sénat n'avait reçu aucun avis, aucune instruction du gouvernement impérial; personne n'avait osé commander, et les magistrats ne s'étaient occupés de rien. Il fallut tout régler, tout faire à la hâte sous les yeux de l'ennemi.

On s'empara des arsenaux de l'État, on arma le peuple, on garnit les remparts de balistes, de pierres et d'autres armes de jet; on exerça enfin au maniement

1. Ingenti agmine Barbaroram ad ripas Tibris apposito, ne alimenta civibus importarentur ex portu. Sozom., ix, G.

'ilx

des engins de guerre une populace inhabile et craintive; tout cela se fit. presque au hasard et sans direction. Chose incroyable si Thistoire ne raffirmait pas, on allait jusqu'à ignorerdans les murs de Rome quel était le chef de celte armée barbare qui venait de traverser TÉtrurie et qui campait au bord du Tibre^ Suivant les mieux informés, c'était Alaric; suivant d'autres, c'était quelque ancien général de Stilicon conduisant les anciens auxiliaires licenciés par Olympius, ou Sarus ou tout autre; pour quelquesr-uns même, c'était Stilicon, qui n'était point mort. « Sauvé par des soldats dévoués, il avait, disait-on, rallié ses bandes dispersées, et venait plein de colère leur livrer Rome et le sénat. » Alaricaux yeux de plusieurs, n'était que le délégué et le lieutenant de Tancien régent, son ami; il voulait prendre Rome pour la lui remettre*.

Ces bruits étaient absurdes sans doute, mais les partisans d'Olympius les répandaient pour agiter le peuple, et déjà on entendait crier à la trahison : « Rome est vendue, mort aux traîtres I » Dans le sénat, on pensait généralement avoir affaire au roi des Gotlis; mais que ce fût Alaric, Sarus ou Stilicon, on soupçonnait au chef ennemi des intelligences au dedans des murs. «Comment, répétait-on, se serait-il aventuré ainsi jusqu'au cœur de l'Italie, avec une armée romaine à dos et une ville immense en face de lui, s'il n'était pas sûr

1. Non enim certo Romanis constabat, an adliuc ipsemet Alarichus^ adosset, et an ipse Romam obsidoret. Zosim., y, 40.

2. Quippe nonnihil eos sparsa prius fama solabatur, hune alium esse qui Stiliciionis partibus favcret, et ipsum ad urbem adduxisset. £osïm,, Y, 40.

du succès, si la perfidie n'avait pas tout préparé d'avance? » L'idée de trahison, comme il arrive toujours, devint bientôt l'idée dominante dans les masses populaires, d'où elle passa dans le sénat. Une fois admise en principe, on se mit à chercher les traîtres, et, par une pente fatale, le soupçon se dirigea sur la veuve du régent, sur Sérône, qui, dans la retraite où elle pleurait près de sa fille, était restée étrangère à toute intrigue, à toutes relations de parti. L'histoire proclame solennellement son innocence^des esprits prévenus n'y voulurent pas croire. Les clameurs élevées contre elle devinrent bientôt si violentes que le sénat dut s'en émouvoir, et il ne manquait pas d'hommes sans conscience, fins politiques en apparence, haineux ou peureux en effet, qui, sans se soucier du crime, sans vouloir examiner si l'accusée était coupable ou non, proposaient un exemple pour décourager l'ennemi. « Plus l'exemple serait éclatant, plus la leçon serait salutaire, disaient sans doute ces habiles gens : Alaric ou tout autre, si ce n'est pas lui, voyant ses trames découvertes, perdra confiance et retournera sur ses pas*. »

Sous la pression de ces sentiments divers, la fille de Théodose, la veuve infortunée du Barbare qui avait voulu rendre au sénat son autorité, à l'Empire sa force, et retremper en quelque sorte l'éternité de Rome dans

1. Ërat autem haec suspicio reapse falsa; naai nihil hujusmodi Séreuse ad anirnum acciderat. Zosim., y, 38.

2. Âlai'ichum ipsum, Serena de medio sublata, discessurum ab Urbe ; quod ncmo superaturus esset, a quo ille sibi proditum iri Urbem sperare posset. Zosim., v, 38.

ses vieilles lois, Sérène, arrachée de sa demeure, fut jetée en prison comme coupable d'avoir promis Rome aux Barbares. C'était un crime de lèse-majesté au premier chef. Ces sortes de crimes s'instruisaient régulièment sous les yeux du prince, premier juge de sa propre dignité et des dangers de l'Élat; mais le prince était absent, toute communication avec Ravenne avait cessé, et le temps pressait. La difficulté était donc assez grande, quand un personnage inattendu vint la trancher. Ce fut un autre représentant de la maison de Théodose, Galla Placidia, la sœur consanguine des deux Empereurs, la fiancée d'Euchérius, la pupille et l'ennemie de Sérène, enfin Tàme du parti catholique à la cour de son frère pendant la vie de Stilicon.

Par quelle étrange fatalité cette jeune fille se trouvait-elle là, dans un pareil moment, loin de son palais et des personnes chargées de la protéger? Quel intérêt l'amenait à Rome, quand elle était en sûreté à Ravenne? Quel que fût le fanatisme de ses croyances et le désir de venger ses longues humiliations, on ne peut croire qu'elle y fût venue pour assister au supplice de son fiancé et jouir des douleurs de celle qui lui avait servi de mère. En tout cas, elle y était; elle comparut devant le sénat; elle accusa Sérène de trahison, et, sur sa déclaration, le sénat à l'unanimité prononça contre Taccusée la peine de mort^ La veuve de Stilicon fut étranglée dans son cachot*.

1. Censuit pariter et universus senatus et Placidia Serenam esse nccandam^ qua; prœsentium malorum auctor exstiteret. Zosim., v, 38.

2. Laqueo cervices praebuit elidendas. Zosim., y, 38. — Suffocatam periisse Serenam. Oiympiod., Fragm, 6, ub. supr.

L'histoire, à toute autre époque, eût cherché dans les passions humaines la cause de celte immolation d'un innocent : elle eût expliqué comment Sérène mourait victime, soit de l'intérêt politique, soit des rancunes de famille, soit de la vengeance d'un implacable orgueil froissé trop longtemps; mais telle n'était pas au v« siècle la logique des idées. Il fallait voir partout et dans tout la main d'un dieu ou celle d'un démon : un événement décisif, une catastrophe publique ou privée apparaissait d'abord aux contemporains comme un arrêt du ciel ou de l'enfer. Païens et chrétiens se donnaient volontiers la main sur ce terrain, et c'est ce qui arriva dans la circonstance présente : chaque parti interpréta suivant son point de vue le fait qu'on ne voulait pas laisser au domaine des choses terrestres.

Le genre de mort auquel Sérène venait de succomber réveillait d'ailleurs plus d'une idée superstitieuse. On se rappela qu'aux jours brillants de sa jeunesse, quand elle accompagnait dans Rome son père vainqueur du paganisme, on Fayait vue fière, heureuse, insultante, fouler aux pieds les dieux vaincus. Entrée alors dans le temple de Vesta, dont le feu venait à peine d'être éteint, elle avait arraché du cou de la déesse un collier de perles consacré pour le passer au sien, et une vieille vestale lui ayant reproché courageusement son vol sacrilège, Sérène l'avait fait chasser du temple par ses valets^ Les païens se racontaient cet acte bon-

1. Quumque vôtula qusedam, ex virginibus reliqua Vestalibus, hanc impietatem in os ei exprobrasset, tam contumeliis illi gravibus illusit, quam abigi per comités eam pedissequos jussit Zosim.,Y, 38.

37a RÉCITS DE L'HISTOIRE ROMAINE

teux qu'ils n'avaient point oublié, et ajoutaient avec un sentiment de triomphe :.« C'est le collier de \esta qui Ta étrangléeM » Un autre souvenir se joignait à celui-là, celui de Stilicon profanant par une autre spoliation Tenceinte du -Capilole et faisant enlever les lames d'or qui garnissaient ses portes au dehors*. Ainsi, disait-on, avait marché le châtiment, d'un pied boiteux, mais sûr; le fouet des furies vengeresses avait balayé toute cette famille, un moment si superbe. Ces sombres jugements, recueillis par les historiens païens, forment dans leurs écrits l'oraison funèbre de Sérène. Quant aux chrétiens, ils se taisent sur les circonstances de sa mort : leurs adversaires semblaient avoir raison.

La mort de Sérène ne termina rien. Alaric ne partit point; il serra au contraire plus étroitement la ville, où la famine se fit bientôt sentir. On fut obligé de réduire à la moitié, puis au tiers, la mesure de blé distribuée au peuple; le peuple se souleva, pilla les maisons des riches, et massacra le préfet, nommé Hilarius^ Ce remède ne guérit point le mal; la famine ne fit que s'accroître sous l'administration de son successeur Pompéianus. Des maladies contagieuses, qui ne tardèrent pas à éclater, portèrent la désolation au

1. Laqueo ccrvices iUas praebuit elidendas, quibus Diyse mundum injecerat. Zosim., v, 38.

2, Rutel., Itin, ii, p. 140.

3* Vit. S. Melaniœ junioris, § 14, ap. Surium, 31 décembre.

comble. Dans ces tristes circonstances, deux femmes honorées jadis du diadème des Augustes, Laeta, veuve de l'empereur Gratien* et Pissaména, sa mère, donnèrent un exemple de charité chrétienne que les païens eux-mêmes ont enregistré avec éloge : elles transformèrent leur palais en un hôpital où les pauvres venaient chaque jour recevoir leur nourriture. Elles trouvèrent cette noble façon de dépenser la dotation que le fisc impérial leur avait assignée pour leur tablée

Chaque heure qui s'écoulait amenait de nouvelles souffrances, et le préfet de Rome commençait à désespérer quand des hommes, originaires d'Étrurie et refoulés dans la ville par l'approche des Goths, se présentèrent à lui, offrant de lui fqire connaître un moyen de salut qu'ilsregardaientcomme infaillible. Les Toscansavaient de tout temps passé pour des aruspices et des magiciens habiles, et leur crédit ne faisait que grandir à mesure que le paganisme se perdait dans la thaumaturgie, et le culte païen dans la pratique des sciences occultes. Pompéianus devina donc aisément qu'il s'agissait d'opérations surnaturelles, et, quoique chrétien de profession, il admit ces hommes à s'expliquer et les écouta avec intérêt. Ils venaient lui proposer de faire tomber le feu du ciel sur le camp des Barbares, de manière à détruire ou disperser en quelques heures toute leur armée. « Nos

i.Gratien avait épousé en 374 Constantia, fille posthume de l'cmpcreur Constance, qui mourut peu d'années après son mariage; il épousa plus tard Lœta qui devint veuve en 383. — Amm. Marcell., XXIX. p. 409. — AugQst., de civit, Dei, v, 25. — Sozom., vu, 13.

2. Non pauci, quse harum mulicrum erat humanitas, ex earum domo famcm solabantur. Zosim., v, 39.

moyens sont certains, lui dirent-ils, et nous les ayons éprouvés tout récemment : c'est nous qui avons suscité cet orage furieux devant lequel les Goths se sont enfuis, lorsqu'ils faisaient le siège de Narnia^ » Ils entrèrent alors dans le détail des rites d'après lesquels l'incantation devait se pratiquer aux termes des rituels sacrés. Pompélanus, frappé de leur assurance, consulta avec eux les livres des pontifes, et trouva que, pour donner à l'opération toute son efficacité, il devait faire célébrer certains sacrifices, accomplir certaines cérémonies solennelles au Gapitole, au Forum et sur les principales places de la ville, en présence du sénat '. Or, ce caractère de sacrifice public réclamait le concours de l'assemblée entière : ici commençait la difficulté. D'abord les sacrifices païens et tout le cérémonial qui les entourait étaient interdits par les lois de l'Empire, principalement par la loi récente qui plaçait leur exécution sous la responsabilité des magistrats civils et sous la surveillance des évoques-, en second lieu, le sénat n'était pas unanime dans la profession du culte païen : il comptait dans son sein une minorité chrétienne, ardente, riche, considérable par la naissance et le crédit. Consentirait-elle à s'associer à des manifestations contraires à sa croyance non moins qu'aux lois de l'État?

1. Homines, qui Romam e Tuscia venorant, et oppidum quoddam aicbant, cui nomen Narnia, prsesentibus se libérasse periculis, perque nuncupata numini vota cultumque patritum, tonitruis et Ailgotris immanibus elicitis, Barbares abegisse. Zosim., y. 41. — Id a se factaiQ jactabant Narniœ. Sozom., ix, 6.

2. Nisi publiée consueta sacrificia fièrent, senatu in Capitolium adscendente. Zosim., v^ 41.

On pouvait répondre, il est vrai, que le sénat, entièrement abandonné parle gouvernement impérial, rentrait dans sa liberté, que ce gouvernement, malgré ses préférences catholiques, ne pouvait trouver mauvais que Rome tentât un dernier moyen de salut tiré de la religion romaine, et qu'après tout le peuple s'irriterait à bon droit si ses magistrats repoussaient par des scrupules personnels un remède possible à sa détresse, et si les sentiments d'une faible minorité contrariaient trop violemment le vœu du plus grand nombre. Ces réflexions traversèrent l'esprit de Pompéianus pendant sa conférence avec les aruspices toscans : il les congédia en leur faisant espérer qu'il mettrait leur habileté à l'épreuve; mais, désireux pour sa propre responsabilité de consulter avant tout le pape Innocentius, chef actuel de l'Église romaine, il se rendit à son palais.

La demeure des successeurs de saint Pierre ne ressemblait guère alors à la pauvre cabane que le premier évoque de Rome avait pu habiter sur les pentes du Vatican, ou dans le quartier des Juifs, réceptacle de la plus vile populace. Ils occupaient, au temps dont nous parlons, un palais magnifique, embelli de toutes les merveilles des arts, et où rien ne manquait de ce qui peut rendre la vie élégante et délicate. On ne les voyait sortir que traînés dans un char éclatant, vêtus de soie et d'or, et le dîner qui les attendait au retour surpassait en recherche et en profusion les festins des Empereurs*. Ce tableau que traçait au milieu du iv* siècle l'historien Ammien Marcellin était encore plus vrai sous les fils

1. Ita securi, ut ditentur oblationibus matronarum, procedantque

de Théodose, quand le sacerdoce chrétien était devenu une magistrature marchant de pair avec les plus hautes dignités de l'État. Ce n'est pas que Févêque actuel de Rome jouît immodérément d'une situation créée par la grandeur mûme du catholicisme; bien loin de là. Innocent, homme savant et modeste, s'occupait au dedans de la discipline de son Église, et cherchait à calmer au dehors les troubles suscités en Orient par l'esprit impérieux de Jean Chrysostome K Né dans la ville d'Albe, d'une souche probablement ancienne*, il joignait à la foi la plus sincère et la plus éclairée cette finesse d'intelligence et cet esprit de gouvernement qui distinguèrent de tout temps les vieilles races italiques. Dans le domaine des intérêts temporels, Innocent était Romain de cœur, autant du moins qu'un chrétien pouvait l'être à celte époque de lutte passionnée; les païens lui rendaient cettejustice^ En reportantàun tel homme, respecté de tout le monde, la confidence qu'il venait de recevoir, le faible et flottant Pompéianus avait évidemment pour but de rejeter sur le chef de l'Église catholique la responsabilité qui incombait naturellement au préfet de la ville, ou du moins de la lui faire partager. Innocent le comprit, et sans se révolter, sans couvrir non plus de son consentement des actes qui n'étaient à ses yeux qu'une folie sacrilège, il répondit qu'il ne s'op-

vchiculis insidentes, circiimspecte vcstiti, epulas curantes profusas, adeo ut eorum convivia regales superent inensas. Amm. Marcell., XXVII. III, 14.

1. Voir mon ouvrage sur Saint Jean Chrysostome et Vimpératrice Eudoxie, 1. vi et viii.

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