CHAPITRE XI
Honorius n'exécutant pas fidèlement le traité, Alaric lance des partisans sous les murs de Rome. — Députation du sénat à l'Empereur. — Attale. — DisgrAce et chute d'Olympius. — Réaction contre le parti religieux. — Jovius reprend la politique de Stilicon. — Pourparlers do la cour de Rayonne avec Alaric. — Dernier message d'Alaric à l'Empereur. — Second siège de Rome; Alaric s'empare du Port. — Le peuple et le sénat prononcent la déchéance d'Honorius et proclament Attale Empereur. — Attale constitue son gouvernement sous le contrôle des Ooths. — Alaric généralissime romain. — Expédition d'Afrique. — Négociations entre Honorius et Attale. rupture des négociations. — Alaric bloque Ravenne, puis rega^^ne ses cantonnements de Toscane. — Ck)nsulat de Tertullus. — Reprise des négociations. — Alaric arrache publiquement à Attale le manteau impérial et marche sur Rome.
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Telle fut la première péripétie du grand drame qui devait se dénouer par le sac de la Ville éternelle. Le roi goth avait obtenu l'objet principal de ses réclamations, principal en apparence du moins : de l'argent. Il s'était fait payer Tindemnité convenue avec Stilicon pour l'expédition de Grèce, en ajoutant aux frais de cette campagne manquée un large dédommagement pour celle
qu'il venait d'achever aux portes de Rome; mais un autre point restait à.débattre, le plus important au fond, quoiqu'il l'eût à peine touché dans la négociation. L'appétil de son peuple pour Tor et le butin était satisfait; ses prétentions personnelles ne Tétaient pas, et sa condition ultérieure vis-à-vis de TEmpire n'était point réglée. Maître des milices de l'Illyrie orientale au moment où il avait quitté l'empereur Arcadius, Alaric ne devait pas changer de situation en changeant de maître : le traité de Ravenne le stipulait formellement. Maintenant que le peuple goth, dédommagé de ses dépenses d'armement, se trouvait au cœur de Tltalie, que deviendrait-il, et que ferait-on de son roi? Alaric, qui ne possédait plus ni commandement romain, ni grade, ni pension, redemanderait-il à l'Orient la maîtrise qu'il avait abdiquée au profit de l'Occident, ou bien accepterait-il en Italie la condition d'un Barbare pacifié ou vaincu qui n'avait plus qu'à regagner ses forêts? Voilà précisément ce qu'il ne voulait pas, et fort habilement il avait glissé dans ses propositions au sénat une déclaration de ses sentiments romains, avec l'offre de son peuple pour combattre les ennemis de l'Empire ^ De la part d'un chef d'armée victorieux, imposant à la Ville éternelle ses conditions de rachat, une pareille amitié, dangereuse à accepter, l'était encore plus à refuser, et le sénat n'avait rien dit.
La mort de Stilicon donnait à l'ambition du roi des Goths un but déterminé, celui de remplacer ce grand
1. Cuin Romanis in aciem proditurum ad versus quemyis, qui esse liostili veliet in eos aiîimo. Zosim.,v, 42.
général dans le commandement saprême des milices d'Occident, et de sa part une telle ambition n'était pas gratuite, puisqu'il apportait en retour à TEmpire la plus brave armée barbare qui fût au monde. Chacun le comprit ainsi, et beaucoiy? de gens approuavaient le marché : ses bons procédés à l'égard des habitants de Rome après et même pendant le siège lui avaient d'ailleurs concilié la faveur d'une partie du sénat et du peuple. Quant à l'altitude d'Alaric en Étrurie, elle était celle d'un général mécontent : attendant satisfaction de son gouvernement, plutôt que d'un ennemi opprimant un pays ennemi.
A Ravenne, où Ton comprenait l'état des choses tout aussi bien qu'à Rome, la disposition des esprits était inverse : on aimait mieux avec Alaric la guerre que la paix. La cour redoutait ce Barbare de génie qui, une fois entré dans le gouvernement, eût tout mis sous ses pieds; Honorius se soulevait à l'idée de passer de la tutelle d'un Vandale à celle d'un Goth, et le parti des généraux romains repoussait toute concession capable de ramener l'influence des généraux étrangers, tandis qu'Olympius, fidèle à son rôle, faisait sonner bien haut, au nom du parti catholique, l'hérésie, le paganisme et toutes les doctrines impies rentrant dans l'État avec ce roi et ce peuple ariens. On n'hésita donc pas à empêcher par tous les moyens possibles la pacification de se conclure. Le traité, quoique déjà signé par l'Empereur, fut publiquement l'objet des plus amères critiques. Il restait à solder quelque argent que le sénat n'avait pu fournir et qu'il sollicitait du trésor impérial, Honorius le refusa; des otages aussi restaient
à livrer, l'Empereur déclara qu'il n'en livrerait point*.
Alaric écrivait, pressait, réclamant la pleine exécution des conventions au nom de la foi jurée : on l'apaisait par des prétextes; mais, à mesure que s'écoulait le temps, son irritation croissait en violence. Il finit par menacer Rome d'un nouveau siège, et lança un corps de partisans pour faire le dégât sous ses murs. La terreur redevint générale : les plus riches familles voulaient partir et quitter la ville, pendant que les avenues étaient encore libres. Dans ces circonstances alarmantes, le sénat résolut d'envoyer une députation à Ra venue pour peser sur la détermination de l'Empereur et de son gouvernement, et les supplier ou de désarmer Alaric en exécutant fidèlement le traité ou d'envoyer une armée qui pût le chasser de l'Italie.
Les députés élus furent au nombre de trois, choisis dans les familles patriciennes les plus élevées*. C'était d'abord Gécilianus, ancien vicaire d'Afrique, ami de saint Augustin, chrétien catéchumène, et d'une vie jusqu'alors recommandable ^ quoique la vengeance et l'ambition fussent capables de l'entraîner à des crimes odieux, comme il le prouva plus tard; en ce moment, il était l'homme d'Olympius, et sa nomination avait eu pour but d'amener, s'il était possible, le ministre tout-puissant au désir du sénat. Nous ne savons rien
l.Cseterum pace cum Alaricho nondum confirmata, quod Imperator nec obsides dedisset^ nec postulatis omnibus satisfecisset. Zosim., v
2. Ab scnatu legati Ravennam mittuntur, Csecilianus, Attalus et Maximilianus. Zosim., v, 44.
3. Cod. Justin,, I, li, 4. — Gothofredi Chronol, Cod, Theod., p. 147. ^ — August., Ep, 60, 0pp., t. n.
du second délégué, Maximilianus, sinon qu'il était fils d'un très-haut fonctionnaire appelé Marînianus, célèbre par son opulence. Quant au troisième, qui doit jouer un rôle important dans la suite de nos récits, nous en parlerons plus longuement, afin de bien préciser le caractère qu'il apportait dans cette ambassade et l'intérêt de parti qu'il y représentait.
Priscus Attalus, — c'était son nom, — riche citoyen d'Ionie promu au sénat romain \ pouvait passer pour le type parfait des nobles de son temps, brillants, spirituels, incrédules au fond pour la plupart, et païens par mode. Une élocution facile et parfois trop abondante, à la manière des rhéteurs grecs, lui avait valu une sorte de réputation d'orateur'; il composait aussi de petits vers erotiques qu'il chantait en s'accompagnant de la Iyre^ et en même temps il correspondait, sur des matières assurément moins futiles, avec le grave Symmaque, qui l'appelait son fils*. Ce patricien accompli, bienveillant et affable pour tous, était devenu l'idole de la société élégante. Les honneurs n'avaient pas tardé à rehausser ses talents divers, et dans l'opinion de beaucoup de gens, il pouvait prétendre à tout. Sa foi religieuse était encore un problème*, ou plutôt il appartenait à cette classe d'indifférents alors très-répandue, qui oscillait entre les croyances dire-