‹ Récits de l'histoire romaine au Ve siècleChapitre 216 sur 251 · Documenta plurima fidei... Zosim., vi · texte numérisé non relu

Documenta plurima fidei... Zosim., vi

ATTALE EMPEREUR DU SÉNAT Uil

Attale. » Il affirmait qu'une troupe peu nombreuse, mais composée d'hommes d'élite ^ suffirait à cette expédition, qui ne devait être qu'une surprise habilement et vivement conduite.

Tel fut l'avis d- Alaric : beaucoup de gens l'approuvèrent, soit dans le conseil, soit dans le sénat ; quelques-uns le combattirent. En toute autre circonstance et de la part de tout autre chef d'auxiliaires ou de fédérés, la proposition eût paru simple et naturelle; ici elle soulevait des soupçons involontaires, et elle était efifectivement grave et discutable. Si d'un côté rentreprise semblait plus certaine avec des Barbares, qui du moins ne changeraient pas de drapeau, et si la réussite était non-seulement désirable, mais nécessaire au nouveau gouvernement, qu'un échec pouvait renverser en faisant de l'Afrique un point d'opposition, d'un autre côté l'emploi de Barbares pour cet objet présentait un danger que personne ne pouvait nier. C'était une idée traditionnelle chez les Romains que la perte de l'Afrique serait plus dommageable à T Empire d'Occident que l'occupation d'une partie de l'Italie par une armée étrangère, car l'Afrique alimentait Rome, et, Rome subsistant, l'Empire pouvait toujours se relever. Que serait-ce si des Barbares maîtres de l'Afrique tenaient en même temps l'Italie? La ruine du nom romain serait consommée.

• Voilà sur quoi les opposants fondaient en secret leur refus, et Attale tout le premier, qui rejeta nettement la proposition de son maître de milices. Pour

i. QuingeDtos Barbares. Sozom., n, 8.

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trancher le débat au vif, il fit partir sur-le-champ, avec une petite flotte, un de ses affidés, Constantin, muni de pleins pouvoirs et accompagné d'une poignée de soldats romains. Il se flattait que la seule apparition de ce délégué, porteur d'une lettre de lui aux magistrats des villes d'Afrique, suffirait pour amener la province sous son obéissance et renverser Héraclianus. Quand on émettait des doutes à cet égard, il répondait avec mystère « qu'il était sûr du succès, car les devins avaient déclaré que l'Afrique se rendrait à lui sans combat^ ». Cette raison eût dû suffire aux païens fanatiques; toutefois, animés par la haine, et préférant tout à la domination des catholiques, ils soutinrent le projet d'Alaric et blâmèrent aigrement Attale.

Attale au fond n'était pas un mauvais citoyen : au moment d'exécuter ce qu'il avait toujours regardé comme un grand mal pour son pays, il avait reculé avec frayeur. Pour ceux qui le connaissaient bien, sa conduite récente, si indigne qu'elle fût, dénotait plus de vanité encore que de bassesse. Tout en se faisant l'instrument des projets d'Alaric, il s'imaginait que c'était lui-même qui faisait d'Alaric un instrument de ses grands desseins sur le monde. Il poussait l'inanité de l'orgueil jusqu'à se regarder comme indispensable à la République, et croyait apportera l'Empire et aux Goths plus de profit qu'il n'en recevait : illusion que peFsonne

1. Spes amplexus, quas vates ei facerent, ac sine certamine se Carthagine toiaque potiturum Africa persuasus. Zosim., vi, 8. — Usque adeo mente captus ut ne dubitare quidem dignaretur, sed plane sibi persuaderet se Afros jam, secundum prœdictiones vatum, habere subditos. Sozom., ix, 8.

ATTALE EMPEREUR DU SÉNAT m

assurément ne partageait, mais qui résista chez Attale aux plus rudes épreuves. Alaric se conduisit dans toute cette affaire avec une apparente modération qui lui valut la faveur du sénat, et, dans Thistoire, les éloges des polythéistes. Son insistance eût pu donner fondement à des soupçons qu'il ne se dissimulait pas; il garda le silence, et, se renfermant dans son rôle de fonctionnaire subordonné, laissa agir son Empereur. L'expédition pacifique eut lieu sous la conduite de Paffldé d'Attale, Constantin, et elle alla, comme on le devine aisément, échouer contre la vigilance énergique d'Héraclianus.

Le roi goth s'aperçut alors, mais trop tard, que le César de son choix n'était ni assez vil pour le servir aveuglément, ni assez intelligent pour diriger sans lui des intérêts qui leur étaient communs. Il en éprouva une profonde colère. Toutefois il ne manifesta au dehors ni surprise ni regret, par dédain, par fierté, et aussi pour ne point discréditer un gouvernement qui commençait à peine de naître. C'était dans le secret de sa tente, au milieu des siens, que son humeur mécontente éclatait, et alors il se livrait aux emportements, les plus sauvages contre cet instrument récalcitrant qui osait se montrer moins bas qu'il ne l'avait jugé. On prétend qu'un jour, traitant les principaux des Goths dans son camp, il fit dépouiller Attale du manteau impérial, et l'obligea de servir à table en habit d'esclave K Ce récit pourrait bien n'être qu'une fable; mais il exprime du n;ioins sous une

i. Servili habita prodire jussit. Socrat., vu, 10.

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vive image le mépris que devait sentir ce peuple barbare, pour l'Empereur et le gouvernement que son épée avait faits.

On calcule que les débats dont nous venons de parler purent s'engager vers le milieu du mois de juillet 409. Avant le commencement d'août, Tarmée d'Alaric était en mouvement. L'entreprise projetée contre Garthage se combinait dans son esprit avec une autre qui avait Ravenne pour objet : en même temps qu'on forcerait dans son repaire d'Afrique le plus redoutable partisan d'Honorius, on irait également forcer le fils de Théodose dans son repaire de Ravenne, Tenlever ou le chasser de l'Italie. Ces deux actions simultanées devaient assurer par leur réussite l'existence du gouvernement nouveau. La première se trouvant fort compromise, sinon manquée à l'avance, par la folle résolution d'Attale, Alaric sentît qu'il fallait précipiter la seconde avant que l'échec, qu'il prévoyait trop, ne vint rendre confiance aux assiégés. En bon maître des milices romaines, il composa *son armée moitié de troupes barbares, moitié de troupes nationales ralliées au sénat ^; il confia même à un officier romain nommé Valens le commandement général de sa cavalerie, puis il se mit en route vers l'Adriatique. Attale l'accompagnait comme le personnage (Jui donnait un caractère politique à l'expédition. Aucun obstacle ne retarda leur marche, pas même un semblant de résistance de la part des troupes d'Honorius dans les gorges de l'Apennin, et Alaric put installer bientôt

i. Una cum Romanorum ac Barbarorum exercitu. Zosim., vi, 8.

son Empereur dans ces mêmes murs d'Ariminum où il avait son quartier général peu de mois auparavant.

L'attitude de l'armée du sénat était fière et irritée, tandis que le plus grand abattement régnait à Ravenne, ou plutôt un abandon complet de soi-même. A l'audace puérile d'Honorius et de ses courtisans avait succédé une épouvante plus puérile encore. Le fils de Théodose tenait appareillée perpétuellement dans le port de Classe une petite flotte qui devait le conduire en Orient ^ vingt fois par jour on le voyait changer de résolution; il voulait fuir; il partait, puis le regret de quitter le trône le ramenait dans son palais : les mêmes hésitations, les mêmes lâchetés se faisaient remarquer autour de lui. Ce qui, plus que tout le reste, avait frappé les imaginations dans l'armée et à la cour, c'était l'acte du sénat qui déposait Honorius et couvrait un autre César de l'autorité d'un nom bien grand encore : on se demandait avec inquiétude quel était le prince légitime, et auquel des deux on devait obéir. Honorius lui-même s'en montrait effrayé.

A force de trembler, le prince finit par se dire que sa cause était perdue, et qu'une seule ressource lui restait : s'accommoder avec les événements en reconnaissant Attale, comme il avait reconnu cette année même le tyran Constantin. Ce n'était pas la première fois qu'on aurait vu le trône d'Occident partagé entre trois Augustes, collègues et frères, et Honorius, tenant

1. Jam ad capesscndam fugam paratus, non exiguam navium copiam in portum Ravennatem coegerat. Zosim., vi, 8. — Sozom., IX, 8. — Ut ad Theodosium ppoficisceretur, et apud eum viveret. Ppocop., nist, Vandah, i.

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au milieu d'eux un rang à part, en yertu de son origine et de sa priorité, saurait aisément, avec l'appui de son neveu Théodose II, saisir quelque chance de reprendre ce qu'il concédait : telles furent ses réflexions. Les eunuques et les courtisans admirèrent la profonde sagesse de leur maître : ils avaient bien juré de ne lui jamais conseiller la paix, mais c'était la paix avec Alaric et non avec Attale ; ils ne violaient donc pas leur serment. La casuistique byzantine ne se laissait jamais prendre en défaut.

Conformément à cette résolution, une légation s'organisa pour aller porter dans Ariminum à Attale les propositions du fils de Théodose. Elle était solennelle et comme d'Empereur à Empereur ^ Les personnages principaux du gouvernement de Ravenne y figuraient, savoir: le questeur impérial Potamius, le primicier des notaires Julianus, Valens, qui commandait en chef l'armée ravennate avec le titre de maître des milices, et enfin Jovius lui-même *. A peine Attale eut-il pris possession d'Ariminum que l'ambassade fit annoncer son arrivée. Attale la reçut au milieu de ses conseillers et de ses ministres, le diadème au front, le manteau de pourpre aux épaules, comme un homme qui n'a pas besoin qu'on les lui apporte. Un des ambassadeurs exposa en termes fleuris l'objet de leur mission : « Hono-

1. Ceu ad Imperatorem... legatis missis. Sozom., ix, 8. — Tanquamab Honorio ad Imperatorem. Olympiod., Excei'pt,, ap. Scriptor, Hist Byz,^ Bonn.

2. Jovianus (Jovius) prsefectus atque patriclus, et Valeos, utriosipie mîlitiœ dux, et Potamius qusestor, et Julianus, notarorium primicerius Olympiod., Excerpt,

rius proposait de s'associer Attale ; si l'ouverture était agréée, il lui écrirait une lettre signée du nom de frère et de collègue, et lui donnerait l'investiture du manteau des Augustes K » Il se faisait fort d'obtenir de l'Empereur d'Orient la déclaration d'unanimité nécessaire à la constitution légale du nouveau principat. Attale laissa parler jusqu'au bout l'orateur, puis il prit la parole : « Voilà, dit-il avec un sang-froid insolent, voilà ce que m'offre votre maître? Eh bien! moi je lui accorde la vie à la condition qu'il se rendra, comme relégué, dans une île ou dans tout autre lieu d'exil à son choix, et qu'il aura le pied ou la main coupé*. » Un des officiers présents opina pour une aggravation de peine. « Ce n'est pas assez, s'écria-t-il, et la mutilation serait insuffisante; il en faut une plus complète qui, l'empêchant de rester homme, s'oppose à ce qu'il redevienne jamais Empereur*. » Cette atroce proposition demeura sans réplique. Jovius, renouant l'entretien avec Attale, fit observer qu'Honorius avait été traité assez durement déjà, puisqu'on l'avait dépouillé de l'Empire. « On ne dépouille pas celui qui

1 . Ab Honorîo sese missos^ ut cum illo de Imperii societate tractent... Olympiod., Excerpt. — Imperii societatem offert. Sozom., IX, 8.

2. Concedere tamen se, ut insulam inhabitet malorum expers Honorius, vel alium certe, quem velit locum. Olympiod., Excerpt, — Privatam potius vitam eligeret, et extremorum membrorum abcissione totius corporis salutem redimeret. Philostorg., xii, 3.

3. Ne nomen quidem Imperatoris Honorio relicturum ait ^talum, nec integrum corpus, sed jn insulam relegaturum, et praeterea partem aliquam corporis mutilaturum. Zosim., vi, 8. — Voyez Tinterprétation que donne S. Martin dans les notes de son édition de Lebeau. Hist. du Bas-Emp,^ t. V, p. 354.

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abdique, répondit aigrement le César du sénat, et je ne souffrirai pas qu'on tienne devant moi un pareil langage ^ » Les envoyés se turent, et Jovius partit pour Ravenne, promettant d'être bientôt de retour.

Alaric n'avait point assisté à la conférence, — c'est du moins ce qu'on peut inférer du silence des historiens, — mais il vit les ambassadeurs en particulier, et son infidèle ami Jovius sut, à force d'adresse, lui faire oublier ses mécontentements passés. Depuis qu'Attale, par sa dureté impolitique et le cynisme de son langage, semblait avoir rendu impossible tout arrangement amiable, le premier ministre d'Honorius avait changé de tactique et de but., Son but actuel était de détacher Alaric de l'ombre d'Empereur qu'il s'était donnée, pour le réconcilier avec son maître, le prince légitime. Il lui faisait sentir que la situation où l'avait porté son mérite, non moins que les événements, aurait un tout autre éclat sous le fils du grand Tfaéodose que sous le baladin misérable qu'il traînait à sa suite. Alaric^ dont il caressait le rêve, l'écoutait sans manifester sa pensée, et, comparant l'esprit sagace de cet homme et sa dextérité avec l'inintelligence d'Attale, il regrettait de n'avoir pas un tel conseiller à ses côtés.

Dans ces secrets entretiens, Jovius ne négligea aucun moyen de perdre Attale, l'accusant non pas seulement d'incapacité, mais de perfidie, de noire ingratitude envers son protecteur. « Crois-moi bien, répétait-il au roi des Goths, cet homme-là se sert de toi, mais il te

1. Attalus increpando nullum ferre morem dixit ut spoliari dicendus sit Imperator qui sponte suo Imperio se abdicaret. Olympiod», Excerpt.i ub. supr.

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hait au fond de Tâme. Attends que son autorité se soit affermie, grâce à toi et à ton peuple, et tu le verras à Fœuvre. Sache qu'il vous fera périr sans miséricorde, toi et ta race, et qu'il n'aura pas de cesse que ta nation ne soit anéantie ^ » Ces graves accusations n'étaient point sans effet sur Alaric déjà irrité : il laissait dire Jovius, il le laissait agir près du fils de Théodose sans s'avancer ni s'engager à rien, et le préfet du prétoire de Ravenne ne quittait plus Ariminum, où la faveur du roi barbare était pour lui une sauvegarde. Tout en négociant pour Honorius, il endormait par des propositions toujours rompues, mais toujours reprises, l'attention d'Attale, qui crut sans «doute le corrompre en lui conférant le titre de patrice. Jovius l'accepta comme une pure distinction sans quitter le service d'Honorius. Cette comédie, en se prolongeant, créa une sorte d'armistice entre les parties belligérantes. Quelle que fût l'insistance d'Attale, Alaric trouvait des prétextes pour ne point combattre, et l'armée romaine se gardait bien de le provoquer.

L'atermoiement et l'inaction étaient, avec le mensonge, les forces vives de cette politique orientale transportée par le fils de Théodose en Occident : on en eut bientôt une preuve convaincante. Les choses marchaient suivant les désirs d'Alaric, et le dénouement

1. Prorsus ad favendum Honoriî causse se convertit, et Âttalum maledictis apud Alarichum incessere non desiit ; totus in hoc incumbens, ut ei persuaderet Attalum, stabilito Imperio, primum Alaricho ipsi et omnibus ei generis propinquitate juoctis însidias structurum. Zosim., VI, 9. — Alaricho non acquiescit Attalas, et vero maxime Joviani opéra. Olympiod., Excerpt.

favorable paraissait approcher, quand les dispositions d'Honorius se refroidirent brusquement. On Tenait d'apprendre l'issue de Tentreprise d'Afrique ; elle était telle que les gens sensés rayaient pu prévoir : l'envoyé d'Attale et sa troupe, ou pour mieux dire son cortège, après avoir débarqué sans opposition dans un lieu voisin de Garthage et s'être avancés à quelque distance de la côte, avaient été enveloppés par des forces supérieures et massacrés jusqu'au dernier : ils étaient tombés dans un piège. Héraclianus alors avait mis la main sur les flottes de Tannone et interdit toute relation de commerce entre l'Afrique et l'Italie \

Le messager qui apportait ces nouvelles à l'empereur Honorius lui annonçait aussi le don d'une somme d'argent que lui faisait la province d'Afrique, et qu'Honorius reçut quelque temps après. Tout cela, comme on le pense bien, releva dans le cœur du prince la confiance si complètement abattue : suivant le mot d'un historien, « il sembla sortir d'une léthargie.* » Sans rompre encore les négociations, il les rendit plus lentes et plus difficiles : le roi des Goths put sentir qu'il était joué.

D'autres affaires vinrent, sur ces entrefaites, détourner un peu son attention de celles-ci; elles n'étaient pas moins graves. Les mêmes nouvelles qui avaient apporté tant de joie dans Ravenne causaient à Rome une émotion toute contraire. La peur d'une famine

1. Jnterea Héraclianus, interfecto Ck>n8tantino, vigiles constîtuit in partibus et littoribus Africse, et mercatorum naves Romam proficisci vetuit. Sozom., ix , 8. — Zosim., vi, 8, — Philostorg., xii, 3.

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