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CHAPITRE XII

LE SAC DB ROMB. — MOBT D'ALARIC.

Troisième siège de Rome par Alaric. — Les habitants sont réduits à la famine. — Alaric enlro dans Rome par trahison. — Proba Faltonia. — Incendie et sac de la ville. — Rome est livrée au pillage pendant trois jours et trois nuits. — Départ de l'armée des Goths. — Honorius nomme Sarus maître des milices d'Occident. — Alaric dévaste l'Italie méridionale et veut passer en Sicile; une tcmpôte détruit sa flotte à Rhégium. — Mort d' Alaric. — Émigration de l'aristocratie romaine. — Pillages et infamies d'Héraclianus, gouverneur de TAfrique. — Saint Jérôme. — Saint Augustin.

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En approchant de Rome, Alaric trouva la campagne couverte de fugitifs qui désertaient la ville, de chrétiens surtout qui pouvaient redouter quelque soulèvement populaire et se trouvaient d'ailleurs sans chef, puisque Innocent était resté à Ravenne, échappant à l'embrasement de Rome, comme le juste Loth à celui de Sodome : c'est un écrivain chrétien du temps. qui nous fournit la comparaison ^ Le roi des Goths ne fit à son arrivée aucune proposition, ne donna aucune explication aux Romains : il somma le

1. Beatus Innocentius, romanse Ecclesiœ episcopire, tanquam jastus Loth subtractus a Sodomis, occulta providentia Dci, apud Ravennam tune positus, peccatoris populi non vidit excidium. Oros., vn,39.

peuple et le sénat de se rendre à merci, et pour bien caractériser la guerre qu'il apportait cette fois, il fit comparaître devant son armée le malheureux Attale vêtu des insignes d'Empereur, les lui arracha de nouveau et le chassa de sa présence ^ En cassant ainsi son Empereur en face de Rome et presque sous les yeux du sénat, il abdiquait lui-même la maîtrisé qu'il tenait de ce faux César; il déclarait hautement qu'il n'était plus Romain, qu'il ne voulait plus l'être, et rentrait vis-à-vis de l'Empire dans la liberté du Barbare. Tels furent les préliminaires de ce troisième et dernier siège.

Le sénat de son côté comprit que la Barbaj:ie, avec ses concupiscences et ses impitoyables instincts, était rentrée dans le cœur de cet homme mortellement offensé, et qu'il ne s'agissait plus de traiter, mais de combattre à outrance ou de périr. Il arrêta donc avec résolution toutes les mesures nécessaires à la défense, sans se leurrer d'aucune assistance du dehors. Les habitants sentirent, comme leurs magistrats, qu'ils n'avaient plus d'espoir qu'en ,éux-mêmes. Ancien membre du gouvernement d'Attale, Alaric pouvait connaître, à quelques boisseaux près, l'approvisionnement existant dans les magasins de la ville; il commença par barrer le Tibre çt laissa agir la famine concurremment avec les attacfues de vive force. Un grand nombre de soldats romains qui avaient quitté

1. Iteram împeravit (Àttalus) ac rarsum abdicare coactus est. Olympiod,, Exe. — In hoc Alaricus Imperatore facto, infecte, refecto ac défecto, citiushis omnibus actis pene.quam dictis, mimum risitet ludam spectavit Imperii. Oros., vii, 42.

le camp des Golhs après la rupture d'Honorius et d'Alaric étaient yenus grossir la population urbaine ; mais, tout en fournissant à la résistance armée un noyau solide, ils avaient multiplié les bouches à nourrir et accru le danger de la disette.

Les magistrats furent obligés de restreindre les distributions, qui allèrent décroissant à mesure qu'on exigeait des habitants plus de travail et de veilles. Cette population, ordinairement insouciante et lâche, reprit pourtant courage en face de périls inévitables : elle souffrait et obéissait avec une sorte d'héroïsme. Les premiers mois du siège présentèrent une suite d'assauts repoussés au milieu des besoins les plus extrêmes. On voyait des hommes défaillants, ou plutôt des spectres dont la main semblait soutenir à peine le poids des armes, retrouver la vie devant l'ennemi, le repousser loin des portes et aller brûler ses machines jusque sous ses tentes. Alaric,. étonné et presque effrayé, réduisit ses opérations au blocus, laissant le premier rôle à son terrible auxiliaire, la faim.

L'histoire nous dit quje le siège fut long \ et si nous en ignorons les péripéties extérieures, nous connaissons du moins celles du fléau qui dévorait au dedans les assiégés. Après avoir consommé tout ce qui se pouvait manger, .ces malheureux eurent recours aux viandes les plus impures', puis à la chair humaine. (( On s'entre-déchira pour se nourrir, » nous

1. Cum longa traheretur obsidio, nec Urbs aut yi aut arte capî posset. Procop., Hist, Vandal,, i.

2. Ad nefaudos cibos erupit esarieatiuni cables. Hienmym., Ep» 1)7.

LE SAC DE ROME àUi

dit un contemporain avec un sang-froid horrible ^ Une mère mangea l'enfant qu'elle allaitait '. La dernière populace, Celle qui ne savait inême pas finir sous les traits de Tennemi, s'éteignait dans un abattement stupide : elle ne se révoltait pas, elle périssait. Il n'y avait point de tombeaux pour les morts '. Les cadavres, encore chauds, étaient jetés dans les rues ou empilés dans les recoins des places, qu'ils empestaient, et les maladies contagieuses vinrent aider aux ravages de la famine. Au milieu de cette agonie de la reine des nations, arriva la nuit du 24 août 410, la plus néfaste de toutes. Le quartier général d'Alaric était placé sur la voie Salaria, non loin de la porte de ce nom S ayant à droite les jardins de Salluste compris dans l'enceinte des murailles, à gauche l'ancien camp des prétoriens, resté en dehors. Vers la moitié de la nuit, quand les habitants étaient plongés dans le sommeil, la porte Salaria s'ouvrit en cachette, et Alaric, aux aguets, y précipita ses troupes : la trahison lui livrait la ville.

Unajiimés sur le fait de trahison, les historiens ne

1. Mutua carne pastos, obsessos. Olympiod., Excerpt — Sua învicem membra laDÎarunt. Uieronym., Êp, 97.

2. Mater non pai'cit lactenti infantise, et recipit utero quem paulo ante effuderat. Hieronym., Ep» 97.

3. Gumque non possent extra urbem sepeliri cadavera, quod omnem exitum hostes observarent, urbs ipsa mortuorum sepulcrum erat... — Famem pestis comitabatur, oniniaque plena cadaveribus erant. Zosim., Y.

4. Prope ipsam portam Salariam... castrorum sedem. Procop., Hist. Vandal,, i. — Cette porte s*appelait aussi Collina; c'est par là qu'étaient entrés les Gaulois, en Tannée 373 de la ville. Voir mon Histoire des Gaulois, U J, 1. I, c. 2.

m RÉCITS DE L'HISTOIRE ROMAINE

le sont ni sur les auteurs ni sur les causes de celle qui termina si inopinément le siège de Rome. Moins d'un siècle après, c'était déjà une question controversée. Une tradition, sortie probablement des chants populaires des Goths, en faisait honneur aux ruses d'Alaric : elle disait que ce roi, ennuyé de la longueur du siège et feignant d'y renoncer, avait envoyé pour adieu, aux sénateurs ses anciens amis, trois cents jeunes Goths, braves et hardis, sous le costume d'esclaves ^ Ces jeunes gens, à un jour convenu, devaient égorger leurs maîtres; ils l'avaient fait pendant que ceux-ci dormaient, et, s'emparant de la porte Salaria après en avoir tué les gardiens, ils avaient introduit Alaric et son armée, revenus sur leurs pas. Ceci, d'après la tradition, se serait passé en plein jour, à midi, dans le moment où les Romains faisaient la sieste '.

Trop d'invraisemblances sont accumulées dans ce récit pour que l'histoire s'y arrête un seul instant; mais il en est un autre plus digne d'examen et que nous a transmis un écrivain chrétien, l'historien de Bélisaire et de Narsès, d'après des bruits accrédités de son temps. Suivant lui, une noble matrone, Proba Faltonia, épouse et mère de sénateurs, voyant les habitants de cette ville immense se consumer dans les angoisses de la guerre et de la faim, sans aucun espoir de salut, avait imaginé de les livrer à l'ennemi par compas-

1. Lectis de omni exercitu puberum trecentis, clamindicat velle se ipsos pro servis dono dare Romanis primariœ dignitatis. Procop., Hist Vandal,, i.

2. Circa ipsum meridiem, cum pransi domini de more capturi somnum essent. Procop., HisL VandcU., u

LE SAC DE ROME àliS

sionS comme on tue un agonisant sur le champ de bataille pour mettre un terme à sa souffrance. Armant donc ses nombreux esclayes, elle les avait envoyés, à la faveur de la nuit, occuper de force la porte Salaria; un signal avait averti Alaric, vraisemblablement prévenu d'avance, et les Goths avaient fait irruption dans la ville *. Telle est la version de Procope, qui la donne froidement, sans ajouter aucun commentaire au fait.

Proba Faltonia était chrétienne ; elle appartenait à l'illustre maison des Anices, la plus riche de Rome, la plus fervente dans ses sentiments catholiques, la plus opposée au gouvernement du sénat. Proba habitait avec sa petite-fille Démétriade, encore adolescente, le splendide palais de sa famille. Ses trois fils successivement — et il ne lui en restait plus que deux — avaient porté la robe palmée des consuls à un âge où les jeunes Romains attendaient encore leurs premiers honneurs. Aucune maison patricienne n'était donc comparable à celle-là pour le triple éclat de la naissance, de la fortune et des dignités. Si Proba Faltonia fut vraiment coupable de l'acte que l'histoire lui impute, la suite montra qu'elle n'en voulait tirer pour elle-même aucun profit, et qu' Alaric ne lui sut point gré d'une trahison dont le mobile n'était ni l'intérêt

i. Ab aliis aliter urbs in Alarichi venisae potestatem traditur. Probam fuisse matronam, inter senatorias fama ac divitiis insignem,

miseratam Romanos mails plurimis atteri quum spem omnem vi-

disset deficere Procop., Hist. VandaL, i.

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