‹ Récits de l'histoire romaine au Ve siècleChapitre 34 sur 251 · Quid restât, nisi cuncta novo confundere luctu · texte numérisé non relu

Quid restât, nisi cuncta novo confundere luctu

Glaud., In Ruf., ii, v. 17.

3. Voyez à ce sujet mon Histoire d*AUHa et de ses successeurs, 1. 1,

Les hordes restées vers le Caucase troublaient de ce coté la frontière romaine sans avoir osé la dépasser. Rufln leur donna cette audace en retirant subitement les postes romains, et excitant sous main les chefs barbares par de l'argent et par Tattrait du pillage^ Quelques bandes pénétrèrent d'abord, puis d'autres et enfin une véritable invasion eut lieu, protégée par l'impunité. L'Arménie, le Pont, la Cappadoce et la Cilicie, privés de défenseurs, furent traversés sans obstacle, et Ton vit les chariots nomades rouler jusque sur les bords de TOronte. Ce fut dans toute l'Asie romaine une épouvante inexprimable ; les molles populations syriennes fuyaient comme des troupeaux de daims devant cet ennemi aussi hideux que féroce; celles de Cappadoce et de Cilicie couraient se retrancher dans leurs montagnes*; d'un bouta l'autre de l'Orient, un cri de détresse arriva aux oreilles d'Arcadius, qui ne put y répondre ni par des soldats ni par de l'argent. Il écrivait à Stilicon lettres sur lettres, l'implorant, le menaçant, le sommant de lui restituer son bien, et pour toute satisfaction à de si justes demandes, Stilicon accusait Rufln d'appeler lui-même les Barbares et de comploter la ruine de son maître. Le malheureux Arcadius, accablé de nécessités, assiégé de soup-

i. Pep idem tempus Hunni Barbari Armenium et alias regiones Oricntalis Imperii devastarunt. Dicebatur Rufinus praefoctus prœtorio perOrientem,eos canculum evocasse ad perturbandum Imperii statum. Sozom., vm, 1. — Socrat., vi, 6. — Claud., In liuf., ii. v. 22, seqq.

2. Hunni in Orientis provincias effusi per majorem Armeniam irraerunt. Exinde Euphratensem aggressi ad Cœlesjrriam usque penetrarnnt et percursa Cilicia incredibilem hominum cœdem perpetrarunt. Phislostorg., xi.

çons, tiraillé entre Stilicon et Rufln, ne sachant plus à qui se fler, finit par embrasser la main qui l'opprimait déjà. Vainement Eutrope, dont le jeune prince ne connaissait encore que les talents d'entremetteur d'amour, essaya de le retenir^ la double frayeur des Huns et de Stilicon le ramena sous le joug, et le préfet du prétoire redevint plus absolu que jamais.

Il ne Tétait pas assez à son gré. Sentant bien qu'il n'arracherait jamais à Stilicon ce que le sort avait mis si à propos en son pouvoir, et comprenant l'impuissance d'un magistrat civil en lutte avec un chef militaire, il voulut avoir aussi une armée à lui et un général digne d'être opposé au régent d'Occident. Ce général et cette armée ne pouvaient être que des Barbares; il tourna donc ses regards vers la Mésie, où campait presque aux portes de Constantinople la nation des Visigolhs, reçue à titre d'hospitalité par Valens sur les terres romaines, quand elle fuyait en 375 devant l'irruption des Huns. Cette nation ne s'était pas toujours montrée reconnaissante du bienfait qu'elle tenait de l'Empire, et, il faut l'avouer, Thospitalité romaine n'avait été pour elle ni bien humaine ni bien honorable. Poussés à bout par des traitements odieux, les Goths s'étaient révoltés plusieurs fois ; on les avait vus assiéger Constantinople, et Valens était mort en les combattant". Il avait fallu répée victorieuse de Théodose pour faire rentrer dans la soumission ces hôtes peu traitables et son habileté politique pour les pacifier. Domptés par

i. Eutropius, opéra Stilichoni navata in omnibus quœ contra Rufinum ille machinatus fuerat. Zosim., v, 8. 2. Ammiam. Marcell., xxxi, passim.

l'ascendant de son caractère, ils étaient devenus ses amis plutôt que ceux de l'Empire : aussi leurs meilleures troupes s'étaient-elles disputé la faveur de le suivre dans la guerre qu'il entreprenait contre le tyran Eugène ^

Cette expédition mit en lumière les mérites et la bravoure d'un chef encore inconnu, mais dont la terrible célébrité devait effacer un jour toutes les gloires barbares : il se nommait Alaric, et par le suffrage des tribus gothiques il venait d'être élevé tout récemment au suprême commandement de la nation. Ce fut sur lui que Rufin jeta les yeux pour en faire l'instrument de sa perfidie; il entra en pourparlers avec lui et en même temps qu'il cherchait à gagner le Barbare à ses projets, il envoya dans Tlllyrie orientale des agents chargés de remplacer les fonctionnaires de cette province dans tous les postes de confiance. Ces agents étaient pour la plupart des hommes obscurs voués aux intérêts du préfet. Ainsi le proconsulat de l'Achaïe et la défense des Thermopyles échurent au fils du rhéteur Musonius, et la garde de Tisthme de Gorinthe à un autre aventurier nommé Gérontius, non moins étranger que son collègue à l'administration et à la guerre. Rufin ayant ainsi remis les deux clefs du Péloponèse et de la Thessalie entre des mains qui ouvriraient et fermeraient la Grèce à son premier signe", il entra en négociation avec les Goths.

Ce monde barbare, entré dans la Romanité, comme

\, Alaricus... cum Theodosio tyrannidem Eugenianam everterat. ZosiiD., V. 5.

2. Du m facilem irruentibus barbaris Gr^ecise vastationem cffîcero nititur. Zosim., v, 5.

on disait alors, et qui, ami ou ennemi, enserrait désormais la société romaine, ce monde singulier présentait dans ses mélanges des types d'une infinie variété, depuis l'héroïque Stiiicon, le Frank Mérobaude, soldat et poëte, qui mérita une statue à Rome à côté de Glaudien, ou le Golh Fravitta, modèle d'élégance et d'atticisme, jusqu'au brutal païen Saûl et au Goth Sarus, géant féroce qu'on fut obligé de prendre au filet comme une bête fauve quand on voulut le tuer^ Alaric formait un type intermédiaire également éloigné de ces deux extrêmes. Né dans Tlle de Peucé, à Temboucbure du Danube, il était issu de la race sacrée des Balthes ou hardis, dans laquelle les Visigoths prenaient leurs rois, et dès son enfance, comme pour qualifier le caractère aventureux qui se développait en lui, on ne le nommait que le Balthe, le hardi par excellence*. Tout jeune encore, il avait assisté aux grandes tragédies de sa nation : à sa fuite devant les Huns, à son passage sur les terres romaines, à ses misères, à ses vengeances, à ses défaites; il l'avait accompagnée dans ses courses jusqu'au jour où le bras puissant de Théodose l'avait renfermée dans un canton de la Pannonie. Cet Empereur, que les Barbares aimaient à servir, le distingua et lui donna un commandement de quelque importance dans sa guerre contre Eugène^ puis il l'oublia.

1. Sur Mérobaude, voyez mon Histoire de la Gaule sous la domination romaine, t. HI. — Factum... grsecum, non indole duntaiat et moribus, sed etiam yitse instituto. Zosim., v, 20. — Barbaro et pagano duci, Sauli. Gros., vi, 37.

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