VI PRÉFACE
nous le renions impitoyablement : celui-là n'est qu un Romain dégénéré qui blesse nos sentiments érudits, et n'excite que nos mépris.
Ces préjugés traditionnels ou scolastiques, j'ai pu les braver sans grand courage en abordant l'étude des Annales du Bas-Empire, mais en face de moi se présentait aussitôt l'autre difficulté dont j'ai parlé et que j'ai reconnue très- sérieuse. Elle consiste dans le défaut d'unité : l'histoire du Bas-Empire en manque essentiellement, voilà son vice radical. A partir de Constantin, deux grandes métropoles, sièges de deux sénats et centres d'action politique, se trouvent en présence : Tune domine l'Occident du haut des collines du Tibre; l'autre, assise entre la Méditerranée et le Pont-Euxin, regarde l'Orient. Autour d'elles se forment deux agrégations d'intérêts similaires qui ont pour principales affinités la communauté du langage et les traditions du passé. Les conquêtes d'Alexandre composent le monde romain oriental, celles des Scipion et des César le monde romain occidental. Dans chacun se déroule une série particulière de faits en rapport avec les tendances de race et les intérêts de situation. Les deux séries s'entremêlent, et il en résulte deux histoires à la fois connexes et séparées, dont il faut suivre le double développement, sans confusion pourtant ; embarras énorme pour l'auteur et grande fatigue
PRÉFACE. vu
pour le lecteur, dont Tattention s'épuise dans des récits perpétuellement interrompus, qui se refusent à la condition la plus élémentaire de toute œuvre d'art, l'unité !
Ce défaut, déjà très apparent dès le iv® siècle, par l'effet de cette dualité qui de deux moitiés du même Empire fait deux États distincts, puis rivaux et ennemis, ce défaut revêt des proportions excessives en Occident, à l'époque du démembrement produit par les conquêtes germaniques. L'histoire se morcelle alors comme le sol romain. Chaque province devient une unité qui se subdivise elle-même en unités d'ordre inférieur, suivant le mouvement des faits. La vie individuelle s'échappe, pour ainsi dire, par tous les pores, dans ce grand corps en dissolution ; il faut que l'histoire soit là pour la saisir au passage et en constater les tranformations.
La Gaule, la Bretagne, l'Espagne, l'Afrique, livrées au travail d'une existence nouvelle, veulent être étudiées indépendamment de l'Italie, avec laquelle elles n'ont plus qu'un lien nominal, et qui gravite elle-même vers d'autres destinées. Des royaumes germains se fondent, les uns temporaires, les autres durables, revêtant chacun sa forme propre, plus ou moins barbare, plus ou moins romaine. Dans la Gaule, on en voit nidtre jusqu'à trois, auxquels il faut joindre,
Tiii PRÉFACE.
comme unités, le petit État indépendant de l'Armoriqae et ce débris de domination romaine qui persiste • à se maintenir aux. bouches du Rhône, presque en dépit de Rome. Dans Tîle de Bretagne, les éléments romain et indigène, laissés à eux-mêmes, amènent des combinaisons bizarres qui disparaissent peu à peu sous le flot de l'invasion saxonne. En Espagne, en Afrique, autres États barbares, autres conditions de morcellement, autres unités historiques; et pendant ce temps-là, Tltalie, de révolution en révolution, passe sous le sceptre d'un peuple* étranger. Si Thistorien ne tient pas cet écheveau d'une main ferme et n'en sait pas diriger à la fois tous les fils, l'histoire s'évanouit; il ne passe plus sous les yeux du lecteur qu'une galerie de tableaux sans liaison ni signification, pareils aux décors d'un drame dont l'action reste inconnue.
Dans ce que je viens de dire, je crains d'avoir fait involontairement la critique d'un livre estimable sous plus d'un rapport, V Histoire du Bas-Empire^ par Lebeau. On ne peut refuser à cet ouvrage ni l'érudition, ni la correction du style, ni le bon sens critique; mais quelle confusion ! Quel lecteur ne s'est pas perdu cent fois dans le labyrinthe de ces narrations à chaque instant suspendues, et reprises pour être brisées encore? Un historien, bien supérieur à Lebeau, comme