Dio Cass., xlvii, 18; lix, 9; lx, 4; lxxviii
3. Unco trahatur... Script. Hist. Aug., in Comm. — In Anton. Carac» — Dio Cass., lxxviii, 9.
le corps, brûlé suivant les rites religieux et renfermé dans une urne, était porté sans apparat aux monuments sépulcraux des Césars, soit au tombeau d*Auguste, soit au mausolée d'Adrien et de Sévère, une image de cire, présentant les traits du défunt et vêtue de ses ornements impériaux, était couchée sur le lit de parade, le diadème au front, Tépée au côté K Mille candélabres d'or resplendissaient alentour comme un symbole de la puissance, La garde palatine veillait, le glaive au poing; le sénat, les magistrats, les matrones de la maison impériale, rangés à droite et à gauche de Timage,^ lui faisaient cortège nuit et jour; le peuple lui-même était admis par intervalles à la faveur de l'adorer. Rien ne semblait changé aux actes ordinaires de la vie; les affranchis, les chambellans se tenaient à distance, prêts à obéir au moindre signe du maître, le médecin venait respectueusement s'incliner, comme pour observer le progrès de quelque mal redoutable, et le centurion de garde demandait le mot d'ordre*. Au jour convenu, cette vie imaginaire cessait. Conduits en grande pompe au Champ de Mars, ri mage et le lit étaient disposés sur un bûcher de feuilles sèches, de bois de senteur et d'aromates. Quelque orateur illusti^e prononçait l'éloge du défunt, des chants solennels se faisaient entendre, et le feu était mis au bûcher. Alors, du sein d'un nuage d'encens, un aigle vivant s'élançait et, prenant son essor vers le
1. Ceream imaginem... supra eburneum lectum proponunt. Herodiaa., iy, 2.
2. Bfedicis ad lectum quotidie accedentibus. Uerodian., iv, 2.
ciel, semblait emporter l'âme du César sous le symbole mêûiedeRome^
Le christianisme modifia ce cérémonial sans l'abolir, et si les Empereurs chrétiens continuèrent à être politiquement dieux après leur mort, si Ton put dire le divin Constantin et le divin Théodose comme on avait dit le divin Auguste, les apothéoses pourtant n'eurent plus lieu. On ne brûla plus les corps, ce qui était une pratique païenne odieuse aux chrétiens; on ne les remplaça plus par des images, ce qui eût été une idolâtrie condamnable : on les embauma pour les asseoir sur le lit de parade, ornés des insignes impériaux, et étalant aux regards le hideux contraste de la mort sous l'appareil de la puissance*. On conserva d'ailleurs tout ce qui tenait à la garde, au cortège, à l'assistance du sénat, aux visites tumultueuses de la multitude ; mais, au lieu de se rendre au Champ de Mars, on se dirigea vers l'église, où l'Empereur était présenté le visage découvert, dans un cercueil d'or. La religion s'en emparait alors.
Ce cérémonial, institué pour les obsèques de Constantin et devenu la règle des funérailles chrétiennes, fut observé par Honorius à la mort de son père. Reçu par l'archevêque de Milan au seuil de sa cathédrale, le corps de Théodose s'arrêta d'abord au voile qui sépa-
1. Herodian., iv, 2. — On en voit une représentation dans un bas-rcliof de Tare de Titus, à Rome.
2. In medio conclavi regalis palatii, funus imperatoris in arca aurea sublime jacens, regiis insignibus, purpura scilicet ac diademate exornatum, multi circumdantes noctu atque interdiu vigiles custodiebant. Euseb., Vit. Constant.^ iv, 66, éd. H. Vales., Par., 1659.
raît, comme une barrière infranchissable, le vestibule de l'église de la partie intérieure accessible aux seuls chrétiens baptisés. Là, Févêque congédia l'assemblée, les païens se retirèrent, les catéchumènes se répandirent sous les portiques, et le corps, suivi du peuple des fldèles, fut introduit près du sanctuaire ^ Honorius occupait un siège élevé, en face du tîercueil placé sur une estrade. Bientôt les saints mystères commencèrent, et rÉglise implora le paix éternelle pour celui dont la vie n'avait été qu'un combat.
A l'issue des funérailles, le corps, descendu de l'estrade et scellé dans le cercueil, resta en dépôt sous les voûtes de la basilique, en attendant le service religieux
qui devait se célébrer plus tard, suivant les usages de la primitive Église. L'époque de ce second service différait suivant les lieux : c'était tantôt le septième jour à partir du décès, tantôt le trentième ou le quarantième; l'Église de Milan avait adopté le quarantième. Ambroise y présida comme il avait fait au premier, et ce fut.lui qui prononça le suprême adieu sur les restes du prince dont il avait été le fidèle et sévère ami. Son oraison funèbre, que le temps a conservée, nous éclaire plus que tout autre document historique sur l'esprit, les croyances, la politique du temps.
L'évêque, s'adressant aux soldats, les exhorte à garder une foi inviolable aux enfants de Théodose, et à considérer non leur faiblesse, mais la gloire de leur père, si grand dans les batailles et si digne ae l'alïection
1. MiDistri Dei, cum turbis et tota fidelium plèbe, in médium prodiere. Ëusob., VU, Constant,^ iv, 71.
de l'armée. Il explique sa politique par sa foi, ses victoires par la protection manifeste dont Dieu le couvrait; il loue sa clémence envers les rebelles de la dernière guerre, et le repentir sincère dont il racheta toujours ses fautes. Puis tout à coup, en songeant que ce cercueil même va disparaître pour être conduit à Gonstantinople, qui en réclame la possession, Ambroise se trouble; ridée de cette séparation nouvelle le remplit d'une nouvelle douleur, comme s'il allait perdre Théodose une seconde fois.
« Empereur auguste, s'écrie-t-il en s'adressant au jeune fils de son ami, tu pleures de ne pouvoir suivre toi-même ces reliques vénérables jusqu'à la cité qui les attend. Ta douleur, mon cœur la ressent, et nous la partageons tous; oui, nous voudrions tous Raccompagner, et servir avec toi de cortège à ce père bien-aimé. Mais lorsque Joseph conduisit le corps du patriarche Jacob pour le mettre au sépulcre, il n'alla qu'aux limites d'une seule province; toi, au contraire, quelle immense étendue de pays te sépare de Gonstantinople ! Ici c'est un continent tout entier, là c'est la mer. Les fatigues d'un tel voyage assurément ne t'eflfrayeraient pas ; mais l'intérêt de l'Empire te retient parmi nous, et les bons Empereurs savent préférer la république à leurs devoirs de fils et de père * : c'est pour cela que le tien t'a fait prince, et que Dieu a confirmé son choix.
(( Admis dans l'assemblée des saints. Théodose est illuminé maintenant d'une gloire inconnue : il jouit
1. Respublioa, quamboniimperatoresetparentibus et filiis prœtulerunt. Ambros., de Obit, Thecd. 55.
de ses vertus, il est roi*. Il siège à côté de Constantin, et près de lui est ta mère Flaccille, son plus cher amour. Il serre dans ses bras Gratien, qui ne pleure plus ses blessures, parce qu'elles ont trouvé un vengeur, et qu'en dépit de l'indigne mort qui l'a ravi de ce monde, son âme possède aujourd'hui la paix^
« Ohl non,prince auguste, ne crains pas que quelque honneur paraisse manquer à ces reliques triomphales dans les lieux qu'elles vont parcourir. Quelque contrée qu'elles traversent, elles trouveront partout le respect et la douleur. L'Italie, témoin des victoires de Théodose, et délivrée par ses armes, célèbre l'auteur de sa liberté ; Constantinople le pleure. Après l'avoir envoyé deux fois à la victoire, elle attendait son retour avec une ardeur impatiente ; elle accourait en idée au-devant de lui pour voirie spectacle de sa rentrée : la solennité d'un triomphe, le tableau des victoires gagnées par son bras, l'armée gauloise réunie aux légions d'Orient, qu'elle combattait naguère, et enfin l'Empereur du monde entier, voilà ce qu'attendait Constantinople'. Eh bien! voici que Théodose lui revient plus puissant, plus glorieux encore : des légions d'anges le précèdent, la troupe des saints l'accompagne... Heureuse ville qui va recevoir un habitant du paradis, et qui, dans l'étroit caveau où ce corps vénéré doit descendre, possédera un citoyen des parvis célestes*! »