‹ Récits de l'histoire romaine au Ve siècleChapitre 65 sur 251 · Philostorg., xi · texte numérisé non relu

Philostorg., xi

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de ses officiers et même de sa femme dont il redoutait l'ascendant, lui imposer ses ayis, dicter ses moindres désirs; en un mot, les écrivains du temps nous disent énergiquement qu'il le domina comme une bête^ Tout en faisant ainsi mainmise directe sur le prince, Eutrope se saisissait indirectement des grands postes administratifs au moyen de ses créatures qu'il y glissait. Xes amis de Théodose, écartés l'un après l'autre sous divers prétextes, se virent remplacés peu à peu par des gens de bas étage qui livraient à l'eunuque la puissance et la fortune publique, tandis qu'on exaltait son désintéressement et sa modestie*.

L'avènement de cet étrange ministre ne produisit point la même impression dans les deux Empires, et là encore se manifestent les profondes différences morales qui séparaient ces deux moitiés du monde romain. En Occident, ce fut un violent éclat d'indignation et de surprise; il y eut en Orient plus de moquerie que de colère. La classe de gens à laquelle appartenait le primicier delà chambre sacrée n'était point à Gonstantinople et dans les provinces d'Asie l'objet de cette répulsion invincible qui la frappait au delà des mers. Tandis qu'en Italie on la supportait à peine dans le palais d'Honorius et près des princesses, elle était nombreuse) chèrement payée et répandue partout en Orient, où elle formait un article de luxe. Une maison opulente de Gonstantinople, d'Antioche, d'Alexandrie,

i. Eutropius in Ârcadium veluti pecudem quamdarn imperium exercebat. Zosim., v, 12

2. Eutropius omnes, qui esseat alicujus auctoritatis, submovcre volens. Zosim., v, 8.

de Smyrne, étalait sous ses portiques et dans ses vestibules un troupeau de jeunes et beaux eunuques, magnifiquement costumés, comme preuve de sa richesse et de son bon goût; les plus modestes en possédaient de vieux pour le service du gynécée ^ Entrés dans les secrets de la famille, ces esclaves, s'ils étaient adroits, parvenaient à y dominer, et ce qui venait de se passer dans le palais d'Arcadius n'était guère qu'un épisode de la vie commune en Orient. Ajoutez à cela les traditions historiques de l'Asie, qui n'avaient rien de contraire à la domination des eunuques non plus qu'à celle des femmes.

Les grandes monarchies dont se composait la partie asiatique de l'Empire romain, la Syrie, la Babylonie, l'Arabie, l'Egypte, avaient vu jadis à leur tête des femmes dont la mémoire était restée glorieuse, et récemment encore, durant les guerres civiles qui suivirent la captivité de Valérien chez les Perses, Antioche n'avait pas hésité à reconnaître pour Empereur la reine de Palmyre, Zénobie. Enfin, sur les rives mêmes de l'Euphrate, la monarchie des Perses, modèle de l'autocratie romaine en tant de choses, avait donné fréquemment le spectacle d'eunuques tout-puissants gouvernant au nom dugrandroi. Les mœurs orientales pouvaientdoncaccepter sans colère, quoique avec moquerie, comme une bizarrerie ridicule, ce que l'austérité des mœurs latines repoussait absolument, avec indignation et dégoût*.

1# Claud., In EtUrop., i, v. 414 et seqq.

2, ..... Âuroram sane, quse talia ferre

Gaudet, et assuetas sceptris muliebribus urbes

Possideant...

Gland., In Eutrop,, i, y. 427 et seqq.

En même temps qu'il accaparait cauteleusement toutes les hautes fonctions de TÉtat, en y plaçant ses créatures dévouées, Eutrope entoura son jeune maître d'une société dissipée et turbulente, capable d'inspirer à un plus ferme esprit l'aversion des travaux sérieux. Les spectacles, les courses de chars, les festins, les danses, seules occupations des nouveaux habitués du palais, étaient aussi les seules qu'on préconisât maintenant dans cette cour austère de l'Empereur catholique. Chaque printemps, pour variet ses plaisirs, Feunuque emmena Ârcadius dans les délicieuses campagnes d'AncyreS parmi ces populations phrygiennes si renommées par leur mollesse : là, au sein de voluptés nouvelles, le fils de Théodose oubliait Gonstantinople ; les charmes de la belle Eudoxie perdaient peu à peu leur ascendant sur lui, et, privé de tout autre conseil que celui de l'eunuque, il devenait de plus en plus étranger aux aflfaîres de son gouvernement; plusieurs lois importantes rendues dans cette période sont en eflfet datées d' Ancyre *. Les instruments de celte corruption systématique étaient puisés par le chambellan dans la classe de ses complaisants les plus sûrs de ses anciens amis, c'est-à-dire dans des rangs généralement peu honorables et peu distingués de la société byzantine. Glaudien nous en fait un tableau qu'on aime à croire

i. Jamque iterin gremio pacis solemne parabant

Âd muros, Ancjrra, tuos, auctore repertum Eutropio...

Claud., In Eutrop., ii, v. 97 et seqq. 2. Cod. Theod.y vi, 3, 1. ult. D'autres lois sont datées de Minizum en Galatie. Ibid,, a, 40, 1. 16; 45, 1. 3; xvi, 2, 1. 32 et 33.

forcé, mais où l'on trouve de curieuses et tristes révélations sur le monde romain oriental.

« Là se voyaient, nous dit-il, de jeunes hommes arrogants, effrontés, à côté de vieillards usés par la débauche, qui ne connurent jamais d'autre triomphe que de tenir table éternellement, d'autre gloire que de varier des mets empoisonnés/ C'est à force d'or que ces hommes excitent leur appétit, rien n'échappe à leur voracité, ni l'oiseau radieux de Junon, ni le babillard ailé que le noir Indien nous envoie*; leur gourmandise insatiable franchit les bornes de l'Empire, et les mers les plus lointaines viennent mêler pour eux leurs poissons à ceux des golfes de la Grèce. Ils n'ont souci que de leurs vêtements parfumés; soulever le rire par une vaine saillie est leur plus belle victoire. Quelle recherche indigne de l'homme règne dans leur parure! Que de labeur dans l'ajustement eflféminé de leur chevelure! On dirait qu'ils ont peine à traîner la soie qui les couvre*. Les Huns ou les Sarmates peuvent menacer les murs de leur ville : le théâtre restera-t-il debout? Voilà la question qui les intéresse. Ces gens-là n'estiment que Constantinople, n'admirent que leurs palais reflétés par les eaux du Bosphore; Rome est l'objet de leur

1 Qui vcntrem invitant pretio, traduntque palato

Sidereas Junonis aves, et si qua loquendi Gnara coloratis viridis defertur ab Indis.

Claud., In Eutrop., ii, v. 329 et seqq.

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