MONTMAJOUR ET ARLES
Lundi 15 septembre, quatre heures du soir.
Elles sont déjà très loin, derrière nous, les chères Alpilles ; elles n'imitent point ces Alpes, dont la haute pensée grave domine tout un pays, et qui régnent tant qu'elles sont visibles; non, non, trois petits tours, et puis s'en vont ; elles ont déjà repris leur rôle de décor; en tournant la tète, nous les apercevons, barrant la plaine, comme un tortil de grès bleu, flammé aux arêtes. Nous approchons d'Arles. La campagne est chaude, bourdonnante et déserte. Les rares buissons de la route, confits dans la poussière, ont l'air de plantes artificielles, très fripées. Les oliviers, tordus sur les pentes, fixés dans l'attitude de rebroussement et de souffrance que leur a imposée le maître de la vallée, le mistral auquel on ne résiste pas, les oliviers font partie, comme les
Alpilles, comme les buissons, comme les champs qui montent légèrement aux deux bords de la route, et comme la route elle-même, de la sculpture du paysage. Pas une de leurs branches, pas une de leurs feuilles ne remue. Leurs troncs sont d'étranges bibelots de bronze japonais. S'il se lève, çà et là, un chêne, dans la coupure des collines, il est, lui aussi, de l'espèce non frémissante, il a les formes nettes du métal ciselé, et le reflet qui vient de lui n'est pas humide, comme l'éclat des verdures de saules ou de peupliers. La vie est toute dans l'air qui tremble et dans le mouchoir rouge d'une fille qui s'en va, lente et lointaine, parmi les oliviers.
Je cherche Montmajour chaque fois que la voiture arrive au sommet d'une ondulation.
— Le voici, me dit enfin mon compagnon, — celui que j'ai envie d'appeler mon maître, à mesure que je le connais mieux. — Regardez à gauche, ces masses d'architectures posées sur le même îlot de pierre. Comme elles meurent doucement, les ruines du Midi, pleines de soleil ! Elles éclairent encore quelque chose autour d'elles.
Sur un tertre rocheux, abrupt, qu'un tournant du chemin vient de découvrir, c'est bien une masse d'architectures qui se dresse, un donjon, deux tours épanouies par en haut, deux gerbes, plus dorées que de la paille ; derrière, un palais sans toit, plus blanc,
aA ce des fenêtres modernes ; en avant, une coupole, très basse, au ras des cimes d'arbres. La distance confond encore les plans, mais les nuances les indiquent déjà.
— Vous allez voir une bien curieuse juxtaposition de monuments, reprend M. X... Ils se sont groupés étroitement, sur le même piédestal, au cours des siècles, couvent immense du xv^, église du xm^, donjon du xii®, une chapelle du vm®, et tout en bas, dans un replis du rocher, une chapelle du n^ siècle qui renferme, dit-on, la grotte de saint Trophime. C'est un musée en plein vent.
Nous fûmes bientôt au milieu du musée, précédés par une vieille femme qui voulait à toute force réciter le boniment dont elle vit, — pourquoi ne met-on pas simplement des phonographes dans des niches, avec un bouton d'appel ? — et qu'il fallut convaincre pécuniairement que nous la dispensions de corvée. Elle s'étonna. Muette, hagarde, enveloppée de laine grise, boitant, sans faire de bruit, d'une pierre sur l'autre, elle avait l'air de fuir devant nous comme un cliat-huant blessé. L'îlot de Montmajour, la falaise bâtie dont nous suivions l'arête, baignait dans la lumière chaude ses murs encore debout el ses murs écroulés, pensées de tous les âges, devenues plus ou moins difficiles à reconnaître, ou tout à fait vaines et confondues sur les
penlcs. Les éboulis, mêlés de figuiers et de touffes de lavande, descendaient jusqu'au sol humide de la plaine, où il y avait des vignes.
Et j'écoutais, puisque nous nous taisions, et je cherchais, dans le silence, le bruit des abeilles, qui devaient être innombrables dans les vignes, à ces heures de vendanges. Mais je n'entendis que les moucherons, qui couvraient tout de leur fanfare. Invisibles et sonores, ils devaient occuper l'espace au-dessus des vignes, et par delà les terres basses qui suivaient, jusqu'à la ville étendue au sud-est, et dont les sept clochers, dominant les maisons, n'avaient pas de rondeurs d'arbres autour d'eux. Concert prodigieux, où le moindre souffle de vent mettait un long point d'orgue. Us chantaient frénétiquement, les milliards de moucherons. Ils célébraient la vie rapide, la joie de voler, le goût du sang des bêtes, la Crau toute prochaine, la Camargue non lointaine, pays d'éclosion sans pareils. C'était aussi un chant de guerre. Les appels de trompettes éclataient, s'approchaient, passaient en tourbillons, et l'harmonie était rompue, qui unit le chant des bêtes aux vibrations de la lumière. Je regardais au-dessous de moi le cirque de vignes, et je voyais la bataille contre les Sarrasins, qui jadis eut lieu là, au pied de Monlmajour, et les escadrons de cavaliers lancés au galop de charge et soufflant dans des cornes de cuivre.
— Qu'est ce que vous faites là? cria M. X... Vous vous obstinez devant un fragment de mur informe ! Et du xv'= siècle, encore 1 Venez voir ce beau vm^ 1
Je descendis, sans avouer mes Sarrasins, du côté où la colline s'amincit et s'abaisse en éperon, et, presque tout en bas, au premier renflement du sol et à quelques pas de la route, je retrouvai mon compagnon qui levait les bras vers la chapelle de Sainte- Croix.
— Est-ce beau ! Est-ce beau !
Il admirait avec ses bras levés, avec ses yeux plus clairs, avec ses haussements d'épaules qui valaient une exclamation, avec la jeunesse d'émotion des vrais artistes, un chef-d'œuvre, en effet, une chapelle en forme de croix grecque, intacte, d'une merveilleuse pureté de lignes et dont les toits aplatis, les parois, la coupole, sortis de la même carrière et travaillés par le même temps, avaient pris, jusqu'à la splendeur, ce qu'il faut à la pierre de mousse et de soleil pour ne plus être nue. J'admirai à mon tour. Je m'avançai. Je remarquai que partout autour de l'église, le plus près possible, des tombes avaient été creusées, anciennement. On mettait son sommeil à l'abri près du Veilleur divin. La roche est hachée d'entailles parallèles, longues de quelques pieds, dans chacune desquelles un corps fut enseveli. Mais douze siècles ont passé, et combien de tristes jours!
Les tombes ont été ouvertes, profanées, abandonnées. En ce moment où je visitais Montmajour, elles ressemblaient à d'étonnantes plates-bandes, étroites, régulières, fleuries de trèfle incarnat. C'est la seule inscription qui soit demeurée. Elle est commune à toutes, et chaque printemps la renouvelle.
Comme je songeais à ces disparus, j'entendis un rire de femme, au sommet de la route qui longe les ruines, et je ne vis rien d'abord qu'un peu de poussière. Puis j'aperçus une carriole, lancée sur la pente à toute vitesse. Tout était jeune, la peinture des roues éclatantes, le grand alezan qui galopait et qui portait haut la tête et la secouait comme une couleuvre à la nage, et le couple d'amoureux assis sur la banquette, serrés l'un contre l'autre, renversés en arrière, et qui ne regardaient ni le cheval, ni la route, ni la Provence, ni même le ciel où plongeaient leurs yeux, mais la vie qui va devant, quand on s'aime. Lui, c'était un jeune gars de la Camargue, au masque pâle et tragique, aux reins cambrés, serrés dans sa courte veste de cavalier. Il entourait, de son bras gauche, la taille de l'Arlésienne. Il lui parlait tout bas. Elle riait tout haut, d'être belle, d'être jeune, d'être aimée, et de sentir que le vent ne défaisait pas les bandeaux de ses cheveux sombres.
Ils ne nous virent même pas.
Arles, six heures du soir.
Notre première visite a été pour les Alyscamps. Il est presque trop tard. Je le crois du moins. L'ombre a détrait toute la gloire de la poussière. Les routes sont ternes. Je suis déçu et outré bientôt de constater qu'on a établi des voies de garage et des ateliers de chemin de fer, le long de cette avenue vénérable, illustre depuis dix-huit siècles, et que les locomotives écrasent les racines des cyprès, et sifflent autour des tombeaux romains. Je souffre de penser à l'impression plus forte, et que je n'aurai pas, que devaient donner jadis les Alyscamps, lorsque le soir tombait, et écartait les promeneurs, et même peu à peu la rumeur de la ville. Personne ne connaîtra plus cela. Nous nous avançons, dans le frais pénétrant qui commence à saisir ces terres de marécages. Et j'observe que mon compagnon regarde avec une attention de guetteur, confiante et contente déjà, les ruines de la basilique romane qui se profilent en avant sur le ciel. 11 a raison. Le dôme au double rang d'arcades, les toits, le cintre des voûtes, que je croyais entrés, pour toute une nuit, dans l'ombre, en sortent tout à coup, et s'illuminent d'une flamme orange. Puis ils deviennent pourpres. Puis il semble que les vieilles pierres reprennent le deuil, ut la
brume des lointains les saisit sous nos yeux. M. X... se tourne vers moi :
— Une des choses charmantes du Midi, me dit-il, c'est qu'il y a trois ou quatre couchers de soleil successifs. Celui que nous venons de voir est le dernier. Allons-nous-en.
Sept heures.
Nous nous en allons sur la place du Forum. Les cafés sont pleins. Nous nous asseyons devant l'un d'eux. La cité passe, par petits groupes, les femmes nonchalantes d'allure, les hommes exubérants. La musique est partout. Les paroles ne diffèrent pas de celles qu'on entendrait à la même heure, devant d'autres cafés, dans d'autres villes. Je recueille cependant celle-ci :
— Je lève une compagnie de perdreaux. Elle m'effarouche. Je tire celui de tête. Je le manque. Je tire le second. Et, vous me croirez si vous voulez, je le manque encore !
Les deux chasseurs s'éloignent, à moitié graves. Ils s'écoutent chanter l'un l'autre. Le reste importe moins... Les chaises sont toutes occupées. Il fait presque aussi chaud qu'à midi. Le vent qui remue, par moment, la pointe des platanes, ne descend pas jusqu'aux promeneurs. Une chanteuse am-
bulante s'arrête au milieu de la place, et commence une romance. Avant qu'elle ait achevé, mon voisin se lève, et, très remarqué, à cause de sa forte carrure, de sa rosette de la Légion d'honneur, et de son air, qui n'est pas du Midi, traverse la foule. Il remet à la pauvre fille une aumône qui doit être exceptionnelle, car je vois des Arlésiens lever les bras, et j'entends la femme qui demande : « Faut-il vous rendre la monnaie ? » puis il revient, tranquillement, se rassied, et me dit avec son bon sourire :
— Ça a bien quelque chose de Tolstoï, n'est-ce pas ? d'assister ma sœur dans sa laideur et dans son absence de talent.
Mardi 16 septembre.
Je m'éveille au petit jour. L'horizon est encore jaune, d'un reste d'aurore accroché aux herbes et aux arbres. Une voie crie, dans la rue : « Mireïo 1 Mireïo ! » Je cours à la fenêtre. Je me penche. Un gamin s'en va pieds nus, en culotte et en chemise. Il regarde une fenêtre, là-bas, vers la troisième maison. Tout à coup il se met à courir, il tend les bras, il saute dans un couloir sombre : « Mireïo I » Et je n'entends plus rien. Et le jour est bleu partout. Et je n'ai pas vu Mireille.