ARLES LA CAMARGUE — LES SAI NT ES-M ARIES - D E -LA-MER
Mardi 16 septembre.
Toute la matinée, nous avons visité Arles, mais, de beaucoup de choses que j'y ai vues, il y en a bien peu dont j'oserai parler. Ce sont des monuments, des ruines, des statues, des restes d'architecture si souvent décrits et par des hommes si savants, que j'éprouve l'impression d'être dans un domaine réservé, avec des affiches partout : « Défense de toucher. » J'admire, ou je rêve, ou je doute silencieusement. J'accepte l'archéologie toute faite ; je n'essaie point de retraduire les inscriptions ; je me sens timide dans le monde de la pierre. Si les livres me paraissent se tromper sur l'âge d'une façade, je me dis : « A quoi bon l'écrire ? » Si je m'irrite contre une restauration maladroite, je pense de même : « A quoi bon ? André Hallays a connaîtra » . Il faut que les vieux murs aient une fenêtre au moins ouverte sur la campagne, pour que je sois chez moi,
quand je suis à leur ombre, ou bien qu'ils portent, au creux d'une blessure, une touffe de giroflée. Mais tous n'en portent pas. Alors, quand j'ai regardé, tout un jour ou toute une semaine, les musées, les forteresses ou les églises, les sculptures des logis anciens, les tombes, les cadrans solaires, les quais, les arcades et les portes des villes, je ne puis plus dire vos noms, Marseille, Agde, Montpellier, Toulouse, Nîmes, et combien d'autres noms ! sans voir se lever dans mon esprit une image, blanche comme une statue. Elle a la blancheur des marbres antiques, tantôt blondis par le soleil, tantôt estompés par les pluies, tantôt mordus par l'eau courante, qui laisse une tache de sable aux creux qu'elle a fouillés. Elle est vivante. Elle a dans ses yeux, dans son geste, dans les plis de sa tunique, beaucoup d'histoire et un peu de rêve. Et c'est ainsi que je reverrai toujours Arles, beauté impériale et dédaigneuse, assise au sommet d'un escalier de marbre, dans la lumière de la plaine sans colline, et tournée vers la mer, sa gloire qui s'est retirée.
Ne craignez donc pas que je disserte sur les arènes, ou sur le théâtre antique. Je n'ai pas la science qu'il faudrait avoir. Je noterai seulement deux ou trois rencontres de choses, auxquelles les livres ne m'avaient pas préparé, et qui me furent des occasions d'émotion ou de sourire.
Lenfant triste. — C'est une tête admirable, posée sur un socle afïreux. Les uns y voient le portrait de Marcellus ; les autres, du fils de Constantin. On a trouvé, en tout cas, dans les fouilles du palais de Constantin, ce fragment antique, qui est bien, à mon avis, la merveille la plus émouvante, la plus proche de nous, la plus moderne du « musée lapidaire » d'Arles. Rien ne grimace dans cette -figure qui pleure tout entière. Le large front sans ride, les yeux levés au-dessus de nous, les lèvres à peine abaissées aux angles, et d'une fermeté de dessin et d'une volonté de silence incomparables, sont bien le front, les yeux, les lèvres d'un enfant. Mais la pensée est celle de la mort. Il n'y a qu'elle qui puisse donner à une petite tête jeune une tristesse si calme et si définitive. Je la reconnais, je suis sûr que c'est elle, au mal qu'elle me fait, aux souvenirs qu'elle éveille, à la pitié que je sens pour lui et pour moi-même tout aussitôt. Ah ! comme elle est cruelle ! Comme elle nous est commune ! Comme elle efïace le temps ! Comme elle nous jette l'un vers l'autre, même quand l'autre est seulement sculpté dans la pierre 1
Mais pourquoi de pareils chefs-d'œuvre sont-ils coUés sur des mascarons de plâtre ? N'est-ce pas assez déjà qu'ils soient mutilés?
Saint-Trophime. — Il suffit de faire cinquante pas
pour entrer dans l'église de Saint-Trophime. Je suis resté longtemps sur la place, cependant, et j'admirais le vieux portail, mais surtout, je me représentais une foule sortant de la cathédrale, et la scène chantée par Mistral : « Elle descendait, en baissant les yeux, — l'escalier de Saint-Trophime ; — c'était à l'entrée de la nuit ; — on éteignait les cierges des vêpres. — Les saints de pierre du portail, — comme elle passait la bénirent, — et de l'église à sa maison, — avec les yeux l'accompagnèrent»... etc. Je récitais le poème, que je sais par cœur depuis ma première jeunesse. Je me disais que les mots avaient ici une beauté voisine de celle de la pierre, qu'ils étaient travaillés et scellés dans le même esprit, qu'ils auraient la même durée.
A l'intérieur, j'ai ouvert « Bsedeker », ce que je ne fais qu'à la dernière extrémité. Il disait seulement : « L'intérieur est simple, mais on y verra des tableaux de valeur et de beaux sarcophages...» J'aurais mieux aimé savoir quelle femme a élevé ce tombeau Renaissance, qui porte une devise en français : « Innocence est ma forteresse», et plus bas une longue épitaphe latine, où, parmi les formules d'apparat et de style, une phrase s'est glissée, qui fut pensée peut-être : « Il est mort pour les autres ; pour moi, il est toujours vivant ». A seize siècles de distance, c'est la même plainte que tout à l'heure. Elle me suit
tant que je reste dans l'ombre. Elle s'évanouit quand je sors par le cloître, et que je retrouve la grande lumière du Midi, et le promenoir monastique, le rectangle qui n'a pas un seul jour ouvert sur le monde, et qui ressemble encore à une tombe, mais à une tombe dont la pierre a été levée.
Museon arlaten. — Trop de photographies, de chromolithographies, de gravures découpées dans les journaux et qui représentent les félibres, leurs fêtes de la Sainte-Estelle, des paysages de Provence ; trop de choses qui ne peuvent avoir de durée, qui vieillissent plus vite que nous-mêmes, et dont la réunion constitue bien une exposition, mais ne fonde pas un musée. Ce n'est qu'un regret que j'exprime : je voudrais des aquarelles, des peintures, des bustes, pour perpétuer le souvenir de la renaissance poétique de la Provence, pour fixer à jamais, parmi nos images familières, le portrait des grands poètes, morts ou vivants, Aubanel, Roumanille, Mistral et leur cour. L'idée est, d'ailleurs, excellente, et il a fallu, pour réunir tant de « documents » , et les grouper, les loger, les étiqueter, les défendre, un amour persévérant et touchant. Plusieurs meubles anciens, notamment des coffres à pain, comme on devait en voir au mas des Micocoules, sont d'un art achevé, et j'aime jusqu'aux scènes de la vie provençale, figu-
rées par des personnages en cire : la visite à Taccouchée et la veille du nouvel an. La gardienne du musée, — une Arlésienne encore très belle et de race évidente, — vous expliquera :
— Les commères de l'accouchée sont venues la visiter; elles lui apportent leurs vœux et lui disent: « Que ton enfant soit sage comme le sel, bon comme le pain, plein comme un œuf, droit comme une allumette ! » Monsieur se rappelle les vers de M. Mistral?
— Vous me les rappelez, oui.
— Alors vous vous souviendrez aussi des paroles qu'on échange, dans la campagne, la veille du nouvel an. Lorsque toute la famille est réunie pour le soui3er... Regardez, monsieur, dans cette grande cage de verre, les vieilles gens au coin du feu, la servante, la maîtresse, la jolie fille avec sa guimpe blanche, le berger qui rentre de la plaine... L'ancien dit également son souhait : « Dieu nous fasse la grâce de voir l'an qui vient, et, si nous ne sommes pas plus, que nous ne soyons pas moins ! »
En descendant l'escalier du imiseon arlaten, je remarque , à l'entrée , une pancarte qui m'avait échappé : « Visiteurs isolés, cinquante centimes ; de deux inclus à l'infini, vingt-cinq centimes. »
Nous retraversons la ville à pied, mon compagnon de voyage et moi, causant de la Provence, et du passé, et du présent de nos provinces de France.
JOURNAL DE ROUTE AU BORD DU RHONE oS
— Oui, sans doute, me dit-il, la décentralisation... Chacun propose son moyen.
— Et vous?
— Comme tout le monde. Pour remédier à l'excessive centralisation de ce pays, je voudrais une loi...
— Vous voulez dire un code ?
— Non, une loi en un seul article.
— Et qui porterait?...
— Qui porterait ceci: « Désormais, un tiers des membres de chaque classe de l'Institut seront choisis parmi des personnes ayant, en province, leur principal établissement » .
Deux heures.
Nous prenons, dans le faubourg de Trinquetaille, le chemin de fer de la Camargue. Le train se compose de trois vagons. Peu de voyageurs. Il fait très chaud. Nous partons. Presque tout de suite, le paysage prend son caractère de delta cultivé : immensité plate ; affleurement de l'eau ; multiplication, dans les hauteurs du ciel, de la lumière que renvoie le miroir de la mer invisible et proche ; impression de solitude, d'abandon, de tristesse de ce qui va finir. Des oiseaux passent, en triangle, et vont tout droit et de môme allure, comme des proues de navires. Mais
ce sont les insectes surtout qui bruissent et qui voyagent. L*air est si transparent que je les vois à de grandes distances, mouches, moustiques, taons, papillons, libellules, couler en pluie horizontale, au-dessus des vignes, des tamaris, des clairières vaseuses, craquelées, où pousse la saladelle. Çà et là, un mas bien construit, cossu, presque un village, enveloppé d'arbres, fait une île. Puis le désert reprend. Ou bien c'est une cabane de vigneron, un mur blanc éclatant, un toit rouge, un écran de cyprès en arrière, et du bleu autour de cette gerbe menue, qui s'est dressée, qu'on dépasse et qu'on oublie.
Presque personne aux petites stations échelonnées le long de la voie. A Balarin-du-Roure, où des avenues boisées font deviner un château, j'aperçois une carriole haut perchée sur ses roues et traînée par un bidet blanc, A Maguelonne-le- Sauvage, les eaux coupent les vignes de toutes parts ; les roseaux font des traînées fumeuses parmi les pampres écarlates. Quelques pins parasols montent dans la lumière, très loin. Que de cigales doivent chanter sur leurs branches ! Je me penche par la portière, pour les écouter. Je n'entends rien. Mais, en avant, aveuglante de clarté, je vois la mer, puis, tout au bord une forteresse flanquée de puissants contreforts, munie de créneaux à la hauteur du toit, et dont la citadelle, à gauche, élevée de deux étages, se com-
pose d'un paquet de tours et de tourelles aux arêtes aiguës, posées sur une tour arrondie. Au pied de la citadelle, se pressent quelques maisons chétives, neuves, qui semblent écrasées contre le sol. Mais on ne peut ni les regarder, ni même penser à elles sans un effort, tant la forteresse absorbe l'esprit, tant elle domine et tant elle éblouit. Dans l'espace visible, il n'y a qu'elle qui soit haute. Le soleil l'a tellement pénétrée, les embruns de la mer l'ont tellement polie, qu'elle est toute d'or à présent et toute luisante. Ceux qui l'ont bâtie l'avaient sans doute prévu. Édifiant leur œuvre sur un rivage peu sûr, exposé aux pirates, ils lui avaient donné une apparence guerrière. On pouvait la redouter, de loin, quand on était mécréant, et l'on passait au large. Mais ils savaient que le sable de la plage, et le vent, et l'écume des jours mauvais, et le soleil surtout, travailleraient la pierre après eux, et, changeant la couleur, changeraient le sens et le visage du monument qu'ils élevaient. Aujourd'hui, la merveille est accomplie. Les vieux artisans peuvent dormir en paix. C'est bien un reliquaire d'or, en forme de forteresse, qui abrite et défend les reliques des Saintes-Maries-de-la Mer,